SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS
Division. Le mélange des bons et des méchants qui pa rait si injurieux à la gloire de Dieu, a néanmoins ses raisons et ses usages dans l'ordre de la Providence. J. Les bons, dans les desseins de Dieu, doivent servir ou aie salut ou à la condamnation des méchants. H. Les méchants sont soufferts pour l'instruction, ou pour le mérite des justes.
V^ Partie. Les justes servent au salut des méchants , en leur fournissant mille ressources de salut : le secours des instructions , des exemples , des prières , c'est-à-dire les moyens les plus efficaces de leur conversion.
Le secours des instructions, qui font d'autant plus d'effet sur les âmes les plus mondaines, que la vérité, l'autorité, la charité, en sont les caractères inséparables. La vérité accompagne les instructions des justes; car ils ont l'œi] trop simple, et les lèvres trop innocentes, pour louer le pécheur dans les désirs de son cœur ; ils appellent avec sim" plicité le bien un bien , et le mal un mal ; et le vice ne trouve jamais auprès d'eux, ni ces basses adulations qui l'admirent, ni ces adoucissements artificieux qui le justifient. L'autorité : en effet les paroles des justes tirent d'une certaine autorité que la vertu seule donne , un poids et une force qui ne se trouve pas dans les discours des hommes ordinaires : le pécheur, quelque élevé qu'il soit, perd par ses égarements le droit de reprendre les autres, et ses mœurs ne laissent plus de crédit et d'autorité à ses paroles ; mais le juste peut avec confiance condamner dans les autres ce qu'il a commencé à s'interdire à lui-même. A la vérité et à l'autorité , les justes ajoutent dans leurs instnictions les saints artifices et les sages circonspections d'une charité sage et prudente , qsi loin de condamner sans indulgence et de corriger sans discernement, sait choisir ses moments, et ménager ses conseils, se rendre utile sans se rendre odieuse; telles sont les instructions des justes.
2° Ils servent au salut des méchants en se trouvant mêlés avec eux , par leurs exemples. En effet, si les pécheurs ne vivaient qu'avec des hommes qui leur ressemblassent, le crime serait toujours tranquille , parce que son opposition avec la piété n'en troublerait jamais les fausses douceurs ; et ils croùaient la vie chrétienne impossible , parce qu'ils la verraient sans exemple : n.ais dans quelque situation que la Providence les ait fait naître, ili trouvent des justes de leur âge et de leur état , (yii observent U loi du
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Seigneur ; leur exemple seul est une voix puissante qui rappelle le pécheur malgré lui à la vérité et à la justice , et qui !-ji parle sans cesse au fond du cœur : nous lui annonçons la piété du haut de ces chaires chrétiennes ; mais l'exemple des justes la lui persuade.
3° Les justes mêlés avec les pécheurs, servent encore à leur salut par leurs prières. En effet, si Dieu jette encore des regards de miséricorde sur la terie : ce sont les prières et les gémissements secrets des gens de bien, qui nous les attirent ; c'est par eux que toutes les grâces se répandent dans l'Église; parce qu'ils sont cette colombe qui gémit sans cesse, et qui ne gémit jamais en vaui.
Mais en second lieu, les justes servent aussi à la condamnation des méchants. On a beau dire que la vertu est rare ; il est encore sur la terre des âmes pures et fidèles : vous en connaissez , péclieurs , dans votre rang et dans votre état, au.xquelles vous ne pouvez refuser le titre respectable de la vertu. Or, des âmes de ce caractère ôlent à l'iniquité toutes les excuses : car que pourrez-vous répondre devant le tribmial de Jésus-Christ, que leur exemple ou n'affaiblisse , ou ne confonde ? Placez-vous en telle situation qu'il vous plaira , chaque situation a ses sahits qui sont autant de témoins qui déposent contre vous.
ir Partie. Les méchants sont soufferts pour Vinsmiction cnipour le mérite des justes.
1° Us servent à leur instruction. Car comme la négligence, le dégoût, l'oubh des grâces, sont les écueUs les plus ordinaires de la vertu des justes, l'exemple des méchants leur fournit des leçons contuiuelles. Premièrement , de vigilance : s'ils sont tentés de s'affaiblir, ils lisent sans cesse^dans les chutes de leurs frères les raisons qu'ils ont de veiller; ils apprennent dans l'histoire des malheurs d'autrui, quels sont les degrés qui conduisent insensiblement au crime ; que les commencements en sont toujours légers ; qu'ainsi il n'y a de sûreté pour la vertu que dans la vigilance, parce qu'il n'y a jamais loin entre l'affaiblissement et la chute. Secondement, de fidélité contre la ten. tatiou du dégoût : car si les justes vivaient tous séparés des pécheurs, peut-être que dans ces moments où nul goût sensihle ne soutient plus la vertu, ils pourraient se promettre dans le monde des plaisirs plus doux que ceux de la piété ; mais la seule présence des pécheurs dissipe celte illusion. Sans même faire usage de sa foi , il n'a qu'à ouvrir les yeux : il cherche des heureux dans ce monde , et il n'en trouve point ; il voit partout des agitations qu'on appelle plaisirs, et il ne voit nulle part de bonheur. Troisièmement, de reconnaissance contre le tentation de l'oubli des grâces : les justes voient périr dans le monde une infinité de pécheurs moins coupables qu'eux , qui ont du penchant pour la vertu , qui gémissent même sous le poids de leurs chaînes, et qui désirent leur délivrance; et ils se souviennent que le Seigneur vint au-devant d'eux pour les retirer du désordre , après qu'ils s'étaient souillés par des excès monstrueux , qui ne pouvaient partir que d'un cœur profondément mauvais et coirompu; et lorsque loin de l'attendre et de l'appeler, ils fuyaient encore sa présence : ces objets et ces réflexions toujours présentes, font sentir à chaque instant aux justes le prix inestimable du bienfait qui a
changé leur cœur, et leur inspirent un fonds de tolérance, de douceur et de charité pour leurs frères qui s'égarent , au lieu de les censurer, ou de les fuir comme des objets dangereux.
2° Les méchants sont soufferts pour le mérite des justes. Premièrement , par la séduction de leurs exemples , ils donnent un nouveau prix à la fidélité du juste , qui a besoin de force pour s'en défendre; car il a sans cesse ces exemples devant les yeux : ils favorisent d'ailleurs les inclinations corrompues de la nature. Secondement , la malignité des pécheurs ménage encore à la vertu des justes mille épreuves glorieuses : en les opprimant , ils font éclater leur patience; en les chargeant de dérisions et d'opprobres , ils ménagent de nouveaux triomphes à leur charité ; en les dépouillant de leurs biens , ils purifient leur détachement, etc. Cela montre que les justes, en considérant la conduite de Dieu sur les méchants , ne font pas toujours usage de leur foi : ils souhaiteraient que la piété fût toujours protégée , favorisée , préférée même ici-bas dans la distribution des grâces et des honneurs , au vice; mais ils n'aperçoivent pas que, si leurs désirs injustes étaient exaucés, ce serait ôter à la sagesse de Dieu le principal moyen de salut qu 'elle a préparé dans tous les siècles à ses serviteurs ; et que pour ménager un vain triomphe à la vertu , on lui ôterait l'occasion et le mérite de ses véritables Tictoires. Troisièmement, les scandales et les dérèglements de» pécheurs affligent les justes, et arrachent à leur piété des gémissements de zèle et de compassion qui leur font un nouveau mérite devant le Seigneur. En effet , quand on a de la foi, et qu'on est touché de la gloire du Dieu qu'on sert et qu'on aime , peut-on voir ce qui se passe dans le monde, d'un œil sec, tranquille , indifférent.' les maximes de Jésus-Christ anéanties, ses mystères déshonorés , ses serviteurs méprisés , ses promesses oubliées ?
LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
DU VÉRITABLE CULTE
Division. /. ^Ve rejetez pas les pratiques extérieures dit culte et de lapiété. IL Mais n'en abusez pas.
I" Partie. Ae méprisez pas l'extérieur du culte et de la piété. Le véritable culte, si nous le considérons en lui-même, et sans aucun rapport à l'état présent de l'homme , est purement intéi leur, et se consomme tout entier dans le cœur ; telle eût été la religion de l'homme innocent : mais depuis notre chute , notre âme enveloppée dans les sens, ne peut presque plus se passer de leur ministère. De là les pratiques de la loi multipHées à l'infini ; l'Église plus spirituelle en eut moins, mais elle en eut; un Dieu même manifesté en chair y devint visible, pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs. Cependant , parce que nous avouons que la véritable piété est dans le cœur, la sagesse du monde allègue trois prétextes pour autoriser le mépris qu'elle fait des pratiques extérieures de la religion :
1° L'inutilité de l'extérieur. On pourrait d'abord demander à ces sages du monde, sien bannissant cet extérieur qu'ils cmient inutile, ils sont du moins fidèles à cet essen-
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fiel auquel ils se retranchent; et s'ils donnent du moins leur cœur à Dieu, tandis que tous les dehors sont encore au monde : en ce cas-là, ils ne s'aviseraient guère de disputer à Dieu les dehors : c'est le sacrifice du cœur et des passions qui coûte ; ainsi quand une fois on en est venu là , tout le reste ne coûte plus rien. Aussi on voit bien tous les jours des personnes qui avec un cœur mondain, font des œuvres extérieures de piété ; mais l'on n'en voit point qui, après avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu, persévèrent dans le même éloignement des devoirs extérieurs de la piété.
Mais outre cela la même loi qui nous oblige de croire de cœur, nous ordonne de confesser de bouche , et de donner des marques publiques de notre foi , pour rendre gloire au Seigneur, pour faire connaître les faveurs secrètes dont il nous a comblés, pour édifier nos frères, pour encourager les faibles dans la pratique de la vertu , pour réparer nos scandales , pour consoler les justes par le spectacle de notre changement , pour confondre les impies , et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore de la vertu sur la terre. Voilà à quoi sert cet extérieur que vous croyez inutile à la piété : comment pouvez-vous le croire inutile, puisque vous l'exigez des serviteurs de Dieu , et que dès qu'ils imitent les manières du monde, vous devenez les premiers censeurs de leur piété .^
2° La fausse sagesse du monde oppose à l'extérieur du culte sa simplicité et sa faiblesse. Toutes les pratiques extérieures de la religion, c'est là, dit-on, la religion du peuple; on n'y trouve pas assez d'élévation et de force. Mais d'abord les personnes qui l'ont ce reproche au culte extérieur, ont d'ordinaire tous les défauts des âmes les plus basses et les plus viles : c'est pourtant dans le règlement des mœurs qu'il faudrait se piquer de force et d'élévation : car c'est en cela que consiste la véritable force et la seule élévation de l'esprit et du cœur, à maîtriser ses passions; voilà ce qui fait les grandes âmes, et voilà où en sont les justes que le monde méprise tant, et qu'il regarde comme des esprits faibles et vulgaires.
D'ailleurs vous regardez les saints usages de la religion autorisés par la foi et la piété de tous les siècles et de tous les justes, comme des pratiques populaires et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère ; mais vos occupations les plus sérieuses et les plus éclatantes même selon le monde, sont-elles donc plus dignes de l'homme et du chrétien, que les pratiques les plus populaires de la piété accomplies avec un esprit de foi et de religion ? Ce qui vous abuse, c'est que vous avez une grande idée du monde et de ses vanités , et que vous ne voyez pas des mêmes yeux les devoirs de la religion : ainsi les justes trouvent vain et puéril ce qui vous paraît grand et merveilleux , comme vous traitez de médiocrité et de petitesse ce qui leur paraît uniquement digne de la grandeur et de l'excellence de l'homme.
3" Le monde oppose aux pratiques extérieures de la religion l'abus qu'on en fait. A cela je vous réponds en un mot , que c'est ce qu'il faut éviter, mais que les abus de la piété ne doivent jamais tomber sur la piété même. Cependant comme il y a cerlaincment des abus dans les pratiques
extérieures de la religion , il est à propos de les combattre , et c'est ce que nous allons faire.
ir Partie. N'abusez point des pratiques extérieures de la piété.
1° Ces pratiques sont utiles, mais c'est lorsqu'on les accompagne de cet esprit de foi et d'amour, sans lequel la chair ne sert de rien. Comme tout le culte extérieur se rapporte au renouvellement du cœur comme à la fin principale, toute pratique qui ne tend pas à établir le règne de Dieu au dedans de nous, est vaine; toute religion qui se bornerait à de purs dehors, serait indigne de l'Être suprême : cependant c'est ici l'abus le plus universel , et la plaie la plus déplorable de l'Éghse; jamais tant d'extérieur et de dévotion , et jamais peut-être moins de piété réelle et intérieure. Ce n'est pas que je prétende, comme l'impie , que tous les dehors de la piété ne soient que feinte et hypocrisie : non, c'est au contraire l'erreur de la bonne foi, et l'excès de la confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs qui leur fait illusion ; elles croient que tout est fait lorsqu'elles ont rempli ces devoirs, quoiqu'elles vivent toujours dans les mêmes désordres : mais si nous-mêmes n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pom* nous , et si nous ne comptons pour rien les dehors , comment pouvons-nous croire que Dieu , qui s'appelle le Dieu du cœur, se payera d'un vain extérieur et de simples bienséances .' Cependant on y met sa confiance sous prétexte que ,
2° Ces pratiques extérieures sont saintes : mais elles deviennent des obstacles de salut à cause de cette fausse confiance qu'elles nous inspnent ; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures : elles rassurent la conscience , le pécheur s'imagine y trouver une ressouice à ses désordres; il se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paraissent compensées par des œuvres saintes , il ne craint plus de tomber dans l'endurcissement, parce qu'il se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion ; il est semblable au peuple juif, qui, fidèle observateur des pratiques extérieures , persévéra pourtant jusquesàlafindans son aveuglement , parce que ces dehors extérieurs nourrissaient toujours son injuste confiance. Aussi voyons-nous dans l'Évangile que les grands pécheurs, les impies , les publicains se convertissent : mais les pharisiens , les demi-chrétiens , les âmes en même temps religieuses et mondaùies , qui allient les devoirs extérieurs de la piété avec les plaisirs et les maximes du monde , ne se convertissent jamais.
3° Dernier abus des pratiques extérieures ; elles sont justes , mais on en abuse, et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indispensables : ainsi souvent on est de toutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous. Or voici la règle là-dessus : tout ce qui combat une obligation essentielle, ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. La charité ne détruit pas ce que la justice édifie. Commencez par le devoir ; tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement ne sera qu'un amas de ruines ; Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point; la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de eon étal.
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LE JEUDI DE LA TROISIEME SEMAI?JE