‹ ŒuvresChapitre 256 sur 264 · PREMIER SERMON · texte numérisé non relu

PREMIER SERMON

SUR LA TIEDEDR.

La tiédeur rend noir ejustice incertaine. I. Parce qxi'elle éteint en nous le désir de la j)<'rfection. II. Parce qu'elle noies met hors d'état de discerner les crimes d'avec les simples offenses. III. Parce qu'elle ne laisse plus dans l'âme aucun caractère de la charité habituelle.

I« VÉRITÉ. Tout chrétien est obligé de tendre à la perfection de son état. Jésus-Ciirist l'ordonne : soyez parfaits , nous dit-il , parce que le Père céleste que vous servez, est parfait. Saint Paul regarde ce point comme le seul essentiel : oubliant tout ce qui est derrière lui, sans cesse il avance vers ce qui lui reste de chemin à faire : c'est en cela que consiste la vie de la foi; elle n'est qu'un désir non interrompu que le règne de Dieu s'accomplisse dans notre coeur, qu'un saint empressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésus-Christ , qu'un gémissement excité par le sentiment de nos misères et de notre corruption, qu'un combat journalier de l'esprit contre la chair. Or ce désir de la perfection ne subsiste plus dans une âme qui se borne a l'essentiel de la loi , qui se fait un plan de sa négligence , qui regarde comme des œuvres de surcroît celles qu'elle pourrait faire de plus.

En vain regardez-vous la perfection chrétiemie comme le partage des cloîtres et des solitudes. Les moyens qu'emploient les âmes retirées du monde pour y parvenir, ne sont que de conseil , je l'avoue ; mais la lin à laquelle elles tendent est de précepte , c'est la lin générale de tous les états.

n" Vérité. Tous les péchés ne sont pas mortels; mais il y a mille transgressions douteuses par rapport aux circonstances , et sur lesquelles il est difficile de faue l'application des règles établies , pour discerner le crime d'avec la simple offense. C'est par la disposition du cœur toute seule qu'on peut décider de la malice de ces sortes de fautes. Saiil épargne le roi des Amalécites , et il est réprouvé de Dieu; Josué épargne les Gabaonites, et Dieu lui pardonne : c'est que l'infidélité de l'un vient d'un fonds d'orgueil , d'un cœur relâché dans les voies de Dieu ; et que celle de l'autre est une précipitation , une surprise , et part d'un cœur encore soumis et religieux. Or connaissez-vous toute la corruption du vôtre.' Paul ne se Halte pas de connaître le sien; il ne sait s'il est digne d'amour ou de haine : David est dans la mCme incertitude ; il prie Dieu de le purifier de ses infidélités caciiées : et vous croyez connaître l'état de votre conscience, vous dont presque toutes les actions sont douteuses , vous qui êtes toujours à vous demander à vous-même si vous n'avez pas été trop loin ; et vous vous calmez sur des infidélités visibles et habituelles par une prétendue habitude invisible de justice , dont vous ne voyez aucune marque au dehors. Ah 1 vous ne savez pas que vous êtes pauvre , misérable , aveugle : Aescis quia tu es miser, etc.

Une âme tiède est moins capable que toute autre de juger de son étal : la tiédeur épaissit ses ténèbres, elle calme ses remords ; les guides les plus expérimentés sont

dans rembarras, elle y est toujours elle-même, el seul en soi quelque chose de plus coupable que les infidélités dont elle s'accuse. 11 suffit d'en faire le détail pour montrer combien il est en eflet difficile de décider si elles ne sont pas de vrais crimes.

Iir VÉRITÉ. La charité habituelle a trois caractères incompatibles avec l'état de la tiédeur. 1° La charité nous fait aimer Dieu et sa loi par-dessus toutes choses. Ce caractère peut-il subsister avec l'attention à étudier ses droits contre Dieu même, à ne faire quo ce à quoi on se croit extrêmement obligé , à n'éviter que ce qui est visiblement digne des peines éternelles ? Agir ainsi , c'est se conduire en enfant prodigue, c'est se comporter en esclave, c'est n'aùner véritablement que sa propre satisfaction , que ses intérêts , que soi-même.

2° Un autre caractère de la charité est d'être timorée : elle rend l'âme plus clairvoyante , elle l'entretient dans un saint tremblement, dans de pieuses peiplexilés , dans une défiance continuelle ; au contraire , la prétendue charité des âmes tièdes est ce qui les rassure ; peut-elle être si opposée à elle-même, et produire des effets si diiïérents.'

3° Enfin la charilé est vive et agissante. C'est un feu qui peut quelquefois être couvert; mais il en sort toujours des étincelles, et enfin il se rallume. Rien ne ranimant celle des âmes tièdes , qu'il est à craindre qu'elle ne soit réellement éteinte ! Cependant elles demeurent tranquilles dans cet état ; elles s'y fixent sans scrupule ; elles se croient tout au plus endormies : peut-êtie par un jugement terrible de Dieu, leur guide pense-t-il de même, tandis que Jésus Christ les déclare mortes, compie autrefois Lazare. Ah! c'est la tranquillité même de cet état qui en fait tout le danger, et peut-être aussi tout le crime. Comprenez qu'une vie toute naturelle n'est point la vie de la grâce, et qu'une vie de paresse est un état de mort. Au commencement de votre conversion vous avez fait les plus grands efforts , les plus pénibles sacrifices ; pourquoi les rcndriez-vous inutiles, en refusant d'en faire de moins considérables.' Si rem grandem dixisset tibi propheta , cette facere debuerus, quanto tnarjis quia nunc dixit tibi : Lavare et mundaberis.

LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

SIXOND SERMO.N.

SIR LA TIEDEIR.

Lo tiédeur annonce une chute certaine. I. Parce que les grâces spéciales, nécessaires pour persévérer dans la vertu, ne sont plus données dans cet état. II. Parce que les possioyis qui nous entraînent au vice •''y fortifient. III. Parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles. I"^ Partie. L'innocence même des plus justes a besoin du secours confmucl de la grâce. C'est elle seule qui opère leur fidélité ; mais c'est aussi leur fidélité seule qui mérite la conservation de la grâce. Il faut que Dieu donne des marques plus continuelles de protection à ceux qui lui en donnent de continuelles d'amour : il est juste, au contraire, qu'il paye l'indifférence des âmes tièdes par la sienne ; ainsi la peine inséparable de la tiédeur est la privation des grâces de protection.

Celte piivalioii a ileu\ conséquences terribles puur ces Ames infortunées. Premièrement , elles demeurent vides de Dieu, et comme abandonnées à leur propre faiblesse , ayant quelques ressources prises dans la nature , mais qui ne sauraient aller loin : ayant des secours généraux avec lesquels on peut persévérer, mais n'ayant plus ces grâces spéciales avec lesquelles on persévère iufaillibiement. Secondement, le joug de Jésus-Christ devient accablant pour elles ; son calice amer ; les devoirs pesants ; la retraite ennuyeuse ; les prières fatigantes; les mortifications insupportables; la vie, un dégoût perpétuel ; leur état , un état de violence et de neutralité qui ne peut être durable , parce qu'il faut, surtout à certains co?urs, un objet déclaré : si ce n'est pas Dieu qui les intéresse, ce sera bientôt le monde.

Il est vrai qu'il y a des âmes qui paraissent se maintenir dans une espèce d'équilibre et d'insensibilité; mais il est vrai aussi que cet état ne défend que des crimes qui coûtent et qui embarrassent; il laisse subsister les passions et les faiblesses secrètes, qui forment toujours une corruption aux yeux de Dieu.

Il est vrai encore que l'onction qui adoucit la pratique des devoirs, manque souvent aux âmes les plus saintes : mais entre elles et les âmes tièdes il y a trois difl'érences. Premièrement , l'âme tidèle se trouve , malgré ses dégoûts , plus heureuse qu'elle n'était avant sa conversion ; au beu que l'âme tiède commence à regarder le crime comme la ressource de ses ennuis. Secondement, l'âme fidèle est soutenue au milieu de ses aridités par le calme d'une conscience qui ne lui reproche point de crimes; au lieu que l'àme tiède porte une conscience inquiète , et que n'ayant plus de soutien, cet état d'agitation finit par la paix funeste du péché. Troisièmement, les dégoûts de l'âme fidèle sont des épreuves; ceux de l'âme tiède sont des punitions : l'une trouve en Dieu un père tendre, qui supplée par une protection puissante aux douceurs qu'il lui refuse; l'autre éprouve la sévérité d'un juge qui, à la soustraction des adoucissements, va faire succéder un arrêt de mort.

]| est vrai enfin que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'esprit de Dieu ; mais il n'est pas moins vrai qu'on ne persévère qu'en se doimant à Dieu sans réserve; que les âmes qui veulent accommoder la [liété avec les maximes du monde, qui se relâchent de leur première ferveur, sont sur le point de retomber dans le crime ; et «lue c'est sur ces indices que les gens même du monde prophétisent la rechute des personnes qui s'étaient converties.

ir Partie. Aoiis pouvons affaiblir nos passions , mais elles ne meurent qu'avec nous : c'est en les combattant qu'on les appaise ; en les ménageant, on les rend indomjHablcs. La tiédeur n'étant ricnautre chose qu'une indulgence habituelle envers les passions, les ortifie donc continuellement.

De cette nouvelle force qu'elles acquièrent, s'ensuivent trois effets également funestes. Premièrement , dans les occasions essentielles , le devoir trouve en nous des ditïicultés insurmontables; il en trouve bien quelquefois dans les âmes les plus ferventes, et qui mortifient le plus leurs

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penchants; commeutdes ca-urs àdcnu-séduits seraient-ils à l'épreuve de ces difficultés ? Secondement, le crime s'aplanit et n'excite pas en nous plus de répugnance qu'une simple faute ; nous nous sommes si fort approchés du crime, que nous franchissons le dernier pas sans le savoir ; une apparence de vie nous rassure, et nous nous endormons tranquillement dans la mort. Troisièmement , notre cœur demeurant toujours au-dessous de ce qu'il se propose, nous tombons dans le crime , parce que nous n'avons résolu précisément que de l'éviter; les justes mêmes doivent beaucoup entreprendre pour exécuter peu : à combien plus forte raison y sont obligées les âmes lièdes , que le poids de leurs infidélités fait tomber toujours fort loin du lieu o.\ elles avaient cru arriver! En vain voudrions-nous nous excuser, en disant que nous sommes faibles; c'est préeisément parce que nous le sommes, que nous devons être plus circonspects et plus fervents.

IIP Partie. Les secours extérieurs de la religion sont inutiles aux dmes tièdes. Premièrement, les sacrements sont pour elles des remèdes usés , dangereux par la tiédeur avec laquelle elles en approchent, et par la confiance qu'ils leur inspirent : n'opérant plus en elles un accroissement de vie, ils y opèrent la mort. Secondement, la prière n'est plus pour elles qu'une occupation oiseuse, où elles ne trouvent aucun goût , d'où elles ne tirent aucun fruit : rien ne les soutient, ni ne les défend, ni ne les ranime; tout les dégoûte, tout les fatigue, tout les accable; dans cet état un souflle les renverse, et pour les voir tomber, il n'est pas même nécessaire de les voir attaquées.

Au reste, où l'expérience parle, les raisonnements sont inutiles. Souvenez-vous d'où vous êtes tombés , pécheurs; remontez à la source de vos désordres : cette source était imperceptible ; il en est sorti un torrent qui vous inonde : la tiédeur vous a conduits insensiblement dans l'abîme où vous êtes. Le démon ne propose pas le crime du premier coup ; il attaque en serpent avant que d'attaquer en lion. Les crimes ne sont pas le coup d'essai du cœur; la chute de David fut préparée par l'oisiveté et par l'indiscrétion; celle de Salomon , par une rie molle ; celle de Judas , par l'amour de l'argent; celle de Pierre, par la présomption. Levez- vous donc , âmes lâches : le Seigneur est le Dieu des forts ; il ne récompense que le courage et le travail; son royaume n'est pas la chair et le sang, mais la force et la vérité de Dieu.

LE VENDREDI DE LA ITxOISIEME SEMAINE.

LA SAMARITAINE

Semblables à la femme de Samarie , nous opposons à la grâce de Jésus- Christ trois excuses. I. Celle de l'état. IL Celle de la difficulté. III. Celle de la variété des opinions et des doctrines sur la règle des mœurs.

r* Partie. Lorsqu'on nous propose le modèle d'une vie chrétienne , nous répondons qu'une vie si réglée est inalliable avec notre état, et que le monde à ses usages comme le cloître. Mais , 1" la religion ne distingue que deux sortes de devoirs, dont les uns sont particuliers à chaque état;

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les autres, sans distinction d'état, sont communs à tous ceux qui ont été baptisés : êlcs-vous moins chrétiens que les solitaires? avez-vous une autre espérance, un autre Évangile , un autre chef, une autre patrie , d'autres obligations essentielles, ou au moins des exceptions et des dispenses acordées par Jésus-Christ ? ses maximes sont les devoirs du monde, puisque c'est par elles que le monde sera jugé.

2" Cette distinction de ceux qui sont du monde , d'avec ceux qui n'en sont pas , ne provient que de la corruption des mœurs. T:ile était incoimue aux premiers fidèles : ils avaient tous renoncé au monde : être chrétien et n'être plus du monde, c'était pour eux la même chose; vous êtes du monde, dites-vous, c'est votre crime, et vous en faites votre excuse.

3" De quoi prétendez-vous être dispensés en disant que vous êtes du monde ? de la pénitence ? oui , si vous y vivez plus saintement : de la prière? oui, si vous y avez moins besoin du secours de la grâce : de la retraite? oui, si le commerce du monde vous porte à Dieu : de la vigilance , des efforts? oui, si les passions sont moins vives dans le monde, les obstacles plus rares, les devoirs plus faciles à remplir.

4° La foi doit être plus ferme dans le monde que dans le cloître , la charité plus enracinée , la vigilance plus soutenue, la prière plus fervente, la résistance plus fidèle; les pratiques du cloître ne sont que des moyens particuliers prescrits pour faire observer plus sûrement des devoirs communs à tous les états : avec moins de secours et plus d'obstacles , vous avez les mêmes obligations à remplir ; les vertus, sans la pratique desquelles vous êtes perdus, sont plus difficiles à pratiquer dans le monde que dans le cloître. Les austérités que vous reléguez dans le cloître y sont donc moins nécessaires que dans le monde : cependant les solitaires trouvent encore dans leurs asiles des sujets de crainte, des combats , des agitations ; et vous , au milieu des périls , vous seriez dispensés de veiller?

5° Enfin , comparez votre vie passée avec celle des solitaires , les satisfactions que vous devez à Dieu avec celles qu'ils lui doivent; et vous verrez si les gémissements, les privations , les austérités sont leur partage plutôt que le vôtre. Si la femme de notre Évangile fût née à Jérusalem , cet avantage aurait pu lui faire un motif de sécurité : vous pourriez en avoir un, si vous viviez dans la solitude : vous êtes du monde , comme elle était de Samarie ; comme elle , vous nous opposez un état qui vous éloigne du salut.

IV Partie. On diffère sa conversion , parce qu'on se flatte que c'est une démarche facile ; lorsqu'il s'agit enfin de se convertir, on se rebute par la difficulté de l'entreprise. Le moyen , dit-on , de sonder les abîmes d'une conscience si longtemps souillée , de refondre un caractère fragile et opposé à la piété , de mener une vie chrétienne dont le détail est effrayant.

Mais r l'état déplorable de votre conscience devrait lui-même vous porter à l'entreprise qui vous fait peur. Estce donc la connaissance de vos maux qui vous éloigne du remède? est-ce le sentiment de votre esclavage qui vous ffiil refnsorvolro liberté? souffrez-vous moins en cachant

vos plaies? C'est votre soulagement qu'on vous propose, en vous invitant à les découvrir au ministre de Jésus-Christ ; vous avez tout à attendre de sa charité : dès que vous aurez ouvert votre cœur, la paix y renaîtra; toute la difficulté que je trouve ici , est de vivre dans la situation où vous êtes.

2" Vous désespérez de pouvoir réformer votre caractère. Mais quand cette réforme vous coûterait plus qu'à un autre, n'avez-vous point plus de crime à expier? d'ailleuis l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez les violences que vous vous faites tous les jours pour le monde ? N'êtes- vous pas obligé sans cesse de surmonter vos penchants, de gêner votre tempérament, de sacrifier vos inclinations , de vaincre vos passions ou de les contrefaire ? Ces contraintes vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Évangile. De plus, celte réforme est peut-être moins difficile maintenant; l'expérience vous a désabusé; la bienséance exige de vous des mœurs plus sérieuses; mille contre-temps vous ont dégoûté du monde , et vous ont appris qu'il vous goûtait moins. Au milieu de ses amusements vous ne trouvez plus qu'inquiétude et qu'ennui ; tout cela vous prépare à l'oublier, à le mépriser. Enfin la conversion est-elle l'ouvrage de l'homme? ce qu'il ne peut seul, ne le peut-il pas aidé de Dieu? Les cœurs les plus corrompus sont quelquefois ceux où la grâce opère de plus grandes choses'; elle change les inclinations , elle forme un cœur nouveau, elle est plus forte que la nature.

3° Les rigueurs d'une vie chrétieime vous épouvantent , et il ne vous semble pas que des hommes puissent accomplir exactement l'Évangile. C'est une excuse injurieuse à Dieu ; l'Évangile étant sa loi , est nécessauement une lo sage, conforme à nos besoins, proportionnée à notre faiblesse, utile à nos misères : Dieu en la donnant n'a point cherché son intérêt, mais le nôtre; et rien en effet de si propre que cette loi à nous rendre heureux. Mais tel est l'artifice du démon , dit saint Augustin ; n'ayant pu anéantir l'Évangile en rendant Jésus-Christ méprisable, il a essayé de l'anéantir, en faisant passer cette loi pour impraticable : Lex illa divina, ineffabilis ; sed qu'is illam implet? D'ailleurs cette excuse est injuste dans la bouche de ceux qui l'allèguent; ils se plaignent de l'impossibilité de la vie chrétienne , et ils n'en ont jamais fait l'épreuve : qu'ils prononcent sur les pemes et les dégoûts de la vie du monde, leur jugement est recevable; n'ayant point essayé de la vertu, ils ne doivent pas décider de ce qu'ils ne connaissent point. Rebutés comme les Israélites, ils disent que la terre où on veut les faire entrer est couverte de monstres et de géants : Terra dévorât habitatores suos. Témoins du contraire, nous leur disons comme Josué el Caleb , que cette terre est excellente : Terra quatn circuivitmis valdè bona est. Oui , si vous connaissiez le don de Dieu, les consolations qu'on éprouve à son service, la tranquillité qu'on y goûte , les facilités que la grâce y ménage à notre faiblesse, vous ne différeriez pas un instant votre conversion : vous ne craignez la vertu que parce que vous ne la connaissez pas.

Ill^ Partie. La dernière excuse qu'oppose le pécheur, c'est la variété des opinions sur le rè^^lement des mœurs ;

ANALYSES DES SERMONS

de cette variété il conclut que l'Évangile ne renfermant rien de trop assuré , il peut vivre tranquille dans ses égarements.

Mais 1 " il n'y a que des âmes timorées qui puissent se plaindre que cette variété d'opinions les jette dans la perplexité : ne croyant jamais marcher par un chemin assez sûr, elles ont des doutes sur lesquels il n'est pas toujours facile de prononcer, et elles peuvent trouver dans le sanctuaire ici une indulgence qui les rassure , ailleurs une sévérité qui les alarme. Mais le dérèglement de la Samaritaine était clair pour elle ; il n'y avait ni à Jérusalem, ni à Garizim aucune loi qui pût l'autoriser : de même, pécheurs, il n'y a point de variété de sentiments par rapport à vos passions honteuses; partout on vous condamne; partout on vous dit que les fornicateurs , les adultères , les impudiques, les adorateurs d'idoles n'entreront point dans le royaume de Dieu. Cette imiformité d'opinions ne vous ramène point à la vérité. Commencez donc par renoncer à des désordres qui n'ont pour eux aucun suffrage , pas même le vôtre : adorez Dieu en esprit et en vérité ; alors ne cherchant que Dieu partout , partout vous le trouverez ; alors vous gémirez devant le Seigneur de la variété des décisions, et vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité.

2° On n'allègue cette frivole excuse , que parce qu'on ne veut point se convertir. A l'exemple des Samaritains , on ne sait ce qu'on adore : on veut retenir comme eux le fond de la religion ; mais comme eux on y veut mêler des usages profanes et favorables aux passions : la conscience ne ratifiant point ce mélange, on n'est pas d'accord avec soimême : pour se calmer, on suppose que les ministres euxmêmes ne sont pas d'accord entre eux ; on fonde sa sécurité sur leurs dissensions prétendues, et parce qu'on craint la vérité, on est bien aise qu'elle soit obscurcie.

Telle était la disposition de la Samaritaine. Sollicitée au dedans et au dehors , elle voulait encore différer sa conversion : Quand le Messie sera venu, dit-elle, il nous annoncera toutes choses ; c'est moi-même, lui répond Jésus-Christ, et si vous laissez perdre l'heureux moment où je vous parle, vous périssez sans ressource. Jésus-Christ nous dit la même chose : Voici le don de Dieu ; ne différez plus une conversion que vous avez attendue en vain de l'âge , du loisir, de la rupture de vos engagements : voici le moment favorable , regardez-le , ou comme le comble de mes miséricordes sur votre âme , ou comme le terme fatal de ma bonté et de ma patience.

LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

SUR l'aumône.

Division. /. Le devoir de l'mimône établi contre les vaines excuses de la cupidité. II. Le devoir de raiimâne sauvé des défauts mêmes de la charité.

V Partie. Un peu d'attention à la sagesse de la Providence, aux lois de la nature, à celles de la religion, suffit pour persuader le monde que l'aumône est un devoir. Mais on allègue différents prétextes pour s'en dispenser : on n'est pas assez riche ; les temps sont mallieureux ; il y a trop de pauvres à secourir.

Première excuse. Sans avoir un revenu infini , on a ,

dit-on , une infinité de dépenses à faire. Mais s'il est vrai , d'une part, que les bornes du nécessaire ne sont pas également étroites dans tous les états ; del 'autre, il est incontestable que le superflu des riches appartient aux pauvres. Ce principe supposé , je fais quatre questions. Je demande premièrement , si c'est à la cupidité à régler le nécessaire ? Si c'était à elle, plus on aurait de passions à satisfaire, moins on serait obligé d'être charitable : c'est donc à la foi à le régler; or la foi adjuge aux pauvres ce qui ne tend qu'à nourrir de la vie des sens, qu'à flatter les passions, qu'à autoriser les pompes et les abus du monde. Je demande secondement, si pour être né riche, on en est moins chrétien? Non, sans doute, ou bien il faut dire que ce n'est qu'aux pauvres que Jésus-Christ à défendu le faste et les plaisirs. L'Évangile interdit aux riches tous les avantages qu'ils peuvent, selon le monde, retirer de leur prospérité. Ce n'est pas pour vous que vous êtes nés opulents , mais pour la veuve et l'orphelin : vos biens sont des dépôts mis en vos mains pour leur être conservés plus sûrement : vous n'êtes que les ministres de la Providence envers eux : sans cela votre élévation ne serait pas l'ouvrage de Dieu. Je demande troisièmement , ce que peuvent retrancher aux besoins prétendus des riches , les modiques largesses qu'on leur demande.' Dieu n'exige pas qu'ils vendent leurs biens , leurs palais; mais il exige que la dépense qu'ils feront ne les mette point hors d'état de couvrir la nudité de ses serviteurs ; que de leurs tables délicates il tombe quelques miettes pour les Lazares ; que leur goût pour les peintures ne leur fasse pas oublier les images vivantes de Jésus- Christ ; que tandis que le jeu est un gouffre où va fondre tout leur bien , ils n'en allèguent pas la médiocrité , lorsqu'il s'agit de soulager leurs frères. Je demande quatrièmement, pourquoi c'est ici la seule circonstance où ils se plaignent de la médiocrité de leurs revenus , eux qui en toute autre occasion veulent passer pour riches ? Ah ! ils disent qu'ils sont pauvres , et eux seuls ne veulent pas voir qu'ils sont comblés de biens.

Seconde excuse. Les temps sont malheureux, dites-vous. Mais premièrement', c'est précisément pour cela que vous devez vous attendrir envers les indigents : si vous vous ressentez de ces malheurs , combien n'en doivent-ils pas souffrir? Secondement, ce malheur des temps est la peine de votre duieté envers les pauvres ; c'est donc par des aumônes et non [par de vaines prières qu'il faut apaiser la colère de Dieu : les pauvres ont les clefs du ciel : leurs vœux règlent les temps et les saisons : ce n'est que par rapport à eux que Dieu vous punit ou vous favorise. Troisièmement, vos passions souffrent-elles de la misère publique? Si elle vous oblige à quelque' retianchement, retranchez du moins vos crimes, avant que de retrancher de vos devoirs. Dieu , en frappant de stérilité les provinces , veut ôter aux grands les occasions des excès : regardezvous comme des criminels publics : portez seuls l'amertume des fléaux qui ne sont destinés qu'à vous punir. Si les divers abus que vous faites de vos richesses vont toujours leur train, malgré ces fléaux; si l'indigence seule en souffre. Dieu, en les faisant pleuvoir sur la terre, n'aurait donc voulu fiapper que des malheni eux ?

ANALYSES DES SERMONS

Troisième excuse. 11 y a , dit-on, trop ae pauvres à secourir. Mais premièrement, d'où vient cette multitude d'indigents que nos pères n'ont point vue dans les plus jirandes calamités? N'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout.' Il n'y avait point d'indigents parmi les premiers ciirétiens; pourquoi y en a-l-il tant parmi nous? C'est que leurs pauvres mêmes étaient ciiaritaldes , et que nos riclift* sont cruels : c'est qu'ils étaient tous modestes et sobres , et que nous sommes fastueux et intempérants : c'est qu'ils n'avaient d'ambition que pour le ciel, et que nous n'en avons que pour la terre : c'est que leurs retrancbements faisaient la richesse du pauvre, et que nos profusions font sa misère. Si cliacun mettait à part une certaine portion de ses biens pour la subsistance des indigents , on verrait renaître l'égalité, la sainteté même des premiers fidèles : tout changerait de face ; et les ennemis de la foi seraient encore forcés de reconnaître la divinité de notre religion. Secondement, c'est précisément parce que le nombre des pauvres est grand, que le devoir île l'aumône est plus indispensable : la miséricorde doit croître avec les misères : elle doit interdire, comme superflues, des dépenses qui hors de là seraient peut-être nécessaires : ni l'humanité, ni la raison , ni la religion ne vous permettent point d'être seuls heureux. Alors les excès de charité sont pour vous une loi de justice; alors vos profusions méritent d'être punies même par les lois des hommes : peut-être cependant savez-vous mettre à profit et apprécier la nécessité des pauvres. Dieu les vengera ; ils seront vos accusateurs ; et dépouillés pour jamais de vos biens, il ne vous restera pour partage que la malédiction prononcée contre les riches impitoyables : Audus eram, etc. itein ignem, etc.

If Partie. Il y a quatre règles à observer en accomplissant le devoir de l'aumône : la charité doit être secrète, uiiivei selle , douce, vigilante.

1° Jésus-Christ multipliant les pains dans un lieu écarté , alinde n'avoir pour témoins de sa miséricorde que ceux qui en devaient ressentir les effets, nous apprend que noire charité doit être secrète; sans celte condition nos aumônes sont perdues pour l'éternité. On voit peu de gens qui publient leurs œuvres sur les toits; mais on en voit beaucoup qui n'ont des yeux que pour les misères d'éclat : il y en a qui prennent des mesures pour cacher leurs largesses, mais qui nesont pas fâchés qu'une indiscrétion les trahisse : on n'est pas plus humble dans ses libéralités envers les temples du Seigneur ; sur les murs sacrés , des inscriptions immortalisent l'orgueil des bienfaiteurs ; à l'autel , le prêtre est revêtu des marques de leur vanité. Salomon dans le temple de Jérusalem ne fit graver que le nom du Seigneur : les plus riches d'entre les premiers fidèles voyaient avec plaisir leurs noms confondus avec ceux de leurs frères qui avaient fait moins de largesses. La charité est cette bonne odeur de Jésus-Christ , qui s'évanouit dès qu'on la découvre : il est bon que nos frères voient nos œuvres; mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terie , les aumônes secrètes arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu.

^ 2° Jésus-Christ ne rejetant personne de cette multitude

qui s'offre à lui , nous apprend que notre charité doit être universelle : il condamne ces libéralités de goût et de caprice, qui ne semblent ouvrir notre cœur à certaines misères , que pour le fermera toutes les autres; qui ont leurs jours fixes, leurs lieux , leurs personnes ; la vraie charité n'est point si méthodique : il condamne cet examen que nous faisons des besoins qu'on nous expose ; la vraie charité n'est point si scrupuleuse ; c'est Jésus-Christ qui reçoit l'aumône donnée même à un imposteur, et la récompense est attachée à l'intention de celui qui la donne.

3° Jésus-Christ, attendri à la vue d'un peuple errant et dépourvu , nous apprend que notre charité doit être douce. Vous accompagnez souvent vos aumônes de tant de dureté , que le refus serait moins accablant : vous reprochez aux pauvres leurs forces, et vous ne faites aucun usage des vôtres ; leur paresse , et vous vivez dans une mollesse indigne; leur vie inutile, et la vôtre est criminelle. La pitié qui compatit à leurs maux, les console autant que la charité qui les soulage. Au théâtre, les malheurs d'un liéros fabuleux vous attendiissent; Jésus-Christ souffrant dans un de ses membres est-il indigne de votre pitié?

4° Jésus-Christ découvrant le premier les besoins du peul)le , nous apprend que notre charité doit être vigilante. Cette vigilance est une suite du piécepte de l'aumône. Les riches sont les pasteurs des pauvres selon le corps ; et ils sont coupables devant Dieu des suites qu'aurait prévenues un secours offert à propos. On n'exige pas que vous découvriez tous les besoins secrets d'une ville ; mais on exige que dans votre quartier vous ne soyez pas environnés à votre insu de mille malheureux qui sont blessés de votre pompe et de votre prospérité ; que dans vos terres vous connaissiez les personnes que l'épuisement et les infirmités , le sexe et l'âge mettent ou hors d'état de gagner leur vie , ou en danger de perdre leur innocence.

Voilà les règles de l'aumône chrétienne : en voici les fruits. Premièrement, elle est une source de bénédictions , même temporelles : c'est une usure sainte , elle intéresse Dieu dans notre fortune. Secondement , elle nous cause la joie la plus pure que nos biens puissent nous procurer : quel plaisir de faire des heureux ! quelle consolation de penser que des âmes affligées lèvent les mains au ciel pour nous ! Troisièmement, elle aide à expier les CI imes de l'abondance ; à nous ouvrir les portes du ciel : la grâce se réserve de grands di oits sur une âme où la charité n'a pas encore perdu les siens : la conversion d'un bon co'ur n'est jamais désespéiée. Aimez donc, secourez, respectez les pauvres, afin qu'au grand jour Jésus-Christ vous dise : Venez , les bénis de mon Père, etc.

LE LUNDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

SUR LA MÉDISANCE

Division. Rien de plus frivole que les prétextes qui justifient à nos yeux la médisance. Elle ne peut être excusée. I. Ni par la légèreté des défazits que notes censurons. II. Ni par la notoriété publique. III. Ni par le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu.

r* Partie. En vain prétendez-vous excuser voe niédi^an-'

ANALYSES DES SERMONS

ws par la légèreté des défciuts que vous censurez ; les motifs en sont toujours mauvais, les circonstances criminelles, les suites irréparables.

1° Tout votre but, dites-vous, est de vous réjouir sur des défauts qui ne déshonorent pas. Joie cruelle, qui attriste votre frère! plaisir pervers, qui naît d'un vice. Une parole oiseuse est interdite ; découvrir la honte de ses proches est un crime; un terme de mépris est, selon Jésus-Christ, digne d'une punition éternelle, et vous seriez innocent ! La charité se réjouit-elle du mal.' un chrétien peut-il s'égayer aux dépens d'un membre de Jésus-Christ? n'y a-t-il pas mille sujets édifiants de conversations , dignes de la joie des fidèles ? Approfondissez le secret de votre cœur ; n'est-ce point d'une jalousie secrète que naissent vos censures ? elles tombent toujours sur la même personne, et tout autre vous trouve indulgent. Ne voulez-vous point flatter un grand à qui votre frère ne plaît pas? ne sacrifiez-vous point sa réputation à votre fortune ? JN'on , dites-vous ; si je médis quelquefois, c'est pure indiscrétion. Je le veu\ : ce vice si indigne d'un chrétien peut-il en justifier unautre? votre frère souffre-t-il moins de votre indiscrétion, qu'il ne souffrirait de votre malice ? sa réputation en est-elle moins llétrie ? n'estce pas un crime d'être capable d'indiscrétion en ce point? Quelle attention scrupuleuse n'avez-vous pas sur ce (pii intéresse votre honneur ! en ayant si peu pour ce qui touche votre frère, l'aimez-vous comme vous-même ?

T Le monde aujourd'hui appelle légères des médisances qui ne le sont point. Je suppose que les vôtres le soient en oft'et, et je dis qu'elles sont toujours criminelles dans leurs circonstances. Premièrement votre frère n'a que des défauts légers; il en est donc plus digne de votre hidulgence, de votre respect; et vous le décriez : quelle dureté ! quelle injustice! Secondement, auriez-vous la même idée des défauts que vous censurez si on vous les reprochait à vousmême? Alors vous grossiriez tout; tout vous paraîtrait essentiel. Faut-il que tout soit léger contre votre frère, et que contre vous tout soit digne de vengeance? Troisièmement, en censurant des défauts même légers, n'y ajoutezvous rien du vôtre ? ne donnez-vous point à penser, par des conjectures malignes, par certains gestes, par certaines expressions, même par un certain silence? Quatrièmement, la personne que vous attaquez n'est-elle point d'un sexe où tout bruit est un déshonneur public, où n'être pas loué est presque un affront? Cinquièmement, n'est-ce point à vos maîtres que s'en prennent voscensures, à ceux que Dieu a établis sur vos têtes , et que sa loi vous ordonne de respecter? Sixièmement, ne censurez-vous point les oints du Seigneur, auxquels il vous défend de toucher? Leur conversation peut n'être pas toujours sainte : mais outre que c'est ordinairement pour punir le dérèglement des peuples , que Dieu permet qu'il sorte du sanctuaire même une odeur de mort; et que dès lors les infidélités des prêtres doivent plutôt être le sujet de vos larmes que celui de vos censures ; quand même le ministre mériterait quelque mépris, pouvez-vous sans sacrilège, ne pas respecter son ministère? Septièmement enfin , n'attaquez-vous point des personnes (jui font une profession publique de piété? vous autorisez donc ceux qui vous écoutent à penser qu'il y a peu de vrais

gens de bien sur la terre , et vous confirmez les préj ugés du monde contre la vertu ? Les justes peuvent chanceler quelquefois, mais ils sont les serviteurs de Dieu, qui prend sur lui les plus légers mépris dont on ose les déshonorer : il vengea Elisée, ÉUe, David, de dérisions qui semblaient pardonnables; toucher à ceux qui le servent, c'est toucher à la prunelle de son œil.

3° Enfin les médisances mêmes que vous appelez légères, sont criminelles par rapport à leurs suites toujours irréparables. Tous les crimes peuvent être expiés par les vertus contraires ; nul remède , nulle vertu ne peut réparer celui de la détraction. Vous n'avez révélé qu'à un seul les viceî de votre frère ; mais ce confident en aura bientôt d'autres qui mstruiront les premiers venus de ce qu'ils auront appris . chacun, en le racontant, y ajoutera de nouvelles circonstances ; ainsi une source presque imperceptible , mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers , deviendra un torrent qui inondera la cour, la ville et la province : en un mot, votre frère sur qui vous n'avez voulu que plaisanter, sera décrié formellement , (létri éternellement. Eu vain , pour vousopposerau déchaînement public , chanterez-vous ses louanges ; vous serez seul, et vos éloges venus trop tard , ne lui attireront que des satires : vous médisez par la bouche de vos citoyens; vous êtes coupable du crime de ceux qui les écoutent : quelle pénitence pourra expier de tels maux? votre mort même n'y remédiera pas; le scandale vous suivra, et des auteurs licencieux l'éterniseront.

11* Partie. La médisance, lors même qu'elle roule sur des fautes publiques est criminelle, parce qu'alors même elle blesse rhumiUté, la charité, la justice.

1° L'humilité, en nous représentant vivement nos ftiutes, nous ôte le loisir de remarquer celles de nos frères ; elle nous fait bénir Dieu de ce qu'étant tombés peut-être dans les mêmes égarements , nous n'avons pas été déshonorés comme eux : elle nous fait craindre qu'il n'ait épargné notre confusion en ce monde, que pour la rendre plus amère et plus durable en l'autre. Que celui d'entre vous qui est sans péché, disait Jésus-Christ ,je«e cojitre cette femme la première pierre .-je vous dis aujourd'hui la même chose : Cette personne vient de perdre sa réputation, et vous vous gloiiliez encore de la vôtre : vous êtes plus heureuse qu'elle; ("• les-vous plus innocente ? Dieu peut-être va révéler votre honte : vous vous armez du glaive de la langue; vous serez percée du même glaive ; et quand vous seriez exempte des vices que vous blâmez, Dieu vous y livrera. En effet, la honte est la punition de l'orgueil : Pierre, le plus ardent à détester la perfidie de Judas , tombe lui-même dans l'infidélité. Rien ne nous attire tant l'abandon de Dieu, que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères.

2° La charité ne nous permet pas plus que l'humilité de censurer des fautes même publiques. Elle n'agit poin t en vain : or, quoi de plus inutile que de divulguer ce qui est déjà public? Quel est votre objet? de blâmer votre frère? Mais percé de mille traits , il est assez puni : il mérite désormais toute votre pitié. De plaindre son infortune? mais la compassion rouvre-t-elle les plaies d'un maliieiiivu v ? De justifier vos soupçons précédents? mais vous venez donc

AINALYSËS DES SERMONS.

triompher de sa chute", et vous glorifier de la malignité de T09 jugements ? Ah ! vous êtes vous-même dans une occasion de péché dont le public murmure déjà ; c'est ici où il faudrait exercer votre art des conjectures. D'ailleurs , la charité gémit des scandales, de l'avantage qu'en tirent les impies et les libertins, de l'occasion qu'ils donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres : vous devez donc par votre silence contribuer à les assoupir. Quand tout le monde en parlerait , conclure que vous pouvez en parler à votre toui-, c'est barbarie : l'humanité seule nous apprend qu'il est beau de se déclarer pour les malheureux.

3° Enfin , en censurant des fautes même publiques , vous violez les lois mêmes de l'équité. Car premièrement , mettezvous à la place de votre frère : croiriez-vous que l'exemple public lui donnât contre vous le droit que vous prenez contre lui? Secondement, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur? Un ennemi , un concurrent , un envieux peuvent avoir calomnié votre frère : le pubhc a peut-être recueilli avec malice une simple indiscrétion, et réalisé une pure conjecture. Suzanne a été décriée; n'était-elle pas innocente? Jésus- Chi'ist l'a été ; excuseriez-vous ceux qui pariaient de lui comme d'an séducteur? vous vous exposezdoncàlacalonmie envers votre frère. Troisièmement , que savez-vous si son repentir n'a pas déjà expié sa faute devant Dieu ? en ce cas , quelle injustice de faire revivre des fautes que le Seigneur a oubliées ! Quatrièmement , on savait confusément que la conduite de votre frère n'était pas exempte de reproche; pourquoi venez-vous éclaircir les faits , expliquer tout le mystère , étouffer un reste d'honneur qu'il conservait encore ? Cinquièmement , peut-être par un rang , par une naissance qui dorment de l'autorité sur les esprits , confirmezvous des bruits qu'on ne tenait que de certaines personnes sans aveu : votre silence seul eût pu arrêter la diffamation publique, et votre censme l'autorise. Ah! Dieu lui-même dissimule les péchés des hommes ; dissimulons-les à notie tour, et ne prévenons point le temps de ses vengeances.

lir Partie. Enfin la médisance se couvre quelquefois du voile de la piété. Si l'on censure les pécheurs , c'est par zèle , dit-on ; c'est par haine pom- le vice. C'est une illusion ; la piété , dont la charité est l'âme , ne nous dispense point de la charité. Voici donc les règles que prescrit l'Évangile sur le véritable zèle. Premièrement , le vrai zèle gérait des scandales qui déshonorent l'ÉgUse ; mais il n'en gémit que devant Dieu ; il lui en parle souvent dans ses prières, mais il les oublie devant les hommes. Secondement, la piété ne nous donne point d'empire sur nos frères ; s'ils tombent , ou s'ils demeurent fermes , c'est l'affaire du Seigneur ; nos plaintes sur leurs désordres partent d'un fonds d'orgueil , de malignité , de légèreté , d'inquiétude ; elles déshonorent la piété , et justifient les discours des impies contre l'homme de bien. Troisièmement , le zèle réglé cherche le salut et non la diffamation du pécheur ; il se rend aimable pour se rendre utile ; il est plus touché du malheur de son frère qu'aigri de ses fautes ; il vo>idrait pouvoir se les cacher à soi-même , et il sent bien que les censurer, c'est augmenter le scandale. Quatrièmement, ce zèle censeur est inutile à celui qu'il attaque, puisqu'il est absent ; il lui

est nuisible, puisqu'il ne sert qu'à l'aigrir en blessani sa réputation; il est nuisible à ceux (jui vous écoutent, et leur apprend à ne plus mettre la médisance au rang des vices. Le vrai zèle est humble, simple, miséricordieux,déUcat et timoré; une langue qui a confessé Jésus-Cluist ne doit plus être inquiète , dangereuse , pleine de fiel et d'amertmiie contre ses frères : Lingua Chrisium confessa non sit maledica , non turbulenta; non convitiis perstrapens audialur. (Saint Cyprien.)

LE MARDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

DES DOUTES SUR LA RELIGION

Division. La plupart de ceux qui se disent incrédules, ne le sont pas en effet : I. c'est le dérèglement qui propose les doutes , sans oser les croire; II. c'est l'ignorance qui les adopte sans les comprendre; III. c'est la vanité qui s'en fait honneîir , sans pouvoir s'en faire une ressource.

V^ Partie. Trois réflexions montrent que les doutes des prétendus incrédules sont des doutes de dérèglement. Premièrement, c'est le dérèglement quia formé leurs doutes, et non pas leurs doutes le dérèglement. Secondement , c'est à leurs passions qu'ils tiennent, et non à leurs doutes. Troisièmement , ils n'attaquent que les vérités incommodes aux passions.

r On n'a encore vu personne commencer par des doutes sur la foi ; et des doutes , tomber dans la débauche : on se livre d'abord au plaisir; ensuite on croit qu'il est impossible de se faire violence ; enfin , on conclut que cette violence est inutile. Que pensait-on avant que d'avoir renoncé à la pudeur? alors le cœur n'étant point gâté, la foi paraissait respectable , la raison était soumise , on ne se formait pas même de difficultés : dès que les mœurs ont changé, on a eu des doutes : ce n'est donc pas la force de la raison qui les a enfantés , c'est la corruption du cœur , c'est même une lâcheté de courage : on ne peut soutenir les terreurs de la religion ; on tâche de s'étourdir en les traitant de frayeurs puériles : on cache sa peur sous une ostentation de bravoure. D'ailleurs , quel besoin n'ont pas les passions du secours des doutes? combattues au dedans et au dehors, elles sont trop faibles, il faut les soutenir; elles sont trop chères , il faut les justifier ; le.s vérités de la religion les troublent , il faut tâcher de se persuader qu'on ne les croit pas : c'est-à-dire que le grand effort du dérèglement est de nous conduire au désir de l'incrédulité. Si donc l'insensé dit qu'il n'y a point de Dieu, c'est dans son cœur qu'il le dit : ce langage en est le désir : il voudrait qu'il n'y eût point de vengeur du vice. Il l'anéantit donc par ses souhaits ; mais ses souhaits sont aussi stériles qu'ils sont impies : l'idée d'une puissance infinie et d'une justice redoutable demeure toujours au fond de son être, et ramène ses remords. Les calmerait-il en se disant qu'il est trop livré à la débauche pour en sortir? c'est bien plutôt fait de se dire , que n'y ayant rien après la vie , il est inutile de mieux vivre. Cette idée le délivre de toute contrainte , l'entretient dans l'indolence , l'empêche de s'approfondir lui-même : elle émousse au moins la sensibilité de sa conscience; et en fai-

ANALYSES DES SERMONS

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sant qu'il se prend pour ce qu'il u'est pas, elle fait qu'il vit comme s'il était ce qu'il voudrait être : trop dissolu pour consentir à mener une vie chrétienne , trop faible pour braver un vengeur qu'il recomiaîtrait sans répugnance, il se tient dans une espèce de neutralité entre la foi et l'irréligion , et vit sans vouloir savoir ce qu'il est en effet.

2° Une seconde raison qui n'est qu'une suite de la première, c'est que les prétendus incrédules, s'ils ne cbangent pas actuellement de vie , tiennent à leurs passions , et non à leurs doutes. Font-ils quelque retour sur eux-mêmes ^ leur embarras n'est plus de savoir- comment ils pourront croire des choses qui révoltent leur raison , mais de savoir comment ils pourront mener une vie contre laquelle lem s inclinations sont révoltées. D'ailleurs ils vivent pour la plupart dans des variations contmuelles sur leur incrédulité même : en certains moments ils sont touchés des vérités de la religion, en d'autres ils s'en moquent : tantôt ils cherchent des serviteurs de Dieu pour s'instruire, tantôt ils les traitent avec dérision. D'où vient cette vicissitude ? c'est (lue leurs passions n'étant pas toujours également vives , leurs doutes qui en naissent doivent changer comme elles ; si leur incrédulité prétendue venait d'incertitudes réelles sur la religion, ces] incertitudes subsistant, l'mcrédulité serait toujours la même. De plus , répondez aux difficultés d'un prétendu incrédule , réduisez-le à ne pouvoir répliquer : il ne se rend pas encore ; son air mystérieux et décidé vous fait gémir de son entêtement; gémissez plutôt de sa mauvaise foi : qu'au sortir de là , une maladie mortelle le frappe ; vous le trouverez convaincu , confus , repentant , tremblant , et demandant , non pas des preuves , mais des consolations. Son esprit vient-il donc d'être éclairci ? non : ses passions vont s'éteindre, ses doutes s'éteignent avec elles : appelez-en avec TertuUioi à ce pécheur mourant , il avouera qu'il en avait imposé au public par une fausse ostentation d'impiété.

3° Enfin', ce qui achève de prouver que les doutes ne viennent que du dérèglement, c'est qu'ils n'ont pour objet fixe que les vérités incommodes aux passions. Si la religion ne proposait que des mystères, que des vérités spéculatives, les incrédules seraient rares : elle propose des maximes qui gênent, des vérités qui menacent; c'est sur celles-là qu'on a des doutes , ou c'est à cause d'elles qu'on se vante d'en avoir sur les autres. En vam croiriez-vous que c'est par amour pour la vérité , que rincrédule ne se rend pomt à des mystères que la raison rejette : ces vérités ne l'intéressent point; ce qui l'intéresse est de vivre au gré de ses désirs, et de n'avoir rien à craindre après cette vie : passez-lui ce point ; il conviendra de tout. Aussi les maîtres de l'impiété se sont attachés à prouver que tout mourait avec le corps ; que les peines éternelles étaient des fables ; et ce n'a été que pour en venir là, qu'ils ont attaqué les autres points de la foi : voilà pourquoi les impies dans la Sagesse et les sadducéens dans l'Évangile n'attaquent que la résurrection des morts et l'immortalité de l'àme : voilà le point décisif : on ne secoue le joug de la foi , que pour secouer celui des devoirs ; la religion n'aurait point d'ennemis , si elle n'était pas ennemie du vice.

ir Partie. C'est l'ignorance qui adopte les doutes

sans les comprendre. Les prétendus incrédules blâment ce qu'ils n'ont point examiné : ils blasphèment ce qu'ils ignorent ; ils haïssent la religion , et cette haine est la seule science qui forme leurs doutes , Maluntnescire , quiajam oderunt. En effet, pour combattre des vérités reçues dans tous les siècles par les plus grands hommes , par les génies les plus élevés, il faudrait des raisons bien décisives, des lumières bien rares et bien nouvelles. Cependant, approfondissez ces esprits forts ; ils n'ont pour toute science que des doutes usés et vulgaires : ils ne savent qu'un certain jargon de libertinage : ils n'ont ni fonds, ni principes, ni suite : ce sont des iiommes légers , superficiels , en qui peutêtre la débauche a éteint toute pénétralion : ce sont des hommes frivoles , dissipés , ignorants , qui ne savent que répéter ce qu'ils ont entendu : échos de l'incrédulité, sans être incrédules, ils savent ce qu'il faut dire pour douter; mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes : ils ne doutent pas pour s'éclairch- ; ils n'achèteraient pas si cher le plaisir de se dire incrédules ; ils en seraient même incapables : ne les appelez ni sociniens , ni déistes , ni athées ; ce serait encore les honorer : ils ne sont rien ; du moins ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont.

Et ce qui est bien remarquable , c'est qu'eux qui nous traitent d'esprits crédules , de nous rendre à la plus grande autorité qui ait paru sur la terre , défèrent à l'autorité d'un libertin , qui , dans un moment de débauche , a dit qu'il n'y avait pu..it de Dieu, quoique peut-être il ne le crût point lui-même. Ils décèlent assez leur ignorance , lorsqu'ils cherchent des impies véritables et intrépides dans l'incrédulité : Spinosa le fut ; et il ne chercha personne qui l'affermît dans l'irréligion : ceux qui s'empressèrent de le consulter, attestèrent par cet empressement même de leur peu de fermeté et leurs remords; ils firent voir que leur incrédulité prétendue n'était eu effet qu'un désir formel de devenir impies.

IIP Partie. C'est la vanité qui se fait honneur des doutes, sans pouvoir s'en faire une ressource. Les prétendus incrédules sont de faux braves qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas , et qui à force de dire qu'ils ne croient rien , croient ne rien croire , et en ont meilleure opinion d'eux-mêmes : Premièrement , parce que cette profession d'incrédulité suppose une supériorité d'esprit , au lieu que les passions ne supposent que du dérèglement. Secondement parce qu'aujourd'hui ceux qui se piquent d'un peu plus de connaissances que les autres , se permettant des doutes sur la religion , et certains prétendus grands hommes, qui nous ont précédés , ayant fait profession de ne pas croire; on s'imagine partager la réputation des uns et des autres en adoptant leur langage, et se faire honneur en les prenant pour modèles. Troisièmement , parce que ceux avec qui on est lié par la débauche , paraissant ne pas croire , il serait honteux de paraître croire, et d'être dissolu comme eux : être débauché et admettre un enfer, c'est être débauché en novice, c'est se sentir encore de l'enfance et du collège : la débauche est de bon air, quand on a pu persuader aux autres qu'on s'est mis au-dessus de ces faiblesses vulgahes : on se moque de ceux qui paraissent encoie craindre, et on insulte à leur simplicité : Adimc permanes in simplicilale tud!

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Mais quelle ressource Irouve-t-on dans ces doutes dont on se fait lionneur? aucune ; l'iuipie biave Dieu tout haut , et il le craint en secret : c'est un imposteur, qui ne peut s'en imposer à lui-même; un furieux qui fait taire la pudeur, parce qu'il ne peut faire taire sa consience ; un homme ivre et emporté , qui sacrifie tout à la déplorable vanité de paraître incrédule. Ah ! comprenons ce qu'une telle profession cache de tout ce qu'il y a de plus bas et de plus honteux i selon le monde même, 1" de dérèglement, 2° de bassesse, 3° de mauvaise foi et d'imposture , 4° d'ostentation et d'indigne vanité ,*b° de témérité , 6° d'extravagance , 7° enlin , de superstition : je dis de superstition, puisque nous avons vu ces prétendus esprits forts consulter les devins , donner dans des crédulités puériles , attenored'un oracle imposteur leur élévation et leur fortune, et ne croyant point en Dieu , croire ridiculement aux démons. Souvenons-nous que ces hommes pervers sont presque sans ressource pour le salut : s'ils étaient absolument aveugles , leur péché serait moindre ; maintenant ils voient , et leur crime est un blasphème contre le Saint-Esprit , qui demeure à jamais sur leurs têtes .

LE MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

DE L'iNJt'STICE DU MONDE ENVERS LES GENS DE BIEN.

Division. /. Le monde attaque les intentions des gens de bien, gtiand il n'a rien à dire contre leurs œuvres, et c'est une témérité. II. Il exagère leurs faiblesses , et leur fait des crimes , des imperfections les plus légères, et c'est une inhumanité. III. Il tourne vxême 1 en ridicule leur ferveur ei leur zèle, et c'est une impiété.

!"■* Partie. Injustice de témérité qui soupçonne toujours les intentions des gens de bien. Le monde semble respecter la vertu en idée; mais il méprise toujours ceux qui en font profession. Or le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre les gens de bien, c'est sur la droiture de leurs intentions , sur lesquelles on se retranche, parce que d'ordinaire leurs actions donnent peu de prise à la malignité et à la censure : or il y a dans cette témérité trois caractères odieux qui en font sentir tout le ridicule et toute l'injustice.

1° C'est une témérité d'indiscrétion : car à Dieu seul est réservé le jugement des intentions et des pensées; en jugeant donc des intentions de votre frère, vous décidez de ce que vous ne pouvez connaître. Mais ce qui rend ici votre témérité plus injuste, plus noire, plus cruelle, c'est la nature de vos soupçons : car vous ne vous contentez pas de soupçonner les gens de bien de quelqu'une de ces faiblesses inséparables delà condition humaine; vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur; vous les soupçonnez de noirceur, de dissimulation, d'hypocrisie; en un mot, de se jouer de Dieu et des hommes, et cela, sur les seules apparences de la vertu.

Ainsi , vous portez d'un homme de bien un jugement que vous n'oseriez pas porter, après le crime le plus éclatant , d'un criminel convaincu : fautil donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence de votre part.*

L'hypocrisie, j'en conviens , est digne de l'exécration de Dieu et des hommes : mais je soutiens que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite, fournissent des armes aux impies, et leur aident à croire qu'il n'y a plus de justes sur la terre; que les saints mêmes qui ont autrefois édifié l'Église , n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu ; et que l'Évangile n'a jamais formé que des pharisiens et des hypocrites : cela doit faire comprendre tout le crime de ces dérisions insensées ; on croit rire de la fausse vertu , et on fait blasphémer contre la religion. Ajoutez que parla tout devient douteux et incertain dans la société : car si ceux qu'on appelle gens de bien ne sont selon vous que des imposteurs et des hypocrites, nous ne compterons pas davantage sur la probité des pécheurs et des mondahis : il n'y a donc plus ni bonne foi, ni droiture, ni fidélité parmi les hommes.

T C'est une témérité de corruption : en effet, ce fonds de malignité qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu, et qui attribue à des œuvres saintes des intentions crhninelles, ne peut partir que d'une âme iioiie et corrompue : comme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde, que vous êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse, vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes. Un bon cœur, un cœur droit , simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre , jiarce qu'il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes : aussi qu'on examine ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien , on trouvera que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus , qui tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu véritable, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable.

Mais, dites-vous, on a vu tant d'hypocrites qu'on regardait comme des saints, qui, cependant, n'étaient que des hommes pervers et corrompus : on ne peut le nier. Mais que voulez-vous conclure de là? que tous les gens de bien leur ressemblent ? Et où en serait le genre humain, si vous raisonniez ainsi sur le reste des hommes : on a vu tant d'épouses infidèles, tant de magistrats iniques, etc. ; donc la pudeur et la fidélité sont bannies du mariage, et la justice et l'intégrité de tous les tribunaux? Quoi de plus injuste et de plus insensé que de faire à tous un crime de la faute de quelques-uns ? La source de cette injustice , c'est que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas; et nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu, parce que la vertu elle-même nous condamne.

Mais on y a été si souvent trompé, dites- vous. Je le veux ; mais je vous réponds , quand même vous vous tromperiez en ne voulant pas soupçonner vos frères, que vous arriverait-il de si triste et de si honteux de votre crédulité? Vous auriez jugé selon les règles de la charité, de la prudence, de la justice : et qu'y aurait-il dans celÎL' méprise qui dût tant vous alarmer? il est si beau de se tromper par un motif d'humanité et d'indulgence 1 Et d'ailleurs , d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement

ANALYSES DES SERMOiNS.

poutre l'abus que l'iiypociile fait de la vertu Teritable? que vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœui double ou sincère, vous qui ne le servez et qui ne le connaissez même pas? Ah! ce n'est pas l'hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous déplaît; si vos censures partaient d'un fonds de religion et de zèle véritable , vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs, qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde, et vous souhaiteriez «pie ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes !

3° C'est une témérité de contradiction. Le monde accuse les gens de bien d'aller à leurs fins , d'avoir leurs vues »ians les actions les plus saintes , et de ne jouer que le personnage de la vertu : mais sied-il à ceux, surtout, qui vivent à la cour, de faire ce reproche aux gens de bien , eux dont toute la vie est une feinte éternelle? quand ils n'auront rien à se reprocher là-dessus, on écoutera alors la témérité de leurs censures.

D'ailleurs, les gens du monde se récrient si fort, lorsqu'on est trop attentif à des démarches qui sont selon eux indifférentes, et qu'on les interprète malignement; mais les justes donnent ils plus de lieu à la témérité des soupçons que le monde forme contre eux? Les gens du monde exigent qu'on juge leurs intentions pures, lorsque leuis œuvres ne le sont pas; et ils croient avoir droit de nous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas iimocentes, lorsque toutes leurs actions le paraissent : quelle contradiction !

11' Partie. Le monde exagère les faiblesses des gens de bien, et leurfaitun crime des imperfections lesphis légères, et c'est une inhumanité.

1 ° Une inhumanité par rapport à la faiblesse de l'homme ; car c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des vertus parfaites ; ce n'est pas la condition de cette vie mortelle; chacun presque porte dans la piété, ses défauts, ses humeurs et ses propres faiblesses : la grâce corrige la nature, mais ne la détruit pas : ce n'est que dans le ciel que nous serons parfaitement délivrés de toutes nos misères. Tout ce qu'on peut donc exiger de la faiblesse humaine, c'est que l'essentiel soit réglé, et qu'on travaille sans cesse à régler le reste. Et dans le fond, portant , conane nous faisons , au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu , faibles pour le bien , toujours prêts pour le mal, doit-il paraître étrange que des hommes environnés, pétris de misères, en laissent encore paraître quelques-unes? et si le monde avait de l'équité, ne trouverait-il pas les gens de bien plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques vertus , que dignes de censure pour conserver encore quelques vices ?

D'ailleurs , Dieu a ses raisons en laissant encore aux gens de bien certaines faiblesses sensibles : il veut par là les tenir dans l'humilité, ranimer leur vigilance, exciter en eux un désir continuel de la patrie céleste, empêcher que les pérheurs ne se découragent par le spectacle d'une vertu trop parfaite , ménager aux justes une matière continuelle de prière et <le pénitence, prévenir les homieurs excessifs que le monde pourrait rendre à leur vertu, si elle était si pure et si éclatante; peut-être enfin. Dieu veut par là

MASSH.I.Oî^. — TOMI. 1.

achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la pieté.

2° Une inhumanité par rapport à la difficulté toute seule de la vertu. Vous parait-il si aisé, m.ondains, de vivre selon Dieu , et de marcher dans les voies étroites du salut . que vous deviez être si impitoyables envers les justes , dès qu'ils s'en écartent un seul moment? Que ne nous ditesvous pas vous-mêmes tous les jours sur les difficultés d'une vie chrétienne, lorsque nous vous en proposons les règles saintes? cependant, par une barbarie étrange, 1» plus légère imperfection dans les gens de bien , anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables ; et loin de faire grâce à leurs faiblesses en faveur de leurs vertus, c'est leur vertu elle-même qui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs faiblesses.

Mais en quoi l'injustice du monde envers les gens de bien est plus cruelle, c'est que ce sont vos censures, mondains , et la corruption de vos mœurs , qui deviennent tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence. Comment voulez-vous que la piété des plus justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui? vous êtes les séducteurs des gens de bien ; et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire ?

3" Une inhumanité par rapport aux maximes du monde même. Je vous en fais juges : vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses fins; qu'un autre est fort exact à faire sa cour ; que celle-ci a une vertu fort commode; que celle-là est toute pétrie d'humeur, et insupportable dans son domestique , etc. ; et làdessus vous décidez fièrement (ju'une dévotion mêlée de tant de défauts ne saurait jamais en faire des saints : cependant, lorsque nous venons vous armoncer ici nousmêmes que la vie mondaine, oiseuse, sensuelle, et presque toute profane que vous menez , ne saurait être une voie de salut, vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal , et que vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais de quel côté est ici l'inhumanité et l'injustice? vous damnez les gens de bien, parce qu'ils ajoutent à leur piété quelques défauts qui vous ressemblent; et vous vous croyez dans la voie du salut, vous qui n'avez que ces défauts sans la piété qui les purifie.

Ce n'est pas assez : les gens de bien quittent-ils tout pour se donner entièrement à Dieu? vous dites qu'ils poussent les choses trop loin. Tâchent-ils d'accorder avec la pieté les devoirs de leur état , et les intérêts innocents de leur fortune ? vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes, et que vous seriez bientôt un grand saint, s'il n'en fallait pas davantage; accordez-vous donc avec vous-même.

Mais ce qu'il y a de plus déplorable dans la sévérité avec laquelle vous condamnez les gens de bien , c'est que si un pécheur célèbre et scandaleux , après bien des délais eS des répugnances , prononce enfin seulement le nom d'un Dieu qu'il n'a jamais connu , et qu'il a toujours blasphémé » il ne vous en faut pas davantage, vous le rangez parmi les saints , et vous dites qu'il a fait une mort chrétienne : vous sauvez donc l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété ; et vous damnez le juste sur les marques les plus légères de l'htmianité et de la fai-

ANALYSES DES SERMONS

blesse, sans songer qu'iJ est même de votre intérêt de ménager les imperfections des gens de bien ; puisque eux seuls vous épargnent, adoucissent vos défauts, excusent vos fautes; je n'en dis pas assez, eux seuls sont vos amis véritables, eux seuls sont touchés de vos maux, et occupés de votre salut.

IIF Partie. Le monde tourne en ridicule la ferveur et le zélé des gens de bien, et c'est une impiéfé. Oui, une impiété : car en effet, les gens du monde font de la religion un jeu et une scène comique, sans penser que par ces dérisions et ces censures, l°ils persécutent la vertu, et se la rendent inutile à eux-mêmes : car Dieu pour les punir les prive souvent de l'exemple des gens de bien, qui était un moyen de salut que sa bonté leur avait préparé ; ou bien, accoutmnés à décrier la vertu et à la tourner eu ridicule, si jamais lassés du monde ils veulent revenir à Dieu , le respect humain les arrête , ils n'osent plus changer ni de mœurs ni de langage.

2° Par ces dérisions vous déshonorez la vertu , et vous la rendez inutile aux autres , qui n'osent se déclarer pouila piété, parce qu'ils craignent de s'exposer à vos railleries profanes , et n'opposent en secret que ce seul obstacle h la voi.x de Dieu qui les appelle : ainsi , par là , vous anéantissez le fruit de l'Évangile , et rendez notre ministère inutile.

30 P3J. YQg censures vous tentez la vertu , et la rendez insoutenable à elle-même ; car vos dérisions deviennent i'écueil de la piété même des justes ; vous ébranlez leur foi , vous découragez leur zèle, vous suspendez leurs bons désirs; et par là vous privez l'Église de l'édification de leurs exemples; les faibles, du secours qu'ils y trouveraient; et les pécheurs , de la confusion qui leur en reviendrait. ?v'est-ce pas là le comble de l'impiété.'

LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

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