PREMIÈRE PARTIE
Dieu ne peut se manifester aux honunes que pour leur apprendre ce qu'il est, et ce que les hommes lui doivent ; et la religion n'est proprement qu'une lumière divine qui découvre Dieu à l'homme, et qui règle les devoirs de l'homme envers Dieu : soit que le Très-Haut se montre lui-même à la terre, soit qu'il remplisse de son esprit des hommes extraordinaires , la fin de toutes ses démarches ne peut être que la connaissance et la sanctification de son nom dans l'univers, et l'établissement d'un culte où l'on rende à lui seul ce qui n'est dû qu'à lui seul.
Or, si le Seigneur Jésus, venu dans la plénitude des temps , n'était qu'un homme juste et innocent , choisi seulement pour, être l'envoyé de Dieu sur la terre, la fin principale de son ministère aurait été de rendre le monde idolâtre , et de ravir à la Divinité la gloire qui lui est due , pour se l'attribuer à lui-même.
En effet, mes frères, soit que nous considérions l'éclat de son ministère dans cet appareil pompeux d'oracles et de figures qui l'ont précédé, dans les circonstances merveilleuses qui l'ont accompagné , et enfin dans les œuvres qu'il a lui-même opérées, l'éclat en est tel , que si Jésus-Christ n'était qu'un homme semblable à nous. Dieu , qui l'a envoyé sur la terre, revêtu de tant de gloire et de puissance, nous aurait lui-même trompés, et serait coupable de l'idolâtrie de ceux qui l'adorent.
Le premier caractère éclatant du ministère de
Jésus-Christ, c'est d'avoir été prédit et promis aux hommes depuis la naissance du monde. A peine Adam est-il tombé, qu'on lui montre de loin le Réparateur que sa chute a rendu nécessaire à la terre. Dans les siècles suivants. Dieu ne paraît, ce semble, occupé qu'à préparer les hommes à son arrivée : s'il se manifeste aux patriarches, c'est pour les confirmer dans la foi de cette attente; s'il inspire des prophètes , c'est pour l'annoncer; s'il se choisit un peuple, c'est pour le rendre dépositaire de cette grande promesse; s'il prescrit aux hommes des sacrifices et des cérémonies religieuses , c'est pour y tracer, comme de loin , l'histoire de celui qui doit venir. Tous les événements qui se passent sur la terre semblent conduire à ce grand événement; les empires et les royaumes ne tombent ou ne s'élèvent que pour y préparer les voies ; les yeux ne s'ouvrent que pour le promettre; et toute la nature, comme dit saint Paul , semble être dans l'impatience d'enfanter le Juste qu'elle porte dans son sein , et qui doit venir la délivrer de la malédiction où elle est tombée : Omnis creatura ingemiscit et parturit. ( Rom. vin, 22.)
Or, mes frères, faire attendre un homme à la terre, et l'annoncer du haut du ciel, depuis la naissance des siècles, c'est déjà préparer les hommes à le recevoir avec un respect de religion et de culte , et quand Jésus-Christ n'aurait que cet éclat particulier qui le distingue de tous les autres hommes, la superstition des peuples à son égard eût été à craindre, s'il n'avait étéqu'unesimple créature. Mais ce n'est rien même pour Jésus-Christ d'avoir été prédit : toutes les circonstances dans lesquelles il l'a été sont encore plus merveilleuses et plus éton-. nantes que les prédictions mêmes. En effet, mes frères, si Cyrus et Jean-Baptiste ont été prédits longtemps avant leur naissance dans les prophéties d'Isaïe et de Malachie, ce n'ont été là que des prédictions uniques, sans suite, sans appareil, et qu'on trouve dans un seul prophète , des prédictions qui n'annoncent que des événements particuliers, et où la religion des peuples ne pouvait être surprise : Cyrus, pour être le restaurateur des murs de Jérusalem; Jean-Baptiste, pour préparer les voies à celui qui doit venir ; l'un et l'autre , pour confirmer, par l'accomplissement de ces prophéties particulières, la vérité et la divinité de toutes les prophéties qui annonçaient Jésus-Christ.
Mais ici, mes frères , c'est un envoyé du ciel prédit par tout un peuple, annoncé pendant quatre mille ans par une longue suite de prophètes, désiré de toutes les nations , figuré par toutes les cérémonies , attendu de tous les justes , montré de loin dans tous
LA CIRCONCISION
les âges. Les patriarches meurent en souhaitant de le voir; les justes vivent dans cette attente; les pères apprennent à leurs enfants à le désirer ; et ce désir est comme une religion domestique qui se perpétue de siècle en siècle. Les prophètes eux-mêmes des gentils voient briller de loin l'étoile de Jacob ; et jusque dans les oracles des idoles , ce grand événement est annoncé. Ici , ce n'est pas pour un événement particulier, c'est pour être la ressource du monde condamné, le législateur des peuples, la lumière des nations , le salut d'Israël ; c'est pour effacer l'iniquité de la terre , pour amener une justice éternelle , pour remplir l'univers de l'Esprit de Dieu et porter à tous les hommes une paix immortelle. Quel appareil! quel piège pour la religion de tous les siècles , si des préparatifs si magnifiques n'annoncent qu'une simple créature, et dans des temps surtout où la crédulité des peuples mettait si facilement au rang des dieux les hommes extraordinaires.?
D'ailleurs, mes frères, lorsque Jean-Baptiste paraît sur les bords du Jourdain, de peur, ce semble, que le seul oracle qui l'avait prédit ne devînt une occasion d'idolâtrie au peuple que le bruit de sa sainteté attirait autour de lui, il ne fait point de miracles; il ne cesse point de dire : Je ne suis pas celui que vous attendez ; il n'est attentif, ce semble, qu'à prévenir des honneurs superstitieux. Jésus-Christ, au contraire, que quatre mille ans d'attente, de figures , de prophéties , de promesses , avaient annoncé avec tant de magnificence à la terre ; Jésus- Christ, loin de prévenir la superstition des peuples à son égard , vient en grande vertu et puissance ; il fait des œuvres et des merveilles que personne avant lui n'avait faites; et non-seulement il s'élève au-dessus de Jean-Baptiste, mais il seditégalà Dieu même. Où serait son zèle pour la gloire de celui qui l'envoie, et son amour pour les hommes, si la méprise eût été à craindre , et si c'eût été une idolâtrie de lui rendre des honneurs divins?
De plus , mes frères , tout ce que les siècles précédents avaient eu d'hommes extraordinaires , tous les justes de la loi et de l'âge des patriarches n'avaient été que les types imparfaits du Christ ; et encore chacun d'eux ne représentait que quelques traits singuliers de sa vie et de son ministère : Melchisédech , son sacerdoce ; Abraham , sa qualité de chef et de père des croyants ; Isaac , son sacrifice ; Job , ses persécutions; Moïse, son office de médiateur; son entrée triomphante dans la terre des vivants avec un peuple choisi. Tous ces hommes si vénérables et si miraculeux n'étaient pourtant que les ébauches du Messie à venir ; et il fallait bien que ce Mes-
sie dût être grand lui-même, puisque ses figures avaient été si illustres et si éclatantes. Mais ôtez à Jésus-Christ sa divinité et son éternelle origine, la vérité n'a plus rien au-dessus de la figure. Je sais . comme nous le dirons dans la suite, que l'éclat de ses merveilles , quand on y regarde de près, est marqué à des caractères divins qu'on ne trouve pas dans la vie de ces grands hommes; mais, à n'en juger que par les yeux des sens , le parallèle ne serait pas favorable à Jésus-Christ. Est-il plus grand qu'Abraham , cet homme si grand , que le Seigneur lui-même, parmi ses noms les plus pompeux , avait pris celui de Dieu d'Abraham , comme pour faire connaître à la terre que les hommages d'un homme si juste et si extraordinaire étaient plus glorieux à sa souveraineté que le titre de Dieu des empires et des nations; si grand, que les Juifs ne se croyaient au-dessus des autres peuples du monde que parce qu'ils étaient la postérité de ce chef fameux et chén du ciel; et que les pères, en contant à leurs fils les merveilles de leur nation et l'histoire de leurs ancêtres , ne les animaient à la vertu qu'en les faisant souvenir qu'ils étaient les enfants d'Abraham et les portions d'une race sainte? Est-il plus merveilleux que Moïse , cet homme puissant en œuvres et en paroles, médiateur d'une alliance simple qui délivra son peuple et brisa lejoug de l'Egypte; cet homme, qui fut établi le dieu de Pharaon , qui parut le maître de la nature , qui couvrit la terre de plaies , qui sépara les mers ; qui fit pleuvoir du ciel une nourriture nouvelle; cet homme qui vit le Seigneur face à face sur la montagne sainte , et qui parut devant Israël tout resplendissant de lumière? Qu'y a-t-il dans la vie de Jésus-Christ de plus surprenant et de plus magnifique? Cependant ce n'était là que les ébauches grossières de sa gloire et de sa puissance ; il en devait être la perfection et le dernier trait. Or, si Jésus-Christ n'était pas l'image de la substance de son Père et la splendeur éternelle de sa gloire, on devrait tout au plus l'égaler à ces premiers hommes ; et l'incrédulité des Juifs pourrait lui demander sans blasphème: Étes-vous plus grand que notre père Abraham , et que les prophètes euxmêmes qui sont morts? Nmnquid tu major es pâtre nostro Abraham'? ( Joan. viii, 53.) J'ai donc eu raison de dire que , si vous considérez en premier lieu son ministère, par cet appareil pompeux d'oracles et défigures qui l'ont annoncé, l'éclat en est tel , que si Jésus-Christ n'est qu'un homme semblable à nous , la sagesse elle-même de Dieu serait coupable de l'erre.ur de ceux qui l'adorent.
Mais , mes frères , le Christ a été prédit avec ses inejubres : nous sommes renfermés dans les pro-
DIVINITÉ DE JESUS-CHRIST
phéties qui l'ont annoncé à la terre; nous avons été promis comme une race sainte , un peuple spirituel , qui devait porter la loi gravée dans le cœur, qui ne devait soupirer que pour les biens éternels, et qui devait adorer en esprit et en vérité ; nous avons fait, comme Jésus-Christ, l'attente des justes de l'ancien temps et le désir des nations ; nous sommes cette nouvelle Jérusalem pure et sans tache , si souvent annoncée dans les prophètes, où Dieu seul devait être connu et adoré, où la foi devait être la seule lumière qui nous éclaire; la charité, le seul lien qui nous unit ; l'espérance de la patrie, le seul désir qui nous anime. Or, remplissons-nous une attente si illustre et si sainte ? sommes-nous dignes d'avoir fait le désir de tous ces siècles reculés qui nous précédèrent? méritons-nous d'avoir été attendus comme des hommes célestes , qui devaient remplir la terre de sainteté &t de justice ? Les siècles ne se sont-ils pas trompés en attendant le peuple chrétien? Si les justes de ces temps reculés revenaient sur la terre, pourrions-nous nous montrer à eux, et leur dire : Voici ces hommes célestes, spirituels, chastes, fldèles, charitables, que vous attendiez ? Hélas! mes frères, les justes de l'ancien temps ont été chrétiens avant la nais: sance de la foi , et nous sommes encore Juifs sous l'Évangile ; nous ne vivons que pour la terre ; nous ne connaissons de biens véritables que les biens présents; toute notre religion est dans les sens; nous avons reçu plus de secours , mais nous ne sommes pas plus fidèles.
A l'éclat des prophéties qui ont annoncé Jésus- Christ, il faut ajouter celui de ses œuvres et de ses prodiges; second caractère éclatant de son ministère. Oui , mes frères , quand même le ciel ne l'aurait pas promis à la terre avec tant de magnificence; quand il n'aurait pas fait durant tous ces premiers âges comme la seule occupation et la seule attente de l'univers , comment se montre-t-il à la terre? Parut-il jamais un homme plus merveilleux , plus divin dans ses œuvres et dans toutes les circonstances de sa vie ?
Je dis premièrement dans ses œuvres et dans ses prodiges. Je sais, et nous venons de le dire, que dans les siècles qui l'avaient précédé , il avait paru sur la terre des hommes extraordinaires, que le Seigneur semblait rendre dépositaires de sa vertu et de sa toute-puissance : Moïse parut en Ég}'pte et dans le désert le maître du ciel et de la terre; Élie , dans les siècles suivants , vint donner le même spectacle aux hommes. Mais, quand on y regarde de près , dans leur puissance même , tous ces hom-
mes miraculeux portaient toujours des caractères de dépendance et de faiblesse.
Moïse n'opérait ses prodiges qu'avec la verge mystérieuse; sans elle, il n'était plus qu'un homme faible et impuissant; et il semble que le Seigneur avait attaché la vertu des miracles à ce bois aride, comme pour faire sentir aux Israélites que Moïse lui-même n'était entre ses mains qu'un instrument faible et fragile, dont il lui plaisait de se servir pour opérer de grandes choses. Jésus-Christ opère les plus grands prodiges sans parler même : et le seul attouchement de sa robe guérit des infirmités désespérées. Moïse ne communique point à ses disciples le pouvoir d'opérer des prodiges , parce que c'était un don étranger qu'il avait reçu du ciel, et dont il ne pouvait pas disposer. Jésus-Christ en laisse aux siens un encore plus grand que celui qui a paru en lui-même. Moïse agit toujours au nom du Seigneur; Jésus- Christ opère tout en son propre nom , et les œuvres de son Père sont les siennes. Cependant ce Moïse , qui n'avait pas été prédit comme Jésus-Christ , qui ne remettait pas les péchés comme lui , qui ne se disait pas égal à Dieu, mais seulement le serviteur fidèle, ce Moïse craignant qu'après sa mort ses prodiges ne le fissent passer pour un dieu, prend des mesures de peur que dans la suite des siècles la crédulité de son peuple ne lui rende des honneurs ; il veut que son tombeau soit inconnu à la terre ; il va mourir à l'écart sur la montagne , loin des yeux de ses frères , de peur qu'on ne vienne lui offrir des victimes sur son tombeau , et dérobe pour jamais son corps à la superstition des tribus; il ne se montre pas même à ses disciples après sa mort; il se contente de leur laisser la loi de Dieu , et fait tous ses efforts afin qu'ils l'oublient lui-même. Et Jésus- Christ , après tous les prodiges qu'il opéra dans la Judée, après toutes les prédictions qui l'avaient annoncé, aprèsavoir paru comme un dieu sur la terre, son tombeau est connu de tout l'univers , exposé à la vénération de tous les peuples et de tous les siècles ; après sa mort même il se montre à ses disciples. La superstition était-elle donc ici moins à craindre ? ou Jésus-Christ est-il moins zélé que Moïse pour la gloire de l'Être souverain et pour le salut des hommes ?
Élie ressuscite des morts , il est vrai ; mais il est obligé de se coucher plusieurs fois sur le corps de l'enfant qu'il ressuscite; il souffie, il se rétrécit, il s'agite ; on voit bien qu'il invoque une puissance étrangère, qu'il rappellede l'empire de la-mort une âme qui n'estpassoumiseàsavoix,etqu'iln'estpas lui-même le maître de la mort et de la vie : Jésus-Christ res-
suscite les morts comme il fait les actions les plus communes; il parle en maître à ceux qui dorment d'un sommeil éternel, et Ton sent bien qu'il est le Dieu des morts comme des vivants, jamais plus tranquille que lorsqu'il opère les plus grandes choses. Enfln les poètes nous représentaient leurs sibylles et leurs prêtresses comme des furieuses lorsqu'elles prédisaient l'avenir; il semble qu'elles ne pouvaient porter la présence de l'esprit imposteur qui résidait en elles. Nos prophètes eux-mêmes annonçant les choses futures , sans perdre l'usage de la raison ni sortir de la gravité et de la décence de leur ministère, entraient dans un enthousiasme divin ; il fallait souvent que le son d'une lyre réveillât en eux l'esprit prophétique ; on sentait bien qu'une impulsion étrangère les animait , et que ce n'était pas de leur propre fonds qu'ils tiraient la science de l'avenir et les mystères cachés qu'ils annonçaient aux hommes. Jésus- Christ prophétise comme il parle; la science de l'avenir n'a rien qui le frappe, qui le trouble, qui le surprenne, parce qu'il renferme tous les temps dans son esprit : les mystères futurs qu'il annonce ne sont point dans son âme des lumières soudaines et infuses qui l'éblouissent , ce sont des objets familiers qu'il ne perd jamais de vue, et dont il trouve les images au dedans de lui, et tous les siècles à venir sont sous l'immensité de ses regards comme le jour présent qui nous éclaire. Ainsi , ni la résurrection des morts , ni la prédiction de l'avenir ne le tirent de sa tranquillité ordinaire ; il se joue, pour ainsi dire, en opérant des prodiges dans l'univers, et s'il paraît quelquefois frémir et se troubler, ce n'est qu'à la vue du péché et de l'endurcissement de son peuple; parce que plus on est grand en sainteté, plus le péché offre d'horreurs nouvelles, et que la seule chose qu'un Homme-Dieu puisse voir avec frémissement, c'est le spectacle d'une conscience souillée de crimes.
Telle est la toute-puissance de Jésus-Christ; ses miracles ne portent aucun caractère de dépendance : et, peu content de nous montrer par là qu'il est égal à Dieu, il nous avertit encore que tout ce que son Père opère de merveilleux sur la terre , lui-même l'opère aussi , et que les œuvres de son Père sont les siennes. Trouvez-nous un prophète qui , jusqu'à Jésus-Christ, ait tenu ce langage, et qui, loin de rendre gloire à Dieu comme à l'auteur de tout don excellent, se soit attribué à lui-même les grandes choses que le Seigneur avait bien voulu opérer par son ministère.
Mais , mes frères , si nous avons été prédits avec Jésus-Christ, nous sommes de plus participants de sa souveraineté sur toutes les créatures. I,e chrétien
LA CIRCONCISION
est par la foi maître de la nature; tout lui est soumis, parce qu'il n'est lui-même soumis qu'à Dieu seul : toutes ses œuvres doivent être en un sens miraculeuses, parce que toutes ses œuvres doivent partir d'un principe sublime et divin, et être audessus des forces de la faiblesse humaine : nous devons être, pour ainsi dire, des hommes miraculeux, maîtres du monde, en le méprisant; élevés au-dessus des lois de la nature , en les surmontant ; arbitres des événements , en nous y soumettant ; plus forts que la mort môme , en la souhaitant. Telle est la sublimité du chrétien , et il faut bien que Jésus- Christ soit grand pour avoir élevé à ce point de puissance et de grandeur la faiblesse humaine.
Enûn , le dernier caractère éclatant de son ministère sont les circonstances merveilleuses , et jusque-là inouïes, qui composent tout le cours de sa vie mortelle. Je sais qu'il est venu dans le dépouillement et dans la bassesse ; mais , à travers ces dehors obscurs et méprisables , quel éclat les ennemis mêmes de sa divinité ne sont-ils pas forcés d'y reconnaître !
Premièrement, quoiqu'ils le regardent comme un homme semblable à nous, ils le croient cependant formé par l'opération invisible du Très-Haut dans le sein d'une vierge de Juda , contre la loi ordinaire des enfants d'Adam. Quelle gloire déjà pour une simple créature !
Secondement, à peine est-il né, que des légions célestes font retentir dans les airs des cantiques d'allégresse, et nous apprennent que cette naissance rend gloire au Très-Haut et apporte une paix éternelle sur la terre. Quelle est donc cette créature qui peut rendre gloire au Très-Haut, lequel ne trouve sa gloire qu'en lui-même? Peu après un astre nouveau rappelle des sages du fond de l'Orient; et guidés par cette lumière miraculeuse, ces hommes justes viennent des extrémités de la terre adorer le nouveau roi des Juifs.
Suivez toutes les circonstances de sa vie. Si Marie le présente au temple, un juste et une sainte femme annoncent sa grandeur future ; et , transportés d'une joie sainte, ils meurent avec plaisir, après avoir vu celui qu'ils appellent le salut du monde, la lumière des nations et la gloire d'Israël. Les docteurs assemblés dans le temple voient avec frayeur son enfance plus sage et plus éclairée que toute la sagesse des vieillards. A mesure qu'il avance» sa gloire se développe : Jean-Baptiste, cet homme le plus grand des enfants des hommes, s'abaisse devant lui , et se dit indigne de lui rendre même les plus vils ministères. Le ciel s'ouvre plusieurs fois
DlVliNlTÉ DE JËSÙS-CHRIST.
sur sa tête, et déclare que c'est làleFilsbien-aiiné. Les démons effrayés fuient devant lui , ne peuvent soutenir la présence seule de sa sainteté , et confessent qu'il est le Saint de Dieu. Rassemblez des témoignages si différents et si nouveaux, des circonstances si extraordinaires et si inouïes ; quel est cet homme qui paraît sur la terre avec tant d'éclat; et les peuples qui l'ont adoré ne sont-ils pas du moins excusables?
IMais ce ne sont encore ici que de faibles préludes de sa gloire. S'il se retire à l'écart sur le Thabor, accompagné de trois disciples , sa gloire, impatiente, si je l'ose dire, d'avoir été jusque-là comme retenue captive sous le voile de l'humanité, éclate au dehors : il paraît tout resplendissant de lumière : le Père céleste qui alors , de peur que la gloire de Jésus-Christ ne devînt une occasion d'erreur et d'idolâtrie aux disciples étonnés et témoins du spectacle , aurait dû, ce semble, les avertir que ce Jésus qu'ils voyaient si glorieux n'était pourtant que son serviteur et son envoyé, leur déclare au contraire que c'est son Fils bien-aimé en qui il a mis toute sa complaisance, et ne metpoint de bornes aux hommages qu'il veut qu'on lui rende. Lorsque Moïse parut environné de gloire , et comme transfiguré sur la montagne de Sinaï, de peur que les Israélites, toujours superstitieux, ne le prissent pour un Dieu descendu sur la terre , le Seigneur déclarait en même temps du hautdu ciel, au milieu des éclairs et des tonnerres : Je suis celui qui suis, et vous n'adorerez que moi seul. (Exod. m, 14. Deut. vi, 13.) Moïse lui-même ne paraît devant le peuple que portant les tables de la loi entre les mains , comme pour leur faire entendre que malgré la gloire dont il paraissait revêtu, il n'était pourtant que le ministre et non pas l'auteur de la loi sainte ; qu'il ne pouvait la présenter que gravée sur la pierre, et qu'il n'appartenait qu'à Dieu seul de la graver dans leurs cœurs. Mais Jésus-Christ paraît sur le Thabor comuie législateur lui-même; le père ne lui donne pas la loi nouvelle pour la porter aux hommes; il iCur ordonne seulement de l'écouter, et le propose lui-même comme leur législateur, ou plutôt comme leur loi vivante et éternelle.
Que dirai -je encore, mes frères? Si du Thabor nous passons sur le Calvaire, ce lieu où devaient se consommer tous les opprobres du Fils de l'Homme, ne laisse pas d'être encore le théâtre de sa gloire et de sa divinité. Toute la nature en désordre l'y reconnaît comme son auteur : les astres qui se cachent; les morts qui ressuscitent; les pierres des tombeaux qui s'ouvrent et se brisent ; le voile du temple qui se déchire; l'incrédulité elle-même qui
M-VSSII.LO.N. — TOMF. I ,
le confesse par la bouche du ccnteiiier : on sent bien que ce n'est pas un homme commun qui meurt, et qu'il se passe sur cette montagne quelque chose de nouveau et d'extraordinaire.
Tant de justes avant lui étaient morts pour la vérité par les mains des impies : le palais d'Hérode venait de voir la tête du Précurseur devenue le prix de la volupté; Isaïe avait rendu gloire à Dieu par une mort douloureuse , et , malgré le sang des rois dont il était sorti , sa naissance auguste n'avait pu le mettre à couvert des persécutions qui sont toujours la récompense de la vérité et du zèle : tant d'autres étaient morts pour la justice ; mais la nature tout entière ne paraissait pas s'intéresser à leurs souffrances ; les morts ne sortaient pas des tombeaux , comme pour venir reprocher aux vivants leur sacrilège : rien de semblable n'avait encore paru sur la terre.
Parcourez le reste de ses mystères; partout vous trouverez des traits nouveaux qui le distinguent de tous les hommes. S'il ressuscite d'entre les morts, outre que c'est par sa propre vertu (ce qu'on n'avait pas encore vu ) , ce n'est pas pour mourir encore, comme tant d'autres qui avaient été ressuscites par le ministère des prophètes : il ressuscite pour ne plus mourir; et ce qui n'avait jamais été accordé à aucune créature , il reçoit ici-bas même une vie immortelle.
S'il monte dans le ciel , ce n'est pas un char de feu qui l'élève en un clin d'oeil; il s'élève lui-même avec majesté ; il laisse à ses chers disciples tout le loisir de l'adorer et d'accompagner de leurs yeux et de leurs hommages leur divin INIaître. Les anges viennent au-devant de ce Roi de gloire, comme pou» le recevoir dans son empire, et consolent l'afflictioA des disciples, en le promettant encore une fois à la terre, environné de gloire et d'immortalité. Tout annonce ici le Dieu du ciel , qui s'en retourne dans le lieu d'oij il était sorti , et qui va reprendre possession de sa gloire : tout porte du moins les hommes à se le persuader.
Et certes, mesfrères,lorsqu'Élie est enlevé dans un char de feu, un disciple tout seul est spectateur de cette ascension miraculeuse : elle se passe en un lieu écarté et éloigné des yeux des autres enfants des prophètes , lesquels, peut-être plus crédules et moins instruits qu'Elisée, eussent rendu dans et moment des honneurs divins à cet homme miraculeux. Mais Jésus-Christ monte dans le ciel, environné de gloire, à la vue de cinq cents disciples; les plus faibles et ceux en qui la foi de sa résurrection était moins affermie , sont les premiers appelés à la montagne sainte : on ne craint rien de leur crédulité; on souffre au contraire leurs adorations,
eomme leurs regrets et leurs larmes, et une vie si pleine de prodiges si inouïs jusque-là sur la terre, est enfin terminée par une circonstance encore plus merveilleuse, et propre toute seule à le faire regarder comme un Dieu, et à immortaliser l'erreur et l'idolâtrie parmi les hommes.
En effet , mes frères , si les siècles païens, pour justifier les hommages insensés et impies qu'ils rendaient à leurs législateurs, aux fondateurs des empires , et à d'autres hommes célèbi'es , faisaient dire à leurs historiens et à leurs poètes que ces héros n'étaient pas morts , qu'ils avaient seulement disparu de la terre , et (ju'étant de la nature des dieux , ils étaient montés dans le firmament pour y prendre place avec les autres astres , qui , selon eux étaient autant de divinités qui nous éclairent, et pour y jouir de l'immortalité qu'ils devaient à leur naissance divine ; si une fiction aussi grossière , toute seule, avait pu rendre les hommes si longtemps idolâtres, quelle impression la vérité de cette fable ne devait-elle pas faire sur les peuples ? et si l'univers avait adoré des imposteurs qu'on publiait faussement être montés dans les cieux, n'aurait-il pas été excusable d'adorer un homme miraculeux, que les hommes eux-mêmes avaient vu, environné de gloire, s'élever au-dessus des astres ?
Mais prenez garde, mes frères, que l'occasion de l'erreur ne finit pas même avec Jésus-Christ. On nous annonce qu'il paraîtra encore à la fin des siècles , au milieu des airs , environné de puissance et de majesté, accompagné de tous les esprits célestes : toutes les nations assemblées et tremblantes attendront à ses pieds la décision de leur destinée éternelle : il prononcera en souverain leur arrêt déoisif. Les Abraham , les Moïse , les David , les Élie , les Jean-Baptiste , tout ce que les siècles ont eu de plus grand et de plus merveilleux , sera soumis à son jugement et à son empire ; il sera seul élevé audessus de toute puissance, de toute domination, et de tout ce qu'on appelle grand dans le ciel et sur la terre; il élèvera son trône au-dessus des nuées, à côté du Très-Haut; il ne paraîtra pas seulement le maître de la vie et de la mort , mais le Roi immortel des siècles, le prince de l'éternité, le chef d'un peuple saint , l'arbitre de toute créature. Quel est donc cet homme à qui le Seigneur a communiqué une telle puissance? et les morts eux-mêmes, qui paraîtront en jugement devant lui, pourront-ils être condami>éspour l'avoir adoré, lorsqu'ils le verront revêtu de tant de gloire , de majesté et de puissance?
Et une réflexion que je vous prie de faire en finissant cette partie de mon discours, c'est que , si l'on lie trouvait ici qu'un trait extraordinaire et divin
LA CIRCONCISION
dans la suite d'une longue vie , on pourrait croire que le Seigneur se plaît quelquefois à faire éclater sa gloire et sa puissance dans ses serviteurs. Ainsi Hénoch fut enlevé, Moïse parut transfiguré sur la montagne sainte, Élie monta dans le ciel sur un char de feu, Jean-Baptiste fut prédit. Mais, outre que c'étaient là des circonstances uniques, et que lelangage de ces hommes miraculeux et de leurs disciples sur la divinité et sur eux-mêmes, ne laissait point de lieu à la superstition et à la méprise , ici c'est un assemblage de merveilles , qui toutes , séparément même, auraient pu tromper lacrédulitédeshommes : ici tous ces traits répandus sur ces hommes extraordinaires , qui avaient presque été regardés comme des dieux [sur la terre , se trouvent rassemblés en Jésus-Christ, mais d'une manière mille fois plus glorieuse et plus divine. Il est prédit, mais plus pompeusement, et avec des caractères plus éclatants que Jean-Baptiste ; il paraît transfiguré sur la montagne sainte , mais environné de plus de gloire que Moïse; il monte dans le ciel , mais avec plus de traits de puissance et de majesté qu'Élie ; il lit dans l'avenir, mais plus clairement que tous les prophètes ; il naît non-seulement d'un sein stérile comme Samuel , mais encore d'une vierge pure et innocente : quedirai-je? et non-seulement il ne désabuse pas les hommes 'par des expressions nettes et précises sur son origine purement humaine ; mais son langage seul sur son égalité avec le Très-Haut , mais 1 1 doctrine seule de ses disciples , qui nous disent qu'il était dans le sein de Dieu de toute éternité, et que tout a été fait par lui , qui l'appellent leur Seigneur et leur Dieu, qui nous apprennent qu'il est tout en toutes choses, justifierait l'erreur de ceux qui l'adorent , quand sa vie eût été d'ailleurs ordinaire , et semblable à celle des autres hommes .
O vous! qui lui refusez sa gloire et sa divinité, et qui le regardez pourtant comme l'envoyé de Dieu pour instruire les hommes , achevez le blasphème et confondez-le donc avec ces imposteurs qui sont venus séduire le monde, puisque loin d'y rétablir la gloire de Dieu et la connaissance de son nom, l'éclat de son ministère n'a servi qu'à l'ériger lui-même en di\inité , qu'à le faire placer tristement à côté du Très-Haut, et plonger tout l'univers dans la plus dangereuse, la plus longue, la plus inévitable et la plus universelle de toutes les idolâtries.
Pour nous , mes frères , qui croyons en lui , et à qui le mystère du Christ a été révélé, ne perdons jamais de vue ce modèle divin que le Père nous montre du haut de la montagne sainte. Entrons dans l'esprit des divers mystères qui composent toute sa vie mortelle : ce ne sont que les différents états de
DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST
la vie (lu chrétien sur la terre; reconnaissons le nouvel empire que Jésus-Christ est venu se former sur nos coeurs. Le monde que nous avons servi jusqu'ici, n'a pu nous délivrer de nos peines et de nos misères. Nous y cherchions la liberté, la paix, la douceur de la vie; nous y avons trouvé le trouble, la servitude, l'amertume, le malheur de nos jours. Voici un nouveau libérateur qui vient apporter la paix sur la terre ; mais ce n'est pas comme le monde le promet , qu'il nous la donne. Le monde avait voulu nous conduire à la paix et à la félicité par les plaisirs des sens, par l'indolence, par une vaine philosophie; il n'y a pas réussi ; en favorisant nos passions, il a augmenté nos peines : Jésus-Christ vient nous proposer de nouvelles routes pour arriver à la paix et au bonheur que nous cherchons; le détachement, le mépris du monde, la mortification des sens, l'abnégation de nous-mêmes : voilà les nouveaux biens qu'il vient montrer aux hommes. Détromponsnous , il n'y a point de bonheur à attendre pour nous, même en cette vie, qu'en réprimant nos passions, qu'en nous interdisant tous les plaisirs violents qui troublent, qui corrompent le cœur : il n'est que la philosophie de l'Évangile qui fasse des sages, des heureux, parce qu'elle seule règle l'esprit, fixe le cœur, et rend l'homme à lui-même en le rendant à Dieu. Tous ceux qui ont voulu suivre d'autres voies, n'ont trouvé que vanité et affliction d'esprit; et Jésus-Christ seul, en venant porter le glaive et la séparation , est venu porter la paix parmi les hommes.
O mon Seigneur ! je ne sais que trop moi-même que le monde et les plaisirs ne font point d'heureux ! Venez donc vous-même reprendre un cœur qui a beau vous fuir , et que ses propres dégoûts ramènent à vous malgré lui-même : venez être son libérateur, sa paix et sa lumière, et ayez plus d'égard à son infortune qu'à ses crimes.
Voilà comme l'éclat du ministère de Jésus-Christ serait pour les hommes une occasion inévitable d'idolatrie, s'il n'était qu'une simple créature. Voyons encore comment l'esprit de son ministère deviendrait le piège de notre innocence.
SECONDE PARTIE
L'éclat du ministère de Jésus-Christ n'en est pas le côté le plus auguste et le plus magnifique. Quelque grand qu'il nous ait paru par les oracles qui l'ont annoncé , par les œuvres qu'il a opérées , et par les circonstances éclatantes de ses mystères, cène sont encore là, pour ainsi dire, que les dehors de sa gloire et de sa grandeur ; et , pour connaître tout ce qu'il est, il faut entrer dans le fond et dans Tespm de son ministère. Or, l'esprit de son ministère
renferme sa doctrine, ses bienfaits et ses promesses. Développons-en toute l'étendue, et montrons qu'il faut refusera Jésus-Christ sa qualité d'homme juste, et d'envoyé du Dieu tout-puissant , que les ennemis de sa divinité lui accordent , ou convenir qu'il est lui-même un Dieu manifesté en chair, et descendu sur la terre pour sauver les hommes.
Oui , mes frères, c'est une alternative inévitable : si Jésus-Christ est saint, il est Dieu; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture, c'est le ministère de la Vérité éternelle elle-même, qui s'est manifestée pour nous instruire. Or, les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste, innocent, ami de Dieu ; et si le monde a vu des esprits noirs et impies, qui ont encore osé blasphémer contre son innocence , et le confondre avec les séducteurs, ce n'ont été que quelques monstres dont le genre humain a eu horreur, et dont le nom même, trop odieux à toute la nature , est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété était sortie.
En effet , quel homme jusque-là avait paru sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté, que Jésus Fils du Dieu vivant? En quel philosophe avait-on jamais remarqué tant d'amour pour la vertu, tant de mépris sincère pour le monde , tant de charité pour les hommes , tant d'indifférence pour la gloire humaine , tant de zèle pour la gloire de l'Être souverain, tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent ? Quel est son zèle pour le salut des hommes? c'est là que se rapportent tous ses discours, tous ses soins, tous ses désir" , toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquaient seulement les hommes, et ne cherchaient qu'à faire sentir leur faible ou leur ridicule : Jésus-Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étaient les censeurs des faiblesses humaines ; Jésus-Christ en est le médecin : les uns se faisaient honneur de remarquer en autrui des vices dont ils n'étaient pas exempts eux-mêmes; celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère des fautes dont son innocence le met à couvert , et répand même des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle on voit bien que les uns ne voulaient pas corriger les hommes , mais s'en faire estimer en les méprisant „ et que l'autre ne pense qu'à les sauver, et est peu touché de leurs applaudissements et de leur estime.
Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite, et voyez s'il a jamais paru sur la terre un juste plus universellement exempt de toutes les faiblesses les plus inséparables de rhumanité. Plus on l'observe,
LA CIRCONCISION
plus sa sainteté se développe. Ses disciples, qui le voient de plus près , sont le plus frappés de l'innocence de sa vie; et la familiarité, si dangereuse à la vertu la plus héroïque, ne sert qu'à découvrir tous les jours de nouvelles merveilles dans les siennes. Il ne parle que le langage du ciel : il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où l'homuie se retrouve; partout il paraît un envoyé du Très-Haut. Les actions les plus communes sont en lui singulières , par la nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne, et il ne paraît pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un Pharisien que lorsqu'il ressuscite Lazare. Certes, mes frères, la nature toute seule ne saurait mener si loin la faiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose : c'est un \uste qui prend , dans ses propres exemples , les règles et les préceptes de sa doctrine : il faut bien qu'il soit saint, puisque le disciple lui-même qui le trahit, intéressé à justifier sa perfidie en découvrant ses défauts, rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté, et que toute la malice de ses ennemis défiée , n'a su le reprendre d'aucun péché.
Or, je dis, mes frères, que si Jésus-Christ est saint, il est Dieu; et que, soit que vous considériez ladoctrinequ'il nous a enseignée par rapport à son Père, ou par rapport aux hommes, elle n'est plus qu'un amas d'équivoques malignes ou de blasphèmes enveloppés , s'il n'est qu'un homme ordinaire, envoyé seulement de Dieu pour instruire les hommes. Je dis, soit que vous le considériez par rapport à son Père. En effet, si Jésus-Christ n'est qu'un simple envoyé du Très-Haut, il ne vient donc que pour manifester aux nations idolâtres l'unité de l'essence divine. Mais, outre que sa mission regarde principalement les Juifs, qui depuis longtemps n'étaient plus retombés dans l'idolâtrie, et n'avaient pas besoin par conséquent que Dieu leur suscitât un prophète pour les corriger d'une erreur dont ils étaient exempts, et un prophète qu'on leur faisait espérer depuis la naissance du monde , comme la lumière d'Israël et le libérateur de son peuple; outre cela, comment Jésus-Christ s'y prend-il pour remplir son ministère, et quel est son langage sur l'Être suprême? IMoîse et les prophètes chargés de la même mission ne cessaient de publier que le Seigneur était un; que c'était une impiété de le comparer à la ressemblance de la créature, et qu'ils n'étaient eux-mêmes que ses serviteurs et ses envoyés , vils instruments entre les mains d'un Dieu qui opérait en fux degrandes choses. ÎSulle expression dou-
teuse ne leur échappe sur un point si essentiel à leur mission : nulle comparaison d'eux à l'Être suprême, toujours dangereuse par le penchant que l'homme avait de prostituer ses hommages h l'homme et de se faire des dieux palpables et visibles : nul terme équivoque qui eût pu les confondre eux-mêmes avec le Seigneur, au nom duquel ils parlaient, et donner lieu à une superstition et à une idolâtrie qu'ils venaient combattre.
IVIais si Jésus-Christ n'est qu'un envoyé comme eux , il s'en faut bien qu'il ne remplisse avec autant de fidélité qu'eux son ministère. Il ne cesse de se dire égal à son Père : il vient nous apprendre qu'il est descendu du ciel et sorti du sein de Dieu , qu'il était avant Abraham, qu'il était avant toutes choses ; que le Père et lui ne font qu'un ; que la vie éternelle consiste à connaître le Fils, comme à connaître le Père; que tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi. Trouvez-moi un prophète qui jusqu'à Jésus-Christ, eût tenu un langage si nouveau, si inouï, si peu respectueux pour le Dieu suprême, et qui , loin de rendre gloire à Dieu, comme à l'auteur de tout don excellent , ait attribué à ses propres forces les grandes choses que le Seigneur avait daigné opérer par son ministère. Partout il se compare au Dieu souverain : il dit à la vérité une fois que le Père est plus grand que lui; mais quel est ce langage, s'il n'est pas lui-même un Dieu manifesté en chair Pet ne regarderions-nous pas comme un insensé un homme qui viendrait nous annoncer sérieusement que l'Être suprême est plus grand que lui ? Is'est-ce pas s'égaler à la Divinité , que d'oser même se mesurer avec elle? Y a-t-il quelque proportion, et du plus ou du moins entre Dieu et l'homme , entre le tout et le néant? Mais que dis-je? Jésus-Christ ne se contente pasde se dire égal à Dieu, il justifie même la nouveauté de ses expressions contre les murmures des Juifs qui s'en scandalisent : loin de les détromper nettement, il les confirme dans le scandale : partout il affecte un langage qui devient ou insensé ou impie , si son égalité avec son Père ne l'éclaircit et ne le justifie. Que vient-il faire sur la terre, s'il n'est pas Dieu? 11 vient scandaliser les Juifs en leur donnant lieu de croire qu'il se compare au Très-Haut ; il vient séduire les nations, en se faisant adorer après sa mort à toute la terre; il vient répandre de nouvelles ténèbres dans l'univers, et non pas y répandre , comme il s'en est vanté , la science , la lumière et la connaissance de Dieu. Quoi! mes frères , Paul et Barnabe déchirent leurs vêtements lorsqu'on les prend pour des dieux; ils crient hautement devant les peuples qui veulent leur immoler des victimes : Adorez le Seigneur, dont nous ne sommes que les