‹ ŒuvresChapitre 29 sur 264 · DIVINITÉ DE · texte numérisé non relu

DIVINITÉ DE

envoyés et les ministres : l'ange , dans l'Apocalypse, lorsque saint Jean se prosterne pour l'adorer, rejette avec horreur cet hommago, et lui dit hautement : Adorez Dieu seul! ( Apoc. xix, 10); et Jésus-Christ souffre tranquillement qu'on lui rende des honneurs divins : et Jésus-Christ loue la foi des disciples qui l'adorent et qui l'appellent avec Thomas, leur Seigneur et leur Dieu! ( Jean, xx, 28 ) : et Jésus-Christ confond même ses ennemis qui lui disputent sa divinité et son éternelle origine! Est-il donc moins zélé que ses disciples pour la gloire de celui qui l'envoie? ou lui importe-t-il moins de détromper nettement les peuples d'une méprise si injurieuse à l'Être suprême, et qui anéantit le fruit unique de son ministère?

Oui, mes frères, quel bien Jésus-Christ est-il venu apporter au monde , si ceux qui l'adorent sont des idolâtres et des profanes ? Tous ceux qui ont cru en lui , l'ont adoré comme le Fils éternel du Père , limage de sa substance et la splendeur de sa gloire. Il ne se trouve qu'un très-petit nombre d'hommes dans le christianisme, lesquels, en le recevant comme l'envoyé de Dieu , refusent de lui rendre les honneurs divins : cette secte même, bannie de toutes parts , exécrable dans les lieux mêmes où toutes les erreurs trouvent un asile, est réduite à quelques sectateurs obscurs et cachés, punie partout comme une impiété, dès qu'elle ose se montrer à découvert , et obligée de se cacher dans les ténèbres et dans les extrémités des provinces et des royaumes les plus reculés. Est-ce donc là ce peuple nombreux, de toute langue, de toute tribu, de toute nation, que Jésus-Christ était venu former sur la terre? estce là cette Jérusalem auparavant stérile , et devenue féconde , qui devait renfermer dans son sein les peuples et les nations , et où les îles les plus éloignées , les princes et les rois devaient venir adorer? sontce là les grands avantages que le monde devait retirer du ministère de Jésus-Christ? est-ce donc là cette abondance de grâces , cette plénitude de l'esprit de Dieu répandu sur tous les hommes , ce renouvellement universel , ce règne spirituel et durable, que les prophètes avaient prédit avec tant de majesté, et qui devait accompagner la venue du libérateur? Quoi! mes frères, une attente si magnifique se réduit donc à voir le monde plongé dans une nouvelle idolâtrie ? Cet avènement si heureux pour la terre , promis depuis tant de siècles, annoncé avec tant de pompe, désiré de tous les justes, montré de loin à tout l'univers, comme son unique ressource, devait donc le corrompre et le pervertir pour toujours? Cette Église si féconde, dont les rois et les césars à la tête de leurs peuples devaient être les

JÉSUS-CHRIST. ,y,

enfants , ne devait donc renfermer dans son enceinte qu'un petit nombre d'hommes odieux au ciel et à la terre , la honte de la nature et de la religion , obligés de cacher dans les ténèbres l'horreur de leurs blasphèmes ?'et toute la magnificence future de l'Évangile devait donc se borner à former la secte affreuse d'un impie Socin?

O Dieu ! que la foi de votre Église parait sage et raisonnable, lorsqu'on l'oppose aux contradictions insensées de l'incrédulité! et qu'il est consolant pour ceux qui croient en Jesus-Christ et qui espèrent en lui , de voir les abîmes que se creuse l'orgueil , lorsqu'il entreprend de se frayer des routes nouvelles et de saper le fondement unique de la foi et de Fespc^ rance des chrétiens!

Voilà, mes frères, comme la doctrine de Jesus- Christ, par rapport à son Père, établit la gloire de son éternelle origine. Aussi , lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre, les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs idées. Pleins de l'immensité, de la toute-puissance et de la majesté de l'Être suprême, ils épuisent la faiblesse du langage humain , pour répondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu , c'est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main , qui pèse les montagnes dans sa balance, qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes ; qui dit , et tout est fait; qui se joue en soutenant l'univers. De simples hommes devaient parler ainsi de la gloire du Très-Haut : la disproportion infinie qui se trouve entre l'immensité de l'Être suprême et la faiblesse de l'esprit humain doit le frapper, l'éblouir, le confondre; et les termes les plus pompeux ne le soni jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.

Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloiredu Seigneur, ce ne sont plus ces expressions pompeuses des prophètes : il l'appelle un Père saint, un Père juste, un Père clément; un Pasteur qui court après la brebis égarée, et qui la met avec bonté sur ses épaules : un ami qui se laisse vaincre par les iinportunités de son ami, un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils : on voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestique, que la familiarité et la simplicité de ses expressions supposent en lui une sublimité de connaissancequiluirendl'idéederÉtre souverain familière , et fait qu'il n'est point frappé et ébloui comme nous de sa majesté et de sa gloire , et qu'enfin il ne parle que de ce qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés, pour ainsi dire, en naissant ; les enfants des rois parlent sim()lement des sceptres

LA CIRCOi^CISION.

et des couronnes ; et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.

Voilà, mes frères , puisque nous entrons en société avec Jésus-Christ de tous sesavantages , ledroit qu'il nous a acquis de regarder Dieu comme notre père , d'oser nous dire ses enfants, de l'aimer plutôt que de le craindre. Cependant nous le servons comme des esclaves et des mercenaires : nous craignons ses châtiments ; nous sommes peu touchés de son amour et de ses promesses : fti loi si juste, si sainte, n'a rien d'aimable pour nous ; c'est un joug qui nous pèse, qui nous fait murmurer, et que nous aurions bientôt secoué, si les transgressions en devaient être Impunies : on n'entend que des plaintes contre la sévérité de ses préceptes , que des contentions pour soutenir les adoucissements que le monde y mêle sans cesse : en un mot, s'il n'était pas un Dieu vengeur, nous ne le connaîtrions pas ; et il n'est redevable qu'à sa justice et à ses châtiments , de nos respects et de nos hommages.

Mais la dQctrine de Jésus-Christ , par rapport aux hommes qu'il est venu instruire , n'établit pas moins la vérité de sa naissance divine. Carje ne parle pas ici de la sagesse, de la sainteté, de la sublimité de cette doctrine : tout y est digne de la raison et de la plus saine philosophie; tout y est proportionné à la misère et à l'excellence de l'homme , à ses besoins et à ses hautes destinées; tout y inspire le mépris des choses périssables et l'amour des biens éternels; tout y maintient le bon ordre et la tranquillité des États; tout y est grand, parce que tout y est vrai : la gloire des actions est plus réelle et plus éclatante dans le cœur que dans les actions mêmes. Le Sage de l'Évangile ne cherche ici-bas dans sa vertu , que la satisfaction d'obéir à Dieu, qui en sera un jour le rémunérateur, et préfère le témoignage de sa conscience aux applaudissements des hommes. Il est plus grand que le monde entier par l'élévation de sa foi ; et il est au-dessous du dernier des hommes par la modestie de ses sentiments. Sa vertu ne cherche pas dans l'orgueil le dédommagement de ses peines ; c'est le premier ennemi qu'elle attacpie; et dans cette divine philosophie, les actions les plus héroïques ne sont rien , dès qu'on les compte soi-même pour quelque chose : elle regarde la gloire comme une erreur, la prospérité comme une infortune, l'élévation comme un précipice , les afflictions comme des faveurs , la terre comme un exil , tout ce qui passe comme un songe. Quel est ce nouveau langage? quel honnne avant Jésus-Christ avait parlé de la sorte ? et si ses \Hsciples', pour avoir seulement annoncé cette doctrine céleste, furent pris par tout un peuple pour des

dieux descendus sur la terre , quel culte pourront-ils refuser à celui qui en est l'auteur, et au nom de qui ils l'annoncent?

Mais laissons laces réflexions générales, et venons aux devoirs plusprécis d'amour et dedépendance que sa doctrine exige des hommes envers lui-même. Il nous ordonne de l'aimer, comme il nous ordonne d'aimer son Père : il veut qu'on demeure en lui , c'est-à-dire qu'on se Uxe en lui, qu'on cherche son bonheur en lui comme dans son Père, qu'on rapporte toutes ses actions , toutes ses pensées , tous ses désirs ; qu'on se rapporte soi-même à sa gloire comme à la gloire de son Père : les péchés mêmes ne sont remis qu'à ceux qui l'aiment beaucoup; et l'amour qu'on a pour lui, fait toute la justice du juste et toute la réconciliation du pécheur. Quel est cet homme qui vient usurper la place de Dieu même dans nos cœurs ? La créature mérite-t-elle d'être aimée pour elle-même? et tout ce qu'elle a de grand et d'aimable , nesont-ce pas les dons de celui qui seul mérite d'être aimé ?

Quel prophète jusqu'à Jésus-Christ était venu dire aux hommes : Vous m'aimerez ; tout ce que vous ferez , vous le ferez pour ma gloire ? Vous aimerez le Seigneurvotre Dieu, avait ditMoïse aux enfants d'Israël. Rien n'est aimable pour soi-même que ce qui peut nous rendre heureux. Or, nulle créature ne peut être notre bonheur et notre perfection, nulle créature ne mérite donc que nous l'aimions pour ellemême : ce serait une idolâtrie. Tout homme qui vient se proposer aux hommes comme l'objet de leur amour, est un impie et un imposteur, qui vient usurper le droit le plus essentiel de l'Être suprême; c'est un monstre d'orgueil et d'extravagance, qui veut s'élever des autels jusque dans les cœurs, le seul sanctuaire que la Divinité n'avait jamais cédé aux idoles profanes. La doctrine de Jésus-Christ, cette doctrine si divine , et si admirée même des païens , ne serait donc plus qu'un mélange monstrueux d'impiété , d'orgueil et de folie , si , n'étant pas lui-même le Dieu béni dans tous les siècles, il eût fait à ses disciples , de l'amour qu'il exigeait d'eux, le précepte le plus essentiel de sa morale ; et ce serait à lui une ostentation insensée , de venir se proposer aux hommes comme un modèle d'humilité et de modestie, tandis qu'il pousserait l'orgueil et la vaine complaisance plus loin que tous ces orgueilleux philosophes, qui n'avaient jamais aspiré qu'à l'estime et aux applaudissements des hommes.

Mais ce n'est pas encore assez : non-seulement Jésus-Christ veut qu'on l'aime, mais il exige des hommes des marques de l'amour le plus généreux et le plus héroïque. Il veut qu'on l'aime plus que ses pro-

elles , que ses amis , que ses biens , que sa fortune , que sa vie, que le monde entier, que soi-même ; qu'on souffre tout pour lui, qu'on renonce à tout pour lui, qu'on répande jusqu'à la dernière goutte de son sang pour lui : qui ne lui rend pas ces grands hommages, n'est pas digne de lui; qui le met en parallèle avec quelque créature, ou avec soi-même, l'outrage, le déshonore, et ne doit rien prétendre à ses promesses. Quoi! mes frères, il ne se contente pas qu'on lui offre des sacrifices de boucs et de taureaux, comme les idoles , et le Dieu même véritable avait paru s'en contenter ? Il pousse encore plus loin ses prétentions : il veutque l'homme se sacrifie lui-même ; qu'il coure sur les gibets; qu'il s'offre à la mort et au martyre pour la gloire de son nom! Mais s'il n'est pas le maître de notre vie, quel droit a-t-il de l'exiger de nous? Si notre âme n'est pas sortie de ses mains, est-ce à lui que nous devons la rendre ? est-ce la regagner que de la perdre pour l'amour de lui? S'il n'est pas l'auteur de notre être , ne devenons-nous pas des sacrilèges et des homicides, en nous immolant pour sa gloire, et en transportant à la créature, et à un simple envoyé de Dieu , le grand sacrifice de notre être , seul destiné à reconnaître la souveraineté et la puissance de l'Ouvrier éternel qui nous a tirés du néant? Que Jésus-Christ meure, à la bonne heure, lui-même pour rendre gloire à Dieu ; qu'il nous exhorte de suivre son exemple : tant de prophètes étaient morts avant lui pour la cause du Seigneur, et avaient exhorté leurs disciples à marcher sur leurs traces! Mais que Jésus-Christ , s'il n'est pas Dieu lui-même , nous ordonne de mourir pour lui ; exige des hommes cette dernière marque d'amour; qu'il nous commande d'offrir pour lui une vie que nous ne tenons pas de lui : se peut-il faire qu'il y ait eu sur la terre des hommes assez grossiers et assez stupides pour se laisser tromper à l'extravagance de cette doctrine? est-il possible que des maximes aussi bizarres et aussi impies aient pu triompher de tout l'univers , confondre toutes les sectes, ramener tous les esprits, et prévaloir sur tout ce qui avait paru jusque-là de science , de doctrine et de sagesse sur la terre ? Et si nous regardons comme des barbares ces peuples sauvages qui s'immolent sur les tombeaux et sur les cendres de leurs proches et de leurs amis , pourquoi ferions-nous plus d'honneur aux disciples de Jésus- Christ, qui se sont immolés pour lui? et sa religion ne sera-t-elle pas une religion de sang et de barbarie?

Oui , mes frères , les Agnès', les Luce , les Agathe , ces premières martyres de la foi et de la pudeur, se seraient donc sacrifiées à un homme mortel ? et en aimant mieux répandre leur sang, que fléchir le

DIVINITÉ DE JESUS-CHRIST. los

genou devant de vaines idoles, elles n'auraient erité une idolâtrie que pour retomber dans une autre plus condamnable , en mourant pour Jésus-Christ ; Ignace lui-même, ce fameux martyr que l'Orient fournit à Rome, en voulant devenir lefromentde Jésus-Christ, aurait donc perdu tout le fruit de ses souffrances , et mérité dès lors d'être déchiré par les lions furieux, puisqu'il se serait offert en sacrifice à un homme semblable à lui ? Les confesseurs généreux de la foi n'auraient donc été que des désespérés et des fanatiques, qui auraient couru à la mort comme des insensés ? La tradition des martyrs ne serait donc plus qu'une scène impie et sanglante; les tyrans et les persécuteurs auraient donc été les défenseurs de la justice et de la gloire de la Divinité? le christianisme lui-même, une secte sacrilège et profane? Le genre humain se serait donc abusé? et le sang des martyrs , loin d'avoir été la semence des fidèles', aurait inondé tout l'univers de superstition et d'idolâtrie!' O Dieu! l'oreille de l'homme peut-elle entendre ces blasphèmes sans horreur? et que faut-il pour confondre l'incrédulité, que la montrer à elle-même?

Tels sont, mes frères , nos premiers devoirs envers Jésus-Christ. Lui sacrifier nos inclinations, nos amis, nos proches, notre fortune, notre vie même, et, en un mot, tout ce qui devient un obstacle à notre salut ; c'est confesser sa divinité , c'est reconnaître que lui seul peut nous tenir lieu de ce que nous abandonnons pour lui, et nous rendre encore plus que nous ne quittons, en se donnant luimême à nous. Il n'est que celui qui méprise le monde et tous ses plaisirs, dit l'apôtre saint Jean, qui confesse que Jésus-Christ est le Fils de Dieu , parce qu'il prononce par là que Jésus-Christ est plus grand que le monde , plus puissant pour nous rendre heureux , et par conséquent plus digne d'être aimé.

Mais ce n'est pas assez d'avoir considéré l'esprit du ministère de Jésus-Christ dans sa doctrine , il faut le considérer, en second lieu , dans les grâces et les bienfaits que l'univers a reçus de lui. Il est venu délivrer tous les hommes de la mort éternelle; d'ennemis de Dieu qu'ils étaient, il les a rendus ses enfants , il leur a ouvert le ciel , il leur a assuré la possession du royaume de Dieu et des biens immuables , il leur a porté la science du salut et la doctrine de la vérité. Ces dons si magnifiques n'ont pas même fini avec lui : assis à la droite de son Père, il les répand encore dans nos cœurs. Tous nos maux trouvent encore en lui leur remède ; il nous nourrit de son corps , il nous lave de nos souillures , en nous appliquant sans cesse le prix de son sang. Il forme des pasteurs pour nous conduire, il inspire

LA CIRCONCISION

(les prophètes pour nous enseigner, il sanctifie des justes pour nous animer par leur exemple, il est sans cesse présent dans nos cœurs pour en soulager toutes les misères. L'homme na point de passion que sa grâce ne guérisse , point d'affliction qu'elle ne rende aimable , .point de vertu qui ne soit son ouvrage; en un mot , il nous assure lui-même qu'il est notre voie, notre vérité, notre vie, notre justice, notre rédemption, notre lumière. Quelle est cette nouvelle doctrine? Un homme seul peut-il être la source de tant de grâces aux autres hommes? Le Dieu souverain, si jaloux de sa gloire, peut-il nous attacheràune créature par des devoirs et des liens si intimes et si sacrés, que nous dépendions presque plus d'elle que de lui ? Ne serait-il point à craindre qu'un homme devenu si utile et si nécessaire aux autres hommes , n'en devint enfin l'idole ? qu'un homme , auteur et distributeur de tant de grâces , et qui fait à notre égard l'office et toutes les fonctions d'un Dieu, n'en occupât aussi bientôt la place dans nos cœurs ?

Car, remarquez, mes frères, que c'est la reconnaissance toute seule qui, autrefois, a fait les faux dieux. Les hommes, oubliant l'Auteur de leur être et de l'univers , adorèrent d'abord l'air, qui les faisait vivre; la terre, qui les nourrissait; le soleil, qui les éclairait; la lune, qui présidait à la nuit : c'était là leur Cybèle , leur Apollon, leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avaient délivrés de leurs ennemis , les princes bienfaisants et équitables qui avaient rendu leurs sujets heureux , et la mémoire de leur règne immortelle : et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux ; l'un par le nombre de ses victoires , l'autre par le bonheur et la tranquillité de son règne; les hommes, dans ce siècle de superstition et de crédulité , ne connaissaient point d'autres dieux que ceux qui leur faisaient du bien. Et tel est le caractère de l'honune , son culte n'est que son amour et sa reconnaissance. Or, mes frères , quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ? Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de l'histoire de leurs dieux, et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue avec les livres saints, que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns , ils croient être redevables de la sérénité de l'air et d'une heureuse navigation ; aux autres , de la fertilité des saisons ; à leur Mars , du succès des batailles; à leur Janus, de la paix et de la tranquillité des peuples ; de la santé , à leur Esculape. Mais que sont ces faibles bienfaits si vous les comparez à ceuxdont Jésus-Christ a comblé le monde? Il y a porté une paix éternelle, une sainteté durable, la

justice et la vérité ; û en a fait un monde nouveau et une terre nouvelle. Ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens , ce sont tous les peuples , c'est l'univers entier; et de plus, il n'est devenu notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime. Que pouvait-il faire de plus grand pour la terre ? Si la reconnaissance a fait les dieux , Jésus-Christ pouvait-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes ? et était-il à propos que nous lui dussions tant , s'il pouvait y avoir de l'excès dans l'amour et dans la gratitude?

Encore, mes frères , si Jésus-Christ , en mourant , eût averti ses disciples que c'était au Seigneur tout seul qu'ils étaient redevables de tant de bienfaits; qu'il n'avait été lui-même que l'instrument, etnon pas l'auteur et la source de toutes ces grâces; et qu'ainsi ils devaient l'oublier et rendre à Dieu seul la gloire qui lui était due ; mais il s'en faut bien que Jésus-Christ ne termine par de semblables instructions ses prodiges et son ministère. Non-seulement il ne veut pas que ses disciples l'oublient , et cessent d'espérer en lui après sa mort ; mais , sur le point de les quitter, il les assure qu'il sera présent avec eux jusqu'à la consommation des siècles; il leur promet encore plus qu'il ne leur a donné, et se les attache par des liens indissolubles et immortels.

En effet , les promesses qu'il leur fait dans ce dernier moment sont encore plus surprenantes que les grâces mêmes qu'il leur avait accordées pendant sa vie. Premièrement, il leur promet l'Esprit consolateur, qu'il appelle l'Esprit de son Père : cet Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, cet Esprit de force qui devait former les martyrs, cet Espritd'intelligence qui avait éclairé les prophètes , cet Esprit de sagesse qui devait conduire les pasteurs, cet Esprit de paix et de charité qui ne devait faire qu'un cœur et qu'une âme de tous les fidèles. Quel droit a Jésus-Christ sur l'Esprit de Dieu pour en disposer à son gré, et le promettre aux hommes , si ce n'est pas son Esprit propre? Élie, montant au ciel, regarde comme une chose bien difficile de promettre à Elisée seul son double esprit de zèle et de prophétie : combien était-il plus éloigné de lui promettre l'Esprit éternel du Père céleste , cet esprit de liberté qui souffle où il veut ? Cependant les promesses de Jésus-Christ se sont accomplies : à peine estil monté au ciel , que l'Esprit de Dieu se répand sur tous ses disciples, les simples deviennent plus savants que les sages et les philosophes, les faibles plus forts que les tyrans, les insensés, selon le monde , plus prudents que toute la sagesse du siècle. De nouveaux hommes paraissent sur la terre , animés d'un esprit nouveau; ils attirent tout après

DIVINITE D& JËSUS-CHRIST.

eux; ils changent la face de l'univers ; et jusqu'à la 6n des siècles , cet Esprit animera son Église , formera des justes, confondra les incrédules, consolera ses disciples , les soutiendra au milieu des persécutions et des opprobres , et rendra témoignage au fond de leur cœur, qu'ils sont enfants de Dieu , et que ce titre auguste leur donne droit à des biens plus solides et plus vrais que tous ceux dont le monde les dépouille.

Secondement, Jésus-Christ promet à ses disciples les clefs du ciel et de l'enfer, et le pouvoir de remettre les péchés. Quoi ! mes frères, les Juifs sont scandalisés sur ce qu'il entreprend de les remettre lui-même, et qu'il paraît s'attribuer une puissance réservée à Dieu seul : mais quel sera le scandale de tous les peuples de la terre , lorsqu'ils liront dans son Évangile qu'il a voulu laisser même cette puissance à ses disciples ? et s'il n'est pas Dieu , la folie et la témérité ont-elles jamais rien imaginé de semblable? Qjel droit a-t-il en effet sur les consciences pour les 1er ou les délier à son gré, et pour transmettre à ces hommes faibles une puissance qu'il ne saurait exsrcer lui-même sans blasphème?

Troisiènement : mais ce- n'est pas assez; il promet encort à ses disciples le don des miracles , qu'ils ressuscitewnt les morts en son nom, qu'ils rendront la vue auxaveugles, la santé aux malades, l'usage de la parde aux muets; qu'ils seront maîtres de toute la naure. Moïse ne promet pas à ses disciples les dois miraculeux dont le Seigneur l'a favorisé : il sea bien que cette vertu lui est étrangère , et que le saiverain Maître tout seul peut en favoriser qui boilui semble. Aussi, lorsqu'après sa mort Josué arrête le soleil au milieu de sa course, pour achever la vi<toiresur les ennemis du peuple de Dieu, il ne commaide pas à cet astre de s'arrêter au nom de Moïse; c n'est pas de lui qu'il tenait le pouvoir de faire )béir les astres mêmes; ce n'est pas à lui qu'il s'adrtsse lorsqu'il veut en user : mais les disciples de Jésu-Christ ne peuvent rien opérer qu'au nom de leur Haître; c'est en son nom qu'ils ressuscitent les morts et qu'ils redressent les boiteux, et sans ce nom d'in ils sont faibles comme les autres hommes, h ministère et la puissance de Moïse Unissent avec Sévie; le ministère et la puissance de Jésus-Christ ne .oramencent , pour ainsi dire , qu'après sa mort , et on nous assure que son règne doit être éternel.

Que dirai-je eifin ? Il promet à ses disciples la conversion de l'nivers, le triomphe de la croix, la docilité de ton, les peuples de la terre, des philosophes, des césrs , des tyrans; et que son Évangile sera reçu du ronde entier : mais tient-il le coeur

de tous les hommes entre ses mains , pour répondre ainsi d'un changement dont jusque-là le monde n'avait point eu d'exemple ? vous nous direz sans doute que Dieu révèle à son serviteur les choses futures. Mais vous vous trompez : s'il n'est pas Dieu, il n'est pas même prophète; ses prédictions sont des songes et des chimères : c'est un esprit imposteur qui le séduit et se mêle de l'instruire sur l'avenir, et les suites ont démenti la vérité de ses promesses : il prédit que tous les peuples, assis dans les ombres de la mort, vont ouvrir les yeux à la lumière , et il ne voit pas qu'ils vont retomber dans des ténèbres plus criminelles en l'adorant : il prédit que son Père sera glorifié, et que son Évangile lui formera partout des adorateurs en esprit et en vérité; et il ne voit pas que les hommes vont le déshonorer pour toujours, en lui égalant, jusqu'à la fin des siècles , ce Jésus qui ne devait être que son envoyé et son prophète : il prédit que les idoles seront renversées; et il ne voit pas qu'il sera lui- même mis à leur place : il prédit qu'il se formera un peuple saint de toute langue et de toute tribu ; et il ne voit pas qu'il vient seulement former un nouveau peuple d'idolâtres de toute nation , qui le placeront dans le temple comme le Dieu vivant; qui lui rapporteront toutes leurs actions , tout leur culte, tous leurs hommages ; qui feront tout pour sa gloire ; qui ne voudront dépendre que de lui, ne vivre que de lui et pour lui , n'avoir de force , de mouvement , de vertu que par lui; en un mot, qui l'adoreront, qui l'aimeront d'une manière mille fois plus spirituelle , plus intime , plus universelle, que les païens n'avaient jamais adoré leurs idoles. Ce n'est donc pas même ici un prophète ; et ses proches , selon la chair, ne blasphèment donc point lorsqu'ils le prennent pour un frénétique et un insensé, qui donne aux songes de son esprit échauffé tout le poids et toute la réalité des révélations et des mystères : Quoniam infurorem versus est. ( Mabc. m ,21.)

Voilà, mes frères, où mène l'incrédulité. Renversez le fondement , qui est le Seigneur Jésus , Fils éternel du Dieu vivant ; tout l'édifice s'écroule : ôtez le grand mystère de piété, toute la religion est un songe ; retranchez de la doctrine des chrétiens Jésus-Christ Homme-Dieu , vous en retranchez tout le mérite de la foi , toute la consolation de l'espérance , tous les motifs de la charité. Aussi , mes frères, quel zèle les premiers disciples de l'Évangile ne firent-ils pas paraître contre ces hommes impies, qui dès lors osèrent attaquer la gloire de la divinité de leur Maître? Ils sentaient bien que c'était attaquer la religion dans le cœur; que c'était leur ôter tout l'adoucissement de leurs persecutionsetde leur^

l'ëpiphanip:

souffrances , toute l'assurance des promesses futures, toute la grandeur et la noblesse de leurs prétentions ; et que , ce principe une fois renversé , toute la religion s'en allait en fumée , et n'était plus qu'une doctrine humaine , et la secte d'un homme mortel , qui , comme les autres chefs , n'avait laissé que son nom à ses disciples.

Aussi, mes frères, les païens eux-mêmes reprochaient alors aux chrétiens de rendre h leur Christ des honneurs divins. (Plin. lib. x, ep. 97.) Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine , après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étaient des hommes justes, innocents, équitables, et qu'ils s'assemblaient avant le lever du soleil , non pour s'engager entre eux à commettre des crimes et à troubler la tranquillité de l'empire, mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes, les adultères, les désirs même du bien d'autrui ; il ne leur reproche que de chanter des hymnes et des cantiques en l'honneur de leur Christ, et de lui rendre les mêmes hommages qu'à un Dieu. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu à Jésus-Christ des honneurs divins, ils se seraient justifiés de cette calomnie, ils auraient ôté ce scandale de leur religion , le seul presque qui révoltait le zèle des Juifs et la sagesse des gentils; ils auraient dit hautement : Nous n'adorons pas Jésus-Christ, et nous n'avons garde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui ne sont dus qu'à Dieu seul. Cependant ils ne se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens tâchaient de noircir leur doctrine; ils se justifient sur tout le reste; ils cclaircissent, ils confondent les plus légères accusations, et leurs apologies, adressées au sénat, se font admirer à Rome même, et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolâtrie envers Jésus-Christ, qui serait la plus criante et la plus horrible ; et sur le reproche qu'on leur fait d'adorer un crucifié, qui était le plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devait être même le plus douloureux à des hommes si saints, si déclarés contre l'idolâtrie, si jaloux de la gloire de Dieu, ilsnedisentmot; ils ne se défendent pas ; ilsjustifient même cette accusation par leur silence. Que dis-je, par leur silence.' ils l'autorisent même par leur langage envers Jésus-Christ, en souffrant pour son nom, en mourant pour lui, en le confessant devant les tyrans, en expirant avec joie sur les gibets, dans l'attente consolante d'aller jouir de lui , et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle que celle qu'ils perdaient pour sa gloire. Ils souffraient le mar-

tyre plutôt que de fléchir même le genou devant la statue des césars, plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine, et pour les dérober aux supplices, allassent faussement attester devant les magistrats qu'ils avaient offert de l'encens aux idoles ; et ils auraient souffert qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ, sans jamais détruire cette fausse imputation? Ah! ils auraient publié le contraire sur les toits, ils se seraient exposés même à la mort plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici l'incrédulité? Et si c'est une erreur de croire Jésts-Christ égal à Dieu, c'est donc une erreur qui est née avec l'Église, et qui en a élevé tout l'édifice, qu. a formé tant de martyrs et converti tout l'univers

Mais quel fruit retirer de ce discours, mes frères? c'est que Jésus-Christ est le grand ODJet de la piété des chrétiens. Cependant à peine cornaissonsnous Jésus-Christ : nous ne prenons pas garde que toutes les autres pratiques de piété sont, pour ainsi dire, arbitraires; mais que celle-ci est le'ondement de la foi et du salut, que c'est ici la piétï simple et sincère; que méditer sans cesse Jésus-Christ, recourir à lui, se nourrir de sa doctrine, entier dans l'esprit de ses mystères , étudier ses action; , ne compter que sur le mérite de son sang et de s(n sacrifice , est la seule science et le devoir le plus îssentiel du fidèle. Souvenez-vous donc, mes frères.que la piété envers Jésus-Christ est l'esprit intime è la religion chrétienne ; que rien n'est solide que ce^ue vous bâtirez sur ce fondement ; et que le princi)al hommage qu'il exige de vous est que vous deveniez semblables à lui, et que sa vie soit le modèle de a vôtre, afin que, conformes à sa ressemblance, V)us scyez du nombre de ceux qui seront participant de sa gloire.

iinsl soit-il.

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