PREMIÈRE PARTIE
J'appelle vérité cette règle éternelle, cette lumière intérieure , sans cesse présente au dedans de nous; qui nous montresurchaque action ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut éviter; qui éclaire nos doutes , qui juge nos jugements, qui nous approuve , qui nous condamne en secret , selon que nos mœurs sont conformes ou contraires à sa lumière ; et qui, plus vive et plus lumineuse en certains moments, nous découvre plus évidenmient la voie que nous devons suivre, et nous est figurée par cette lumière miraculeuse qui conduit aujourd'hui les images à Jésus-Christ.
Or, je dis que comme le premier usage que nous devons faire de la vérité, c'est pour nous-mêmes, l'Église nous propose en ce jour, dans la conduite des mages, le modèle des dispositions qui seules peuvent nous rendre la connaissance de la vérité utile et salutaire. Il est peu d'âmes, quelque plongées qu'elles soint dans les sens et dans les passions , dont les yeux ne s'ouvrent quelquefois sur la vanité des biens qu'elles poursuivent , sur la grandeur des espérances qu'elles sacrifient, et sur l'indignité de la vie qu'elles mènent. Mais hélas! leurs yeux ne s'ouvrent à la lumière que pour se refermer à l'instant , et tout le fruit qu'elles retirent de la vérité qui se montre et qui les éclaire, c'est d'ajouter au malheur de l'avoir jusque-là ignorée, le crime de l'avoir ensuite inutilement connue.
Les uns se bornent à raisonner sur la lumière qui les frappe , et font de la vérité un sujet de contention et de vaine philosophie; les autres, pas encore d'accord avec eux-mêmes, souhaitent, ce semble, de la connaître; mais ils ne la cherchent pas comme il faut , parce qu'au fond ils seraient fâchés de l'avoir trouvée; enfin, quelques-uns plus dociles , se laissent ébranler par son évidence; mais rebutés par les difficultés et les violences qu'elle leur offre, ils ne la reçoivent pas avec cette joie et cette reconnaissance
L'ÉPIPHAME
qu'elle inspire , quand une fois on l'a connue. Et voilà les écueils que nous apprennent aujourd'hui à éviter les dispositions des sages de l'Orient, envers la lumière du ciel qui vient leur montrer des routes nouvelles.
Accoutumés , par une profession publique de sagesse et de philosophie, à tout rappeler au jugement d'une vaine raison , et à se mettre au-dessus des préjugés populaires, ils ne s'arrêtent pas cependant , avant que de se mettre en chemin sur la foi de la lumière céleste, à examiner si l'apparition de ce nouvel astre ne pouvait pas trouver ses causes dans la nature : ils n'assemblent pas de tous les endroits des hommes habiles pour raisonner sur un événement si inouï-, ils ne perdent pas le temps en de vaines difficultés, qui naissent plus d'ordinaire de l'opposition qu'on a pour la vérité, que d'une envie sincère de s'éclaircir et de la connaître. Instruits par la tradition de leurs pères, que les Israélites captifs avaient autrefois apportée en Orient et que Daniel et tant d'autres prophètes y avaient annoncée sur l'étoile de Jacob quidevait unjour paraître, ils comprennent d'abord qu'il ne faut point mêler à la lumière céleste les vaines réflexions de l'esprit humain; que ce que le ciel leur montre de clarté suffit pour les déterminer et pour les conduire ; que la grâce laisse toujours des obscurités dans les voies où elle nous appelle, pour ne pas ôter à la foi le mérite de sa soumission ; et que, lorsqu'on est assez heureux pour entrevoir une seule lueur de vérité , la droiture du coeur doit suppléer ce qui manque à l'évidence de la lumière : Fidimus et venimus.
Cependant combien d'âmes dans le monde, flottantes sur la foi, ou plutôt asservies par des passions qui leur rendent douteuse la vérité qui les condamne ? combien d'âmes ainsi flottantes voient bien qu'au fond la religion de nos pères a des caractères de vérité que la raison la plus emportée et la plus fière n'oserait lui disputer; que l'incrédulité mène trop loin ; qu'après tout, il faut s'en tenir à quelque chose ; et que ne rien croire est un parti encore plus incompréhensible à la raison, que les mystères qui la révoltent ; qui le voient et qui s'efforcent d'endormir, par des disputes sans fin, le ver de la conscience, qui leur reproche sans cesse leur égarement et leur folie; qui, sous prétexte de s'éclaircir, résistent à la vérité qui se montre au fond de leur cœur ; qui ne consultent que pour pouvoir se dire à eux-mêmes , qu'on n'a pu satisfaire à leurs doutes; qui ne s'adressent aux plus habiles que pour se faire un nouveau motif d'incrédulité de s'y être en vain adressés ? Il semble que la religion ne soit plus que pour le discours : ce n'est plus cette affaire sérieuse, où nous
n'avons pas un moment à perdre; c'est une simple matière d'entretien, comme autrefois dans l'aréopage; c'est un délassement de l'oisiveté ; c'est une de ces questions inutiles qui remplissent le vide des conversations , et soutiennent l'ennui et la vanité des commerces.
Mais , mes frères , le régne de Dieu ne vient pas avec observation. (Luc. xvii, 20.) La vérité n'est pas le fruit des contentions et des disputes, mais des larmes et des soupirs : ce n'est qu'en purifiant notre cœur dans le silence et la prière qu'il faut attendre, comme les mages, la lumière du ciel, et se rendre digne de la discerner et de la connaître. Un cœur corrompu , dit saint Augustin, peut voir la vérité , mais il ne saurait la goûter, ni la trouver aimable. Vous avez beau vous éclaircir et vous instruire, vos doutes sont dans vos passions : la religion deviendra claire, dès que vous serez devenu chaste, tempérant, équitable; et vous aurez la foi, dès que vous n'aurez plus de vices. Ainsi , n'ayez plus d'intérêt que la religion soit fausse , et vous la trouverez incontestable : ne haïssez plus ses maximes , et vous ne contesterez plus ses mystères : Inhxrere veritati sordidus animus non potest.
Augustin lui-même, déjà convaincu de la vérité de l'Évangile , trouvait encore dans l'amour du plaisir des doutes et des perplexités qui l'arrêtaient. Ce n'étaient plus les songes des Manichéens qui l'éloignaient de la foi ; il en sentait l'absurdité et le fanatisme : ce n'étaient plus les contradictions prétendues de nos livres saints; Ambroise lui en avait développé le secret et les mystères adorables. Cependant il doutait encore : la seule pensée qu'il fallait renoncer à ses passions honteuses , en devenant disciple de la foi , la lui rendait encore suspecte. Il aurait souhaité , ou que la doctrine de Jésus-Christ eût été une imposture, ou qu'elle n'eût pas condamn é les voluptés sans lesquelles il ne pouvait comprendre qu'on pût mener une vie douce et heureuse. Ainsi, flottant toujours , et ne voulant pas être fixé, consultant sans cesse et craignant d'être éclairci, sans cesse disciple et admirateur d'Ambroise, et toujours agité par les incertitudes d'un cœur qui fuyait la vérité, il traînait sa chaîne, comme il dit lui-même, craignant d'en être délivré; il proposait encore les doutes pour prolonger ses passions; il voulait encore être éclairci, parce qu'il craignait de l'être trop : T)'ar hebam catenam nieam, solvi, tiniens (S. Aug. in Confess.) ; et plus esclave de sa passion que de ses erreurs , il ne rejetait la vérité, qui se montrait à lui , que parce qu'il la regardait comme une main victorieuse qui venait enfin rompre des liens qu'il aimait encore : Bepe/lens verhabenè suadentis, (anquam
DE NOTRE- SEIGNEUR
nianuni solventis. La lumière du ciel ne trouve donc aujourd'hui point de doutes à dissiper dans l'esprit des mages, parce qu'elle ne trouve point dans leur cœur de passions à combattre; et ils méritent de devenir les prémices des gentils , et les premiers disciples de la foi qui devait soumettre toutes les nations à l'Évangile : Fidvmts, etvenimus.
Ce n'est pas qu'il ne faille souvent ajouter à la lumière qui nous éclaire le suffrage de ceux qui sont établis pour discerner si c'est le bon esprit qui nous pousse : l'illusion est si semblable à la vérité, qu'il est malaisé quelquefois de ne pas s'y méprendre. Aussi les mages, pour mieux s'assurer de la vérité du prodige qui les conduit, viennent droit à Jérusalem; ils consultent les prêtres et les docteurs, les seuls qui peuvent leur découvrir la vérité qu'ils cherchent; ils demandent uniment et sans détour, au milieu de cette grande ville : Oiï est le roi des Juifs nouvellement né? Ubiestqui natus estrex Judxorum ? Ils ne proposent pas leur question avec les adoucissements capables de leur attirer une réponse qui les séduise : ils veulent être éclaircis; ilsne veulent pas être flattés ; ils cherchent la vérité sincèrement, et c'est pour cela qu'ils la trouvent : Ubi est qui natus est? efc.
Nouvelle disposition assez rare parmi les fidèles. Hélas! nous ne trouvons pas la vérité, parce que nous ne la cherchons pas avec un cœur droit et sincère. Nous répandons sur tous les pas que nous faisons pour la trouver des nuages qui nous la fontperdre de Mje; nous consultons, mais nous mettons nos passions dans un jour si favorable, nous les exposons avec des couleurs si adoucies et si semblables à la vérité, que nous nous faisons répondre que c'est elle ; nous ne voulons pas être instruits, nous voulons être trompés , et ajouter à la passion qui nous captive une autorité qui nous calme.
Telle est l'illusion de la plupart des hommes et de ceux même souvent qui, touchés de Dieu, sont revenus des égarements delà vie mondaine. Oui, mes frères, quelque sincère que paraisse d'ailleurs notre conversion , si nous rentrons en nous-mêmes, nous verrons qu'il est toujours en nous quelque point, quelque attachement secret et privilégié; sur lequel nous ne sommes pas de bonne foi, sur lequel nous n'instruisonsjamais qu'à demi le guide de notre conscience; sur lequel nous ne cherchons pas sincèrement la vérité; sur lequel, en un mot, nous serions même fâchés de l'avoir trouvée : et de là les faiblesses des gens de bien fournissent tous les jours tant de traits à la dérision des mondains; delà nous attirons tous les jours à la vertu des reproches et des
censures, qui ne devraient retomber que sur nousmêmes. Cependant, à nous entendre, nous aimons la vérité, nous voulons qu'on nous la fasse connaître. Mais une preuve que ce n'est là qu'un vain discours , c'est que , sur tout ce qui regarde cette passion chérie, que nous avons comme sauvée du débris de toutes les autres, tous ceux qui nous environnent gardent un profond silence; nos amis se taisent, nos supérieurs sont obligés d'user de ménagement, nos inférieurs sont en garde et prennent des précautions continuelles ; on ne nous en parle qu'avec des adoucissements qui tirent un voile sur notre plaie; nous sommes presque les seuls à ignorer notre misère ; tout le monde la voit, et personne n'oserait nous la faire voir à nous-mêmes ; on sent bien que nous ne cherchons pas la vérité de bonne foi , et que la main qui nous découvrirait notre plaie , loin de nous guérir, ne réussirait qu'à nous faire une plaie nouvelle.
David ne reconnut et ne respecta la sainteté de Nathan que depuis surtout que ce prophète lui eut parlé sincèrement sur le scandale de sa conduite. Dès ce jour il le regarda jusqu'à la fin comme son libérateur et comme son père, et auprès de nous on perd tout son mérite , dès qu'on nous a fait connaître à nous-mêmes. Auparavant on était éclairé, prudent, charitable; on avait tous les talents propres à s'attirer l'estime et la confiance ; les Jean- Baptiste étaient écoutés avec plaisir, comme autrefois d'un roi incestueux. Mais depuis qu'on nous a parlé sans feinte; mais depuis qu'on nous a dit : // ne vous est pas permis (Matth. xiv, 4) , on est déchu dans notre esprit de toutes ces grandes qualités; le zèle n'est plus qu'une humeur; la charité, qu'une ostentation ou une envie de tout censurer et de tout contredire; la piété, qu'une imprudence ou une illusion dont on couvre son orgueil; la vérité, qu'un fantôme qu'on prend pour elle. Ainsi , souvent convaincus en secret de l'injustice de nos passions, nous voudrions que les autres en fussent les approbateurs; forcés par le témoignage intérieur de la vérité de nous les reprocher à nous-mêmes , nous ne pouvons souffrir qu'on nous les reproche : nous sommesblessés que les autres se joignent à nous contre nous-mêmes. Semblables à Saùl, nous exigeons que les Samuel approuvent en public ce que nous condamnons en secret; et, par une corruption de cœur, pire peut-être que nos passions elles-mêmes, ne pouvant éteindre la vérité au fond de notre cœur, nous voudrions l'éteindre dans le cœur de tous ceux qui nous approchent. J'avais donc raison de dire que nous nous faisons tous honneur d'aimer la vérité,
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L'EPIPHANIE
mais que peu la cherchent avec un cœur droit et sincère comme les mages.
Aussi , le peu d'attention qu'ils font aux difficultés qui semblaient les détourner de cette recherche est une nouvelle preuve qu'elle était sincère et de bonne foi ; car, mes frères , quelle singularité ne présentait pas d'abord à leur esprit la démarche extraordinaire que la grâce leur propose ? Seuls au milieu de leur nation , parmi tant de sages et de savants , sans égard à leurs amis et à leurs proches , malgré les discours et les dérisions publiques , tandis que tout le reste , ou méprise cette étoile miraculeuse , ou en regarde l'observation et le dessein de ces trois sages , comme un dessein insensé et une faiblesse populaire , indigne de leur esprit et de leurs lumières , seuls ils se déclarent contre le sentiment commun, seuls ils suivent le nouveau guide que le ciel leur montre ; seuls ils abandonnent leur patrie et leur enfants , et ne comptent pour rien une singularité dont la lumière céleste leur découvre la nécessité et la sagesse : vidimus et venimus.
Dernière instruction : Ce qui fait, mes frères , que la vérité se montre presque toujours inutilenientà nous , c'est que nous n'en jugeons pas par les lumières qu'elle laisse dans notre âme, mais par l'impression qu'elle fait sur le reste des hommes au milieu desquels nous vivons; nous ne consultons pas la vérité dans notre cœur; nous ne consultons que l'idée qu'en ont les autres. Ainsi , en vain mille fois la lumière du ciel nous trouble , nous éclaire sur les voies que nous devrions suivre ; le premier coup d'œil que nous jetons ensuite sur l'exemple des autres hommes qui vivent comme nous nous rassure , et répand un nouveau nuage sur notre cœur. Dans ces moments heureux , où nous ne consultons la vérité que dans notre propre conscience, nous nous condamnons; nous tremblons sur l'avenir; nous nous proposons une nouvelle vie. Un moment après , rentrés dans ?e monde, et ne consultant plus que l'exemple commun, nous nous justifions; nous nous rendons la fausse paix que nous avions perdue; nous nous défions de la vérité que l'exemple commun contredit; nous la retenons dans l'injustice; nous la sacrifions à l'erreur et à l'opinion publique; elle nous devient suspecte, parce qu'elle nous choisit tout seuls pour nous favoriser de sa lumière, et c'est la singularité même de son bienfait qui nous rend ingrats et rebelles. Nous ne saurions comprendre que travailler à son salut, c'est se distinguer du reste des hommes ; c'est vivre seul au milieu de la multitude; c'est être tout seul de son parti , au milieu d'un monde ou qui nous condamne, ou qui nous méprise; c'est , en
un mot, ne compter pour rien les exemples et n'être touché que des devoirs. Nous ne saurions comprendre que, se perdre, c'est vivre comme l«s autres; c'est se conformer à la multitude; c'est ne se distinguer sur rien dans le monde; c'est ne former plus qu'un même corps et un même monde avec lui , puisque le monde est déjà jugé; que c'est ce corps de l'Antéchrist qui périra avec son chef et ses membres; cette cité criminelle frappée de malédiction , et condamnée à un anathème éternel .
Oui , mes frères , le plus grand obstacle que la grâce et la vérité trouvent dans nos cœurs, c'est l'opinion publique. Combien d'âmes timides n'osent prendre le bon parti , parce que le monde , auquel elles sont en spectacle , ne serait pas pour elles ? Ainsi, ce roi d'Assyrie, n'osait se déclarer pour le Dieu de Daniel , parce que les grands de sa cour auraient condamné sa démarche. Combien d'âmes faibles qui , dégoûtées des plaisirs, ne courent après eux que par un faux honneur, et pour ne pas se distinguer de celles qui leur en montrent l'exemple ? Ainsi Aaron, au milieu des Israélites, dansait autour du veau d'or, et offrait avec eux de l'encens à l'idole qu'il détestait, parce qu'il n'avait pas la force de résister tout seul à l'erreur publique. Insensés que nous sommes! c'est l'exemple public tout seul qui nous rassure contre la vérité , comme si les hommes étaient notre vérité , ou que ce fut sur la terre , et non pas dans le ciel, comme les mages, que nous dussions chercher la règle et la lumière qui doit nous conduire !
Il est vrai que souvent ce n'est pas le respect humain qui éteint la vérité dans notre cœur, mais les peines et les violences qu'elle nous offre : aussi elle nous attriste comme ce jeune homme de l'Évangile, et nous ne la recevons pas avec cette joie que témoignèrent les mages quand ils revirent l'étoile miraculeuse : Fidentes stellam, gavisi suntgaudio magno valdè. (Matth. xxv, 10.) Us avaient vu la magnificence de Jérusalem , la pompe de ses édifices, la majesté de son temple, l'éclat et la grandeur de la cour d'Hérode ; mais l'Évangile ne remarque pas qu'ils eussent été sensibles à ce vain spectacle des pompes liumaines. Us voient tous ces grands objets de la cupidité sans attention , sans plaisir, sansgoût, sans aucune marque extérieure d'admiration et de surprise; ils ne demandent pas à voir les trésors et les richesses du temple , comme ces envoyés de Babylone le demandèrent autrefois à Ézéchias : uniquement occupés de la lumière du ciel, qui s'était montrée à eux , ils n'ont plus d'yeux pour tout ce qui se passe dans le monde ; sensibles à la seule vé-
DE notre-seig;neur.
nié qui les a éclairés , tout le reste leur est indifférent ou à charge , et leur cœur, désabusé de tout , ne trouve plus que la vérité qui les réjouisse , qui les intéresse et qui les console : l'identes stellam, gavisi sunt gaudid magno valde.
Pour nous , mes frères , peut-être que les premiers rayons de vérité que la bonté de Dieu versa dans notre cœur, excitèrent en nous une joie sensible. Le projet d'une nouvelle vie que nous formâmes d'abord ; la nouveauté des lumières qui nous éclairaient, et sur lesquelles nous n'avions pas encore ouvert les yeux ; la lassitude même et le dégoût des passions , dont notre cœur ne sentait plus que les amertumes et les peines ; la nouveauté des opérations quenousnousproposions dans un changement : tout cela nous offrait des images agréables , car la nouveauté toute seule plaît. Mais ce ne fut là qu'une joie d'un moment , comme dit l'Évangile : Adhoram exultare inluceejus. ( Joan. v. 35.) A mesure que la vérité se montrait de plus près , elle nous parut , comme à Augustin encore pécheur, moins aimable et moins riante : Quaiidà propriùs admovebatur, tantà ampliorem vicutiebat terrorem. (S. AuG. in Conf.) Quand après ce premier coup d'œil nous eûmes examiné à loisir et en détail les de voi rs qu'elle nous prescrivait; les séparations douloureuses dont elle nous allait faire une loi ; la retraite , la prière , les macérations, les violences qu'elle nous montrait comme indispensables ; la vie sérieuse , occupée , intérieure , où elle nous allait engager : ah! dès lors, comme ce jeune homme de l'Évangile, nous commençâmes à nous éloigner d'elle, tristes et inquiets; toutes nos passions lui opposèrent de nouveaux obstacles ; tout s'offrit à nous sous des images lugubres et nouvelles ; et ce qui d'abord nous avait paru si attirant, rapproché de plus près, ne nous parut plus qu'un objet affreux, une voie rude, effravante et impraticable à la faiblesse humaine : Jdhoramexultare in luce ejus.
Où sont les âmes qui, comme les mages, après avoir connu la vérité, ne veulent plus voir qu'elle; n'ont plus d'yeux pour le monde, pour le vide de ses plaisirs et la vanité de ses pompes et de ses spectacles; ne trouvent de joie qu'à s'occuper de la vérité, qu'à faire de la vérité la ressource de toutes leurs peines, l'aiguillon de leur paresse, le secours de leurs tentations, les plus chastes délices de leur âme? Et certes, mes frères, que le monde, que ses plaisirs, que ses espérances, que ses grandeurs paraissent vaines , puériles , dégoûtantes , à une âme qui vous a connu, ô mon Dieu! et qui a connu la vérité de vos promesses éternelles ; à une ûme qui sent que tout ce qui n'est pas vous , n'est
pas digne d'elle , et qui ne regarde la terre que comme la patrie de ceux qui doivent périr éternellement! Rien ne peut la consoler, que ce qui lui montre les biens véritables ; rien ne lui paraît digne de ses regards , que ce qui doit demeurer éternellement ; rien ne saurait plus lui plaire , que ce qui doit plaire toujours; rien n'est plus capable de l'attacher, que ce qu'elle ne doit plus perdre; et tous les vains objets de la vanité ne sont plus pour elle, ou que les embarras de sa piété , ou que de tristes monuments qui lui rappellent le souvenir de ses crimes : rident es stellam, gavisi sunt gaudio magno valde.
Voilà la vérité reçue dans les mages avec soumission, avec sincérité, avec joie; voyons dans la conduite des prêtres la vérité dissimulée; et, après nous être instruits de l'usage que nous devons faire de la vérité par rapport à nous , apprenons ce que nous lui devons par rapport aux autres.
SECONDE PARTIE
Le premier devoir que la loi de la charité envers nos frères exige de nous est le devoir de la vérité. Nous ne devons pas à tous les hommes des soins, des prévenances, des empressements; nous leur devons à tous la vérité : les différentes situations que la naissance et les dignités nous donnent dans le monde diversifient nos devoirs à l'égard de nos frères; celui de la vérité dans toutes les situations est le même : nous la devons aux grands comme aux petits , à nos maîtres comme à nos sujets , à ceux qui la haïssent comme à ceux qui l'aiment, à ceux qui veulent s'en servir contre nous , comme à ceux qui désirent en faire usage pour eux-mêmes ; il est des conjonctures où la prudence permet de cacher et de dissimuler l'amour que nous avons pour nos frères; il n'en est point où il nous soit permis de leur dissimuler la vérité; en un mot, la vérité n'est point à nous; nous n'en sommes que les témoins, les défenseurs et les dépositaires; c'est la lumière de Dieu dans l'homme , qui doit éclairer tout le monde; et lorsque nous la dissimulons, nous sommes injustes envers nos frères à qui elle appartient comme à nous, et ingrats envers le père des lumières qui l'a répandue dans notre âme.
Cependant le monde est plein de dissimulateurs de la vérité : nous ne vivons, ce semble, que pour nous séduire les uns les autres ; et la société, dont la vérité devrait être le premier lien , n'est plus qu'un commerce de feinte , de duplicité et d'artifice. Or, voyons dans la conduite des prêtres de notre Évangile tous les divers genres de dissimulation dont les hommes se rendent tous les jours coupables envers la vérité : nous v trouverons une dissimula-
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tion de silence, une dissimulation de complaisance et d'adoucissement, une dissimulation de feinte et de mensonge.
Une dissimulation de silence. Consultés par Hérode sur le lieu oii le Christ devait naître , ils répondent à la vérité que Bethléem était le lieu marqué dans les prophètes , où devait s'accomplir ce grand événement : Jt illi dixerunt , m Bethléem Juda (Matth.ii, 5); mais ils n'ajoutent pas que l'étoile prédite dans les livres saints ayant enfin paru , et les rois de Saba et de l'Arabie venant avec des présents adorer le nouveau chef qui devait conduire Israël , il ne fallait plus douter que les nuées n'eussent enfin enfanté le Juste : ils n'assemblent pas les peuples pour leur annoncer cette heureuse nouvelle; ils ne courent pas les premiers à Bethléem pour animer Jérusalem par leur exemple. Renfermés dans leur criminelle timidité, ils gardent un profond silence; ils retiennent la vérité dans l'injustice ; et tandis que les étrangers viennent des extrémités de l'Orient publier tout haut dans Jérusalem que le Roi des Juifs est né, les prêtres , les docteurs, se taisent et sacrifient à l'ambition d'Hérode les intérêts de la vérité, l'espérance la plus chère de leur nation et l'honneur de leur ministère.
Quel avilissement pour les ministres de la vérité! la bienveillance du prince les touche plus que le dépôt sacré de la religion dont ils sont chargés : l'éclat du trône étouffe dans leur cœur la lumière du ciel ; ils flattent par un silence criminel un roi qui les consulte et qui ne pouvait apprendre que d'eux seuls la vérité; ils l'affermissent dans l'erreur, en lui cachant ce qui aurait pu le détromper. Et comment la vérité pourra-t-ellejamais aller jusqu'aux souverains, si les oints du Seigneur eux-mêmes qui environnent le trône, n'osent l'annoncer, et se joignent à tous ceux qui habitent les cours pour la cacher et la taire?
Mais ce devoir, mes frères , à certains égards , vous est commun avec nous; et cependant il est peu de personnes dans le monde, de celles mêmes qui vivent dans la piété, qui ne se rendent tous les jours coupables envers leurs frères de cette dissimulation de silence. On croit avoir rendu à la vérité tout ce qu'on lui doit, lorsqu'on ne se déclare point contre elle ; qu'on entend tous les jours les mondains décrier la vertu, soutenir la doctrine du monde, justifier ses abus et ses maximes, affaiblir ou combattre celle de l'Évangile, blasphémer souvent ce qu'ils ignorent , et s'ériger en juges de la foi même qui les jugera; qu'on les entend, dis-je, sans souscrire à leur impiété, il est vrai, mais sans l'improuver tout haut, et se contentant de ne pas autoriser
leurs blasphèmes ou leurs préjugé* de son suffrage.
Or, je dis que comme nous sommes tous chargés en particulier des intérêts de la yérité, la taire, quand on l'attaque à découvert devant nous , c'est devenir soi-même son persécuteur et son adversaire. Mais j'ajoute que vous surtout, que Dieu a éclairé , vous manquez alors à l'amour que vous devez à vos frères, puisque vos obligations augmentent à leur égard, à proportion des grâces que Dieu vous a faites : vous vous rendez encore coupable envers Dieu d'ingratidude : vous ne reconnaissez pas assez, vous surtout, le bienfait de la grâce et de la vérité dont il vous a favorisé au milieu de vos passions insensées. Il a éclairé vos ténèbres : il vous a rappelé à lui , lorsque vous suiviez des voies fausses et injustes. Sans doute, en répandant ainsi lalumière dans votre cœur, il n'a pas eu égard à vous seul ; il a prétendu que vos proches, vos amis, vos sujets, vos maîtres , y trouveraient , ou leur instruction , ou leur censure : il a voulu favoriser voire siècle , votre nation, votre patrie, en vous favorisant; car il ne forme des élus que pour le salut ou la condamnation des pécheurs : son dessein a été de mettre en vous une lumière qui pût luire au milieu des ténèbres; qui perpétuât la vérité parmi les hommes, et qui rendît témoignage à la justice et à la sagesse de sa loi, au milieu des préjugés et des vaines pensées d'un monde profane.
Or, en n'opposant qu'un lâche et timide silence aux maximes qui attaquent la vérité, vous n'entrez pas dans les vues de la miséricorde de Dieu sur vos frères : vous rendez inutile à sa gloire et à l'agrandissement de son royaume le talent de la vérité qu'il vous avait confié , et dont il vous demandera , à vous surtout, un compte sévère : je dis à vous surtout, qui aviez soutenu autrefois avec tant d'éclat les erreurs et les maximes profanes du monde, qui en aviez été l'apologiste intrépide et déclaré. Il était en droit d'exiger de vous que vous vous déclarassiez avec le même courage pour la vérité; cependant sa grâce, d'un zélé partisan du monde, n'a réussi qu'à faire un disciple timide de l'Évangile : ce grand air de confiance et d'intrépidité, avec lequel vous faisiez autrefois l'apologie des passions, vous a abandonné depuis que vous soutenez les intérêts de la vertu ; cette audace , qui imposait autrefois silence à la vérité , se tait elle-même aujourd'hui devant l'erreur ; et la vérité, qui rend intrépides et généreux, dit saint Augustin, ceux qui l'ont de leur côté, vous a rendu elle-même faible et timide.
Je conviens qu'il est un temps de se taire et un temps de parler, et que le zèle de la vérité a ses rè-
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ïli
gleS et sa mesure ; maïs je ne voudrais pas que les âmes qui connaissent Dieu et qui le servent entendissent tous les jours les maximes de la religion renversées , la réputation.de leurs frères attaquée , les abus les plus criminels du monde justifiés , sans oser prendre les intérêts de la vérité qu'on déshonore : je ne voudrais pas que le monde eût ses partisans déclarés, et que Jésus-Christ ne pût pas trouver les siens; je ne voudrais pas que les gens de bien se fissent une fausse bienséance de dissimuler les égarements des pécheurs dont ils sont sans cesse témoins, tandis que les pécheurs regardent comme un bon air de les soutenir devant eux et de les défendre. Je voudrais qu'une âme fidèle comprît qu'elle n'est redevable qu'à la vérité , qu'elle n'est sur la terre que pour rendre gloire à la vérité : je voudrais qu'elle portât sur le front cette noble fierté qu'inspire la grâce , cette candeur héroïque que produit le mépris du monde et de toute sa gloire; cette liberté généreuse et chrétienne qui n'attend rien que les biens éternels, qui n'espère rien que de Dieu, qui ne craint rien que sa propre conscience, quj ne ménage rien que les intérêts de la justice et de la charité, qui ne veut plaire que par la vérité. Je voudrais que la présence seule d'une âme juste imposât silence aux ennemis de la vertu , qu'ils respectassent le caractère de la vérité qu'elle doit porter gravée sur le front; qu'ils craignissent sa sainte générosité, et qu'ils rendissent du moins hommage par leur silence et par leur confusion à la vertu qu'ils méprisent en secret. Ainsi autrefois, les Israélites occupés de leurs danses , de leurs réjouissances profanes et de leurs clameurs insensées et impies autour du veau d'or, cessent tout, et gardent un profond silence à la seule présence de Moïse qui descend de la montagne, armé de la seule loi du Seigneur et de sa vérité éternelle. Première dissimulation de la vérité : une dissimulation de silence.
La seconde manière dont on la dissimule, c'est en l'adoucissant par des tempéraments et par des complaisances qui la blessent. Les mages ne pouvaient pas sans doute ignorer que la nouvelle qu'ils venaient annoncer à Jérusalem ne déplût à Hérode. Cet étranger s'était assis par ses artifices sur le trône de David; il ne jouissait pas si paisiblement du fruit de son usurpation, qu'il ne craignît toujours que quelque héritier du sang des rois de Juda ne vînt le chasser de l'héritage de ses pères et remonter sur un trône promis à sa postérité. De quel œil doit-il regarder des hommes qui viennent déclarer au mi- Ueu de Jérusalem que le roi des Juifs est né, et le déclarer à un peuple si zélé pour le sang de David et si impatient de toute domination étrangère! Ce-
MASSaXOK. — TOME I.
pendant les mages ne cachent rien de tout ce qu'ils ont vu en Orient ; ils n'adoucissent pas ce grand événement par des expressions moins propres à réveiller la jalousie d'Hérode. Ils pouvaient appeler le Messie qu'ils cherchent , l'Envoyé du ciel, ou le Désiré des nations; ils pouvaient le désigner par des titres moins odieux à l'ambition d'Hérode; mais, pleins de la vérité qui leur a apparu, ils ne connaissent pas ces timides ménagements. Persuadés que ceux qui ne veulent recevoir la vérité qu'à la faveur de leurs erreurs , ne sont pas dignes de la connaître , ils ne savent pas l'envelopper sous des égards et sous des déguisements indignes d'elle; ils demandent sans détour oij est né le nouveau Roi des Juifs; et, peu contents de le regarder comme le maître de la Judée, ils déclarent que le ciel luimême lui appartient, que les astres sont à lui, et ne paraissent dans le firmament que pour exécuter ses ordres : Fidimus enim stellam ejus.
Les prêtres et les docteurs, au contraire, forcés, par l'évidence des Écritures , de rendre gloire à la vérité, l'adoucissent par des expressions ménagées. Ils tâchent d'allier le respect qu'ils doivent'à la vérité avec la complaisance qu'ils veulent conserver pour Hérode. Ils suppriment le titre de roi , que les mages venaient de donner et que les prophètes avaient si souvent donné au Messie ; ils le désignent par une qualité qui pouvait marquer également en lui une autorité de doctrine ou de puissance ; ils l'annoncent plutôt comme un législateur établi pour régler les mœurs , que comme un souverain suscité pour délivrer son peuple de la servitude : Ex te enim exiet (lux, quiregatpopulum meum Israël. {M atth. ii, 6. ) Et quoiqu'ils attendissent eux-mêmes un Messie, roi et conquérant, ils adoucissent la vérité qu'ils veulent annoncer, et achèvent d'aveugler Hérode qu'ils ménagent.
Destinée déplorable des grands! les lèvres des prêtres s'affaiblissent en leur parlant : dès que leurs passions sont connues , elles sont ménagées ; la vérité ne s'offre jamais à eux que sous une double face , dont l'un des côtés leur est toujours favorable : on ne veut pas trahir son ministère à découvert, et les intérêts de la vérité; mais on veut les concilier avec ses intérêts propres : on tâche de sauver la règle et leurs passions , comme si les passions pouvaient subsister avec la règle qui les condamne. Il est rare que les grands soient instruits, parce qu'il est rare qu'on ne se propose pas de leur plaire en les instruisant. Cependant la plupart aimeraient la vérité, si elle leur était connue. Les passions et les emportements de l'âge , favorisés par tous les plaisirs qui les environnent , peuvent les entraîner ; mais un fonces
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de religion leur rend toujours la vérité respectable : on peut dire que l'ignorance damne plus de princes et de grands, que de personnes de la condition la plus vile : que la basse complaisance qu'on a pour eux déshonore plus le ministère et attire plus d'opprobres à la religion, que les scandales les plus éclatants qui affligent l'Église.
La conduite de ces prêtres vous paraît indigne, mes frères; mais si vous voulez vous juger vousmêmes et vous suivre dans le détail de vos devoirs , de vos liaisons , de vos entretiens , vous verrez que tous vos discours et toutes vos démarches ne sont que des adoucissements de la vérité , et des tempéraments pour la réconcilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui vous avez à vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire : nous trouvons toujours un beau côté dans leurs vices les plus déplorables ; et , comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu , nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de cette ressemblance.
Ainsi , tous les jours, devant un ambitieux , nous parlons de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls penchants qui font les grands hommes ; nous flattons son orgueil , nous allumons ses désirs par nos espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques : nous nourrissons l'erreur de son imagination , en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans cesse luimême : nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue et que la mort va nous ravir demain ; mais nous n'osons blâmer .l'insensé qui sacrifie à cette fumée son repos, sa vie et sa conscience. Devant un vindicatif, nous justifions son ressentiment et sa colère; nous adoucissons son crime dans son esprit , en autorisant la justice de ses plaintes; nous ménageons sa passion, en exagérant le tort de son ennemi ; nous osons peut-être dire qu'il faut pardonner, mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon , c'est de ne plus parler de l'injure qu'on a reçue.
Devant un courtisan mécontent de sa fortune et jaloux de celle des autres , nous lui montrons ses concurrents par les endroits les moins favorables ; nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire , de peur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute : nous diminuons, nous obscurcissons l'éclat de leurs talents et de leurs services; et, par nos ménagements injustes, nous aigrissons la passion , nous l'aidons à s'aveugler et à regarder comme des honneurs qu'on lui
ravit , tous ceux qu'on répand sur ses frères. Que dirai-je! devant un prodigue , ses profusions ne sont plus dans votre bouche qu'un air de générosité et de magnificence : devant un avare , sa dureté et sa sordidité n'est plus qu'une sage modération et une bonne conduite domestique : devant un grand , ses préjugés et ses erreurs trouvent toujours en nous des apologies toutes prêtes; on respecte ses passions, comme son autorité, et ses préjugés deviennent toujours les nôtres. Enfin, nous empruntons les erreurs de tous ceux avec qui nous vivons ; nous nous transformons en d'autres eux-mêmes ; notre grande étude est de connaître leurs faiblesses , pour nous les approprier; nous n'avons point de langage à nous , nous parlons toujours le langage des autres ; nos discours ne sont qu'une répétition de leurs préjugés ; et cet indigne avilissement de la vérité , nous l'appelons la science du monde, la prudence qui sait prendre son parti , le grand art de réussir et de plaire : O enfa,nts des hommes! jusques à quand aimerez-vous la vanité et le mensonge ? ( Ps. iv, 3 . ) Oui , mes frères , par là nous perpétuons l'erreur parmi les hommes , nous autorisons tous les abus , nous justifions toutes les fausses maximes , nous donnons un air d'innocence à tous les vices , nous maintenons le règne du monde et de sa doctrme contre celle de Jésus-Christ, nous corrompons la société dont la vérité devrait être le premier lien ; nous faisons , des devoirs et des bienséances de la vie civile, établis pour nous animer à la vertu, des pièges et des occasions inévitables de chute ; nous changeons l'amitié , dont nous devrions faire la ressource de nos erreurs et de nos égarements , en un commerce de déguisement et de séduction ; par là , en un mot , en rendant la vérité rare parmi les hommes , nous la rendons odieuse ou ridicule ; et quand je dis nous , j'entends principalement les âmes qui sont à Dieu, et qui sont chargées des intérêts de la vérité sur la terre. Oui, mes frères, je voudrais que les âmes fidèles eussent un langage à part au milieu du monde, qu'on trouvât en elles d'autres maximes , d'autres sentiments que dans le reste des hommes , et que , tandis que tout parle le langage des passioiis, elles seules parlassent le langage de la vérité. Je voudrais que, tandis que le monde a ses Baiaams , qui autorisent par leurs discours et par leurs conseils le dérèglement et la licence , la piété eût ses Phinées qui osassent prendre tout haut les intérêts de la loi de Dieu et de la sainteté de ses maximes; que, tandis que le monde a ses. impies et ses faux sages qui se font une gloire de publier tout haut qu'il faut jouir du présent, et que la fin de l'homme n'est pas différente de celle de la bête, la
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lis
piété eût des Salomous qui , détrompés par leur propre expérience , osassent publier sur les toits que tout est vanité , hors craindre le Seigneur et observer ses commandements; que , tandis que le monde a ses enchanteurs qui séduisent les peuples et les rois, par leurs adulations et par leurs prestiges , la piété eût ses Moïses et ses Aarons , qui eussent le courage de confondre , par la force de la vérité , leurs artifices et leurs impostures : en un mot que, tandis que le monde a ses prêtres et ses^docteurs qui affaiblissent la vérité, comme ceux de notre Évangile , la piété eût ses mages , qui ne craignissent pas de l'annoncer devant ceux mêmes à qui elle ne peut que déplaire.
Ce n'est pas que je condamne les tempéraments d'une sage prudence qui ne paraît accorder quelque chose aux préjugés des hommes que pour les ramener plus sûrement à la règle et au devoir. Je sais que la vérité n'aime pas les défenseurs indiscrets et téméraires, que les passions des hommes demandent des ménagements et des égards , que ce sont des malades à qui il faut souvent déguiser et adoucir les remèdes , et les guérir presque toujours à leur insu. Je sais que tous les ménagements qui ne tendent qu'à établir la vérité n'en sont pas les affaiblissements, mais les ressources ; et que la grande règle du zèle et de la vérité , c'est la prudence et la charité. Mais ce n'est pas ce qu'on se propose en Faffaiblissant par des complaisances basses et flatteuses : on cherche à plaire , et on ne cherche pas à édifier; on se met soi-même à la place de la vérité, et on veut s'attirer les suffrages qui n'étaient dus qu'à elle. Et qu'on ne dise pas qu'il y a d'ordinaire plus d'aigreur et d'ostentation, que de charité, dans les justes qui se font une gloire de ne pas savoir trahir la vérité. Le monde qui est toujours dans le faux , dont les commerces et les liaisons ne roulent que sur la dissimulation et sur l'artifice, qui s'en fait même une science et un honneur, et qui ne connaît pas cette noble droiture, ne saurait la supposer dans les autres ; c'est sa profonde corruption qui lui rend suspecte la sincérité et le courage des gens de bien ; c'est un procédé qui lui paraît bizarre , parce qu'il est nouveau pour lui; et comme il y trouve de la singularité , il aime mieux croire qu'il y a de l'orgueil ou de l'extravagance que de la vertu. Et de là vient que non-seulement on déguise la vérité, mais qu'on la trahit ouvertement. Dernière dissimulation des prêtres de notre Évangile, une dissimulation de mensonge. Ils ne se contentent pas d'alléguer les prophéties en termes obscurs et adoucis : ne voyant pas revenir les mages à Jérusalem, comme ils se l'étaient promis, ils ajoutent, sans
doute pour calmer Hérode , que , honteux de n'avoir pas trouvé ce nouveau roi qu'ils venaient chercher, ils n'ont osé reparaître ; que ce sont des étrangers peu versés dans la science de la loi et des prophètes, et que cette lumière du ciel qu'ils prétendaient suivre , n'était qu'une illusion vulgaire et un préjugé superstitieux d'une nation grossière et crédule. Et il fallait bien qu'ils eussent tenu ce langage à Hérode , puisque eux-mêmes agissent conséquemment, et ne courent pas à Bethléem chercher le roi nouveau-né, comme pour achever de persuader à Hérode qu'il y avait plus de crédulité que de vérité . dans la recherche superstitieuse de ces mages.
Et voilà où nous en venons enfin : à force de ménager les passions des hommes et de vouloir leur plaire aux dépens de la vérité, nous l'abandonnons ouvertement, nous la sacrifions lâchement et sans détour à nos intérêts, à notre fortune, à notre gloire ; nous trahissons notre conscience , notre devoir et nos lumières : et de là, dés que la vérité nous incommode, nous expose, nous nuit, nous rend désagréables , nous la désavouons , nous la méconnaissons, nous la livrons à l'oppression et à l'injustice , nous nions , comme Pierre , qu'on nous ait jamais vus de ses disciples. Ainsi nous nous faisons un cœur lâche et rampant, à qui le mensonge utile ne coûte plus rien, un cœur artificieux et pliant qui prend toutes les formes et qui n'en a jamais aucune de fixe , un cœur faible et flatteur, qui n'ose refuser ses suffrages qu'à la vertu inutile et malheureuse, un cœur corrompu et intéressé, qui fait servir à ses fins la religion, la vérité, la justice, et tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ; en un mot un cœur capable de tout , excepté d'être vrai, généreux et sincère. Et ne croyez pas que les pécheurs de ce caractère soient fort rares dans le monde. Nous ne fuyons de ces défauts que l'éclat et la honte : les lâchetés sûres et secrètes trouvent peu de cœurs scrupuleux , et nous n'aimons souvent de la vérité que la réputation et la gloire.
Il faut prendre garde seulement qu'en prétendant défendre la vérité nous ne défendions les illusions de notre propre esprit. L'orgueil, l'ignorance, l'entêtement donnent tous les jours à l'erreur des défenseurs aussi intrépides et aussi obstinés que ceux dont la foi se glorifie. La seule vérité digne de notre amour, de notre zèle et de notre courage , est celle que l'Église nous montre; c'est pour elle seule que nous devons tout souffrir : hors de là nous ne sommes plus que les martyrs de notre obstination et de notre vanité.
O mon Dieu! versez donc dans mon âme oet amour humble et généreux de la vérité dont V05
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élus sont rassasiés dans le ciel , et qui seul fait le caractère des justes sur la terre. Faites que je ne vive que pour rendre gloire à vos vérités éternelles, pour les honorer par la sainteté de mes mœurs , pour les défendre par le zèle seul de vos intérêts , pour les opposer sans cesse à l'erreur et à la vanité. Anéantissez dans mon cœur ces craintes humaines, cette prudence de la chair qui ménage les erreurs et les vices avec les personnes. Ne permettez pas que je sois un faible roseau qui tourne à tout vent, ni que je rougisse jamais de porter la vérité sur le front, comme le titre le plus éclatant dont puisse se glorifier votre créature, et comme la marque la plus glorieuse de vos miséricordes sur mon âme : Et ne auferas de ore meo verburn veritatis usquequaqtie. (Ps. cxviii, 43.) En effet, ce n'est pas assez d'en être le témoin et le dépositaire, il faut encore en être le défenseur, caractère opposé à celui d'Hérode, qui en est aujourd'hui l'ennemi et le persécuteur. Dernière instruction que nous fournit notre Évangile, la vérité persécutée.
Si c'est un crime de résister à la vérité lorsqu'elle nous éclaire, de la retenir dans l'injustice lorsque nous la devons aux autres, c'est le comble de l'iniquité, et le caractère le plus marqué de la réprobation de la persécuter et de la combattre. Cependant rien de plus commun dans le monde que cette persécution de la vérité ; et l'impie Hérode qui s'élève aujourd'hui contre elle, a plus d'imitateurs qu'on ne pense.
Car, premièrement, il la persécute par l'éloignement public qu'il fait paraître pour la vérité, et qui entraîne tout Jérusalem par son exemple : Turbatus est, etomnis Jerosolyma cum illo (Matth. II, 3); et c'est ce que j'appelle une persécution de scandale. Secondement, il la persécute en tâchant de corrompre les prêtres et en dressant même des embûches à la piété des mages : Clam vocatis mugis, diligenter didicit ab eis ( Ibid. vers. 7 ) ; et c'est ce que j'appelle une persécution de séduction. Enfin il la persécute en répandant le sang innocent : Et mittens, occidit omnes pueros (Ibid. 16), c'est une persécution de force et de violence. Or, mes frères , si la brièveté d'un discours me permettait d'examiner ces trois genres de persécution de la vérité, il n'en est peut-être aucune dont vous ne vous trouvassiez coupable.
Car, qui peut se flatter, premièrement , de n'être pas du nombre des persécuteurs de la vérité par les scandales? .Te ne parle pas même de ces âmes désordonnées qui ont levé l'étendard du crime et de
la licence, et qui né ménagent presque plus rien auprès du public : les scandales les plus éclatants ne sont pas toujours les plus à craindre , et le désordre déclaré et poussé à un certain point , nous fait souvent plus de censeurs de notre conduite , que d'imitateurs de nos excès. Je parle de ces âmes livrées aux plaisirs , aux vanités , à tous les abus du siècle, et dont la conduite, d'ailleurs régulière, non-seulement est irréprochable aux yeux du monde , mais s'attire même l'estime et les louanges des hommes; et je dis qu'elles persécutent la vérité par leurs seuls exemples; qu'elles anéantissent, autant qu'il est en elles , dans tous les cœurs les maximes de l'Évangile et les règles de la vérité; qu'elles crient à tous les hommes que la fuite des plaisirs est une précaution inutile ; que l'amour du monde et l'amour de la vertu ne sont pas incompatibles; que le goilt des spectacles, de la parure et des amusements publics est un goût innocent , et qu'on peut bien vivre en vivant comme tout le reste du monde. Cette régularité mondaine est donc une persécution continuelle de la vérité, et d'autant plus dangereuse, que c'est une persécution autorisée qui n'a rien d'odieux, contre laquelle on n'est point en garde; qui attaque la vérité sans violence, sans effusion de sang, sous l'image de la paix et de la société, et qui fait plus de déserteurs de la vérité , que n'en firent autrefois les tyrans et les supplices.
Je parle des gens de bien mêmes, qui n'accomplissent qu'à demi les devoirs de la piété, qui retiennent encore des restes trop publics des passions du monde et de ses maximes ; et je dis qu'ils persécutent la vérité par ces tristes restes d'infidélité et de faiblesse ; qu'ils la font blasphémer par les impies et par les pécheurs ; qu'ils autorisent les discours insensés du monde contre la piété des serviteurs de Dieu; qu'ils dégoûtent de la vertu les âmes qui s'y sentiraient disposées; qu'ils confirment dans l'égarement celles qui cherchent des prétextes pour y rester ; en un mot , qu'ils rendent la vertu suspecte ou ridicule. Ainsi, encore tous les jours, comme le Seigneur s'en plaignait autrefois dans son Prophète , l'infidèle Israël , c'est-à-dire le monde , justifie ses égarements en les comparant aux infidélités de Juda , c'est-à-dire aux faiblesses des gens de bien : Justificavit animam suam aversatrix Israël , cornparatio7ie prxvaricatricis Judx (Jérém. m, 11); c'est-à-dire que le monde se croit en sûreté lorsqu'il voit que les âmes qui font profession de piété sont de ses plaisirs et de ses inutilités; sont vives comme les autres hommes sur la fortune, sur la faveur, sur les préférences , sur les injures ; vont à leurs fins, veulent encore plaire, recherchent avide-
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ment les distinctions et les grâces , et font quelquefois même de la piété une voie pour y arriver plus sûrement. Ah! c'est alors que le monde triomphe, que ce parallèle le rassure ; c'est alors que , trouvant que la vertu des gens de bien ressemble à ses vices , il est tranquille dans son état; il croit qu'il serait inutile de changer, puisqu'en changeant de nom , on retient encore les mêmes choses : Justificavit animam suani aversatrix Israël, comparatione prxvaricatricis Judx.
Et c'est ici où je ne saurais m'empêcher de dire avec un apôtre, à vous, mes frères, que Dieu a rappelés des voies du monde et des passions à celles de la vérité et de la justice : conduisons-nous de telle sorte parmi les mondains , qu'au lieu que , jusqu'ici , ils ont décrié la vertu, et méprisé ou censuré ceux qui la pratiquent , les bonnes œuvres qu'ils nous verront faire , nos mœurs pures et saintes , notre patience dans les mépris , notre sagesse et notre circonspection dans le discours, notre modestie et notre humanité dans l'élévation , notre égalité et notre soumission dans les disgrâces, notre douceur envers nos inférieurs , nos égards pour nos égaux , notre fidélité envers nos maîtres , notre charité pour tous nos frères , les forcent de rendre gloire à Dieu , leur fassent respecter et envier même la destinée de la vertu , et les disposent à recevoir la grâce de la lumière et de la vérité, lorsqu'elle daignera les visiter et les éclairer sur leurs voies égarées : Conversationem vestram intcr génies habentes bonam , ut in eo quod detrectant de vobis , tanquam de malefactoribus, ex bonis operibus vos considérantes , glorificent Deum in die visitationis. (Petr. ii, 12.) Fermons la bouche, par le spectacle d'une vie irrépréhensible , aux ennemis de la vertu ; honorons la piété, afin qu'elle nous honore; rendons-la respectable, si nous voulons lui attirer des partisans; fournissons au monde des exemples qui le condamnent, et non des censures qui le justifient; accoutumons-le à penser que la piété véritable est utile à tout, et qu'elle a pour elle, non-seulement la promesse d'une vie et d'un bonheur à venir, mais encorda paix, la joie, le repos du cœur, qui sont les seuls biens et les seuls plaisirs de la vie présente : Promissionem habens vttx qux nunc est, etfuturx (I TiM. IV, 8.)
A cette persécution de scandale, Hérode ajoute «ne persécution de séduction : il tente la sainteté et la fidélité des ministres de la loi , il veut faire servira l'impiété de ses desseins le zèle et la sainte générosité des mages; enfin, il n'oublie rien pour anéantir la vérité avant de l'attaquer à force ouverte : Clam vocatis magis.
Et voilà une nouvelle manière dont nous persécutons tous les jours la vérité. Premièrement , nous affaiblissons la piété des âmes justes , en taxant leur ferveur d'excès , et nous efforçant de leur persuader qu'elles en font trop : nous les exhortons, comme le tentateur, à changer leurs pierres en pain, c'est-à-dire, à rabattre de leur austérité, et à changer cette vie retirée, triste , laborieuse , en une vie plus aisée et plus commune : nous leur faisons craindre que les suites ne répondent pas à la ferveur de ces commencements : en un mot, nous tâchons de les rapprocher de nous, ne voulant pas nousrapprocher d'elles. Secondement, nous tentons peut-être même leur infidélité et leur innocence, en leur faisant des peintures vives des plaisirs qu'elles fuient; nous blâmons, comme la femme de Job, leur simplicité et leur faiblesse, nous leur exagérons les inconvénients de la vertu et les difficultés de la persévérance; nous les ébranlons par l'exemple des âmes infidèles, qui, après avoir mis la main à la charrue , ont regardé derrière et ont abandonné l'ouvrage; que dirai-je? nous attaquons peut-être même le fondement inébranlable de la foi , et nous insinuons l'inutilité de ses violences par l'incertitudede ses promesses. Troisièmement, nous gênons par notre autorité le zèle et la piété des personnes qui dépendent de nous ;nous exigeons d'eux des devoirs, ou incompatibles avec leurs consciences, ou dangereux pour leur vertu ; nous les mettons dans des situations ou pénibles , ou périlleuses à leur foi : nous leur interdisons des pratiques et des observances , ou nécessaires pour se soutenir dans la piété, ou utiles pour y avancer; en un mot, nous devenons à leur égard des tentateurs domestiques, ne pouvant ni goûter pour nous-mêmes le bien , ni le souffrir dans les autres , et faisant envers ces âmes l'office du démon qui ne veille que pour les perdre. Enfin nous nous rendons coupables de cette persécution de séduction , en faisant servir nos talents à la destruction du règne de Jesus-Christ; les talents du corps , à inspirer des passions injustes; à nous mettre à la place de Dieu dans les cœurs ; à corrompre les âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort : les talents de l'esprit , à persuader le vice; à l'embellir de tous les agréments les plus propres à cacher sa honte et son horreur ; à présenter le poison sous un appât doux et agréable, et à le rendre immortel dans des ouvrages lascifs , où jusqu'à la fin des siècles , un auteur infortuné prêchera le vice , corrompra les cœurs , inspirera à ses frères les passions déplorables qui l'avaient asservi pendant sa vie, verra croître son supplice et ses tourments, à mesure que le feu iwpur qu'il a allumé se répandra sur
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la terre; aura l'affreuse consolation de se déclarer contre son Dieu , même après sa mort ; de lui enlever encore des âmes qu'il avait rachetées; d'outrager encore sa sainteté et sa puissance; de perpétuer sa révolte et ses désordres jusqu'au delà du tombeau; et de faire jusqu'à la consommation des siècles, des crimes de tous les hommes, ses crimes propres. Malheur, dit le Seigneur, à tous ces ennemis démon nom et de ma gloire, qui dressent des embûches à mon peuple! je m'élèverai contre eux au jour de ma colère ; je leur redemanderai le sang de leurs frères qu'ils ont séduits et qu'ils ont fait périr; et je multiplierai sur eux des maux affreux , pour me consoler de la gloire qu'ils m'ont ravie : f^x genti insurgenti super genusmeuml (Judith , XVI , 20.)
Mais un dernier genre de persécution encore plus funeste à la vérité , est celle que j'ai appelée une persécution de force et de violence. Hérode enfin n'avançant rien par ses artifices , lève le masque , se déclare ouvertement le persécuteur de Jésus-Christ , et veut éteindre dans sa naissance cette lumière qui vient éclairer tout le monde : Mittens occidit omnes pueros. (Matth. ii, 16.)
Le seul récit de la cruauté de ce prince injpie nous fait horreur, et il ne paraît pas qu'un exemple si barbare puisse trouver parmi nous des imitateurs ; cependant le monde est plein de ces sortes de persécuteurs publics et déclarés de la vérité; et si l'Église n'est plus affligée par la barbarie des tyrans et par l'effusion du sang de ses enfants , elle est encore tous les jours persécutée par les dérisions publiques que les mondains font de la vertu , et par la perte des âmes fidèles qu'elle voit avec douleur succomber si souvent à la crainte de leurs dérisions et de leurs censures.
Oui , mes frères , ce discours que vous vous permettez si facilement contre la piété des serviteurs de Dieu , de ces âmes , qui , par leurs hommages fervents, consolent sa gloire, de vos crimes et de vos outrages ; ces dérisions de leur zèle et de leur sainte ivresse pour leur Dieu ; ces traits piquants , qui de leur personne , retombent sur la vertu, et font la plus dangereuse tentation de leur pénitence; cette sévérité à leur égard , qui ne leur pardonne rien , qui change en vices leurs vertus mêmes ; ce langage de blasphème et de moquerie, qui répand un ridicule impie sur le sérieux de leur componction, qui donne des noms d'ironie et de mépris aux pratiques les plus respectables de leur piété, qui ébranle leur foi , qui arrête leurs saintes résolutions , qui décourage leur faiblesse , qui les fait rougir de la vertu, qui les rentraîne souvent dans le vice ,
voilà ce que j'appelle avec les saints une persécution ouverte et déclarée de la vérité. Vous persécutez dans votre frère , dit saint Augustin , ce que les tyrans eux-mêmes n'y ont pas persécuté : ils ne lui ont ravi que la vie; vous voulez lui ravir l'innoceoceet la vertu : ils ne s'en sont pris qu'à son corps ; vous en voulez à son âme : Carnem persecutus est imperator, tu in christiano spiritum persequeris.
Eh quoi ! mes frères , n'est-ce pas assez que vous ne serviez pas le Dieu pour qui vous êtes faits ? ( c'est ce que les premiers défenseurs de la foi , les Tertullien et les Cyprien disaient autrefois aux païens persécuteurs des fidèles , et faut-il que ces mêmes plaintes se trouvent encore justes dans notre bouche contre des chrétiens?) n'est-ce pas assez? fautil encore que vous persécutiez ceux qui le servent ? Vous ne voulez donc ni l'adorer, ni souffrir qu'on l'adore? Deum nec colis , ner. coli omnino permit- ^is ? Vous pardonnez tous les jours tant d'extravagances aux sectateurs du monde , tant de passions insensées : vous les excusez, que dis-je? vous les louez dans les désirs déréglés de leur cœur : vous trouvez de la constance, de la fidélité, de la noblesse dans leurs passions les plus honteuses ; vous donnez des noms honorables à leurs vices les plus indignes ; et il n'y a qu'une âme juste et fidèle, qu'un serviteur du vrai Dieu , qui ne trouve auprès; de vous aucune indulgence, et qui réussisse à s'attirer vos mépris et vos censures? Sohis tibidisplicetDei cuUor? Mais, mes frères, ies plaisirs des théâtres et des spectacles sont ouverts parmi vous à la licence publique , et on n'y trouve point à redire ; la fureur du jeu a ses partisans déclarés , et on les souffre ; l'ambition a ses adorateurs et ses esclaves , et on les loue; la volupté a ses victimes et ses autels , et onme les lui dispute pas ; l'avarice a ses idolâtres , et on n'en dit mot ; toutes les passions, comme autant de divinités sacrilèges, ont leur culte établi , sans qu'on s'en formalise : et le Seigneur tout seul de l'univers , et le Souverain de tous les hommes , et Dieu tout seul sur la terre , ou ne sera point servi , ou ne pourra l'être impunément', et sans qu'on n'y trouve à redire ! Et Deus solus in terris , aut non colitur, aut non est impunè quod colitur.
Grand Dieu! vengez donc vous-même votre gloire ; rendez encore aujourd'hui à vos serviteurs l'honneur et l'éclat qne les impies ne cessent de leur ravir; ne faites plus sortir, comme autrefois , du fond des forêts , des bêtes cruelles , pour dévorer les comtempteurs de la vertu et de la sainte simplicité de vos prophètes; mais livrez-les à leurs désirs déréglés , encore plus cruels et plus insatiables que Iks
DE NOTRE-SETGNEUR.
lions et les ours , afin que fatigués , déchirés par les troubles secrets et par les fureurs de leurs propres passions , ils puissent connaître tout le prix et toute l'excellence de la vertu qu'ils méprisent , et aspirer au bonheur et à la destinée des âmes qui vous servent.
Car, mes frères, vous que ce discours regarde, souffrez que je le dise ici avec douleur : faut-il que vous soyez les instruments dont le démon se sert pour tenter les élus , et les entraîner, s'il était possible , dans l'erreur ? faut-il que vous ne soyez sur la terre que pour justifier les prédictions des livres saints sur les persécutions inévitables jusqu'à la fin à tous ceux qui voudront vivre dans la piété qui est en Jésus-Christ? faut-il que la succession affreuse des persécuteurs de la foi et de la vertu, qui doit durer autant que l'Église, ne trouve sa suite et sa perpétuité qu'en vous seuls ? faut-il qu'au défaut des tyrans et des supplices , l'Évangile trouve encore en vous seuls son écueil et son scandale? Renoncez donc vous-même à l'espérance qui est en Jésus- Christ ; unissez-vous à ces peuples barbares , ou à ces hommes impies qui blasphèment sa gloire et sa divinité, s'il vous paraît si digne de risée de vivre sous ses lois et d'observer ses maximes. Un infidèle, un sauvage pourrait nous croire dans l'erreur, nous qui le servons et qui l'adorons ; il pourrait avoir pitié de notre crédulité et de notre faiblesse, en voyant que nous sacrifions le présent à un avenir et une espérance qui lui paraîtrait chimérique et fabuleuse ; mais, du moins, il serait forcé d'avouer, que si nous ne nous trompons pas , et que notre foi soit certaine, nous sommes les plus sages et les plus estimables de tous les hommes. Mais pour vous , qui n'oseriez douter de la certitude de la foi et de l'espérance qui est en Jésus-Christ , de quels yeux cet infidèle regarderait-il les censures que vous faites de ses serviteurs? vous vous prosternez devant sa croix , vous dirait-il , comme devant le gage de votre salut, et vous riez de ceux qui la portent dans leur cœur, et qui mettent en elle toute leur espérance! Vous l'adorez comme votre Juge, et vous méprisez, et vous donnez du ridicule à ceux qui le craignent , et qui travaillent à se le rendre favorable? Vous le croyez fidèle dans sa parole, et vous regardez comme des esprits faibles ceux qui se confient en lui, et qui sacrifient tout à la grandeur et à la certitude de ses promesses ! O homme si éton-
nant , si plein de contradictions , si peu d'accord avec vous-même, s'écrierait l'infidèle, il faut donc que le Dieu des chrétiens soit bien grand et bien saint, puisqu'il n'a parmi ceux qui le connaissent que des ennemis de votre sorte !
Respectons donc la vertu , mes frères. Honorons les dons de Dieu et les merveilles de sa grâce, dans ses serviteurs. Méritons par nos égards et par notre estime pour la piété , le bienfait de la piété même. Regardons les gens de bien comme les seuls qui attirent encore les grâces du ciel sur la terre , comme des ressources établies pour nous réconcilier un jour avec Dieu, comme des signes heureux qui nous marquent que le Seigneur regarde encore les hommes avec pitié, et continue ses miséricordes sur son Église. Encourageons par nos éloges les âmes qui reviennent à lui , si nous ne pouvons encore les soutenir par nos exemples : applaudissons à leur changement, si nous ne croyons pas pouvoir encore changer nous-mêmes : faisons-nous honneur du moins de les défendre, si nos passions ne nous permettent pas encore de les imiter. Mettons la vertu en honneur. N'ayons pour amis que les amis de Dieu : ne comptons sur la fidélité des hommes, qu'autant qu'ils sont fidèles au maître qui les a faits : ne confions nos chagrins et nos peines qu'à ceux qui peuvent les offrir à celui seul qui peut les consoler : ne croyons dans nos intérêts véritables, que ceux qui sont dans les intérêts de notre salut. Aplanissons les voies de notre conversion : préparons le monde, par notre respect pour les justes , à nous voir un jour sans surprise : justes nous-mêmes , ne nous faisons pas, par nos dérisions et par nos censures, un respect humain invincible , qui nous empêchera toujours de nous déclarer sectateurs de la piété , que nous avons si hautement et si publiquement méprisée. Rendons gloire à la vérité ; et, afin qu'elle nous délivre, recevons-la avec religion comme les mages, dès qu'elle se montre à nous: ne la dissimulons pas comme les prêtres, lorsque nous la devons à nos frères ; ne nous déclarons pas contre elle comme Hérode, quand nous ne pouvons plus nous la dissimuler à nous-mêmes, afin qu'après avoir suivi sur la terre les voies de la vérité, nous soyons un jour tous ensemble sanctifiés dans la vérité, et consommés dans la charité.
Ainsi soit'il.