DEUXIÈME PARTIE
Il n'est guère de précepte sur lequel on s'abuse plus universellement que sur le précepte du jeûne. Comme l'espritde pénitence est presque éteint parmi les fidèles , et que l'Église s'accommodant à notre faiblesse , a cru devoir mêler quelques adoucissements à la rigueur de cette loi , on se persuade que
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tout ce qu'il y a encore d'amer et de pénible n'est plus à la portée de ces derniers temps. On renvoie aux siècles de son innocence toute la sévérité de sa discipline , et on ne lui laisse pour le relâchement de nos mœurs, que l'indulgence. et la bénignité en partage.
Il importe donc , mes frères , d'examiner ici quelles bornes l'Église prétend mettre encore aujourd'hui à sa condescendance , et de démêler les relâchements qu'un usage corrompu a introduits, des adoucissements ou qu'elle autorise , ou qu'elle tolère.
Or il me semble que pour discerner les abus qui peuvent se glisser dans l'observance de ce précepte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est la fin de son institution ; car tout ce qui s'éloignera de ce but , ou encore plus qui s'y trouvera opposé , détruira sans doute la loi qui n'était qu'un moyen pour y parvenir.
Qu'est-ce donc que se propose l'Église en imposant cette pénitence aux fidèles ! elle se propose 1° en affaiblissant la chair, d'affaiblir nos passions, d'expier nos fragilités passées , et de nous mettre plus en état d'en éviter de nouvelles ; 2° en mortifiant le corps, de purifier l'âme, de la détacher des sens, de réveiller sa foi, et de l'élever au goût des biens éternels. Ce principe supposé comme incontestable, que de transgresseurs , mes frères, de cette loi sainte!
La première fin de son institution est de mortifier la chair, et par là, dit saint Chrysostôme, de servir et de préservatif à l'innocence , et d'expiation au crime. Or le jeûne, tel qu'un abus public l'a établi aujourd'hui dans le monde , ne saurait plus être une voie pour arriver à cette fin.
Car je vous demande, s'il mortifiait encore le corps et les passions de la chair, ce devrait être oii par la longueur de l'abstinence, ou par la simplicité des viandes dont oii use, ou par la frugalité qu'on observe dans les repas. Pardonnez-moi ce détail ; il est ici indispensable, et je n'en abuserai pas.
Est-ce la longueur de l'abstinence? Mais s'il faut, pour recueillir le fruit et le mérite du jeûne, que le corps sèche et languisse dans l'attente de sa nourriture , afin que l'âme en expiant ses voluptés profanes apprenne dans ce désir naturel quelle doit être sa faim et sa soif de la justice éternelle, et de cet état heureux où, rassasiés de la vérité, nous serons délivrés de toutes ces nécessités humiliantes, ijue de jeûnes inutiles et infructueux dans l'Église!
Hélas! les premiers fidèles qui ne le rompaient qu'après le soleil couché; eux que mille exercices saints et laborieux avaient préparés à l'heure du re-
pas ; eux qui la nuit même qui iprécédait leiu- jeûne , avaient souvent veillé dans nos temples , et chanté des hymnes et des cantiques sur les tombeaux des martyrs ; ces pieux fidèles auraient pu rapporter à la seule longueur de l'abstinence tout le mérite de leur jeûne , et seule alors elle pouvait affaiblir la chair et les passions criminelles. Mais pour nous, mes frères , ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes; car outre que l'Église, eu consentant que l'heure du repas fût avancée, a épargné cette rigueur aux fidèles; que d'indignes adoucissements n'ajoute-t-on pas à son indulgence? Il semble que toute notre attention se borne à faire en sorte qu'on puisse arriver à l'heure du repas sans s'être aperçu de la longueur et de la rigueur du jeûne.
Et de là (puisque vous nous obligez de le dire ici , et de mettre ces détails indécents à la place des grandes vérités de lareligion), de là on prolonge les heures du sommeil pour abréger celles de l'abstinence, on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte, on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon de la faim dont le jeûne même de Jésus-Christ ne fut pas exempt ; on nourrit dans l'osiveté d'un lit, une chair que l'Église avait prétendu exténuer et affliger par la pénitence ; et loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accordé enfin à la longueur de l'abstinence, on y porte un corps encore tout plein des fumées de la nuit, et on n'y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire.
Ah ! c'est en ce temps saint où il faudrait , avec un roi pénitent, prévenir le lever de l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Église, pour prolonger le mérite de notre abstinence , pour offrir au Seigneur les prémices d'une journée que la pénitence doit sanctifier, pour mettre à profittous les mom«nts précieux de ce temps de grâce et de bénédiction , et enfin pour retrancher au corps une paresse si funeste jusques ici à notre innocence.
De là encore l'usage de tant de boissons que la coutume autorise presque contre l'esprit de la loi. Vous nous demandez sans cesse si c'est être infidèle au précepte que d'en user (car c'est sur l'observation de cette loi que les doutes et les questions ne finissent pas ). Je pourrais vousrépondre d'abord que l'intention de l'Église dans l'établissement de la loi du jeûne , étant de mortifier les sens , et principalement celui du goût, tout ce que vous vous permettez hors des heures prescrites, qui tend à le flatter, donne une manière d'atteinte à la loi : je pourrais vous répondre encore que tout ce qui adou-
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cit la longueurde l'abstinence en blesse l'obligation. Mais quand ces vérités seraient douteuses, et qu'il n'y aurait que du péril, seriez-vous sage de vous y exposer? Ce qu'il y a de constant, c'est que ces adoucissements sont nouveaux , c'est que l'usage , quelque universel qu'il puisse être, ne justiGe jamais un abus, et ne saurait prescrire contre la loi.
Mais enfin je veux que ces soulagements et tant d'autres autorisés dans le monde , soient innocents ; ne faudrait-il pas honorer la pénitence du carême en se lesretrandiant.' ne serait-il pas juste que ce que vous donnez dans les autres temps au seul plaisir, vous vous en absteniez en celui-ci par un esprit de religion et de souffrance? et comment réparérezvous vos plaisirs illicites , qu'en vous abstenant, durant cette sainte carrière surtout , de ceux que vous vous croyez encore permis? Ah! nos jeûnes, mes frères, sont déjà si fort adoucis par la tolérance de l'Église, que pour peu que vous alliez au delà, vous ne sauriez manquer d'être prévaricateurs. Il semble qu'elle a poussé sa condescendance jusqu'à ces dernières bornes , qui ne séparent que d'un point la transgression de l'observance , et qu'on ne saurait les franchir tant soit peu sans être coupable d'infraction.
Mais si le mérite de nos jeûnes ne peut plus se rapporter à la longueur de l'abstinence , il serait inutile de le vouloir chercher dans la simplicité des viandes dont on use. En ce temps de souffrance, disait autrefois saint Léon , oii la vie devrait être simple et commune , oii il faudrait nourrir les membres de Jésus-Christ de ce qu'on se retranche à soi-même, et que notre diminution , pour parler avec l'Apôtre, devînt l'abondance et la richesse de nos frères , non-seulement il n'y a plus de simplicité dans les repas, mais il y entre plus de soins et d'artifices; on y supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user, le goût y est plus flatté, la sensualité plus réveillée, la chère plus exquise, les dépenses plus excessives; et nonseulement ce ne sont pas des repas sanctifiés par la pénitence, mais ils deviennent célèbres et renommés pour la volupté.
Je ne dis rien de la frugalité dont on use dans le seul repas que l'Église permet. C'est en ce temps surtout où l'on ne s'y prescrit point d'autres bornes que celles d'une avide sensualité, et où l'on se dispose à l'abstinence du soir en violant le matin la vertu même de la tempérance , dont la loi de Dieu nous a fait un précepte perpétuel ; de sorte que les collations deviennent plutôt un régime de santé qu'un règlement de discipline.
Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mérite de nos jeûnes, c'est-à-dire que ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline, en est devenu la seule austérité; c'est-à-dire que ce que nos pères auraient regardé comme une infraction du précepte, nous le regardons comme le plus haut point de son observance.
Car vous le savez, mes frères, ce soulagement ne fut accordé que bien tard au jeûne des fidèles. On s'en est passé pendant plus de mille ans. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces, terminait le jeûne de toute la journée. Et encore quel repas! Lisez l'histoire des premières mœurs des fidèles : des herbes et des légumes; un repas de larmes et de pénitence, tout y respirait la mortification de Jésus-Christ : les entretiens de piété, les lectures, les livres saints, les exhortations au martyre en faisaient le principal assaisonnement; et l'on y mangeait plutôt pour prolonger ses souffrances et satisfaire à la nécessité, que pour flatter la cupidité.
J-jB seul refroidissement de la charité obligea depuis l'Église de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline. Dans la décadence des mœurs du christianisme, elle en usa, pour ainsi dire, comme on en use dans la déroute des familles ; elle composa avec notre faiblesse, elle retint du débris ce qu'elle put, et nous quitta à regret de tout le reste.
Mais au lieu que ce sont là de ces grâces honteuses dont il ne faudrait user qu'en gémissant ; soupirer après les prémices de l'esprit et l'âge florissant de l'Église, et nous confondre qu'avec bien moins d'innocence que nos pères, nous ayons besoin de plus d'indulgence qu'eux ; jusqu'où n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Église, et qui d'abord n'était presque pas sensible ? Tout y est servi. Si l'on use de quelque distinction dans le choix des viandes , on se dédommage sur la quantité, et nos collations sont aujourd'hui plus abondantes et chargées de plus de mets que n'était autrefois le seul repas que l'Église permettait aux fidèles.
Donc, mes frères , encore aujourd'hui ce que l'Église vous permet le soir est une grâce accordée à la pure nécessité. Les précautions n'y sauraient être trop rigoureuses. C'est cette eau du Jourdain dont il ne faut goûter qu'en passant et sans s'arrêter; c'est ce miel de Jonathas auquel , en ne faisant même que toucher, on court risque d'être prévaricateur et digne de mort. Mais qui s'en tient à ces bornes sacrées? Hélas! il n'est plus que quelques âmes retirées , des solitaires pénitents , des vierges pures et ferventes, accoutumées, ô mon Dieu! à porter votre joug depuis l'enfance, qui n'ajoutent
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rien aux adoucissements de l'Église, qui usent de son indulgence sans en abuser. Il semble que ce reste de sévérité ne soit plus que pour elles : tandis que les âmes criminelles et mondaines, après une vie entière d'excès et de plaisirs, adoucissent, retranchent tout ce qui se trouve encore de pénible à votre loi , entrent en contestation avec nous, et nous obligent à dégrader votre parole sainte à des détails rampants si peu convenables à la dignité de notre ministère.
Voilà nos jeûnes , mes frères , voilà ce que la révolution de toute l'année offre à Dieu de plus pénible dans nos mœurs. Voilà les restes méconnaissables de cette tradition vénérable de pénitence que nous tenons de nos pères. Voilà ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens , et consacrés par les exemples mémorables d'un Moïse, d'un Élie, et de Jésus-Christ même. Voilà à quoi se réduisent ces saintes austérités si excessives alors , qu'elles faisaient passer les chrétiens pour des insensés dans l'esprit des infidèles; et qu'elles étaient tournées en dérision sur leurs théâtres impurs et dans leurs satires profanes. Voilà enfin ce que ces anciennes rigueurs, si chères à l'Église, si utiles à ses enfants, si redoutables aux tyrans, sont devenues entre nos mains.
Encore, comment se dispose-t-on à ces restes défectueux de pénitence ? par des excès et des réjouissances profanes; et l'effet le plus marqué que produit l'approche de la loi qui doit nous purifier, c'est un redoublement de débauche, de souillure et d'ignominie.
Souvenez-vous donc , mes frères ( pour achever de vous instruire sur tout ce que je m'étais proposé), que l'intention de l'Église est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des crimes de toute l'année. Ce n'est pas que toute la vie ne dût être une pénitence continuelle pour le pécheur : mais l'Église, qui voit en gémissant que les véritables pénitents sont rares, a institué ces jours de salut pour empêcher du moins que l'esprit de pénitence ne s'éteigue tout à fait parmi les fidèles . Regardez donc ce temps comme une légère compensation qu'elle exige de vous. Du moins, que ce que vous y souffrez puisse remplacer devant Dieu ce que vous manquez de souffrir pendant le cours de l'année : que ces quarante jours purifient tous les autres. Votre vie dans un autre temps est toute plongée dans les sens, dans l'oisiveté et dans la mollesse : vous n'y souffrez rien. Ce n'est pas ainsi qu'on se sauve quand on est pécheur; vousie savez : voici dequoi réparer vos négligences. Soumettez-vous donc avec joie à une loi si douce.
Ne murmurez pas sous la pesanteur d'un joug si léger :"n'en exagérez pas les incommodités; n'achevez pas d'affliger l'Église, en vous plaignant de son relâchement et de son indulgence même comme d'une rigueur. Confondez-vous plutôt , qu'après des excès et des plaisirs qu'une vie entière de souffrances ne suffirait pas pour expier, on vous demande si peu; et que la ferveur et la gaieté, pour ainsi dire , de ce sacrifice de pénitence , en remplacent l'insuffisance aux yeux de Dieu.
Souvenez-vous encore, que puisque vous allez satisfaire à sa justice durant cette sainte carrière pour vos infidélités passées , vous ne devez pas en ajouter de nouvelles; détruire d'une main ce que vous édifierez de l'autre; apaiser votre juge et l'irriter en même temps. Vous vous abstiendriez des viandes que Dieu a toutes créées , qui sont bonnes en elles-mêmes, et dont l'usage est permis dans un autre temps , et vous ne vous abstiendriez pas du crime, qui dans toute sorte de temps est défendu par la loi de Dieu? Eh! que serviraient vos jeûnes et vos abstinences, si vous ne les accompagniez pas de la pureté de conscience, qui seule en fait le mérite devant celui qui ne regarde que le cœur? Vous souffririez, et Dieu détesterait vos souffrances; vous jeûneriez, dit le Prophète, et il rejetterait vos jeûnes. Et croyez-vous que jeûner soit simplement s'abstenir des viandes défendues? ce serait le jeûne des Juifs, qui ne s'arrêtaient qu'à la lettre qui tue ; qu'à la chair qui ne sert de rien. Le jeûne des chrétiens , c'est surtout Téloignement du vice et la victoire des passions. Si vous n'êtes ni plus chastes , ni plus charitables, ni plus patients, ni plus humbles, vous ne jeûnez pas ou du moins vous jeûnez en vain. La loi de l'abstinence est un moyen de conversion : si vous ne vous convertissez pas, vous ne l'accomplissez pas , c'est-à-dire vous l'accomplissez sans fruit.
Souvenez-vous, en troisième lieu, que puisque vous allez satisfaire à la justice de Dieu, non-seulement les crimes vous sont interdits, mais encore les plaisirs qui dans un autre temps seraient peutêtre innocents. Vous devez vous regarder comme des pénitents publics qui vont désarmer la colère du Seigneur et entrer dans les exercices laborieux d'une discipline sainte. Les larmes, le silence, la retraite, la prière, voilà quelles doivent être vos occupations durant le cours de la pénitence que l'Église vous impose. Les jeux, les spectacles, les assemblées de plaisirs, tout vous est interdit par la suite de cet engagement. Vous renoncez à votre qualité de pénitent, si vous y allez participer; vous abandonnez l'entreprise, vous interrompez votre carrière. Tout
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cp tfuî ne convient pas à la pénitence, ne vous convient plus; et vous violez la loi du carême, pour ainsi dire, toutes les fois que vous mêlez les plaisirs du monde à la sainte tristesse de son abstinence.
Souvenez-vous enfin que l'Église, durant ces jours de pénitence, prétend vous préparer à la grâce de la résurrection, à la participation de l'Agneau, à la Pâque des chrétiens. Commencez donc de bonne heure à déraciner vos vicieuses inclinations, à rompre vos habitudes. Commencez à vous abstenir des crimes que vous viendriez pleurer aux pieds des ministres sur la fin de cette sainte carrière. N'attendez pas que nous touchions aux jours solennels pour vous disposer à recevoir le sacrement adorable. Ne portez pas aux mystères saints de la résurrection des crimes tout nouveaux, et des passions, pour ainsi dire, encore toutes vives. N'obligez pas alors les juges de votre conscience , ou à vous accorder des grâces dangereuses , ou à vous éloigner de l'autel , tandis que tous vos frères y participeront. Prenezvous-y de bonne heure. Essayez, en cessant vos désordres, si vous serez en état de tenir la parole que vous donnerez alors au prêtre : si vous pourrez vous vaincre sur ce commerce, sur cette haine, sur cette passion qui domine dans vos mœurs. Ne vous exposez pas au sacrilège et au parjure. Mettez-vous en état de pouvoir nous alléguer le passé, pourjustificr vos promesses sur l'avenir. Ce n'est pas trop de quarante jours de préparation et de pénitence, pour se disposer à une communion sainte, quand on est un pécheur aussi invétéré que vous l'êtes; un pécheur qui jusqu'ici n'a peut-être fait aucune démarche sérieuse de salut.
Et au fond, que vous reste-t-il, dites-moi, de tous vos excès passés , qu'une secrète confusion .^ Que^n ergofructum habuistisiunc in illis, inquibus nunc erubescilis ? (Rom. vi , 21 . ) Les joies de ces jours insensés qui viennent de finir, se sont évanouies : qu'en avez-vous rapporté.' qu'une lassitude déplaisir, des remords éternels , des chagrins , peut-être , de jalousie, de perte, de préférence; que sais-je? peut-être encore un corps ruiné et incapable de pénitence, pour l'avoir trop été de dissolution et d'excès! Ah! les plaisirs se ressemblent tous. Ceux que vous goûterez à l'avenir ne vous rendront pas plus heureux. Ils suspendront pour un moment votre ennui et la tristesse secrète de votre cœur; mais ils ne la guériront pas. Ils irriteront vos désirs; ils ne les fixeront pas. Mesurez sur le passé la félicité que vous pouvez vous promettre dans le crime. Vous avez essayé jusqu'ici d'être heureux en oubliant Dieu ; y avez-vous réussi ? Vous avez poussé
M'iSSILLON. — TOME I.
les excès et les passions aussi loin que vous avex pu; votre bonheur a-t-il été aussi loin que vos crimes.? Et en faisant tous les jours de nouveaux progrès dans les voies de la perdition, en avez-vous fait dans la vie heureuse et tranquille? n'avez-vous pas senti vos inquiétudes croître avec vos plaisirs, vos jours devenir plus tristes à mesure qu'ils sont devenus plus criminels? et qu'avez-vous fait, en vous livrant tous les jours à des passions nouvelles, que vous former tous les jours de nouvelles chaînes et vous préparer de nouveaux ennuis? Que l'expérience du passé du moins vous détrompe ; et revenez enfin au Seigneur par le vide et le dégoût de l'iniquité, si vous ne pouvez encore revenir à lui par le goût de la justice.
Grand Dieu ! je n'ai jamais goûté un plaisir véritable loin de vous. Je le confesse aujourd'hui en votre présence, et je rends cette gloire à votre grâce. Ne rejetez pas ces faibles commencements de mon repentir. Je ne reviens à vous, il est vrai, que parce que le monde ne peut me satisfaire. L'ennui du crime me rappelle à votre loi sainte, plutôt que le désir de la vertu : et si les plaisirs injustes pouvaient toujours avoir pour moi de nouveaux charmes , ah ! sans doute, Seigneur, je ne penserais jamais à vous offrir un cœur qu'ils occuperaient tout entier. Mais n'est-ce pas votre grâce elle-même qui répand sur les joies du monde les amertumes que j'y trouve? Combien est-il de pécheurs qui ne s'en dégoûtent jamais; en qui l'ivresse dure toujours; et qui, ensevelis jusqu'à la fin dans une paix profonde, n'ouvTent enfin les yeux que lorsqu'il n'est plus temps, et que frappés de mort, et déjà jugés, ils sont sur le point d'aller paraître devant votre tribunal redoutable?
Conduisez donc , ô mon Dieu ! ces premières agitations que vous opérez dans mon cœur, jusqu'à ce trouble heureux qui opère une véritable pénitence, et ajoutez au dégoût des plaisirs que vous me laissez, le goût de la justice et de la vertu qui achève de triompher d'un cœur corrompu , et de faire d'un vase de colère et d'ignominie, un vase d'honneur et de miséricorde.
Ainsi soit'il.
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MOTIFS DE CONYERSION
SECOND SERMON
POUR LE MEBCEEDI DES CENDKES.
MOTIFS DE CONVERSION
Ecce Hunc tempus acceptahile , ecce nunc dies salutis. Voici) maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. (ii Cor. vi, 2.)
Dieu, dont les miséricordes semblent devenir plus abondantes à mesure que nos crimes augmentent, redouble , pour ainsi dire , en ce temps saint, ses soins et ses empressements pour nous rappeler à la pénitence.
Lorsque autrefois son peuple s'était égaré des voies de ses commandements, il leur suscitait des prophètes qui leur annonçaient les calamités dont leurs fautes allaient être suivies, et qui , par la terreur de ces images , s'efforçaient d'arrêter le cours des iniquités publiques.
Alors Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice; ses prêtres pleuraient entre le vestibule et l'autel; les vieillards rassemblés dans le temple, ranimaient leurs voix languissantes, pour invoquer les miséricordes du Dieu de leurs pères; la nouvelle épouse négligeait les ornements de sa jeunesse et de ses jours de joie; les vierges désolées faisaient retenîirles places publiques de leurs gémissements; et le Seigneur, touché de leurs larmes et de leur repentir, laissait tomber de ses mains la foudre destinée à punir cette ville infidèle.
Notre ministère en ces jours de salut est encore le même , mes frères. Comme toute chair a corrompu sa voie , et que la foi et la crainte du Seigneur paraissent effacées du cœur de presque tous les hon)mes, il nous envoie aujourd'hui, comme autrefois il envoyait ses prophètes , vous annoncer non des calamités funestes , mais vous mettre devant les yeux les fléaux publics dont il nous frappe, et la juste punition de vos crimes. Ce n'est pas par des menaces qu'il veut vous rappeler à lui ; c'est par des châtiments réels qu'il déploie depuis longtemps sur nos têtes. Ce n'est pas un Dieu irrité qui nous envoie , et prêt à faire pleuvoir sur vos crimes le feu de son indignation et de sa colère ; c'est un Dieu touché de vos malheurs, et qui après vous avoir donné tant de marques terribles de sa vengeance, vous ouvre le sein de ses miséricordes éternelles.
roici donc le temps de salut et de propitiation, mes frères. Voilà ce que nous venons vous annoncer de la part de celui qui nous envoie. Revenez de vos iniquités anciennes; faites cesser des désordres qui ont été jusqu'ii^i la somcedescalann'tés qui vous
affligent. Les jours de rémission et de miséricorde sont arrivés. Tous les trésors du ciel vont se répandre sur la terre. La voix du sang de Jésus-Christ crie pour vous. Sa voix va devenir le remède et l'expiation de vos crimes. Que de motifs de pénitence et de salut!
1° Plus de facilités du côté de vos passions, lesquelles affaiblies et rebutées par les excès et les dégoiits inséparables du crime, vous ont fait sentir mille fois , qu'il n'y a de bonheur véritable à espéref pour vous ici-bas que dans lajustice et dans l'innocence. Premier motif.
2° Moins d'obstacles du côté de la pénitence, facilitée par la loi de mortification que l'Eglise impose à tous les fidèles. Second motif.
3° Les grâces plus abondantes du côté de Dieu, et plus vives par l'exemple et les mérites de Jésus- Christ dont on va vous rappeler le souvenir et les mystères. Troisième motif.
4° Plus de secours du côté de l'Église, dont les larmes et les prières plus longues, plus ferventes, et plus particulièrement destinées en ce saint temps à la conversion des pécheurs , vont solliciter en votre faveur les richesses de la miséricorde divine. Quatrième motif.
5° Enfin, plus de raisons tirées des calamités publiques • qui nous affligent , et qui nous faisant sentir la main de Dieu apesantie sur nous, nous avertissent en même temps de l'apaiser, en finissant les crimes qui nous ont attiré sa colère. Dernier motif.
Recueillons tous ces motifs de pénitence : c'est tout ce que je me propose dans cette instruction. Implorons, etc.