DEUXIÈME PARTIE
Pour vous instruire sur l'esprit dans lequel vous devez écouter la parole sainte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est son autorité et sa fin. Son autorité, qui est divine, demande de vous un esprit de respect et de docilité; sa fin, qui est la conversion des cœurs , un esprit de foi qui n'y cherche que des lumières pour sortir de ses erreurs , et des remèdes pour la guérison de ses maux.
Je dis , d'abord , que son autorité est divine. Oui , mes frères, la parole que nous vous annonçons n'est pas notre parole ; mais la parole de celui qui nous envoie. Dès qu'il nous a établis dans le saint ministère par la voie d'une vocation légitime, il veut que vous nous regardiez comme des envoyés qui vous parlent ici de sa part, et qui ne font que. prêter leur faible voix à sa divine parole. Nous por- j tons , il est vrai , ce trésor dans des vaisseaux de j boue ; mais il n'en perd rien pour cela de sa majesté. Semblables à ces vaisseaux de terre dont Gédéon se servit autrefois contre les ennemis du Seigneur, le son en peut être vil et méprisable; mais la vérité, cette lumière divine que Dieu a mise en nous, n'en est pas moins descendue du ciel, et destinée, comme les lampes de Gédéon, à frapper encore aujourd'hui de terreur les âmes infidèles.
Or, vous devez premièrement à l'autorité de cette divine parole une pieuse docilité, et l'écouter comme disciples plutôt que comme juges. En effet, ce sont les règles du culte et de la piété que nous vous exposons, les décisions de l'Évangile, les lois de l'Église, les maximes des saints. Nous ne venons pas vous porter ici nos opinions, nos préjugés, nos pensées : ce n'est pas ici une chaire de contention, c'est le lieu de la vérité : rien de ce qui peut être contredit ne doit trouver sa place dans la chaire de
SUR LA PAROLE DE DIEU
la paix et de l'unité : nous n'y parions qu'au nom de l'Église , et ne sommes ici que les interprètes de sa foi et de sa doctrine.
Cependant, combien de ces hommes sages à leurs propres yeux, et qui se piquent de force et de raison, n'y viennent qu'avec un esprit préparé, et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte! Us ne font pas gloire, comme les pécheurs dont nous avons déjà parlé, d'être insensibles à toute vérité; mais ils regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole : les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que les tours étudiés d'un artifice humain; les menaces les plus terribles, des saillies d'une vaine éloquence; les maximes les plus incontestables, des discours où il entre plus d'usage que de vérité; les arrêts les plus capables d'alarmer les consciences , des façons de parler dont il est permis à t^hacunde rabattre. C'est, mes frères, !«a situation déplorable où vous vous trouvez ici la plupart. Vous opposez sans cesse tout bas à la vérité que nous annonçons , les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent : vous êtes ingénieux à affaiblir au dedans de vous, par des raisons spécieuses, l'excès prétendu de nos maximes : vous venez ici combattre la vérité ,. et non pas céder à sa force et à sa lumière : vous n'y venez, ce semble, que pour entrer en contestation avec Dieu , infirmer l'éternelle immutabilité de sa parole, prendre les intérêts du mensonge, contre la gloire de la vérité, et être les apologistes secrets du monde et des passions dans le même lieu destiné à les combattre. Ah! souffrez du moins qu'elle triomphe, cette vérité, dans son temple : ne lui disputez pas cette faible victoire, à elle qui a triomphé autrefois de tout l'univers : opprimez-la, à la bonne heure, au milieu du monde, et dans ces assemblées de vanité que l'erreur assemble et où l'erreur est sur le trône. N'est-ce pas assez que vous l'ayez bannie du monde, et qu'elle n'ose plus s'y montrer sans s'exposer à des dérisions et à des censures? Laissez-nous du moins la triste consolation d'oser encore la publier à la face de ces autels qu'elle a élevés , et qui doivent du moins lui servir d'asile.
Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu! et vous nous jugerez peut-être un jour, sur ce que nous affaiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne Tavoir pas assez méditée au pied des autels ! et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Évangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles ! et vous nous rangerez peut-être un jour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la tiédeur et lanégli-
gence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine, qu'elle ne saurait trouver que dans une bouche coa sacrée par la piété et par la pénitence!
Eh! quoi, mes frères, les vérités du salut telles que Jésus-Christ nous les a proposées , ne sauraientelles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères ! Paul exagérait donc autrefois , lorsque ce gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissait, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté, et du spectacle terrible d'un jugement à venir? Paul exagérait donc , lorsque les habitants des villes venaient sefrappant la poitrine , fondant en larmes à ses pieds , et portant au milieu des places publiques des livres lascifs ou impies, et les autres instruments de leurs passions, pour en faire un sacrifice au Seigneur?
Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Évangile : mais où sont les consciences que nous troublons? où sont les pécheurs qui nous alarmons? où sont les âmes mondaines qui , saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes, etexpiei-, par de saints excès de pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples ; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? Ah! plût à Dieu que vous puissiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires, disait autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps , qui l'accusaient d'exagérer les périls et la corruption, du monde, et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le parti de la sainte virginité; et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme! Ufinam convincerer! {S. Ambr. de Vib- GiNiT. liv. I, ch. V.) Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse! Utinam ta nti cri mmis probar et ur e/fectus ! Vlût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Utinammeexemplispotiùs argueretis, quàni sermonibus cxderetis! Ah! nous souffririons le blâme avec plaisir, si l'on pouvait nous montrer le succès qu'on nous reproche ! Non verC' rer invidiam, si efficaciam recognoscerem !
Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse ; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées , de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent; nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes, que sur les vices, nous nous contentons de vous montrer de loin des
Téritës qu'il faudrait vous mettre sous l'œil, et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions etde notre timide prudence. Que dirai-je? la faiblesse nous arrache souvent des éloges, où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons , comme le monde , éblouir par les noms et par les titres; ce qui encouragea les Ambroise nous affaiblit ; et parce que nous vous devons du respect, nous vous refusons souvent la vérité que nous devons encore respecter davantage : et après cela, vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités , et d'en former des fantômes de notre façon , pour alarmer ceux qui nous écoutent!
Mais , que nous reviendrait-il d'un artifice si indigne de la vérité qui nous est confiée ? Ces déclamations outrées et puériles pouvaient convenir à l'éloquence vénale de ces sophistes , qui , au milieu des écoles de la Grèce , cherchaient à s'attirer des disciples en vantant la sagesse de leur secte. Mais pour nous, mes frères! eh! nous voudrions pouvoir vous adoucir le joug, loin de le rendre plus pesant; nous voudrions pouvoir vous faciliter la voie, loin d'y jeter de nouveaux obstacles. Que ne pouvons-nous, comme le pasteur de l'Évangile, vous porter nousmêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ! Pourquoi vous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut, en vous y représentant des difficultés chimériques.' C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre faiblesse.
Méditez la loi de Jésus-Christ, mes frères; que dis-je? ouvrez seulement l'Évangile, et lisez; alors vous comprendrez que nous tirons un voile de discrétion sur la sévérité de ses maximes ; alors loin de vous plaindre de nos excès, vous suppléerez vousmêmes à notre silence et à nos adoucissements , et vous vous direz ce que nous craignons de vous dire, parce que vous ne pourriez pasleporter. GrandDieU|! porter sa croix chaque jour, mépriser le monde et tout ce qu'il renferme, vivre comme étranger sur la terre, ne s'attacher qu'à vous seul, renoncer à tout ce qui flatte les sens, se renoncer sans cesse soimême, regarder comme heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés ; voilà le précis de votre loi sainte. Eh! que peut ajouter l'esprit humain à la rigueur de cette doctrine? que pourrions-nous vous annoncer de plus triste et de plus formidable à l'amourpropre? Aussi vos reproches ne sont qu'un vain langage du monde, et une de ces façons de parler que nul n'approfondit , et que chacun adopte : votre conscience les dément en secret ; et quand vous parlez de bonne foi , vous convenez que nous avons raison, et que l'Évangile est un prédicateur bien plus
PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
sévère et plus effrayant pour le monde et pour ceux qui l'aiment, que nous ne saurions jamais l'être nous-mêmes.
Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte , un esprit de docilité.
Vous devez en second lieu, à l'autorité de cette parole, un esprit de sincérité et d'application sur vous-même ; c'est-à-dire , être ici un censeur rigoureux de votre propre conscience; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre âme, de l'autre les vérités que nous annonçons ; vous mesurer sur cette règle ; vous approfondir dans cette lumière ; vous juger par cette loi; écouter, comme adressées à vous seul , les saintes maximes annoncées à la multitude ; vous regarder comme seul ici devant Jésus- Christ qui parle à vous seul par notre bouche, et qui peut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car, mes frères, nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne, nul ne s'y croit un personnage intéressé : il semble que nous nous formons à plaisir des fantômes pour les combattre, et que la réalité du pécheur que nous attaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnaît point dans lez traits les plus vifs et les plus ressennblants de sa passion. L'homme chargé d'un bien mal acquis, et peut-être du sang et de la dépouille des peuples , condamne avec nous cette injustice dans les autres, et ne voit pas qu'il se juge lui-même. Le courtisan dévoré d'ambition, et qui sacrifie tous les jours à cette idole la conscience et la probité , convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables , et la regarde comme une vertu , ou comme la grande science de la cour, pour lui-même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables qui l'empêchent de se reconnaître Jel qu'il est. Nous avons beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt; on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout bas à soi-même : Je ne suis pas cet homme. Et tandis que le public nous applique peut-être des vérités si ressemblantes , seuls , ou nous réussissons à nous y méconnaître , ou nous n'y découvrons peutêtre que les défauts de nos frères ! nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avait porté que sur nous ; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chair fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères , où nous aurions dû nous juger nous-mêmes. Et c'est ainsi, ô mon Dieu ! que les hommes corrompus abusent de tout, et que la lumière même de la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements , et ne les
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ouvre que pour voir dans les autres , ou ce qui n'est pas, ou ce qu'elle aurait dû leur cacher!
Tels sont les devoirs qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte : venons à ceux qui sont attachés à sa fin. Sa fin, mes frères, vous le savez, c'est la conversion des cœurs, l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus-Christ; tout y est grand , tout y est sérieux, tout y est digne de la plus sublime fonction de la hiérarchie : et de là il est aisé de conclure que vous devez nous écouter avec un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours, et avec un esprit de foi qui n'y cherche rien d'humain, rien de frivole, rien qui ne réponde à l'excellence et à la dignité de sa fin.
Je dis un esprit de respect religieux qui ne mé prise pas la simplicité de nos discours : car quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs , vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles. Augustin, déjà si célèbre à Milan par ses talents et par son éloquence, ne dédaignait pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle , vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si votre esprit n'y apprend rien de nouveau, votre cœur y sentira peutêtre des choses nouvelles : vous y apprendrez du moins que votre savoir n'est rien , si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes qu'une nuée sans eau , élevé à la vérité par vos talents et par vos connaissances sur le reste des hommes, mais vide de grâce, et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une âme simple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu, et sera transformée de clarté en clarté ; au lieu que vous , après une \\e entière de veilles et de travail , et un amas inutile de connaissances et de lumières , n'aurez peut-être pour partage que les ténèbres éternelles.
Quel abus, mes frères, de se bannir de ces assemblées saintes, sous prétexte qu'on en sait assez, et peut-être aussi qu'on est assez instruit des devoirs de la piété dont on fait profession depuis longtemps ; et que des lectures chrétiennes et un peu de réflexion dans la retraite, mènent plus loin, et sont plus utiles que tous nos discours! Mais, moucher auditeur, si vous faites profession de la piété et de la justice , quelle plus douce consolation pouvezvous avoir, que d'entendre publier les merveilles du Seigneur, les ordonnances de sa loi sainte, des vérités que vous aimez , que vous pratiquez , et dont
vous devez souhaiter que la connaissance soit donnée à tous les hommes ? Quel spectacle plus consolant pour vous , que de voir vos frères assemblés ici au pied de l'autel, attentifs à la parole de la vie, éloignés des spectacles du monde et des occasions du péché , formant de saints désirs , ouvrant leurs cœurs à la voix de Dieu , concevant peut-être les prémices de l'esprit saint, et les commencements de leur pénitence ; etde pouvoir vous unir à eux pour obtenir du Père des miséricordes , qu'il achève dans leur âme Pouvrage du salut qu'il a commencé d'y opérer.
Ce n'est pas que la méditation des divines Écritures ne fournisse à la piété chrétienne des ressources consolantes. Mais le Seigneur attache à la vertu de notre ministère, et à la vocation légitime, des grâces que vous ne trouverez pas ailleurs. Les vérités les plus simples dans la bouche des pasteurs, ou de ceux qui vous parlent à leur place, tirent de la grâce de leur mission une force qu'elles n'ont pas toutes seules ; et le même livre d'Isaïe, qui , lu dans un char par cet officier de la reine d'Ethiopie, était pour lui un livre fermé, et amusait son loisir sans éclairer sa foi développé par Philippe, devint à l'instant pour lui une parole de vie et de salut. Et enfin, vous devez cet exemple à vos frères, cette édification à l'Église , ce respect à la parole de Jésus-Christ , cette uniformité à l'esprit de paix et d'unité qui nous lie. Eh! bannissez-vous , à la bonne heure, de ces assemblées profanes et criminelles ,oii la piété est toujours gémissante, étrangère, contrainte : mais c'est ici sa place; c'est l'assemblée des saints, puisque ce n'est que pour les former que notre ministère a été établi, et se perpétue encore dans l'Église.
J'ai dit en second lieu , un esprit de foi ; et cette disposition en renferme deux : un amour pour la parole sainte indépendant des talents de l'homme qui vous l'annonce; un goût formé par la religion, qui ne vienne pas y chercher de vains ornements , mais les vérités solides du salut : c'est-à-dire , ne l'écouter ni avec un esprit de censure , ni avec un esprit de curiosité.
Et en effet , votre amour pour la parole de Jésus-Christ doit vous aveugler, pour ainsi dire , sur les défauts de ceux qui vous l'annoncent . vous devez la trouver belle, divine, digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière. Sous quelque couleur qu'on vous la présente , revêtue d'ornements pompeux, ou simple et négligée, pourvu que vous en reconnaissiez encore les traits célestes , elle a les mêmes droits sur votre cœur. Et certes perd-elle quelque chose de sa sainteté pour passer par des canaux moins brillants et moins riches? Que le Seigneur parlât autrefois à travers un
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buisson vil et méprisable aux yeux, ou sur une nuée de gloire ; qu'il rendît ses oracles au milieu du désert et dans un tabernacle couvert de peaux d'animaux , ou dans le temple de Salomon le plus magnifique qui ait jamais été élevé à la gloire de son nom , sa parole sainte y perdait-elle quelque chose de sa dignité? et comme c'était le même Seigneur qui parlait partout, la foi d'Israël y faisait-elle quelque différence ?
Cependant, parmi tous ceux qui nous écoutent , il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile : on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes , et qui seraient d'un plus grand usage pour soi ; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien , se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph , devenu le sauveur de l'Egypte, disait par pure feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher le froment et la nourriture, que vous êtes venus ici, c'est comme des espions qui venez remarquer les endroits faibles de cette contrée : Exploratores estis ; ut videatis infirmiora terrx, venistis. (Gen. xlii, 9.) Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole, et chercher des secours et des remèdes utiles à vos maux , que vous venez nous écouter; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures , et vous faire honneur de nos défauts , qui sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis , et qui auraient pu vous rappeler à la pénitence : Exploratores estis; ut videatis infirmiora terrx, venistis.
Mais de bonne foi , mes frères , quelque faible que soit notre langage, n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre, pour dissiper vos erreurs, et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justifier à vousmêmes? .Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs , les avares , et les hommes sans miséricorde, n'entrerontjamais dans le royaume de Dieu; que si vous ne faites pénitence, vous périrez ; et qu'il ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si l'on vient à perdre son âme? n'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines vérités? et dans la bouche du plus obscur de tous lès ministres seraient-elles moins effrayantes ? Et d'ailleurs, s'il était permis de nous recommander ici nous-mêmes, comme le disait autrefois
l'Apôtre à des fidèles ingrats , plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, et sa figure méprisable , comme il dit lui-même , aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer l'Évangile et les convertir à la foi : s'il était permis , nous vous dirions : Mes frères , nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins, nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires chrétiennes, n'ont point d'autre objet que votre salut : eh! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos peines? le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peut-il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures ? Demandez à Dieu, à la bonne heure , pour la gloire de l'Église et pour l'honneur de son Évangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que Tonction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents , et qui annoncent l'Évangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons , que votre foi supplée à nos discours ; que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans noliC bouche; et par vos dégoûts injustes, n'obligez pas les ministres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire , aux vains artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à instruire, et à descendre chez les Philistins , comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre ; je veux dire, à chercher dans les sciences profanes, ou dans le langage d'un monde ennemi , des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile, et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte, un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu , et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité : Descendebat ergo omnis Israël ad Philisthiim, ut exaciieret unusquisque vomerem suum, et ligonem. (i Reg. XIII, 20.)
Et voilà, mes frères, le dernier défaut opposé à cet esprit de foi , un esprit de curiosité. Vous ne distinguez pas assez la saintegravité de notre ministère, de cet art vain et frivole , qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin encore pécheur assistait à ceux d'Ambroise. Ce n'était pas, dit cet illustre pénitent, pour y apprendre de la bouche de l'homme de Dieu , les secrets de la vie éternelle , que je cherchais depuis si longtemps , ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon âme, que vous seul connaissiez, ô mon Dieu! c'était pour
VÉRITÉ D'UN AVENIR
examiner si son éloquence répondait à sa grande réputation , et si ses discours soutenaient les applaudissements que lui donnait tout son peuple. Les vérités qu'il annonçait ne m'intéressaient point ; je n'étais touché que de la beauté et de la douceur du discours : Rerum autem incuriosus et contemptor adstabam, etdelectabarsuavitatesermonis. (Conf. lib. V, chap. xiii.)
Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d'une infinité de fidèles qui nous écoutent, lesquels chargés de crimes comme Augustin, liés comme lui des passions les plus honteuses , loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux, viennent y chercher de vains ornements qui amusent les malades sans les guérir; qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur se déplaise à lui-même. Ils viennent, ce semble, nous dire ce que les habitants de Babylone disaient autrefois aux Israélites captifs : Chanteznous les cantiques de Sion : Ilijmnum cantate nobis de caniicis Sioii. (Ps. cxxxvi, 3.) Ils viennent chercher l'harmonie et l'agrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, dans les soupirs de la triste Sion étrangère et captive, et veulent que nous pensions à flatter l'oreille en publiant les menaces et les maximes sévères de l'Évangile : liymnum caiitate nobis de caniicis Sion.
U vous! qui m'écoutez, et que ce discours regarde , rentrez un moment en vous-même ; votre sort est comme déploré aux yeux de Dieu; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison ; vos maux pressent , le temps est court ; Dieu, lassé de vous souffrir depuis si longtemps, va enfin vous frapper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons, et qui arrivent tous les jours à vos semblables. Vous n'êtes pas loin de l'accomplissement; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tête, et prêt à tomber sur vous : et loin de frémir sur les suites de votre destinée et prendre des mesures pour vous dérober au glaive qui vous menace, vous vous amusez à examiner s'il brille, et s'il a de l'éclat; et vous cherchez dans les terreurs mêmes de la prédiction, les beautés puériles d'une vaine éloquence. Grand Dieu! que le pécheur paraît méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière?
Car, mes frères, sommes-nous donc ici sur une tribune profane, pour ménager avec des paroles artificieuses les suffrages d'une assemblée oisive; ou dans la chaire chrétienne et à la place de Jésus- Christ, pour vous instruire, pour vous reprendre, pour vous sanctifier au nom et sous les yeux de ce-
lui qui nous envoie ? Est-ce ici une dispute de gloire , un exercice d'esprit et d'oisiveté, ou le plus saint et le plus important ministère de la foi ? Eh ! pourquoi venez-vous vous arrêter à nos faibles talents , et chercher des qualités hmnaines où Dieu seul parle et agit? Les instruments les plus vils ne sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puissance de sa grâce? les murs de Jéricho ne tombent-ils pas, quand il lui plaît, au bruit des plus fragiles trompettes? Eh! que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas? que nous sert d'être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs ? quel fruit nous revient-il de vos louanges , si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire , c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs; vos larmes toutes seules, bien mieux que vos applaudissements , peuvent faire notre éloge; et nous ne voulons point d'autre couronne que vous-mêmes et votre salut éternel.
Ainsi soit-il.
SERMON
rOUR LE LUNUI D£ LA PREMIÈRE SEMAINE DE CARÊME.
SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
Ibuni hi in suppUcium œternum, jusii autem in vitam œternain.
Ceux-ci iront dans le supplice éternel , et les Justes iront dans la vie éternelle. (Matth. xxv, 46.)
Voilà, mes frères, à quoi se termineront enfin les désirs, les espérances, les conseils et les entreprises des hommes : voilà où viendront enfin échouer les vaines réflexions des sages et des esprits forts, les doutes et les incertitudes éternelles des incrédules , les vastes projets des conquérants , les monuments delà gloire humaine, les soins de l'ambition , les distinctions des talents , les inquiétudes de la fortune , la prospérité des empires , et toutes les révolutions frivoles de la terre. Tel sera le dénoûment redoutable, qui nous développera enfin les mystères de la Providence sur les diverses destinées des enfants d'Adam, et qui justifiera sa conduite dans le gouvernement de l'univers. Cette vie n'est donc qu'un instant rapide, et le commencement d'un avenir éternel. Des tourments qui ne finiront plus, ou les délices d'une félicité immortelle, partageront enfin le sort de tous les hommes; et l'une de ces deux destinées doit être la nôtre.
Umm DE LA PREMIÈRE SEMAINE.
Cependant l'image de ce grand spectacle, qui avait pu autrefois effrayer la férocité des tjTans , ébranler la fermeté des philosophes, troubler la mollesse et la volupté des césars , adoucir les peuples les plus barbares , former tant de martjTS , peupler les déserts , et soumettre tout l'univers au joug de la croix ; cette image si effrayante n est presque plus destinée aujourd'hui qu'à alarmer la timidité du simple peuple : ces grands objets sont devenus des peintures vulgaires qu'on n'ose presque plus exposer à la fausse délicatesse des puissants et des sages du monde; et tout le fruit que nous retirons d'ordinaire de ces sortes de discours , c'est de faire demander au sortir de là , si tout se passera comme nous l'avons dit.
Car, mes frères, nous vivons dans des temps oià la foi de plusieurs a fait naufrage; où une affreuse philosophie, comme un venin mortel, se répand en secret, et entreprend de justifier les abominations et les vices contre la foi des peines et des récompenses futures. Cette plaie a passé des palais des grands jusque dans le peuple; et partout la piété des justes est blessée par les discours de l'irréligion et les maximes du libertinage.
Et certes, mes frères, je ne suis pas surpris que des hommes dissolus doutent d'un avenir, et tâchent de combattre ou d'affaiblir une vérité si capable de troubler leurs voluptés criminelles. Il est affreux d'attendre un malheur éternel. Le monde n'a point de plaisir à l'épreuve d'une pensée si funeste : aussi le monde a de tout temps essayé de l'effacer du coeur et de l'esprit des hommes; il sent bien que la foi d'un avenir est un frein incommode aux passions humaines, et qu'il ne réussira jamais à faire des voluptueux tranquilles et déterminés, qu'il n'en ait fait auparavant des incrédules.
Otons donc, mes frères, à la corruption du cœur humain un appui si monstrueux et si fragile : prouvons aux âmes dissolues, qu'elles survivront à leurs désordres ; que tout ne meurt pas avec le corps; que cette vie finira leurs crimes, mais non pas leurs malheurs ; et pour mieux confondre l'impiété, attaquons-la dans les vains prétextes sur lesquels elle s'appuie.
Premièrement, qui sait, nous dit l'impie, si tout ne meurt pas avec nous ? Cette autre vie dont on nous parle, est-elle bien sûre.^ Qui en est revenu pour nous dire ce qui s'y passe?
Secondement, est-il digne de la grandeur de Dieu, disent-ils encore, ,de s'abaisser à ce qui se passe parmi les hommes ? Que lui importe que des vers de terre comme nous , s'égorgent , se trompent,
se déchirent, vivent dans les plaisirs ou dans la tempérance ? n'est-ce pas un orgueil à l'homme de croire qu'un Dieu si grand s'occupe de lui ?
Enfin, quelle apparence, ajoutent-ils, que Dieu ayant fait naître l'homme tel qu'il est, il punisse comme des crimes des penchants de plaisir que nous trouvons en nous, et que la nature nous a donnés .!* Voilà toute la philesophie des âmes voluptueuses : l'incertitude d'un avenir ; la grandeur de Dieu qu'une vile créature ne peut offenser; la faiblesse née avec l'homme, et à qui il serait injuste d'en faire un crime.
Prouvons donc d'abord, contre l'incertitude des impies, que la vérité d'un avenir est justifiée par les plus pures lumières de la raison ; en second lieu, contre l'idée indigne qu'ils se forment de la grandeur de Dieu , que cette vérité est justifiée par sa sagesse et par sa gloire; enfin, contre le prétexte tiré de la faiblesse de l'homme, qu'elle est justifiée par le jugement même de sa propre conscience. La certitude d'un avenir, la nécessité d'un avenir, le sentiment secret d'un avenir : voilà tout mon discours.
O Dieu ! ne regardez pas l'outrage que les blasphèmes de l'imoiété font à votre gloir« : regardez seulement , et voyez de quoi la raison que vous n'éclairez plus, est capable. Reconnaissez dans les égarements monstrueux de l'esprit humain, toute la sévérité de votre justice, lorsqu'elle l'abandonne; afin que plus j'exposerai ici les blasphèmes insensés de l'impie, plus ils deviennent à vos yeux un objet digne de votre pitié , et des richesses de votre miséricorde. Jve, Maria.