‹ ŒuvresChapitre 48 sur 264 · CXLVII · texte numérisé non relu

CXLVII

Hélas ! vous ne portez ici qu'un dégoût d'irréligion et de vanité; les moments les plus ennuyeux sont ceux que vous employez à écouter des vérités qui devraient faire toute la consolation de votre vie : vous êtes fâchés que la religion du maître vous en fasse une espèce de devoir et de bienséance. Nous sommes même obligés de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent : il semble que nous venons ici vous parler pour nous; et vous nous écoutez comme des importuns qui viendraient vous demander des grâces. Au milieu d'un spectacle profane , vous n'avez point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent : c'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune , de famille cessent; et que tout le reste oublié, l'esprit né pour des choses plus sérieuses se repaît avidement d'aventures chimériques : c'est de là qu'on sort toujours plein, occupé, transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses ; on en porte le souvenir jusqu'au pied des autels. Ces images, si fatales à l'innocence, ne peuvent plus s'effacer; et au sortir de la parole sainte , tout ce que vous en avez retenu, ce sont peut-être les défauts de celui qui vous l'a annoncée.

Mes frères. Dieu ne punit plus d'une manière sensible le mépris de sa parole. Il pourrait encore sans doute transporter son Évangile au milieu de ces nations barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui , et abandonner de nouveau son héritage : il pourrait tirer du fond de leurs déserts des peuples féroces et infidèles , et leur livrer nos temples et nos foyers, comme il leur livra autrefois ces Églises si célèbres, que les Tertullien, les Cyprien, les Augustin, avaient illustrées, et où il ne reste plus maintenant de trace de christianisme, que dans les outrages que Jésus-Christ y reçoit , et dans les fers dont les fidèles y sont chargés : il le pourrait; mais il se venge plus secrètement, et peut-être plus terriblement. Il vous laisse encore le spectacle et tout l'appareil extérieur de la prédication de l'Évangile ; mais il en détourne le fruit sur les simples

et sur les ignorants qui habitent les campagnes ; les terreurs de la foi ne sont plus que pour eux. Il ne retire plus ses prophètes du milieu des villes; mais \l leur ôte, si j'ose parler ainsi, la force et la vertu de leur ministère; il frappe ces nuées saintes d'aridité et de sécheresse : il vous en suscite qui vous rendent la vérité belle, mais qui ne vous la rendent pas aimable; qui vous plaisent, mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bouches les saintes terreurs de sa doctrine : il ne tire plus des trésors de sa miséricorde de ces hommes extraordinaires suscités autrefois dans les siècles de nos pères, qui renouvelaient les villes et les royaumes, qui entraînaient les grands et le peuple, qui changeaient les palais des rois en des maisons de pénitence , des Bernard et des Vincent Ferrier dans nos Gaules, des Raymond en Italie, des Dominique dans toute l'Europe, des Xavier dans un nouveau monde ; il permet que nous , hommes faibles , succédions à ces hommes apostoliques.

Que dirai-je encore ? nous assemblons ici, comme autrefois Paul au milieu d'Athènes, des spectateurs oisifs et curieux, qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau; tandis que ceux qui évangélisent vos terres et vos vassaux voient avec consolation à leurs pieds, comme autrefois Esdras, des Israélites simples qui ne peuvent retenir leurs larmes en entendant seulement les paroles de la loi. Nous amusons le loisir et l'oisiveté des princes et des grands de la terre, tandis que des ministres saints enfantent Jésus-Christ etrecueillent une moisson abondante au milieu des campagnes : en un mot, nous discourons, et ils convertissent. C'est ainsi, ô mon Dieu , que vous exercez en secret des jugements terribles et sévères.

Mais , mes frères , que ne nous est-il permis de vous dire ici ce que Paul et Barnabe disaient autrefois aux Juifs infidèles! Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer les paroles de salut; mais puisque vous les rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, nous allons donc vers les nations abandonnées, vers ces pauvres peuples, ensevelis dans l'ignorance, qui cultivent vos terres , et qui recevront avec foi et avec reconnaissance la grâce que vous rejetez : T'obis oportebat prhnùm loqui verbum Dei : sed quoniam repellitis illud, et indignas vosjudicatisxternx vitse, ecce converfimur adgentes. (Act. xiii, 46.) Ah! nos travaux seraient bien plus utiles, notre joug plus adouci, notre ministère plus consolidé : nous ne compterions pas parmi ceux qui nous écoutent des noms célèbres dans l'histoire; mais nous y compterions les noms de ceux qui sont écrits

PREMIER DIMANCHE DE CARÊME

dans le ciel : nous n'y verrions pas assemblés tous les titres et toutes les hautes dignités qui forment toute la gloire et toute la figure du monde qui passe; mais nous y verrions la foi, la piété, l'innocence qui font toute la gloire du chrétien qui demeure éternellement : nous n'y entendrions pas de vains applaudissements donnés au langage de l'homme et non à celui de la foi; mais nous y verrions couler des larmes, qui sont la louange immortelle de la grâce : nos chaires ne seraient pas environnées de tant de pompe; mais nos auditeurs seraient un spectacle digne des anges et de Dieu.

Telles sont les dispositions qui doivent vous préparer à nos instructions. Il faut vous instruire encore sur l'esprit dans lequel vous devez nous entendre.

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