DEUXIÈME PARTIE
Un des plus grands désordres du péché est sans doute cet éloignement et ce dégoût naturel que nous avons de la prière. L'homme innocent aurait fait toutes ses délices de s'entretenir avec son Dieu : toutes les créatures auraient été comme un livre ouvert, oii il aurait sans cesse médité ses œuvres et ses merveilles : les impressions des sens, soumises à sa raison, n'auraient jamais pu le distraire malgré lui de la douceur et de la familiarité de sa divine présence : toute sa vie eût été une contemplation continuelle de la vérité ; et il n'eût été heureux dans son innocence , que parce que le Seigneur se serait sans cesse communiqué à lui , et qu'il ne l'eût jamais perdu de vue.
Il faut donc que l'homme soit hien corrompu , et que le péché ait fait en nous d'étranges changements, pour nous faire une peine de ce qui devrait être notre félicité. Il n'est que trop vrai cependant, que nous portons presque tous dans le fond de notre nature ce dégoût et cet éloignement de la prière ; et que c'est le prétexte le plus universel qu'on oppose à l'accomplissement de ce devoir si essentiel à la piété chrétienne. Les personnes mêmes, à qui la pratique de la vertu devrait avoir rendu l'usage de la prière plus doux et plus familier, se plaignent tous les jours des dégoûts et des égarements éternels qu'elles éprouvent dans ce saint exercice; de sorte que le regardant, ou comme un devoir onéreux, ou comme une gêne inutile, elles en abrègent les moments , et croient être quittes d'un joug et d'un assujettissement , quand elles voient finir ce temps d'ennui et de contrainte.
Or, je dis que rien n'est plus injuste que de s'éloigner de la prière , à cause des dégoûts et des égarements d'esprit, qui nous la rendent pénible et désagréable; parce que ces dégoûts et ces égarements prennent leur source, premièrement, ou dans notre tiédeur et nos infidélités; secondement, ou dans le peu d'usage que nous avons de la prière; troisièmement enfin , ou dans la sagesse de Dieu même qui nous éprouve, et qui veut purifier notre cœur, en nous refusant pour quelque temps les consolations sensibles de la prière.
Oui , mes frères , la première source et la plus commune des dégoûts et des aridités de nos prières , c'est la tiédeur et l'infidélité de notre vie. C'est en effet une injustice, de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme et libre de tous les vains fantômes qui l'agitent; un cœur touché et disposé a goûter la présence de son Dieu; tandis que toute
notre vie , quoique d'ailleurs vertueuse aux yeux des hommes, sera une dissipation éternelle; que nous vivrons au milieu des objets les plus propres à remuer l'imagination , à faire en nous de ces impressions vives qui ne s'effacent plus ; en un mot , que nous conserverons dans notre cœur mille attachements injustes, qui ne nous paraissent pas absolument criminels , mais qui nous troublent , nous partagent , nous occupent , et qui affaiblissent en nous, ou même qui nous ôtent tout à fait le goût de Dieu et des choses éternelles.
Ilélas ! mes frères , si les âmes les plus retirées et les plus saintes; si des solitaires pénitents; si un Antoine au fond des déserts ; si un Jérôme , exténué par des macérations continuelles et par des études laborieuses; si un Benoît, purifié par une longue retraite et par une vie toute céleste, trouvaient encore, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui venaient, jusque dans le fond de leurs solitudes , troubler la douceur ou la tranquillité de leurs prières; prétendons-nous que dans une vie régulière, je le veux, mais toute pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent , d'objets qui nous dissipent , de tentations qui nous troublent , de discours qui nous ébranlent, de plaisirs qui nous amollissent, de craintes ou d'espérances qui nous agitent; nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes , purifiés de toutes ces images qui viennent de souiller notre esprit, libres de tous ces attachements qui viennent de partager et corrompre peutêtre notre cœur, calmés de toutes ces agitations qui viennent de faire sur notre âme des impressions si violentes et si dangereuses; et qu'oubliant pour un moment le monde entier et tous ces vains objets que nous venons de laisser, et que nous portons encore tous dans notre souvenir et dans notre cœur, nous nous trouverons tout d'un coup élevés devant Dieu à la méditation des choses célestes, pénétrés de l'amour des biens éternels , pleins de componction pour mille infidélités que nous aimons encore, et d'une tranquillité d'esprit et de cœur, que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux , ne donnent pas quelquefois euxmêmes. Ah! mes frères , que nous sommes injustes , et que les plaintes que nous faisons sans cesse contre les devoirs de la piété se tourneront un jour en de terribles reproches contre nous-mêmes !
Et pour approfondir encore cette vérité et entrer dans un détail qui vous la rende plus sensible; vous vous plaignez , premièrement, que votre esprit, incapable d'un instant d'attention dans la prière, s'y
JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
égare sans cesse et vous échappe malgré vous-même. Mais comment veulez-vous 'l'y trouver attentif et recueilli , si tout ce que vous faites le distrait et le dissipe; si dans le détail de la conduite, vous ne vous rappelez jamais à vous-même, si vous ne vous accoutumez point à ce recueillement intérieur, à cette vie de foi , qui , au milieu même des dissipations du monde , trouve des sources de réflexions saintes? Pour trouver un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter; il faut que le commerce même des pécheurs , lorsqu'on est obligé de vivre au miUeu d'eux ; que la vue de leurs passions , de leurs inquiétudes, de leurs craintes, de leurs espérances , de leurs joies , de leurs chagrins , de leur misère , fournisse à notre foi des réflexions et des retours vers Dieu , qui nous préparent au recueillement et à la tranquillité de la prière. Alors, au sortir même du monde et des conversations mondaines, où le devoir tout seul vous aura engagé, vous n'aurez pas de peine à vous aller recueillir devant Dieu, et d'oublier à ses pieds les vaines agitations dont vous venez d'être témoin. Au contraire, les vues de la foi que vous y aurez conservées , l'aveuglement des mondains que vous y aurez déploré en secret , vous fera trouver de nouvelles douleurs aux pieds de Jésus-Christ : vous vous y délasserez avez consolation de l'ennui des dissipations et des inutilités mondaines : vous y gémirez avec un nouveau goût sur la folie des hommes , qui courent avec tant de fureur après la fumée , après un bonheur qui les fuit et qu'ils ne trouvent jamais , parce que le monde, où ils le cherchent, ne saurait le donner : vous y remercierez plus vivement le Seigneur de vous avoir éclairé et discerné avec tant de bonté, malgré vos crimes, de cette multitude qui doit périr : vous y verrez, comme dans un nouveau jour, le bonheur des âmes qui le servent, et qui , détrompées de la vanité , ne vivent plus que pour la vérité.
Vous vous plaignez, secondement, que votre cœur insensible dans la prière n'y sent rien de vif pour son Dieu , et ne trouve en lui qu'un dégoût affreux qui la lui rend insupportable.
Mais comment voulez-vous que votre cœur, tout occupé des choses de la terre, plein d'attachements injustes , de goût pour le monde , d'amour de vousmême , de projets d'élévation , de désirs peut-être de plaire ; comment voulez-vous qu' un cœur prévenu de tant d'affections terrestres trouve encore en lui quelque sensibilité pour les choses du ciel ? Tout y est rempli , occupé par les créatures ; où voulez-vous que Dieu trouve sa place ? On ne saurait goûter en même temps Dieu et le monde. Aussi ,
dès que les Israélites, après avoir passé le Jourdain, eurent goûté des fruits de la terre; la manne, dit l'Écriture , cessa de tomber, comme s'ils n'avaient pu participer en même temps à cette nourriture du ciel et à celle de la terre : Defecitque mannapostqvani comedei^nt de frugibus terrx. (Jos. v, 12.)
L'amour du monde , dit saint Augustin , comme une fièvre dangereuse, répand sur le cœur une amertume universelle qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Ainsi vous ne portez jamais à la prière qu'un dégoût insurmontable : ah ! c'est une marque que votre cœur est malade ; qu'une fièvre secrète , et inconnue peut-être à vous-même , le fait languir, le mine et le dégoûte ; qu'un amour étranger l'occupe. Remontez à la source de vos dégoûts pour Dieu et pour tout ce qui a rapport à lui , et voyez si vous ne la trouverez pas dans les attachements injustes de votre cœur • voyez si vous ne tenez pas encore trop vous-même aux soins delà parure, à l'amour de votre personne, à des amitiés frivoles, à des animosités dangereuses, à des envies secrètes , à des désirs d'élévation , à toui ce qui vous environne; voilà la source du mal : appliquez-y le remède; prenez chaque jour quelque chose sur vous-même ; travaillez sérieusement à purifier votre cœur : vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière ; alors le monde n'occupant plus vos affections , vous trouverez Dieu plus aimable : on aime bientôt vivement ce qu'on aime uniquement.
Et certes , rendez gloire ici à la vérité : n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même; les jours où vous avez fait au Seigneur quelques sacrifices de vos goûts , dejotre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'est-il pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix, plus de consolation, plus de joie.' On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maître à quijl'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité ; au lieu qu'on souffre devant lui , quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire ; on s'y déplaît , on y est contraint et gêné ; on se cache devant lui , comme le premier pécheur; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et cette confiance qu'inspire une conscience pure , et qui n'a rien à se reprocher; et l'on compte les moments où l'on est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.
Aussi, lorsque Jésus- Christ nous ordonne de prier, il commence par nous ordonner de veiller : rigilate,et ora/e. (Màtth. xxvi, 41.) Il veut nous faire entendre par là , que la vigilance est 'a seule préparation à la prière , que pour aimer à
SUR LA PRIERE
prier, il faut veiller ; et que les goûts et les consolations ne sont accordées dans la prière, qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance : figilate, et orate. Je sais que si vous ne priez pas , vous ne sauriez veiller sur vous etvivre saintement ; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec cette vigilance, qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai; mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Figilate, et orate.
Et de là , mes frères , il est aisé de conclure , que quand la vie du monde , même la plus innocente ; c'est-à-dire, quand les plaisirs, les jeux éternels, les dissipations, les amusements des théâtres , que vous appelez innocents, n'auraient point d'autre inconvénient que de vous rendre inhabiles à la prière : quand cette vie du monde , que vous justifiez tant, n'aurait rien de plus criminel , que de vous dégoûter de la prière, de dessécher votre cœur, de dissiper votre imagination , d'affaiblir votre foi , et de laisser le trouble et l'agitation dans votre esprit : quand nous ne jugerions de la sûreté de cet état , que parce que vous nous dites tous les jours vousmêmes , que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, et que la prière est poiur vous d'un dégoût et d'un ennui que vous ne pouvez soutenir ; je dis que pour cela seul, la vie du monde la plus innocente, est une vie de péché et de réprobation; une vie pour laquelle il n'y a point de salut : car le salut n'est promis qu'à la prière ; le salut n'est possible que par le secours de la prière ; le salut n'est accordé qu'à la persévérance de la prière : donc toute vie qui met un obstacle essentiel à la prière ne doit rien prétendre au salut. ^Or, qu'une vie de dissipation, de jeu, déplaisir, de spectacle mette un obstacle essentiel à la prière ; qu'elle mette dans notre coeur, dans notre imagination, dans nos sens, un dégoût invincible pour la prière, une dissipation incompatible avec l'esprit de prière ; vous le savez ; vous vous en plaignez tous les jours ; vous vous servez même de ce prétexte pour ne pas prier ; et de là concluez qu'il n'y a point de salut pour la vie du monde même la plus innocente ; puisque partout où la prière est impossible, le salut Test aussi. Première raison des dégoûts et des égarements de nos prières, la tiédeur et l'infidélité de notre vie.
La seconde , c'est le peu d'usage que nous avons de la prière. Nous prions avec dégoût , parce que nous prions rarement. Car premièrement, c'est l'usage de la prière tout seul , qui calmera peu à peu votre esprit; qui en bannira insensiblement les
images du monde et de la vanité; qui dissipera tous ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de vos prières. Secondement , il faut demander longtemps avant que d'obtenir, presser, solliciter, importuner : les douceurs et les consolations de la prière sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement, il est nécessaire qu'il y ait de la familiarité, afin que le plaisir s'y trouve. Si vous priez rarement , le Seigneur sera toujours pour vous un Dieu étranger et inconnu, pour ainsi dire, devant qui vous serez dans une espèce de gêne et de contrainte; avec qui vous n'aurez jamais ces effusions de cœur, cette douce confiance, cette sainte liberté que la familiarité toute seule donne, et qui fait tout le plaisir de ce divin commerce. Dieu veut être connu pour être aimé. Le monde perd à être approfondi, il n'a de riant que la surface et le premier coupd'œil. Entrez plus avant; ce n'est plus que vide , vanité , chagrin , agitation et misère. Mais le Seigneur il faut le connaître et le goûter à loisir, dit le Prophète, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : Gustate , et videte quoniam suavis est Dominus. (Ps. XXXIII , 9.) Plus vous le connaissez , plus vous l'aimez; plus vous vous unissez à lui , plus vous sentez qu'il n'y a de véritable bonheur sur la terre , que celui de le connaître et de l'aimer : Gustate et videte quoniam suavis est Domi7ius.
C'est donc l'usage de la prière tout seul , qui peut nous rendre la prière aimable. Aussi nous voyons que la plupart des personnes qui se plaignent des dégoûts et des égarements de leurs prières, prient rarement; croient avoir satisfait à ce devoir essentiel , quand elles ont donné rapidement au Seigneur quelques moments de dissipation et de contrainte; l'abandonnent au premier instant de dégoût; ne font aucun effort pour y assujettir leur esprit, et loin de regarder l'opposition invincible qu'elles ont à la prière , comme une raison qui la leur rend plus nécessaire , elles la regardent comme une excuse légitime qui les en dispense.
I\Iais comment, direz-vous , trouver le temps dans le monde de faire un usage si long et si fréquent de la prière ? Vous ne trouvez pas le temps de prier, mon cher auditeur .' Mais pourquoi le temps vous est-il donné , que pour demander à Dieu qu'il oublie vos crimes , qu'il vous regarde avec des yeux de miséricorde , et qu'il vous mette un jour au nombre de ses saints ? Vous n'avez pas le temps de prier.? Mais vous n'avez donc pas le temps d'être chrétien? car un homme qui ne prie pas est un homme qui n'a point de Dieu , point de culte , point d'espérance. Vous n'avez pas le temps de prier.' Mais la prière est le commencement de tout bien; et si vous ne
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priez pas, vous n'avez pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle. Ah! mes frères, manquonsnous de temps pour solliciter les grâces de la terre, pour importuner le maître, pour obséder ceux qui sont en place , pour donner aux plaisirs ou à la paresse ? Que de moments inutiles ! que de jours ennuyeux et à charge , par la tristesse toute seule que l'oisiveté traîne après elle ! que de temps perdu à de vaines bienséances , à des entretiens oiseux , à des jeux interminables , à des assujettissements stériles, à courir après des chimères qui s'éloignent toujours plus de nous! Grand Dieu! et l'on manque de temps pour vous demander le ciel , pour apaiser votre colère et attirer vos miséricordes éternelles ! Qu'on fait peu de cas de son salut , ô mon Dieu ! Quand on n'a pas le temps de demander à votre miséricorde qu'elle nous sauve! et qu'on esta plaindre de trouver tant de moments pour le monde , et de n'en pas trouver un seul pour l'éternité ! Seconde raison des dégoûts et des égarements de nos prières ; le peu d'usage de la prière même.
Il est vrai, mes frères, que cette raison n'est pas si générale, qu'on ne voie souvent les âmes les plus fidèles à la prière éprouver constamment ces dégoûts et ces égarements dont je parle : mais je dis qu'alors ces dégoûts viennent de la sagesse de Dieu qui veut les purifier, et qui ne les conduit par cette voie, que pour accomplir ses desseins éternels de miséricorde sur elles; dernière raison : qu'ainsi loin de se rebuter de ce que la prière leur offre de triste et de désagréable , elles doivent y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandait sur elles des consolations sensibles et abondantes.
Premièrement , parce que vous devez regarder ces dégoûts, comme la juste peine de vos infidélités passées. N'est-il pas raisonnable que Dieu vous fasse expier lesvoluptés criminelles de votre vie mondaine, par les dégoûts et les amertumes de la piété ? La faiblesse du tempérament ne vous permet peut-être pas de punir par des macérations corporelles , l'égarement de vos premières mœurs; n'est-il pas juste que Dieu y supplée par les peines et les afflictions intérieures de l'esprit ? Voudriez-vous qu'il vous fit passer en un instant des plaisirs du monde à ceux de la grâce; des viandes de l'Egypte au lait et au miel de la terre de promesse , sans vous avoir fait éprouver auparavant les aridités et les fatigues du désert , en un mot , qu'il ne châtiât , si j'ose parler ainsi , les délices du crime , que par celles de la vertu ?
Secondement, vous vous êtes si longtemps refusé à Dieu, malgré les plus vives inspirations de sa grâce, qui vous rappelaient à la vérité et à la lu
mière; vous l'avez si longtemps laissé heurter à la porte de votre cœur, avant que de l'en rendre le maître , vous avez tant disputé , combattu , balancé , différé , avant que de vous donner à lui ; n'est-il pas juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps, avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa grâce? Les délais et les retardements du Seigneur sont la juste peine des vôtres.
Mais quand ces raisons seraient moins solides , que savez-vous si Dieu ne veut point vous rendre par là cet exil , et l'éloignement où nous vivons de lui , plus haïssables , et vous faire soupirer plus ardemment après cette patrie éternelle, où la vérité, vue à découvert, nous paraîtra toujours aimable, parce que nous la verrons toujours telle qu'elle est? Que savez-vous s'il ne veut point par là vous inspirer plus de componction de vos crimes passés , en vous faisant sentir à tous les moments l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissés dans votre cœur pour la vérité et pour la justice? Que savez-vous enfin , si , par ces dégoûts , Dieu ne veut pas achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété? s'il ne veut pas établit votre vertu sur la vérité qui est toujours la même, et non pas sur le goût qui change sans cesse ; sur les règles qui sont éternelles, et non pas sur les consolations qui sont passagères; sur la foi qui sacrifié constamment les choses visibles aux invisibles , et non pas sur la sensibilité, qui laisse au monde le même empire presque qu'a la grâce sur notre cœur. Une piété toute de goût ne va pas loin , si la vérité ne la soutient et ne l'affermit. Il est dangereux de faire dépendre sa fidélité des dispositions sensibles d'un cœur qui n'est jamais un instant le même, et sur qui tous les objets font des impressions nouvelles. Les devoirs qui ne plaisent que lorsqu'ils consolent, ne plaisent pas longtemps; et la vertu, qui n'est que dans le goût , ne saurait se soutenir, parce qu'elle ne tient qu'à nous-mêmes.
Car après tout, si vous ne cherchez que Dieu tout seul dans vos prières; qu'il vous conduise par des dégoûts ou par des consolations, pourvu que la voie par où il vous mène, vous conduise à lui, comme elle est la plus sûre pour vous , elle doit vous paraître préférable à toutes les autres. Si vous ne priez , que pour attirer plus de secours du ciel sur vos besoins et sur vos faiblesses, la foi vous apprenant que la prière accompagnée même de ces dégoûts et de ces aridités, obtient les mêmes grâces, produit les mêmes effets , et qu'elle est aussi agréable à Dieu, que celle où se trouvent des consolations plus sensibles; que dis-je? qu'elle peut devenir même plus agréable au Seigneur par l'accep-
SUR LA PRIEKÉ.
tntion des peines que vous y souffrez; la foi vous l'apprenant, vous devez être aussi fidèle à la prière, que si elle vous offrait des attraits sensibles. Autrement , ce ne serait pas Dieu que vous chercheriez, mais vous-même; ce ne seraient pas les biens éternels, mais des consolations vaines et passagères; ce ne seraient pas les remèdes de la foi , mais les appuis de votre amour-propre.
Ainsi , qui que vous soyez qui m'écoutez ici , imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière; et, dans l'accomplissement de ce devoir, vous trouverez le secours et la facilité de tous les autres. Si vous êtes pécheur, priez : ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de l'Évangile obtinrent des sentiments de componction, et la grâce d'une parfaite pénitence; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste, priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière; et ce n'est que par là que Job, que David , que Tobie, ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs , et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements et de leurs exemples, priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre, ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois , priez : Esther dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius, les prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite , priez : la solitude elle-même décent un écueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes ; et Judith dans le secret de sa maison , et la veuve Anne dans le temple , et les Antoine au fond des déserts , ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Église pour instruire les peuples, priez :vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère; et les apôtres ne convertirent l'univers, que parce qu'ils ne s'étaient réservé pour leur partage que la prière et la prédication de l'Évangile : Nos verà orationi, et ministerio verbi instantes erimus. (Act. vi, 4.) Enfin, qui que vous soyez encore une fois , dans la prospérité , ou dans l'indigence; dans la joie, ou dans raffliction; dans le trouble, ou dans la paix; dans la ferveur, ou dans le découragement; dans le désir, ou dans les voies de la justice; avancé dans la vertu, ou encore dans les premières démarches de la pénitpnf\e : priez :
la prière est la sûreté de tous les états , la consolation de toutes les peines , le devoir de toutes les conditions, l'âme de la piété, le soutien de la foi, le grand fondement de la religion, et toute la religion elle-même. O mon Dieu ! répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière, qui devait être le caractère le plus marqué de votre Église, et le partage d'un peuple nouveau ; et purifiez nos cœurs et nos lèvres , afin que nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervents, et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandés comme il faut.
Ainsi soit-il.
AVIS