‹ ŒuvresChapitre 61 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les préceptes que je vous prescris, disait autrefois le Seigneur à son peuple, ne sont pas au-dessus de vos forces, ni inaccessibles à la portée de votre esprit : ce ne sont pas des secrets cachés dans le ciel , de sorte que vous puissiez dire : Mais qui de nous pourra s'élever jusque-là pour les découvrir et pour les comprendre ? ni des connaissances qu'on ne trouve qu'au delà des mers , de peur que vous ne me disiez : Comment pourrons-nous les traverser pour nous en instruire? Ce sont des devoirs qui sont à votre portée, et tout proche de vous; qui peuvent s'accomplir dans votre bouche et dans votre cœur : de sorte que vous n'avez plus d'excuse à m'opposer, si vous vous dispensez de leur observance : Sed juxta te est sermo, in ore tuo , et in corde fvo, utfacias illum. (Deut. xxx , 14. )

SUR LA PRIÈRE

Or, ce que le Seigneur dit en général de tous les préceptes de sa loi sainte, qu'il n'en faut pas chercher la connaissance hors de nous, et qu'ils s'accomplissent tous dans notre cœur et dans notre bouche ; nous pouvons le dire plus particulièrement du précepte de la prière, qui est comme le premier et le plus nécessaire de tous.

Cependant, ce qu'on oppose le plus ordinairement dans le monde à ce devoir, c'est qu'on ne sait que dire à Dieu quand on vient se présenter à la prière, et que l'oraison est un secret où jusqu'ici on n'a pu rien comprendre. Je dis donc que ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes; la première, c'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière; la seconde, c'est qu'on ne sent pas assez ses misères et ses besoins; la troisième, c'est qu'on n'aime point son Dieu.

Je dis premièrement, qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. En effet, mes frères , la prière n'est pas un effort de l'esprit , un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de l'càme vivement touchée à la vue de ses misères; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse, et une humble confiance, qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans l'âme qui prie de grandes lumières , des connaissances rares , un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes : elle suppose seulement plus de foi , plus de componction, plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science qu'on apprenne des hommes ; un art et une méthode inconnue , sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens , les maximes qu'on a voulu nous donner là-dessus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux , ou un fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Église, a mérité ses censures , a fourni aux impies des dérisions contre elle , et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tous instruits : les règles de cette sciencedivine ne sont écrites que dans nos cœurs ; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.

Une âme simple et innocente , qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui oe sait presque que s'anéantir en sa présence , con-

fesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses merveilles, adorer les ordres de sa providence sur elle , accepter devant lui les croix et les peines , que la sagesse de ses conseils lui impose; qui ne connaît pas de prière plus sublime , que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur ; gémir sur sa dureté, et sur son opposition à tout bien; lui demander avec une foi vive, qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché, qui malgré ses plus fermes résolutions , lui fait faire tous les jours tant de faux pas dans les voies de Dieu : une âme de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière, que les maîtres et les docteurs euxmêmes , et peut dire avec le Prophète : Super omnes docentes me intellexi. (Ps. cxviii, 99.) Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami; elle s'afflige de lui avoir déplu : elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire : elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle; ses dégoûts mêmes deviennent une prière par les sentiments qui se forment alors dans son cœur : elle s'attendrit ; elle soupire ; elle se déplaît : elle est à charge à elle-même ; elle sent la pesanteur de ses liens; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité; elle rougit et se confond de promettre toujours , et de se retrouver toujours infidèle : voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute âme fidèle ?

Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne? une étrangère, une fille de Tyr et de Sidon, qui ignorait les merveilles de la loi, et les oracles des prophètes ; qui n'avait pas encore entendu de la bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle; qui était encore assise dans les ténèbres de l'ignorance et de la mort : elle prie cependant , elle ne s'adresse pas aux apôtres, pour apprendre d'eux les règles de la prière ; son amour, sa confiance, le désir d'être exaucée lui apprennent à prier; son cœur touché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.

Et certes, si pour prier il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes , s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel , pour y entendre ces secrets ineffables que Dieu ne découvre point à l'homme , et qu'il n'est pas permis à l'homme lui-même de révéler ; ou comme Moïse , sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à

JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

face : c'est-à-dire, s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intime avec le Seigneur, où l'âme, comme si elle était déjà dépouillée de son corps, s'élève jusque dans le sein de Dieu même ; contemple à loisir ses perfections inflnies; oublie, pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre ; n'est plus troublée, ni même divertie, par les fantômes des sens; est fixée et commeabsorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu : et, participant déjà à son éternité , ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux , quecommeun instant court et rapide; si, dis-je, pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint, vous pourriez nous dire,. comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul , que vous ne les avez pas reçus et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.

Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes privilégiées ; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle : ce n'est pas seulement une vertu de perfection, et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes ; c'est une vertu indispensable, comme la charité; nécessaire aux parfaits , comme aux imparfaits ; à la portée des savants, comme des ignorants ; ordonnée aux simples, comme aux plus éclairés : c'est la vertu de tous les hommes ; c'est la science de tout fidèle ; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être; tout ee qui a une raison capable de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui ; l'apaiser, lorsqu'il est irrité; l'appeler, lorsqu'il estéloigné; leremercier, lorsqu'il favorise; s'humilier, lorsqu'il frappe; lui exposer des besoins, ou lui demander des grâces.

Aussi , lorsque les disciples demandent à Jésus- Christ qu'il leur apprenne à prier : Doce nos orare ( Luc , II , 1 ) ; il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité , la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que pour prier, il faut regarder Dieu comme un père tendre, bienfaisant, attentif; s'adresser à lui avec une familiarité respectueuse , avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler le langage de notre faiblesse et de nos misères; ne prendre des expressions que dans notre cœur; ne vouloir pas nous élever jusqu'à lui , mais le rapprocher plutôt de nous ; lui exposer nos besoins; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes l'adorent et le bénissent; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes ; que les pécheurs rentrent dans les voie» de la justice ; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité ; qu'il

nous remette nos offenses; qu'il nous préserve dô nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple, mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même; et pour en suivre le modèle, il ne faut que sentir ses besoins, et en souhaiter la délivrance.

Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste , d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son âme. Car, je vous prie, mes frères , faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison; à un homme pressé de la faim, à solliciter la nourriture ; à un infortuné battu de la tempête et sur le point d'un triste naufrage , à implorer du secours ? Hélas ! la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions! ne trouvet-on pas dans le sentiment tout seul des maux qu'on endure , cette éloquence vive , ces mouvements persuasifs , ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède .3 un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître pour savoir comment il faut se plaindre ? Tout parle en lui; tout exprime sa douleur; tout annonce sa peine; tout sollicite son soulagement ; son silence même est éloquent.

Vous-même , qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictionstemporelles, dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, (ju'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril ; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne, ou chère ou nécessaire : alors vous levez les mains au ciel ; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit ; vous savez prier alors ; vous n'allez pas chercher hors de votre cœur des leçons et des règles, pour apprendre à lui exposer votre peine; ni consulter des maîtres habiles, pour savoir ce qu'il faut lui dire : vous n'avez besoin que de votre douleur ; vos maux tout seuls ont su vous instruire.

Ah! mes frères, si nous sentions les misères de notre âme, comme nous sentons celles de notre corps; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de boue, ou une santé fragile et périssable , nous serions habiles dans l'art divin de la prière; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudrait pas donner la gêne à notre esprit , pour trouver de quoi nous entretenir avec lui; nos maux parleraient tout seuls ; notre cœur s'échapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur; nous ne se-

SUR LA PRIÈRE

rions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes ; et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi , et que nous ne nous connaissons pas nousmêmes , c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle d'une courte prière.

Et certes, mes frères, se peut-il faire que dans la misérable condition de cette vie humaine, environnés, comme nous sommes, de tant de périls; pétris nous-mêmes de tant de faiblesses; sur le point à tous moments d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, entraînés par la force des exemples; en proie à la tyrannie de nos penchants, à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison , aux caprices de notre imagination , aux variations éternelles de notre humeur; abattus par les disgrâces, enflés par la prospérité; amollis par l'abondance , aigris par la nécessité ; emportés par les coutumes , ébranlés par les événements ; flattés par les louanges , révoltés par les mépris ; toujours en balance entre nos passions et nos devoirs, entre nousmêmes et la loi de Dieu : se peut-il faire que dans une situation si déplorable, nous soyons en peine que demander au Seigneur, que lui dire, lorsque nous venons à paraître en sa présence ? O mon Dieu ! pourquoi l'homme n'est-il donc moins misérable ? ou que ne connaît-il mieux ses misères !

Ah ! si vous nous disiez , mon cher auditeur, que dans la prière vous ne savez par oii commencer : si vous nous disiez que vos besoins sont infinis; vos misères et vos passions si multipliées, que vous n'auriez jamais fait, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur : si vous nous disiez , que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent , plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre; et que , désespérant de pouvoir raconter au Seigneur le détail infini de vos faiblesses , vous lui présentez votre cœur tout entier ; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre confusion , de votre humiliation et de votre silence, tout l'art de votre prière; et que pour avoir trop à lui dire, vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage, vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent, qui n'osant plus à la vue de ses chutes parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis tu en votre présence; mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi : Obmutui,ethumiliatussum.{Vs. xxxviii,3.) Et alors , dans ce silence de honte et de componction , la douleur de mes crimes s'est renouvelée : Et dolor meus renovatus est. Mon cœur, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes , s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous : Conmluit

cor meum intrà me, et in meditatione meâ exardescet ignis. (Ps. xxxviii , 4.) Et tout ce que j'ai pu vous dire , ô mon Dieu ! dans la profonde humiliation où me tenait devant vous la vue de mes misères , c'est que tout homme n'est qu'un abîme de faiblesse , de corruption , de vanité et de mensonge : Locutus sum inlinguâ meâ. Ferumtamenuniversa vanitas, omnis homo vivens. (Ps. xxxviii, 5, 6.) Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.

Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier : eh quoi ! mon cher auditeur, vos crimes passés du moins, lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements, ou à demander à sa miséricorde? Quoi ! toute votre vie a été peut-être un abîme de désordre ; vous avez abusé de tout, de la grâce, de vos talents, de votre raison, de vos biens , de vos dignités , de toutes les créatures; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu , dans l'égarement du monde et des passions; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes, souillé votre corps, révolté vos sens, déréglé votre imagination , affaibli vos lumières , éteint même ce que des inclinations naturelles avaient mis d'heureux en votre âme ; et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu.' et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes ? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si longtemps outragé? O homme, il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource , ou que vous ayez d'autres ressources pour l'obtenir, que celles de la clémence et de la miséricorde divine.

Mais je vais plus loin , mon cher auditeur. Si vous menez une vie chrétienne ; si, revenu du monde et des plaisirs , vous êtes enfin entré dans les voies du salut, vous êtes encore plus injuste de vous plaindre que vous ne trouvez rien à dire au Seigneur dans vos prières ! Quoi ! la grâce singulière qu'il vous a faite d'ouvrir vos yeux , de vous désabuser du monde, de vous retirer du fond de l'abîme; ce bienfait si rare et refusé à tant de pécheurs, ne forme-t-il aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur quand vous êtes à ses pieds? ce souvenir peut-il vous laisser froid et insensible ? la présence de votre bienfaiteur ne réveille-t-elle en vous rien de tendre, vous qui vous piquez de n'avoir jamais oublié un bienfait , et qui faites tant valoir la tendresse et l'excès de votre gratitude envers les créatures ?

D'ailleurs, si vous sentez ces penchants infinis, qui, malgré votre changement de vie, s'opposent en-

JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

core en vous à la loi de Dieu ; cette peine que vous avez encore à faire le bien ; cette pente malheureuse que vous trouvez encore en vous pour faire le mal ; ces désirs d'une vertu plus parfaite, qui n'ont jamais de suite; ces résolutions gui vous retrouvent toujours infidèle ; ces occasions où vous vous retrouvez toujours le même; ces devoirs auxquels votre cœur offre toujours la même répugnance; en un mot, si vous sentez ce fonds inépuisable de faiblesse et de corruption , qui vous reste encore après votre conversion , et qui alarme si fort votre vertu , nonseulement vous aurez de quoi parler au Seigneur dans la prière , mais toute votre vie sera une prière continuelle. Tous les périls qui menaceront votre faiblesse , tous les événements qui ébranleront votre foi, tous les objets qui réveilleront les plaies anciennes de votre coeur, tous les mouvements secrets qui vous avertiront que l'homme de péché vit toujours en vous, vous feront soupirer en secret vers celui de qui vous en attendez la délivrance. Vous prierez en tout lieu, comme dit l'Apôtre : tout vous rappellera à Dieu , parce que tout vous fournira des retours chrétiens sur vous-même.

D'ailleurs, mon cher auditeur, quand vos propres misères ne pourraient pas remplir le vide de vos prières, occupez-vous-y des maux de l'Église; des dissensions des pasteurs ; de l'esprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire ; du relàchementdes fidèles ; de la dépravation des mœurs; du triste progrès de l'incrédulité ; de l'extinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin ; plaignezvous au Seigneur, comme le prophète , que tous l'ont abandonné; que chacun cherche ses propres intérêts; que le sel même delà terre s'est affadi; et que la piété est devenueun gain. Demandez au Seigneur, pour la consommation de ses élus , et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Église , des princes religieux, des pasteurs fidèles, des docteurs humbles et éclairés, des guides instruits et désintéressés, des solitaires fervents, des vierges pures et édifiantes : la paix des Églises; l'extirpation des erreurs; le retour de tant de peuples que l'esprit de l'hérésie a séduits , et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.

Que dirai-je encore ? Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis, de vos protecteurs , de vos maîtres; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale; de celles que vous avez vous-même autrefois éloignées de la piété, par vos dérisions et par vos censures; de celles qui ne doivent peut-être qu'à Timpiéto de vos discours passés

leur irréligion et leur libertinage ; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois, ou perverti la vertu, ou séduit la faiblesse. Est-ce que ces grands objets, si tristes, si intéressants, ne sauraient fournir un moment d'attention à votre esprit, ou quelque sensibilité à votre cœur.' Tout ce qui vous environne vous apprend à prier ; tous les objets, tous les événements que vous voyez autour de vous, vous ménagent des occasions nouvelles de vous élever à Dieu : le monde, la retraite; la cour, la ville; les justes, les pécheurs; les événements publics et domestiques; le malheur des uns, ou la prospérité des autres; tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de gémissement, de prières, d'actions de grâces. Tout instruit votre foi, tout excite votre zèle; tout contriste votre piété ; tout rappelle votre reconnaissance : et au milieu de tant de sujets de prier, vous ne savez comment fournir à un instant de prière? et entouré de tant d'occasions de vous élever à Dieu, vous n'avez plus rien à dire , quand vous venez paraître en sa présence? Ah! mes frères, que Dieu est loin d'un cœur qui a tant de peine à s'entretenir avec lui, et qu'on aime peu un maître et un ami, à qui on ne trouve jamais rien à dire !

Et voilà la dernière et la principale raison qui fait que nous sommes inhabiles à la prière. On ne sait point prier et parler à son Dieu, parce qu'on ne l'aime pas. Quand on aime, le cœur sait bientôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime ; il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit dire : hélas ! il ne saurait même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons l'ordre dans notre cœur, mes frères; substituons Dieu à la place du monde : alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur. C'est le dérèglement de nos affections tout seul , qui fait notre incapacité de prier : on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connaît presque pas; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas : on ne sait pas faire instance pour obtenir la délivrance des passions que l'on ne hait pas : en un mot , la prière est le langage de l'amour; et nous ne savons pas prier, parce que nous ne savons pas aimer.

Mais dépend-il de nous, me direz-vous, d'avoir le goût de la prière? et comment prier avec des dégoûts et des égarements d'esprit, dont on n'est pas le maître , et qui la rendent insoutenable ? Second prétexte tiré des dégoûts et des difficultés de la prière.

SUR tA PRIÈRE.

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