‹ ŒuvresChapitre 64 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La nécessité et les avantages de la prière reviennent si souvent dans les livres saints, et l'homme lui-même porte cette vérité si vivement empreinte dans le fond de son être et dans la faiblesse de ses penchants, qu'il paraît presque inutile d'en venir ici instruire les fidèles. En effet, mes frères, s'il y a au-dessus de nous un Être suprême, auteur de cet univers que nous habitons, qui le soutient par la force de sa parole, et qui veut être connu et adoré de ses créatures ; le premier devoir de l'homme est de lever les yeux au ciel, de reconnaître le Seigneur à qui il appartient, de lui faire hommage de tout ce qu'il est, de lui rapporter ce qu'il en a reçu, et d'établir avec lui un saint commerce d'amour, d'adoration, de «îprvitnde et d'action de grâces. Qu'est-ce donc qu'un

JEUDI DE LA PREMIERE SEMAINE

homme qui , reconnaissant cet Être suprême , ne le ! prie pas? C'est un infortuné qui n'a point de Dieu ; qui vit tout seul dans l'univers ; qui ne tient à aucun être hors de lui ; qui , 'retombant sur son propre cœur, n'y trouve que lui-même , c'est-à-dire , ses peines , ses dégoûts , ses inquiétudes , ses terreurs , avec quoi il puisse s'entretenir : c'est un infortuné qui n'attend rien au delà du tombeau; qui borne icibas tous ses désirs et toutes ses espérances ; qui se regarde comme une vapeur que le hasard a formée , prête à s'évanouir et à se perdre pour toujours dans les espaces immenses du néant; qui ne se croit formé que pour les jours rapides qu'il paraît sur la terre ; qui vit dans l'univers comme un homme que le hasard aurait jeté tout seul dans une île reculée et inaccessible , oià il serait sans maître , sans souverain, sans soin', sans discipline , sans attendre de ressource, sans se promettre une meilleure destinée , sans fatiguer le ciel par des vœux inutiles , sans porter ses vœux et ses souhaits au delà du vaste abîme qui l'environnerait, et sans chercher d'autre adoucissement à l'infortune de sa condition, qu'une molle indolence. Tel est l'homme qui ne s'entretient jamais avec le Seigneur qui l'a fait.

En second lieu, si nous ne pouvons pas de nousmêmes former un seul désir digne des regards de Dieu; si des penchants violents et continuels précipitent sans cesse notre cœur vers les plaisirs illicites ; si toutes nos voies sont semées d'écueils et investies d'ennemis invisibles; si les richesses nous corrompent, la prospérité nous élève , l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous séduisent, la solitude nous nuit, la santé réveille les passions , la maladie nourrit , ou la tiédeur, ou les murmures; en un mot, si depuis notre chute , tout ce qui nous environne est pour nous , ou piège , ou erreur, ou tentation : dans une situation si périlleuse, eh! quel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme, s'il n'appelait son Dieu à son secours ; si du fond de notre misère nous ne faisions sans cesse monter des gémissements vers le ciel , afin que le Seigneur vienne luimême mettre un frein à nos passions indomptées , fixer nos inconstances , éclairer nos erreurs , soutenir nos faiblesses , réveiller nos langueurs , écarter les périls , adoucir les tentations , abréger les heures du combat , et nous relever de nos chutes ? Oui , mes frères, la prière est la source de toutes les grâces , et le remède de tous nos besoins. Si l'aiguillon de Satan révolte la chair contre l'esprit ; c'est là que l'infirmité se fortifie. Si la figure du monde nous amuse et nous tSalouit; c'est là que la foi se perfectionne. Si les occa-

sions nous entraînent malgré nos plus vives résolutions; c'est là que la fidélité est donnée. Si les sollicitudes du siècle , ou ralentissent notre ferveur, ou dissipent nos sens ; c'est là que la piété se renouvelle, et qu'on retrouve le recueillement. Si l'inconstance du cœur toute seule nous fait éprouver ces moments dangereux de dégoût dans le service du Seigneur ; c'est là que le goût du don céleste se réveille , et qu'on sent combien le Seigneur est doux. Si les maximes des insensés et les erreurs du monde ont affaibli dans notre esprit les vérités du salut ; c'est là que les lumières croissent , et que tous ces vains fantômes que l'esprit de ténèbres avait élevés au milieu de nous sont dissipés. Si nous ne pouvons pas être avec nous-mêmes ; si la retraite nous paraît affreuse : si les jeux , les assemblées , les plaisirs , sont devenus des amusements inévitables à l'ennui qui nous persécute ; ah ! c'est là que nous apprendrons à nous passer du monde , à ne pouvoir nous souffrir ; et à trouver avec Dieu seul nos plus chères délices. Si les croix , les larmes , les amertumes d'une vie chrétienne , alarment notre faiblesse , et nous empêchent de nous convertir au Seigneur, c'est là que l'innocence s'offre à nous avec tous ses charmes, que le sein de la gloire s'ouvre , que les tribulations passagères ne paraissent plus rien au prix des biens à venir qui doivent les couronner. Si nous gémissons sous le poids de nos chaînes ; c'est là qu'une main invisible nous fortifie peu à peu. Si nous sommes au fond de l'abîme et de la dissolution, et si nos iniquités, comme une pierre fatale , semblent en avoir fermé l'entrée et nous ôter tout espoir de secours ; c'est là qu'un rayon de lumière commence à percer dans l'horreur de ces ténèbres ; et qu'une voix céleste se fait entendre jusque dans le séjour de la mort. Si nous nous trouvons dans ces nouvelles agitations de la pénitence où la grâce et la cupidité disputent encore notre cœur, où l'on est ébranlé , mais non pas encore vaincu ; touché , mais non pas converti ; ah ! c'est là que la victoire s'achève , que les irrésolutions se fixent, et que le Seigneur demeure le maître. Si la perfidie ou l'injustice nous ont dépouillés de nos biens et de nos dignités , et renversé nos plus belles espérances; c'est là que dans le secret de la retraite où une affreuse disgrâce nous a jetés , on trouve un ami plus solide que celui qu'on a perdu, un maître plus puissant que celui qu'on servait , des récompen ses plus sûres que celles qu'on attendait. Si la calomnie nous a noircis ; c'est là qu'on se console , avec celui qui nous connaît tous, des jugements injustes des hommes. Si la maladie nous afflige; c'est là que le Seigneur verse de l'huile sur nos plaies. Si nous avons perdu un père , un époux , un protecteur;

SUR LA PRIEllE.

c'est là qu'il commence à nous tenir lieu de tout. Les hommes , qui ne peuvent remplacer nos pertes , ne peuvent aussi consoler notre douleur : ce sont des consolateurs impuissants qui nous fatiguent, loin de nous soulager; qui nous exhortent à la patience , mais qui ne peuvent la porter jusque dans notre cœur; et si vous ne priez pas , toutes vos afflictions sont sans ressource. En un mot, mettez-vous dans quelle situation il vous plaira , la prière l'adoucit , si elle est triste; ou la facilite, si elle est pénible; ou raffermit, si elle est chancelante; ou la préserve, si elle est exposée. Mais quand nos intérêts tout seuls lie nous feraient pas de la prière l'exercice le plus doux et le plus consolant de la foi ; quand même dans l'exil où nous vivons , éloignés de notre Dieu , assujettis à tant de misères, esclaves de tant de nécessités, livrés à tant de faiblesses, nous pourrions trouver hors de lui quelque plaisir véritable et quelque adoucissement à nos maux ; ne faut-il pas l'adorer , puisque nous sommes son ouvrage, et que c'est lui qui nous a tirés du sein de nos mères , et qui n'a cessé depuis d'ajouter de nouveaux bienfaits à celui-là? Avons-nous des devoirs plus essentiels que de lui rendre sans cesse des actions de grâces , puisqu'i 1 est le rémunérateur de nos peines, le Juge éternel de nos actions? Ne faut-il pas intéresser sa miséricorde à notre salut , apaiser sajustice sur nos crimes passés , et le prier de ne s'en point souvenir dans sa colère ?

Enfin , mes frères , le chrétien est un homme de prière; son origine, sa situation , sa nature , ses espérances , sa demeure , tout l'avertit qu'il faut prier ; l'Église elle-même, où la grâce de l'Évangile nous a incorporés, ici-bas étrangère , n'est qu'une triste colombe captive dans Babylone ; toujours gémissante et plaintive , elle ne reconnaît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers la patrie; et le chrétien qui ne prie pas se retranche lui-même de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.

Mais plus la prière est nécessaire et utile, plus il importe de prier comme il faut. Les avantages de ce devoir, si essentiel à la vie chrétienne , sont attachés à la manière dont on l'accomplit; et vous ne priez pas, si vous priez mal. La foi est donc, dit saint Augustin , la première condition et comme la somxe de la prière chrétienne : Fidesfons orationis. Or , la foi , lorsqu'elle prie commence par nous faire haïr tout ce qui déplaît en nous au Dieu que nous voulons apaiser ; elle ne demande que les dons qui peuvent nous rendre agréables à ses yeux ; elle s'en remet pour les faveurs temporelles , et les autres dons qui ne doivent pointdemeurer, aux desseins éternels que le Seigneur a formés sur nos destinées; égale-

ment prête à le bénir, soit qu'il nous en favorise, soit qu'il nous les refuse; c'est-à-dire qu'elle est sincère, désintéressée, soumise.

Or remarquez, je vous prie, avec moi ces trois conditions dans la prière de notre sainte Chananéenne. Premièrement , elle commence à sortir de sa contrée et du milieu d'un peuple qui était maudit : Egressa à finibus illis (Matth. xv, 22) ; elle éloigne son cœur de tout ce qui peut éloigner d'elle les regards de son Libérateur; elle laisse là les idoles que ses pères lui avaient appris à adorer, et ne compte plus sur leur faible protection ; sa fille même mourante, cruellement tourmentée, et à qui même ses soins et sa présence eussent été si nécessaires, ne l'arrête pas : elle n'attend pas, comme la femme de Samarie, que le Fils de David vienne la chercher au milieu de son peuple et de ses désordres; elle renonce d'abord aux dieux de Chanaan, et aux égarements de ses premières voies, et court reconnaître le désiré des nations, le destructeur de l'empire de Satan , et celui en qui la malédiction prononcée contre la postérité de Cham devait être levée : Egressa à finibus illis. Or, usons-nous de ces précautions , mes frères , lorsque nous venons nous présenter à Jésus-Christ dans la prière? sortons-nous du milieu de nos idoles et de notre peuple? Il nous ordonne de secouer l'iniquité qui est dans nos mains , avant que d'oser les lever vers lui : Si iniquitatem quae est in manu tua abstuleris à te... tune levare poterisfaciem tuam absque macula. (Job, xi, 14, 15.) Puisque nous allons demander , il ne faut rien exposer aux yeux de notre bienfaiteur, qui puisse arrêter ses grâces; puisque nous devons adorer, nous ne devons rien conserver dans notre cœur, qui démente nos hommages ; puisque nous allons nous humilier de nos fautes , il ne faut pas apporter encore l'affection criminelle devant notre juge. Il faut du moins haïr nos plaies , si nous ne pouvons pas encore couper jusqu'au vif pour les guérir: il faut du moins gémir sur notre misère , si nous ne pouvons pas encore obtenir de notre faiblesse cet effort généreux qui doit nous en délivrer. Toute prière doit donc partir d'un commencement imparfait de pénitence, et être une démarche de conversion ; toute prière doit donc, ou changer le cœur, ou être née d'un désir de changement : autrement vous ne priez pas; vous venez insulter la sainteté de l'Être suprême. Et cependant , mes frères , nous portons tous les jours jusque sous la majesté des regards de Dieu, des liens honteux , des désirs de crimes , des haines cruelles , des projets chimériques de fortunes ; nous le prions de nous renàettre nos offenses , et nous ne nous en repentons pas , ou peut-être en méditons-nous de

JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

nouvelles , nous le conjurons de nous délivrer de la tentation, et nous aimons d'y succomber; nous souhaitons que son nom soit sanctifié, et nous sommes dans le dessein de l'outrager encore ; nous lui demandons que son royaume nous soit donné, et nous voulons encore être du nombre de ces fornicateurs , de ces injustes, de ces adultères qui ne le posséderont pas : en un mot, nous désirons que sa volonté s'accomplisse, et nous refusons de lui obéir. Sont-, ce là, ô mon Dieu! des suppliants qui demandent des grâces, des coupables qui attendent leur pardon, des indigents qui vous représentent leur misère , ou des profanes qui vous insultent ? Et que voyez-vous dans ces prières, qui ne sollicite vos foudres, loin d'attirer vos faveurs? Devant votre majesté même, on s'entretient avec ses passions , au lieu de les faire taire du moins en votre présence ; et quelquefois l'on sort de la prière le cœur plus échauffé , l'esprit plus occupé d'un dessein, d'une entreprise, d'une passion , qu'on n'y est entré. La seule chose dont on est vide, ô mon Dieu! c'est de vos vérités et de votre grâce.

Mais ce n'est pas assez de ne rien porter sous les yeux de Dieu dans la prière, qui puisse éloigner les grâces que nous venons demander ; il faut que la foi règle et purifie nos demandes ; seconde condition de la prière chrétienne marquée dans la conduite de notre sainte femme de l'Évangile : Seigneur, fils de David , ayez pitié de moi : Miserere met , Domine, Fili David. (Matth. xv, 22.) Et ici, mes frères, souffrez que je fasse deux réflexions. La première, c'est qu'elle ne dit pas, remarque saint Chrysostôme, guérissez ma fille; mais, ayez pitié de moi : ses propres besoins s'offrent à elle les premiers dans sa prière; elle sent son âme sous la tyrannie d'un démon invisible dont la délivrance lui paraît plus importante que celle du corps de sa fille : ainsi elle demande d'abord le royaume de Dieu et sa justice, persuadée que tout le reste lui sera donné comme par surcroît. Voilà la règle, mon cher auditeur; mais la suivez-vous? dans les calamités qui vous affligent, commencez-vous à invoquer la miséricorde du Seigneur sur les misères cachées de votre àme, ou sur les maux temporels qui vous accablent au dehors? demandez-vous premièrement la charité, qui demeure toujours, avant que de demander d'autres dons moins excellents et qui seront détruits avec vous? et votre conversion vous intéresse-t-elle plus vivement que vos malheurs? Lorsqu'un revers de fortune, ou plutôt un ordre secret de la Providence, vous eut fait déchoir de cet état de prospérité, où votre naissance et les biens de vos ancêtres vous avaient placé, quelle fut la première voix que

votre cœur affligé fit monter vers le Seigneur ? Délivrez-moi, lui disiez-vous, de ceux, qui me persécutent : de sa grâce , de votre salut , de vos ennemis domestiques, il n'en était point question. Lorsque cet époux , cet ami , ce maître, à la vie duquel votre fortune était attachée , fut sur le point de vous être enlevé, et que tout secours humain devenu inutile , il fallut lever les yeux au ciel, et mettre dans le Seigneur toute votre espérance; que lui offrîtes-vous d'abord? les calamités, prêtes de fondre sur vous, à prévenir? ou les crimes qui vous les avaient attirées, à expier? Lorsque sa main se fut appesantie sur votre propre personne , et que des maux longs et cruels eurent éteint peu à peu votre jeunesse et votre santé ; quels remèdes demandiez-vous au souverain médecin ? et tandis que les infirmités de votre chair vous trouvaient si sensible, connaissiez-vous seulement celles de votre âme? Que vous auriez peu de suppliants, ô mon Dieu! si vous n'aviez à distribuer que des dons célestes et des trésors spirituels! Mais je me trompe , mes frères ; ce n'est pas le Seigneur que vous invoquez, puisque vous désirez quelque autre chose que lui-même : vous invoquez la santé, la prospérité, la gloire, puisque vous ne vous adressez à lui que pour obtenir quelqu'un de ces dons; vous le cherchez comme ces Juifs charnels, à cause des pains terrestres qu'il multiplie; et votre prière n'est qu'une demande injuste d'un bien périssable, que vous faites à l'auteur de tous les biens.

La seconde réflexion, c'est que la véritable prière nous rappelle sans cesse à nous-mêmes, et sous prétexte de nous élever, ne permet pas qu'on s'oublie : Fils de David, ayez pitié de moi. Car, prier, c'est connaître sa misère; c'est avouer à son Dieu son injustice; c'est soupirer après la grâce d'une parfaite délivrance. Prier, c'est vouloir anéantir en nous tout ce qui déplaît à l'Être suprême; c'est s'animer à lui être désormais plus fidèle; c'est se confondre à la vue de ses bienfaits et de notre ingratitude. Prier, c'est opposer nos mœurs à la loi sainte , les redresser sans cesse sur cette règle, en retrancher sans pitié tout ce qui s'y trouve contraire ; c'est avancer dans la pratique des vertus chrétiennes. En un mot, la prière est la perfection de nos mœurs. Eh! mes frères, l'homme corrompu comme il est , pétri d'orgueil, de sensualité , d'ignorance, et sujet à tant de faiblesses, quelque progrès qu'il ait fait dans la vertu, peut-il se permettre des vœux devant son Dieu que pour lui-même? peut-il se proposer d'autre sujet de sa prière que lui-même, et les besoins infinis de son âme? peut-il lui rester assez de loisir, pour entrer dans de vaines spéculations

SUR LA PRIÈRE

où il se perd ? La prière est-elle donc un effort de l'esprit, ou le langage du cœur? et adore-t-on jamais son Dieu d'une nrianière plus digne de lui, que lorsque, prosternée sous la majesté de ses regards , la vile créature reconnaît qu'elle n'est que cendre et poussière en sa présence? Le pécheur ne doit tenir à son Dieu que ce langage : Fils de David, ayez pitié de moi. Dans ce sentiment est renfermée toute la sublimité de sa prière ; c'est ainsi qu'il adore son Seigneur, qu'il l'aime, qu'il espère en lui , qu'il reconnaît ses bienfaits , et qu'il confesse son impuissance.

En troisième lieu , la foi de notre Chananéenne lui inspire dans sa prière une résignation parfaite à la volonté de son libérateur; elle se contente de lui dire : Ma fille est cruellement tourmentée par le démon : Filia viea malè à dsemonio vexatur. (Matth. XV, 22.) Elle n'ajoute pas, dit saint Chrysostôme : Délivrez-la, Seigneur; elle n'impose aucune loi à sa miséricorde. On ne l'entend pas crier comme cet officier de l'Évangile : Venez, Seigneur, et guérissez mon serviteur ; comme cet aveugle de Jéricho : Seigneur, faites que je voie; comme cette mère des enfants de Zébédée : Dites que mes deux enfants soient assis, l'un à votre droite et l'autre à votre gauche : contente d'avoir découvert le sujet de sa douleur, elle s'en remet du reste à la sagesse et à la clémence du Fils de David , et laisse à la seule disposition de sa volonté les suites de sa destinée : Filia rnea vialè à dxmonio vexatur. Ainsi , Dieu veut qu'on le prie, mes frères : il est plus éclairé sur nos besoins que nous-mêmes; car d'ordinaire nous ne savons ce que nous lui demandons : souvent nous exigeons de lui des faveurs que sa justice nous accorde comme des peines, parce qu'il s'indigne que nous ne comptions sa volonté pour rien dans nos prières; que nous respections si peu les ordres éternels de sa providence sur nous, et que nous voulions faire à sa sagesse une loi de la bizarrerie de nos désirs. Cependant, mon cher auditeur, c'est ici le défaut le plus universel de nos prières; l'accomplissement de sa volonté sainte n'est presque jamais la règle de nos vœux et de nos demandes. Lorsqu'il vous a frappé dans vos biens, ou dans votre personne, lui avez-vous dit : Seigneur, si cet état d'affliction me rend plus agréable à vos yeux, et me met dans une heureuse impuissance de vous déplaire, laissez-moi des maux si précieux. Est-ce ainsi que vous l'avez prié? Ah! vous n'avez pas eu assez de larmes et de soupirs pour lui demander le retour de la santé ou de la fortune. Mais qu'est-il arrivé? Il vous a exaucé, et les suites ne vous ont que trop fait connaître qu'il vous avait

puni en vous exauçant, et qu'il avait été un Dieu cruel en vous devenant propice : vous avez fait servir aux plaisirs et aux égarements des passions cette santé, qu'il vous a rendue; et les biens où vous êtes rentré n'ont été entre vos mains que les tristes instruments de vos crimes. Lorsque sa main se fut étendue sur cet enfant , qu'une tendresse déréglée vous rendait si cher, et que vous regardiez comme l'unique successeur de vos grands biens , et le seul appui de vos espérances : vous contentâtes-vous de lui dire comme la sainte mère de notre Évangile : Seigneur, mon enfant est cruellement tourmenté , son sort est entre vos mains : vous voyez mon affliction ; vous prévoyez sa destinée ; n'ayez aucun égard à mes désirs s'ils ne s'accordent pas avec vos conseils éternels : Filia mea malè à dxmonio vexatur. Ah ! vous ne saviez demander au Seigneur que sa vie, et la prolongation de ses jours : il la lui rendit cette vie ; il les prolongea ces jours ; et mille chagrins amers dont ses mœurs licencieuses ont depuis contristé votre tendresse , et sa révolte peut-être dénaturée contre vous-même, et l'oubli du respect et de la piété paternelle, vous ont appris que vous ne méritiez pas alors d'être refusé ; que votre prière n'était pas assez soumise et assez pure pour être exaucée; et que le bienfait dont il consolait l'excès de votre douleur, en était le plus terrible châtiment. Comme nous ignorons , mes frères , si le Seigneur veut nous sanctifier par la voie des afflictions ou de la prospérité, de la santé ou de la maladie, de la réputation ou des opprobres, nous devons dans nos prières le conjurer d'accomplir ses desseins éternels sur nous, de nous mener par le sentier qu'il nous a préparé dès le commencement des siècles ; et ne lui demander les faveurs temporelles, qu'autant que sa sagesse 'es trouvera favorables à notre salut. Pour les biens de la grâce, la conversion du cœur, la délivrance des passions , la fidélité dans les occasions , la persévérance dans la vertu ; ah ! demandons-les, sans conditions et sans réserve : la volonté du Seigneur, dit l'Apôtre, est toujours que nous soyons saints ; et nous ne pouvons solliciter avec trop d'instance, ce que nous ne saurions jamais trop tôt obtenir. Mais c'est ici où chacun s'abuse; et où pour justifier des prières intéressées et charnelles, on confond les intérêts du salut avec ceux de l'amourpropre. On s'imagine, dans des maladies habituelles, que si le Seigneur nous rendait la santé, nous serions moins tièdes dans son service , plus en état d'entrer dans de bonnes œuvres, plus propres à nous appliquer à l'affaire de l'éternité; et là-dessus, on ne cesse de lui demander la délivrance de ses maux. On se persuade dans la disgrâce, que si l'on jouis-

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JEUDI DE LA PREMÈRP: SEM.VINE

sait encore d'une fortune riante, on soulagerait les malheureux , on favoriserait les gens de bien , on soutiendrait les intérêts des peuples, on mettrait à couvert la faiblesse et l'innocence de l'injustice et de l'oppression; et là-dessus, on se permet mille désirs pour le retour de la fortune et de la prospérité. On croit , dans la décadence des affaires , qu'une situation plus tranquille nous laisserait plus de loisir de travailler au salut; et là-dessus, on ne cesse de dire au Seigneur : IS'abandonnez pas, ô mon Dieu! ceux qui veulent vous servir et vous glorifier dans vos dons. Illusions, mes frères; l'état oii la Providence nous place est toujours le plus propre à notre salut ; plus même cet état nous déplaît , plus la grâce y trouve de moyens de sanctification : demander au Seigneur qu'il nous en tire , sous prétexte de le servir ailleurs plus fidèlement , c'est vouloir excuser à ses yeux l'usage peu chrétien que nous en faisons. Mais ce serait peu de ne demander que ce qu'il faut dans la prière, nous devons le demander comme il faut, et c'est sur quoi l'exemple de notre sainte Chananéenne va encore nous instruire.

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