‹ ŒuvresChapitre 65 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

On ne prie pas quand ce n'est pas le cœur qui prie, dit saint Augustin; et Dieu n'écoute que le cœur. Or, le langage du cœur est toujours fervent et embrasé; le cœur ne connaît point la tiédeur et la nonchalance : première instruction renfermée dans l'histoire de notre Évangile. La sainte femme persuadée qu'elle parlait au maître des cœurs; que la multitude des paroles ne convenait qu'aux adorateurs des dieux de Tyr et de Sidon , et qu'un seul sentiment d'une foi vive plaisait plus au Dieu véritable que le discours le plus abondant, ne laisse presque parler que sa tendresse et sa douleur. Elle crie à la vérité, clamavit; mais le cri invisible de son cœur est encore plus puissant : elle pleure; mais ses larmes ne sont qu'une faible expression de sa peine : elle touche les assistants par le spectacle de sa désolation; mais son cœur offre aux yeux de Jésus-Christ un cœur mille fois plus touchant : sa ferveur fait tout le mérite de sa prière. En effet, mes frères, lorsque nous paraissons devant notre Dieu, tièdes, languissants, inattentifs; que nous exposons nos besoins comme des besoins étrangers ; qu'il semble que l'affaire que nous traitons n'est pas la nôtre ; que nous laissons parler notre langue sans y joindre les mouvements religieux d'un cœur touché, que faisons-nous? nous choisissons les yeux de Dieu pour le rendre témoin des égarements d'un esprit oiseux et des tiédeurs d'un cœur infidèle; nous venons nous mettre en sa présence

pour lui dire que nous ne l'aimons pas; nous nous prosternons à ses pieds pour ne penser point à lui , et ne nous entretenir qu'avec les créatures ; en un mot , nous l'irritons dans le lieu de propitiation , et changeons en crime l'exercice le plus utile et le plus consolant de la foi. Car premièrement, mes frères , ce qui rend la ferveur si essentielle à la prière , est la majesté de celui que nous prions : les hommages tièdes sont indignes de lui ; et s'il maudit celui qui fait son ouvrage avec négligence, quel autre acte de religion est plus son ouvrage que la prière? Secondement , le prix des grâces que nous demandons. Quoi! nous sollicitons des biens éternels, les promesses de la vie future , le don inestimable de la persévérance, la possession immortelle de Dieu : eh ! peut-on demander languissamment des biens si précieux ? n'est-ce pas déclarer, ou qu'on en est point touché, ou qu'on n'y prétend point? et le cœur tout entier peut-il suffire à les désirer? Ah! sur tout le reste, nous trouvons en nous tant de vivacité; il semble que pour nous rendre froids et languissants, il suffit de nous présenter devant notre Dieu et de penser aux biens véritables. Troisièmement enfin, la nature même de la prière. C'est un commerce tendre avec votre Dieu; pouvez-vous y être tout de glace? c'est la considération de ses perfections infinies; pouvez-vous les contempler sans en être touché ? c'est une attention sur tous les biens dont il vous a favorisé; qu'y a-t-il qui intéresse plus un bon cœur que le souvenir des grâces reçues ? c'est un gémissement sur vos fautes passées ; pe,ut-on rappeler avec indifférence , devant ce que l'on aime, les infidélités dont on a été coupable àson égard? Tout nous apprend donc à prier avec ferveur ; et sans cette condition, la prière n'est plus , ou qu'un mépris du Seigneur, ou qu'une occupation inutile d'un esprit oiseux et immortifié.

En second lieu , notre femme de Tyr ne veut devoir la grâce qu'elle sollicite , qu'à la seule miséricorde du fils de David; et l'humilité de sa prière répond à la vivacité de sa foi. Elle n'allègue rien en sa propre faveur, ni le courage qui Ta fait sortir du milieu de sa nation , ni sa foi qui l'a portée à laisser là ses idoles, et venir chercher un étranger; elle ne veut point d'autre mérite pour toucher Jésus-Christ, que sa propre misère : Fils de David, ayez pitié de moi. On la met au nombre des plus vils animaux; et elle trouve dans cet opprobre même une nouvelle raison de confiance : on lui préfère lesjjrebis d'Israël ; et elle souscrit à cette ignominie : elle n'allègue point, pour excuser ses superstitions passées et adoucir le titre odieux qu'on lui donne , les engagements de Ja naissance où il entre si peu de chose de notre

SUR LA mUEHE

part , et qui font son niallieur plutôt que son crime : . elle n'oppose point à la préférence dont Jésus-Christ honore les Juifs , leur ingratitude , leur envie , leur endurcissement qui les rend encore plus coupables que les habitants de Tyr et de Sidon : l'humilité est simple ; et on ne voit que son propre néant. En effet, mes frères, rien n'éloigne de nous les grâces du ciel, comme de chercher en nous-mêmes les raisons de la libéralité divine. Au commencement de la conversion on jette quelquefois sur soi dans la prière des yeux de complaisance devant la sainteté du Dieu qu'on adore ; sur un naturel heureux qui nous a toujours préservés de quantité d'excès , lors même que nous suivions les voies du crime ; sur un fonds de religion et de crainte de Dieu, qui, dans le temps même de nos désordres, nous inspirait je ne sais quel respect pour la piété et pour ceux qui la pratiquaient, et une secrète horreur pour ces hommes de péché qui font d'une impiété et du mépris des choses saintes l'assaisonnement d'une débauche : on rappelle en secret l'idée de ces pécheurs pour en faire honneur à celle qu'on se forme de soi-même ; et on dit , sans y penser, au pied des autels comme le Pharisien : Je ne suis pas fait comme le reste des hommes. Sommes-nous plus avancés dans la vertu .^ loin de bénir la main qui a rompu nos chaînes , nous croyons trouver dans notre justice les raisons que le Seigneur a eues de nous discerner de tant de pécheurs qui s'égarent , et de nous appeler à ses voies saintes. Ainsi, lorsque dans nos afflictions nous nous adressons au Seigneur, ah! nous mêlons presque toujours dans nos demandes le souvenir de ce que nous avons fait pour lui ; il semble que nous demandonsunejustice, plutôt qu'une grâce : nous exposons, avec complaisance, à ses yeux comme les apôtres , une barque et quelques filets abandonnés; c'est-àdire les oeuvres les plus légères faites en son nom : nous lui disons dans le secret du cœur : Ne nous rendrez-vous rien pour cela ? Quid ergo erit nobis? (Matth. XIX, 27.) On repasse sur une aumône, sur une œuvre de miséricorde, sur une pratique de piété ; et tandis que d'une main nous étalons nos calamités , de l'autre nous présentons nos mérites : nous mettons dans une balance, comme Job , nos justices et notre affliction ; et nous perdons souvent dans la prière le fruit des mérites passés, où l'on aurait dû en acquérir de nouveaux. Ce n'est pas qu'on se glorifie grossièrement devant le Seigneur, on ne lui dit pas tout haut : Vous devez , Seigneur, à ma fidélité quelque reconnaissance; mes œuvres saintes seraient-elles effacées à vos yeux , vous devant qui tout est vivant? ah! c'est dans le malheur qui m'afflige, que jedois sentir que ce n'est pas en vain qu'on

vous sert. On ne le dit pas tout haut, mais on se le dit tout bas à soi-même ; on n'étale pas ouvertement ses mérites , mais on les laisse entrevoir; on se couvre de ses justices ; on n'envisage la majesté du Très-Haut qu'à travers ce voile flatteur de nos propres justices sans se souvenir que Moïse sur la montagne levait le voile lorsqu'il parlait au Seigneur, comme pour lui mieux exposer ses misères, et ne s'en servait qu'en se tournant vers le peuple, et pour se cacher, ce semble , à lui-même , le souvenir des actions héroïques, et des prodiges qu'il avait opérés au milieu de ses frères. Le pécheur n'a jamais de meilleur titre pour obtenir des grâces, que son indignité, et la clémence d'un Dieu qui ne lui doit que la châtiment de ses crimes.

A la ferveur et à l'humilité de sa prière, la sainte Chananéenne ajoute en dernier lieu la persévérance. D'abord Jésus-Christ n'avait répondu que par un silence froid et accablant à ses supplications si soumises, si humbles, si ferventes : Qui nonrespondit ei verbum. Elle a abandonné ses dieux, son peuple, sa fille même mourante , pour venir à lui, et il n'avait pas daigné la regarder : elle lui expose sa douleur d'une manière si vive , si tendre, si pleine de foi , si capable de toucher les cœurs; les assistants en sont attendris, et Jésus-Christ tout seul la voit d'un œil indifférent; lui qui devait pleurer sur Jérusalem rebelle, lui que la confusion seule d'une femme adultère, trouva si indulgent et si miséricordieux; lui qui se représentait à ses disciples sous la figure d'un pasteur tendre , occupé à chercher à travers les montagnes les brebis égarées ; lui-même refuse ses soins et sa tendresse à celle-ci qui vient à lui d'une région si éloignée. Tant de foi, tant de démarches , tant de larmes ne devaient-elles être payées que d'un silence si désolant.' et quelle autre foi n'eût point été rebutée d'une rigueur si peu attendue ? Qui nonrespoiiditeiverbimi. Cependant cette femme forte persévère ; sa grande âme ne plie point : jusqu'ici elle n'avait osé se présenter au Sauveur, et s'était contentée d'élever sa voix de loin : Dimitte eam, quia clamât postnos : mais à mesure qu'elle est refusée, elle avance; et les rigueurs sont les seuls attraits dont Jésus-Christse sert pour l'attirer. Mais que veut-elle dire enfin en se prosternant aux pieds de Jésus-Christ? Vient-elle, piquée d'une secrète jalousie, lui rappeler le souvenir de tant de prodiges qu'il a opérés ailleurs? lui dire, comme les habi tants de Nazareth : Le bruit public nous a instruits de ce que vous avez fait à Capharnaùm. Vient-elle recueillir ce que son affliction lui laisse encore de forces , et par tout ce que l'amour maternel peut inspirer de plus tendre et de plus éloquent, faire un

JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

dernier effort pour toucher celui qu'elle veut se rendre propice? Que pouvait-on attendre de plus d'une femme infidèle? Cependant voyez-la aux pieds du Sauveur, comme elle adore en silence les conseils éternels dirigés sur elle: Âtillavenit, et adoravit eum , diceris : Domine, adjuva jne; comme elle souscrit en secret aux dispositions sévères de sa pénitence; comme elle s'humilie sous la main puissante qui la frappe. Tranquille sur le sort de sa fille, elle n'en parle plus ; elle l'a mise depuis longtemps entre les mains de son libérateur : ce n'est plus la délivrance de son affliction , qu'elle demande ; c'est la force de pouvoir la soutenir : Z)omine, adjuvame: Seigneur, soutenez-moi : elle se refuse même des plaintes, la seule consolation des malheureux : elle étouffe tout ce que la tendresse d'une mère a de plus vif : elle fait rentrer ses désirs dans les ordres de celui qu'elle adore : elle se croit indigne d'être exaucée, seulement parce qu'elle ne l'est pas ; et tout ce qu'elle sollicite, c'est une âme encore plus forte que sa douleur : Domine, adjuva me : Seigneur, soutenez-moi : ne rendez pas la santé à ma fille, puisque votre justice et mon infidélité s'y opposent; mais arrachez de mon cœur la tendresse que je sens encore pour elle : Domine, adjuva me. Qui n'eût cru que cette dernière démarche aurait enfin triomphé des retardements du Sauveur? cependant elle n'attire à cette femme si constante que des reproches rigoureux: Il n'est pas juste , lui dit-on , de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens. Mais un mépris si outrageant ne la blesse point; les instances redoublent avec les difficultés, et l'obstination de sa persévérance arrache, pour ainsi dire, des mains de Jésus-Christ une grâce si longtemps différée : Ofeynmel s'écrie-t-il ne pouvant s'empêcher de louer tout haut ce qu'il admirait depuis longtemps en secret, votre foi est grande, qu'il vous soitfaitcomme vous désirez. Double instruction pour nous, mes frères, sur la persévérance dans nos prières. Souvent le Seigneur ne nous exauce point; il nous laisse dans l'affliction dont nous demandons qu'il nous retire, dans les faiblesses sous lesquelles nous gémissons, dans les tentations d'où nous sortons toujours à demi vaincus : alors nous cessons de demander; il nous paraît inutile de lui réitérer des vœux qu'il n'exauce pas; plus tranquilles même quelquefois dans nos passions, après en avoir demandé en vain la délivrance, nous croyons n'avoir rien oublié de notre côté , et que désormais c'est à la grâce à faire le reste. Mais je ne vous dis pas que peut-être vous n'êtes pas exaucé, parce que vous demandez mal; que votre prière porte avec elle-même les raisons du refus de Dieu ;

et qu'il faut eu corriger les défauts , et non pas en interrompre la pratique : je ne vous dis pas que dans une vie toute mondaine, vous sollicitez peut-être des grâces qui ne sont que la récompense de la retraite, de la pénitence et de la prière ; que vous demandez le don précieux de la continence et de la chasteté, tandis que vos commerces, vos lectures, vos entretiens , vous conduisent à la perdre; la patience dans vos afflictions , vous qu'une recherche éternelle de vos aises a si peu jusque-là accoutumé à souffrir; legoût de la vertu, vousenqui des mœurs tièdes et sensuelles éteignent toutes les grâces ; la fidélité dans les occasions, vous qui ne veillez pas sur votre cœur, et qui négligez toutes les précautions les plus nécessaires à la piété chrétienne. Ah ! je ne suis point surpris si JésUs-Christ vous répond alors comme aujourd'hui à la Chananéenne , qu'il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ; et que les faveurs que vous sollicitez ne sont pas le partage des pécheurs comme vous, et sont réservées à la fidélité des âmes justes : Non est bonum. .le suppose que vous demandiez connne il faut ; et je dis que vous êtes injuste de vous rebuter, lorsqu'on ne vous exauce point. Eh! quoi? mon cher auditeur, le salut vous paraît-il trop vil pour être demandé plus d'une fois? en demeurez-vous à une seule démarche pour les choses que vous souhaitez vivement? et que font les obstacles dans vos prétentions temporelles, que piquer et réveiller davantage vos désirs? Vous comptez vos démarches avec Jésus-Christ; mais les compte-t-il lui-même avec vous? Après que vous l'avez tant de fois rejeté, ne revient-il pas encore se présenter à la porte de votre cœur aussi empressé de votre salut, lorsqu'il vous appelle à la onzième heure du jour, qu'il l'était en vous appelant à la première? Ah ! si après quelques inspirations de sa grâce , il se fût retiré tout à fait de vous; si seulement, pour n'avoir rien à se reprocher sur votre perte, il se fût contenté de vous avertir une fois, et qu'il vous eût laissé ensuite entre les mains de votre corruption, oii en seriez-vous ? O homme, pouvez-vous demander trop souvent l'unique bien qui vous soit nécessaire? et ignorez-vous que votre Dieu veut être pressé, sollicité, importuné ; et que sa grâce, comme son royaume, est le prix de la seule violence ? D'ailleurs , Dieu vous refuse? mais c'est pour vous obliger de le prier plus longtemps : il connaît le caractère de votre cœur : si vous n'aviez rien à souhaiter de sa libéralité, vous ne vous adresseriez jamais à lui; si une fois il vous avait exaucé, le bienfait vous ferait oublier le bienfaiteur. Dieu vous refuse? mais que savez-vous si votre prière elle-même n'est

SUR LA PRIERE

pas plus agréable à Dieu que la vertu que vous lui demandez ? -S'il n'aime pas mieux entendre vos gémissements sur votre impatience et sur vos faiblesses, que vous voir plus patient et plus fidèle? si la componction que vous lui offrez de votre défaut dans la prière ne vous purifie pas plus à ses yeux que l'amendement de ce défaut même? Mais enfin que savez-vous si vous ne vous êtes point rebuté , lorsque vous étiez sur le point d'obtenir ce que vous demandiez, et que le Seigneur n'attendait plus qu'une nouvelle instance? Vous avez prié, et il n'a point eu d'oreilles pour vous ; vous avez crié derechef, il s'est tu : encore une fois , la voix de votre cœur est montée de nouveau vers le Seigneur, et c'a été en vain : alors vous en êtes demeuré là , comme ce roi d'Israël après qu'il eut frappé trois fois la terre d'un javelot : mais que ne poursuiviez-vous , comme répondit le prophète Elisée à ce prince imprudent : Si vous eussiez frappé cinq fois; c'en était fait de l'Assyrie , et vous auriez remporté une victoire entière sur vos ennemis, (iv Reg. xin, 19. ) Dieu avait marqué le moment de sa grâce à une nouvelle demande; vos premiers vœux l'avaient déjà disposé, et il n'était plus question que d'achever votre ouvrage : vous vous êtes découragé, lorsque vous étiez sur le point de recueillir le fruit de vos peines : Si percussisses quinquies : encore un peu de persévérance, vous obteniez ce que vous demandiez : encore un coup frappé à la porte , on vous l'eût ouverte : encore un nouvel effort, vous triomphiez de la lenteur de Dieu même ; et vous perdez en vous rebutant les grâces que vous aviez déjà méritées, et celles que vous étiez sur le point d'attirer sur vous. Une seule réflexion que je vous prie ici de faire, c'est qu'il ne suffit pas de continuer simplement et de ne pas se décourager ; il faut redoubler ses efforts. Après qu'on a demandé, cherché, et qu'on n'a rien obtenu , il faut frapper. En effet , mes frères, Dieu ne diffère de nous exaucer, que pour rendre nos vœux plus ardents : il ne rejette pas nos demandes ; il ne veut qu'enflammer nos désirs : c'est là une de ces feintes de l'amour divin , qui ne paraît se refuser que pour réveiller notre tendresse; et souvent il renouvelle à l'égard des âmes fidèles, l'histoire des disciples d'Emmaiis, c'est-àdire, il ne fait semblant de se retirer d'elles, qu'afin qu'on lui fasse de nouvelles violences pour le retenir. Tel est le dessein de Dieu dans la suspension de ses grâces. Or, vous ne vous lassez point de demander, dites-vous, depuis le moment fatal qui vit périr votre innocence; depuis ce jour fatal qui changea votre joie en tristesse , et qui tarit toutes les ressources de votre fortune ; depuis que la main du

Seigneur vous a frappé de cette infirmité cruelle qui mêle à vos jours tant d'amertumes : vous ne cessez de demander la force de vous relever de votre chute; la foi pour soutenir votre adversité; cette patience chrétienne qui nous fait posséder nos âmes en nous en rendant les maîtres ; qui sait souffrir sans se plaindre et sans murmurer : et cependant vous vous retrouvez encore aujourd'hui aussi fragile, aussi triste, aussi inquiet que le premier moment où vous commençâtes à prier le Seigneur, vous persévérez, et le Seigneur ne répond pas. Mais je vous demande : les retardements du Seigneur vous ont-ils conduit à des instances plus vives et plus pressantes? avez-vous ajouté à la prière le secours du jeûne et de la pénitence? avez-vous tenté de nouvelles voies pour fléchir le Seigneur? a-t-on vu votre ferveur se rallumer, croître votre fidélité, vos œuvres chrétiennes se multiplier? enfin , avez-vous fait monter des cris plus perçants vers le ciel , les premiers y étant montés sans succès? et, comme les Israélites, après avoir fait, durant six jours, le tour des murailles de Jéricho, y avez-vous ajouté au septième le bruit des trompettes et des hurlements, comme pour triompher de Dieu même par ce nouvel effort, et voir tomber à vos pieds la passion dont vous aviez tant de fois souhaité d'être délivré? Ah ! le Seigneur ne vous exauce pas , parce que vous demandez toujours de même : il a beau se refusera vous, vous ne sentez pas assez son refus , et votre voix ne monte pas vers lui avec un nouvel effort. Ah! ce qu'Élie disait autrefois par pure dérision, aux prophètes de Baal assemblés à Béthel pour immoler à ce dieu, je pourrais vous le dire ici plus réellement : Criez plus haut; car votre Dieu dort quelquefois, et il a besoin qu'on l'éveille. La Chananée ne se contente pas de dire toujours : Fils de David, ma fille est cruellement tourmentée; elle s'approche, elle fait de nouveaux efforts, enfin, elle oblige encore les disciples à devenir ses intercesseurs auprès de Jésus-Christ. Et voilà, mes frères, le modèle de notre persévérance : adressons à Dieu nos vœux et nos prières : s'il ne nous exauce point, retournons à ce saint exercice avec une nouvelle ferveur : s'il continue d'être sourd à nos cris , loin de nous rebuter, revenons sans cesse à la charge , et faisons-lui en quelque sorte violence pour lui arracher ses grâces , intéressons dans notre cause les gens de bien ; ce sont les amis de Dieu; ils ont du crédit auprès de lui : seulement gardons-nous de compter sur les prières des gens de bien, au point que nous négligions de prier pour nous-mêmes. Les apôtres qui sollicitent pour la Chananée sont refusés, et la Chananée obtient ensuite elle-même; pour nous ap-

VENDREDI DE LA PREMIERE SEMAINE

prendre, dit saint Chrysostôme , que les vœux que nous adressons nous-méme au Seigneur, quelque pécheur que nous soyons d'ailleurs, le touchent tout autrement que des vœux étrangers , quelque purs qu'ils puissent être devant lui. Cependant, voilà en quoi consiste presque toute la piété des personnes d'un certain rang ; à honorer les serviteurs de Jésus- Christ, et à recommander à leur piété et au mérite de leurs prières les besoins de leur âme. Mais que sert , mes frères , d'intéresser les justes à votre salut, si vous ne voulez pas y travailler vous-mêmes.' Que sert, que des âmes saintes disent tous lesjours : Seigneur, convertissez cette âme que vous avez rachetée de votre sang; si de votre côté vous dites : Je ne saurais me donner encore à vous ; ne rompez pas des liens qui me plaisent, et que je ne puis haïr encore? Vous ressemblez à cet infortuné Simon, qui ne voulant pas avoir de part à la grâce de l'Évangile et à la prédication des apôtres, ni sortir de ses voies égarées , conjurait cependant les disciples de prier le Seigneur pour lui : Precamini vos pro me ad Dominum. ( Act. viii , 24. ) Ne mettez point d'obstacle aux grâces que l'on sollicite pour vous , et alors les prières des justes seront puissantes : priez sans cesse vous-même le Seigneur, qu'il vous donne un cœur nouveau; qu'il anéantisse vos injustes cupidités; qu'il exauce les vœux de ses serviteurs , qui ne se lassent point de lui demander votre conversion ; priez, dis-je, et ne vous lassez point : si vous êtes pécheur, il ne vous reste que cette voie pour recouvrer la grâce; si vous êtes juste, c'est par là seulement que vous pouvez la conserver. Eh ! n'êtes-vous pas heureux que la miséricorde divine vous ait ouvert une voie de salut si aisée et si consolante.' Le Seigneur est cet homme de l'Évangile, qui après quelques difficultés ne peut refuser trois pains à un ami qui les demande avec instance : c'est le père qui ne saurait donner un serpent à ses enfants, lorsqu'ils lui demandent de la nourriture : en un mot, c'est le juge vaincu par les sollicitations de la veuve, et qui accorde enfin à ses importunités ce qu'il avait d'abord refusé à ses premiers cris : et ces paraboles si consolantes, c'est Jésus-Christ lui-même qui en est auteur, et qui les applique au juge céleste. Mon Dieu! vous conviez vous-même le pécheur à vous demander des grâces : il semble que vous êtes intéressé à rendre l'homme heureux, et que vous ne vous suffisez pas à vous-même. Ah! mes frères, d'où vient donc qu'un exercice si avantageux à la faiblesse humaine est si négligé parmi nous? d'où vient que dans le monde on a sans cesse recours à de nouveaux artifices, pour ôter l'ennui de la vie mondaine, pour remplir des

moments que la variété des plaisirs laisse encore vides, et qu'on ne saurait trouver le temps de prier? Eh! ne faut-il pas que Dieu, à qui tous les moments de la journée devraient être consacrés, les partage du moins avec le monde? On ne vous reproche point ici le temps si précieux aux chrétiens , consacré à un jeu excessif, à de vains entretiens, à des inutilités presque éternelles; mais du moins retranchezen quelques moments pour gémir devant Dieu du mauvais usage que vous faites du reste. On ne vous demande pas comment se passent vos jours et vos années; mais du moins qu'ils ne se passent pas tous sans penser à l'auteur de votre être et au juge de vos actions : consacrez-lui des heures , que ni les occupations ni les plaisirs ne puissent plus lui disputer : souvenez-vous que Daniel aima mieux s'exposer à perdre la vie, que manquer à l'heure de sa prière : offrez-lui, à la tête de vos familles, des vœux communs : ne regardez plus l'oraison, cette occupation continuelle d'un chrétien, comme le partage des âmes retirées. Et vous, ô mon Dieu! formez dans nos cœurs des désirs qui ne peuvent venir que de vous : répandez sur nous cette grâce de la prière, qui est la source de toutes les autres : donnez-nous ce maître invisible, qui seul apprend à prier; et préparez-nous les biens éternels, en nous inspirant le désir de les demander.

Ainsi soit-il.

SERMON

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