PREMIÈRE PARTIE
L'aveuglement est de toutes les peines du péché la plus universelle; il n'est personne qui ne soit aveugle à certains égards , et qui ne se séduise soimême par quelque endroit : l'homme est presque toujours un mystère à lui-même; entre sa raison et son cœur réside sans cesse l'amour-propre; tout ce que nous voyons de nous-mêmes , nous ne le voyons plus qu'à travers ce nuage trompeur; l'œil de la foi tout seul peut le dissiper, et luire dans ce lieu obscur, comme parle un apôtre : mais comme rien n'est moins commun que l'usage de la foi , rien n'est plus rare que de se connaître.
Or, ce défaut de connaissance de soi-même , qui met un obstacle si essentiel à l'utilité de nos confessions , et qui est figuré par cette multitude d'aveugles couchés sur les bords de la piscine, multitudo magnu cxcorum, vient de trois sources : la première , c'est qu'on ne s'examine pas avec assez de loisir et de maturité ; la seconde, c'est qu'on ne s'examine que dans ses propres préjugés ; enfin la dernière, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs.
On ne s'examine pas avec assez de loisir. Oui, mes frères , toute la vie du chrétien doit être un examen , et une censure continuelle et secrète de ses actions , de ses désirs et de ses pensées. Comme l'inconstance est le vrai caractère de notre cœur, et que chaque instant et chaque objet voient presque naître en nous de nouvelles impressions; si nous nous perdons un moment de vue, nous ne nous connaissons plus. Il se forme au dedans de nous une succession si continuelle et si rapide de désirs , de jalousies , de craintes, d'espérances, de joies, de chagrins, de haines et d'amours , que si nous ne suivons sans cesse ces routes diverses et secrètes de nos passions, nous n'en voyons plus ni les principes , ni les suites : elles se confondent , pour ainsi dire , dans leur multiplicité , et notre cœur devient un abîme que nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surfac.
VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
C'est doue un abus de croire que pour porter au tribunal une connaissance exacte, il suffise, après une vie toute dissipée et toute mondaine, de donner, avant de venir se présenter au prêtre , quelques moments seulement à la révision de la conscience. La vigilance continuelle sur toutes nos actions , seule, peut nous disposer à la confession de nos fautes; parce que seule, elle peut nous découvrir à nous-mêmes. Il faut s'accoutumer à se rendre compte sans cesse à soi-même, de soi-même; entrer presque sur chaque action en jugement avec son propre cœur ; et du moins dans le silence de la nuit, comme le prophète, et après que les inutilités, les bienséances , ou les devoirs de notre état ont terminé chaque journée, mettre notre âme sur nos mains devant le Seigneur ; peser sous ses yeux l'usage que nous avons fait du jour écoulé; et par ces jugements journaliers de notre conscience , nous familiariser, pour ainsi dire, avec nous-mêmes; et nous disposer à porter aux pieds du prêtre un cœur éprouvé, et des inclinations mille fois approfondies.
Tel est l'examen qui doit nous préparer à la confession de nos fautes ; une attention de tous les jours sur nous-mêmes. Or, souffrez que je vous demande, mes frères : avez-vous jusqu'ici porté au tribunal une conscience ainsi éprouvée? Toute votre vie est une absence continuelle de vous-mêmes; une vie toute de soins, de plaisirs, d'agitations : toute votre attention même se borne à n'être jamais un seul moment avec vous, à chercher des diversions qui vous empêchent de retomber sur vous-mêmes ; le seul instant qui vous y laisse est cet instant d'ennui mortel qui vous accable , et dont vous ne pouvez soutenir la tristesse. Comment voulez-vous donc qu'un léger intervalle, que vous donnez avant la confession à l'examen de votre vie; un intervalle qui suffit à peine pour calmer votre imagination, pour en bannir les images tumultueuses que le monde et les plaisirs y ont laissées , sufOse pour sonder votre cœur, l'éclaircir, le connaître et venir le découvrir au prêtre? Comment voulez-vous que tant de désirs injustes que vous avez formés presque à votre insu; tant de complaisances criminelles, sur lesquelles vous n'avez pas même fait attention; tant d'intentions suspectes que vous n'avez jamais conimes; tant de soins sur votre corps, dont le principe était corrompu, et que vous n'avez jamais examinés; tant de passions naissantes, qui n'ayant souillé que votre cœur, et auxquelles les occasions ayant manqué plutôt que les désirs, se sont effacées même de votre souvenir : comment voulez-vousque cet abîme, où vous n'avez jamais porté la lumière, s'éclaircisse en un instant; et qu'une conscience avec
laquelle vous n'avez jamais vécu, pour ainsi dire, vous soit d'abord connue et familière?
Ainsi, que voyons-nous tous les jours au tribunal, que des aveugles qui ne se connaissent pas eux-mêmes? MuUitudo magna cxcorum. Qu'y entendonsnous, que des peintures vagues et superticielles ; que l'histoire publique et extérieure des pécheurs; que les dehors de leurs désordres et certaines chutes palpables, qui sont toujours la suite de mille chutes invisibles, pour lesquelles ils n'ont point d'yeux? Ils nous disent, comme il est dit aujourd'hui du paralytique , le nombre des années pendant lesquelles ils ont croupi dans leur infirmité : Trigenta et octo annos habens in injlrmitate sud ( Joan. V, 5); ils nous racontent l'histoire de leur vie, mais ils ignorent celle de leur cœur. Premier défaut de nos examens : on ne s'examine que le moment qui précède la confession ; et chaque jour doit être un examen qui nous y dispose.
Le second défaut de nos examens , c'est que nous ne nous examinons jamais que dans nos propres préjugés. Car qu'est-ce que s'examiner ? C'est mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ; de l'autre, cette partie de notre vie que nous voulons connaître : voir sur chaque action ce que l'Évangile ordonne, permet ou défend; placer ces règles saintes vis-à-vis de nos démarches; et par ce parallèle, sur lequel nous serons jugés un jour, nous juger d'avance nous-mêmes.
Or, à ces règles saintes, chacun, dans la discussion de sa conscience, substitue les préjugés de son amour-propre ; car à tout ce qui ,nous impose des devoirs, l'amour-propre trouve le secret d'opposer des préjugés , ou qui les combattent, ou qui les adoucissent; des préjugés sur la naissance, sur les dignités, sur l'ambition, sur l'usage des biens, sur les périls, sur les coutumes; des préjugés sur toutes les règles.
Sur la naissance : la règle, c'est qu'en Jésus-Christ, il n'y a ni noble, ni roturier, et que l'Évangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple, l'élévation de la naissance, loin d'être un privilège, devient plutôt un obstacle, et par conséquent un malheur par rapport au salut; parce qu'elle nous rend l'accomplissement de ces devoirs plus diflicile : voilà la règle sur quoi il faut s'examiner. Le préjugé; c'est que plus la naissance est élevée, plus nous la regardons comme une prérogative, qui adoucit à notre égard les devoirs pénibles de la loi; qui nous dispense de la haine du monde , de la fuite des plaisirs , des austérités de ce saint temps; qui nous permet la sensibilité dans les injures, la dissimulation et la duplicité dans les
SUR LA CONFESSION
t'oncurreiices, la hauteur dans Tautorité, la mollesse dans les mœurs : et c'est là-dessus qu'on se juge soi-même.
Sur les dignités : la règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples, et non pour soutenir l'orgueil et fournir aux plaisirs de ceux qui en sont revêtus; et qu'on n'est prince, ministre, magistrat, homme public, que pour les autres, et non pas pour soi-même : voilà la règle. Le préjugé; c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage, et non sur leur institution; on s'en tient à ce qu'ont fait ceux qui nous ont précédés ; on n'examine pas ce qu'ils ontdù faire ; on croit que successeurs légitimes de leur autorité, on l'est aussi de l'abus qu'ils en ont toujours fait; et que des désordres manifestes , qui nous sont venus par tradition , sont des droits incontestables attachés à nos charges : et c'est là-dessus qu'on examine ses devoirs publics.
Sur l'ambition : la règle , c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre , et de n'aimer nile monde, ni les choses qui sont dans le monde, nous devons craindre tout ce qui peut nous rendre notre exil trop aimable : voilà la règle. Le préjugé; c'est qu'on regarde les soins, les Intrigues, les empressements pour s'élever, le chagrin vif et profond de se voir devancé; la disposition secrète de sacrifier nos concurrents à notre fortune , si l'on ne pouvait s'établir que sur leurs ruines ; l'aversion cachée pour tous ceux qu'on nous préfère; en un mot, ce fonds dominant d'ambition quif ait proprement toute la vie de la cour, et qui est l'âme aussi de toute notre conduite, on la regarde comme une noble émulation que la naissance donne, comme des inclinations sages et sérieuses , plus dignes de la raison, que les plaisirs frivoles et les excès où s'abandonnent ceux qui ne pensent à rien de solide, et qui sacrifient leur fortune à leurs plaisirs : et c'est sur ces fausses idées, qu'on sonde son cœur devant Dieu.
Sur l'usage des biens : la règle , c'est que vous n'en êtes pas le maître absolu; que votre abondance est le patrimoine des malheureux; et que l'Évangile seul , et non pas le monde , doit régler les bienséances de votre état : voilà la règle. Le préjugé; c'est que toutes les profusions que le revenu peut soutenir, on ne les croit jamais excessives : toutes celles même qui nous dérangent, mais que l'usage semble exiger, on se persuade qu'elles peuvent bien altérer nos affaires , mais qu'elles ne touchent point à la conscience : et c'est sur ce fonds de sécurité, qu'on examine l'usage de ses biens.
Enfin sur les coutumes : la règle, c'est que nous
serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ, et non pas sur les mœurs de notre siècle ; que les exemples, quelque universels qu'ils puissent être, n'autorisent pas les abus que la loi condamne; et qu'au contraire, se conformer à la multitude est suivre la voie qui conduit toujours à la mort : voilà la règle. Le préjugé; c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne saurait être un crime. Toutes les personnes de notre sang et de notre âge usent de cette parure, ont recours à cet artifice pour relever une vaine beauté, et ajouter à l'ouvrage du Créateur une grâce qu'il n'a pas voulu y mettre lui-même; on n'en fait plus de scrupule. Tous ceux de notre état briguent, sollicitent les honneurs du sanctuaire; on croitque c'est l'unique voie poury parvenir. Presque tout le monde se permet cette manière de faire valoir son argent ; on la croit permise. On se repose sur l'exemple commun de l'innocence de ses propres démarches : l'usage est notre seul Évangile : et l'illusion va si loin, qu'on ne daigne pas même porter au tribunal ces sortes de fautes; qu'on se fait une manière de force et de raison de les mépriser, et qu'on les regarde comme les scrupules des âmes fai bles et timides.
Voilà une des grandes sources de l'inutilité des confessions. Personne ne s'examine dans les lumières de la foi et dans les règles de l'Évangile; chacun porte au tribunal ses préjugés loin d'y porter ses crimes : nos erreurs sont les seules lumières consultées sur nous-mêmes ; et sonder sa conscience, pour la plupart des fidèles, c'est y répandre de nouvelles ténèbres. Aussi, nous entendons tous les jours au tribunal des pécheurs qui mêlent à l'accusation de leurs fautes, les maximes du siècle et le langage des passions; qui parlent comme le monde, dans un lieu destiné à le condamner; et qui, parla manière dont ils s'avouent coupables, nous font corinaître qu'ils ignorent encore leurs plus grands crimes.
Enfin le dernier défaut de nos examens , c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs; de père de famille, de personne publique, de membre du corps des fidèles : on ne connaît de soi que ses défauts personnels.
Comme père de famille, avez-vous fait de votre maison une église domestique.? vous a-t-on vu à la tête de vos enfants et de vos esclaves, offrir à Dieu, comme les patriarches, le sacrifice du soir et du matin , et les vœux communs et innocents d'une sainte famille.? Avez-vous cultivé dans vos enfants la grâce de leur baptême confiée à vos soins , en les élevant dans la foi et dans la piété.? Vos exemples ont-ils soutenu vos instructions.? Avez-vous, dang
VENDREDI DE LA PREMIERE SEMAINE
la destination de leur sort, eu plus d'égards à leur salut, qu'à vos intérêts temporels? et vos arrangements n'ont-ils pas plus décidé de leur vocation , que l'ordre du ciel? Vous êtes-vous regardé comme le père et le pasteur de vos domestiques? et n'avezvous pas oublié, que négliger le soin de leur âme, c'est être pire qu'un infidèle? Où sont ceux qui, dans le jugement de leur conscience, entrent dans ce détail de foi et de religion?
Comme membre du corps des fidèles, vous devez à vos frères l'édification, et le spectacle d'une vie sage' et irrépréhensible : plus même vous êtes élevé, plus votre obligation là-dessus devient rigoureuse, parce que plus vos exemples deviennent utiles ou dangereux. Or, que d'imitateurs votre rang n'a-t-il pas donnés à vos désordres? que d'âmes ont péri pour avoir servi à vos plaisirs et à vos passions! Combien d'autres avez-vous séduites par vos persuasions, entraînées par votre autorité, ébranlées par vos dérisions et par vos censures? Combien d'autres, femmes du monde, dont la liberté de vos discours, l'indécence de vos manières, la facilité de vos mœurs ont corrompu le coeur? ces hommes faibles qui ont tant de fois péri sous vos yeux, et dont la faiblesse flattait tant votre vanité? ces domestiques infortunés devant lesquels vous paraissiez sans précaution, ou que vous employiez à des soins sur votre corps, d'où leur innocence ne sortait jamais entière? Que de crimes étrangers sur lesquels on ne s'avise pas même d'entrer en scrupule !
Enfin, si vous êtes homme public, que de malheurs votre inapplication, votre faiblesse, votre complaisance, votre dureté, vos intérêts peut-être particuliers, ont attirés sur les peuples! que de méchants protégés ! que de gens de bien négligés ! que d'innocents opprimés ! que de violences et d'injustices auxquelles votre nom a servi de prétexte, par votre confiance excessive en des subalternes iniques et corrompus! que de crimes qui se multiplient à l'infini, qui naissent tous les jours les uns des autres, et que le Dieu juste vous impute! Sondez cet abîme, si vous le pouvez; et cependant, y regardez-vous seulement?
Tels sont les aveugles couchés sur les bords de la piscine, que le Sauveur ne guérit point : Multitudo magna cxcorum. Aussi nous sommes tous les jours surpris, que des personnes qui vivent dans le train ordinaire de cette sorte de monde que Jésus-Christ a réprouvé; dans l'oisiveté des conversations et les dangers des commei'ces; dans les plaisirs des jeux et des spectacles; dans la vanité et l'indécence des parures: dans les mouvements de
l'ambition et les vivacités des concurrences; dans la sensualité , et l'excès souvent des tables et des repas : nous sommes surpris, que ces personnes n'aient presque rien à nous dire , lorsqu'elles viennent au tribunal nous découvrir les plaies de leur conscience; qu'elles ne soient en peine que de trouver des sujets d'accusation, et de quoi fournir à une confession; et qu'elles renferment le récit d'une année entière de vie mondaine en un intervalle si court , qu'à peine aurait-il pu suffire à exposer toutes les fautes d'une seule de leurs journées : nous en sommes, dis-je, surpris, tandis qu'une âme juste repasse à nos pieds dans l'amertume de son coeur quelques imperfections légères, que sa piété lui grossit ; découvre jusque dans ses vertus une matière d'accusation et de pénitence; ne peut tarir sur le récit de ses faiblesses ; prend les sentiments involontaires de la nature pour les actes libres de la volonté; croit voir, dans des mouvements naissants, toute la honte d'un consentement, et ne voit pas, dans le sacrifice soudain qu'elle en fait, tout le mérite d'une fidèle résistance; se défie même des lumières d'un guide sacré qui la rassure ; et , comme Pierre dans l'excès de sa prière à Joppé , croit voir des objets immondes et défendus par la loi, lors même qu'un envoyé du ciel condamne ses frayeurs, et lui en permet l'usage.
D'où vient cette différence? C'est que l'un veille sans cesse à la garde de son propre cœur, et que l'autre ne s'examine que lorsqu'il faut venir s'accuser au prêtre ; c'esï que l'un se juge sur les lumières de la foi , et l'autre sur les préjugés de son amour-propre ; enfin, c'est que l'un approfondit tous ses devoirs qu'il connaît , et que l'autre ne s'examine que sur quelques obligations plus palpables et plus connues , et dont il ignore même l'étendue et les suites. C'est ainsi, 6 mon Dieu ! que vous répandez vos lumières sur le juste; et que vous punissez les égarements de l'âme mondaine, en permettant qu'elle les ignore. Mais non-seulement on manque de lumière dans l'examen , on manque encore de sincérité dans la manifestation.
SECONDE PARTIE
Rien ne coûte plus à l'homme que de s'avouer coupable. Comme l'orgueil est le premier de nos penchants; et que d'ailleurs le sentiment secret de nos défauts ne nous permet pas d'ignorer que, si nous nous montrions tels que nous sommes, nous serions dignes du dernier mépris ; nous naissons tous avec un fond de dissimulation sur ce qui se passe au dedans de nous-mêmes : toute notre vie n'est presque qu'un déguisement continuel ; nous
SUR LA CONFESSION
jouons dans toutes nos actions le personnage d'un autre; et ce qui paraît de nous-mêmes n'est jamais nous. Telle est la condition de l'homme : né orgueilleux et misérable, il ne peut paraître grand qu'en ne se montrant pas tel qu'il est; et le déguisement est la seule ressource de sa vanité.
Mais ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que notre orgueil entre dans nos humiliations mêmes; que l'aveu de nos crimes n'est souvent qu'un artifice coupable qui les déguise, et que nous portons la dissimulation jusqu'au pied même du tribunal terrible, où nous allons manifester les secrets de nos consciences et nous juger devant Jésus-Christ : c'est ici cette seconde sorte de pécheurs figurés par les boiteux de notre Évangile : Multitudo magna claudorum; c'est-à-dire de ces pécheurs qui ne marchent pas droit dans la voie de Dieu , et qui ne viennent pas se présenter au bain sacré de la pénitence, avec cette droiture et cette simplicité de cœur qui guérit la plaie en la découvrant.
J'avoue qu'il est rare de trouver de ces âmes noires et maudites de Dieu, qui, de propos délibéré, viennent mentir au Saint-Esprit, cacher au prêtre les horreurs d'une conscience corrompue , insulter la religion jusque dans le lieu même du repentir et de la miséricorde, et faire du Sacrement qui nous absout , le plus grand de toiis leurs crimes. Il faudrait des foudres et non des instructions pour des âmes de ce caractère ; ou ne leur parler que comme Pierre parla autrefois à Ananie et à Saphire , l'affreu.x modèle de ceux qui viennent aux pieds des ministres mentir à l'Esprit saint. Cette sorte de dissimulation suppose une extinction de toute foi et de toute crainte de Dieu, dont peu d'âmes sont capables.
Mais il est des déguisements d'une autre nature , sur lesquels on se fait une sorte de conscience ; qui mêlent à l'aveu du crime les artifices et les palliations de l'orgueil ; qui ne montrent qu"à demi la conscience, et qui comptent l'avoir suffisamment montrée; qui découvrent le péché, et qui cachent, pour ainsi dire, le pécheur. Or, ce défaut de droiture et de sincérité, si ordinaire dans le tribunal, se trouve ou dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse, ou dans les motifs et les principes des actions qu'on supprime, ou dans les points douteux qui ont plusieurs faces , et qu'on montre toujours du côté qui nous est favorable.
Je dis dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Oui , mes frères , le premier soin de la plupart des pécheurs , lorsqu'ils se préparent à la pénitence, n'est pas de connaître leurs fautes ; c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire
connaître au ministre sacré qui doit les entendre. L'arrangement étudié des expressions qui adoucissent l'horreur de leurs crimes, est presque le seul examen et la seule préparation qui en précède la confession ; et être prêt pour le sacrement, c'est précisément pour eux avoir trouvé , après bien des recherches secrètes , de toutes les manières de s'avouer coupables, celle qui laisse moins connaître leurs fautes.
Premièrement : on passe rapidement sur les plaies les plus honteuses, de peur d'y trop arrêter l'attention du ministre; on renferme en un seul mot les chutes les plus humiliantes; on les place dans des intervalles si heureux, qu'elles échappent presque avant que le prêtre ait pu s'en apercevoir; et on est content de soi, quand on a pu, en lui avouant ses crimes , faire en sorte pourtant qu'il les ignore encore.
Secondement : on tait des circonstances et des incidents plus honteux que le crime même, et qui seuls auraient pu faire sentir tout l'emportement de notre cœur, et toute l'indignité de notre caractère. Je ne parle pas ici de ces circonstances qui changent la nature du péché; je parle de celles qui l'aggravent, qui découvrent toute la bassesse de nos penchants , et toute la honte de nos faiblesses : des mesures honteuses qu'on a prises pour inspirer une passion ; des avances mille fois rejetées , autant de fois renouvelées; des choix indignes et que l'emportement tout seul pouvait justifier; des désirs dont on rougissait et qu'on se cachait à soi-même. Que sais-je? tout ce détail qui nous manifeste trop, nous le supprimons; et nous substituons habilement à ces termes précis que la simple vérité emprunte, et qui nous auraient fait connaître, des expressions vagues et générales qui découvrent nos actions , mais qui ne montrent pas notre cœur.
Troisièmement : on s'accuse avec complaisance de certainsdéfautsqui nous sont glorieux selon le monde; on fait entrer dans la confession de ses crimes la générosité de son cœur, les talents du corps et de l'esprit , les titres de la naissance , les avantages de la ferveur ou de la fortune ; on mêle habilement ce qui nous élève aux yeux des hommes, avec ce qui nous humilie devant Dieu; et on sent presque plus de vanité de ces frivoles distinctions qui ne sont pas à nous, que de confusion et de douleur des crimes qui nous sont propres.
Enfin , pour ne pas découvrir toute la honte d'une longue et ancienne habitude , à chaque confession on cherche un nouveau guide, un nouveau témoin de ses faiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles et arrivées depuis la dernière pénitence;
VENDREDI DE LA PREMIERE SEMA1^E
on ne montre que les extrémités et les progrès les I plus nouveaux de la plaie; on n'a garde d'en creuser I toute la profondeur, et d'en révéler Tancienne corruption ; on ensevelit le passé dans un silence de dissimulation; on craint d'être trop connu du médecin sacré; on ne tire qu'à demi et comme en tremblant le voile qui couvre des mystères honteux : on cache sous des feuilles , comme le premier pécheur, sa honte et son ignominie; et en venant se montrer, on réussit à se faire méconnaître.
Or, mes frères , outre que le langage de la douleur est un langage humble, simple, naturel , sincère; qu'une âme véritablement touchée ne sait ni dissimuler ses fautes , ni les excuser ; et qu'ainsi les confesser avec ces adoucissements et ces réticences , c'est confesser seulement qu'on ne s'en repent pas; outre cela , si c'était à l'homme , qui ne voit pas le fond des cœurs, que vous veniez manifester votre conscience au tribunal, le fruit de votre dissimulation et de vos artifices serait du moins de vous être caché à votre juge : mais vous venez parler à Jésus- Christ, qui vous connaît, qui a été le témoin invisible de toute l'histoire secrète de votre vie , qui lit dans votre cœur, comme dans un livre ouvert, tout ce que vous y cachez de plus honteux ; et qui dans le temps même que vous tâchez par tous vos déguisements de vousdéroberàsesyeux, insulte aux ridicules efforts de votre honte , et vous dit , comme autrefois un prophète à cette reine d'Israël , qui déguisée sous des habits empruntés , avait cru pouvoir être méconnue de Thomme de Dieu , et tromper la lumière du ministère prophétique : Quare aliam te esse simulas? (Reg. xiv, 4.) 0 âme, si indigne de mes regards , paraissez telle que vous êtes , et telle que je vous connais; ces dehors spécieux qui vous déguisent , ne sont pas vous-même : démasquez ce cœur dont je vois toute la misère; montrez ces œuvres de ténèbres telles que mon œil invisible les a éclairées en secret; déconcertez tout cet appareil étudié, qui trompe les hommes, mais qui ne saurait tromper celui qui sonde les cœurs : Quare aliam te esse simulas? Insensée, de croire que des toiles légères déroberont votre honte aux yeux de celui qui perce de ses regards les plus profonds abîmes! plus insensée encore de cacher la vieillesse et toute la corruption de vos maux à celui de qui seul vous pouvez en obtenir la délivrance ! Quare aliam te esse simulas? Premier défaut de sincérité dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse.
Le second se trouve dans les motifs et les principes des actions , auxquels on ne remonte presque jamais. En effet, comme c'est la disposition du cœur, qui décide de nos œuvres, c'est là qu'il faut remon-
ter pour en connaître le mérite ou le défaut : c'est du trésor de notre cœur, dit Jésus-Christ, que se tire la réalité de nos vertus comme de nos vices ; c'est là que nos actions sonttout ce qu'elles sont aux yfeux de Dieu. Ilimportedonc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit, et de taxer toutes nos actions dans notre cœur même. Esther est innocente en se revêtant aux jours solennels de tous les ornements les plus éclatants de la royauté ; parce que cette vaine pompe lui est à charge, et que son cœur est simple et sincère. Jézabel est criminelle en se montrant environnée de faste aux fenêtres de son palais de Samarie; parce que dans les mêmes soins, elle cache des désirs fort dissemblables, Salomon ne se rend pas indigne des faveurs du ciel , en exposant toute la gloire et toute la magnificence qui Tenvironne aux yeux d'une reine étrangère ; parce qu'il ne voit dans l'éclat et l'abondance de son règne , que la protection et les bienfaits du Dieu de ses pères. Ézéchias attire l'indignation du Seigneur sur toute sa postérité , en étalant avec complaisance aux envoyés de Babylone les trésors du temple et les richesses de son palais ; parce que son cœur s'élève de cette prospérité , y met une vaine confiance, et fonde là-dessus, plus que sur le secours du ciel , la sûreté de Jérusalem et l'espérance de ses victoires. C'est donc le cœur qui décide de tout l'homme. Or, c'est le cœur qu'on ne manifeste presque jamais au tribunal : on expose les actions; on n'entre jamais dans les motifs : on raconte ses péchés ; on ne découvre pas sa conscience. Ainsi vous venez vous accuser de quelques traits mordants contre la réputation de votre frère : mais vous ne dites pas que ses talents, son crédit ou sa fortune, font tout son crime dans votre esprit; que vous êtes né envieux ; que tout ce qui vous efface blesse votre orgueil ; et que de là vous vient cet air censeur et chagrin , et ce talent de saisir d'abord le ridicule de ceux qui sont trop au-dessus devons pour vous plaire.
Ainsi vous venez nous raconter vos emportements et votre antipathie envers la personne qu'un lien sacré vous a unie : mais vous ne dites pas que des goûts frivoles et étrangers vous inspirent cette mauvaise humeur ; que l'entêtement des plaisirs vous rend le sérieux et la tranquillité domestique insupportable ; et que votre cœur, trop livré au monde et à l'amusement, ne saurait plus revenir au devoir.
Ainsi vous venez vous a vouer coupable de quelques désirs de plaire : mais vous ne dites pas qtie toutes vos attentions, tous vos soins, toutes vos démarches n'ont point d'autre but que d'inspirer la passion criminelle à un objet dont votre cœur est déjà touché en secret; que ce poison se répand sur tout le corps
SUR LA CONFESSION
de votre conduite , et que tout ce que vous faites est BOuillé par cette intention.
Enfin, vous venez nous découvrir ces combats secrets que la faiblesse de votre chair livre à votre cœur, et ces mouvements douteux de la loi des membres , où vous avez tant de peine à discerner vousmême de quel côté a été la victoire : mais dites-vous que vous aimez tout ce qui nourrit et allume cette passion funeste ; que vous vivez au milieu des occasions qui la réveillent ; que c'a été là comme la première plaie de votre cœur et le premier écueil de votre innocence ; que toutes les infidélités de votre vie ont pris leur source dans ce penchant malheureux ; et que c'est là comme votre fonds et le caractère dominant de vos mœurs?
Aussi la confession de vos fautes achevée , le confesseur vous connaît-il comme vous vous connaissez vous-même? Ne se trompe-t-il pas dans l'idée qu'il a de vous? Voit-il vos passions, dans leur source; vos sensibilités dans leurs motifs; vos tentations, dans leurs occasions et dans votre témérité ; vos faiblesses , dans vos rechutes ; vos infidélités , dans vos résolutions mille fois violées; en un mot, vous-même dans vous-même?
Hélas ! il faut presque toujours que le ministre de la confession devine l'état de votre âme ; qu'il profite de certaines expressions qui vous échappent , comme malgré vous , pour connaître votre cœur et en éclaircir les mystères que vous lui aviez cachés. Il faut qu'en vous voyant , et sans qu'il l'apprenne de vousmême , comme aujourd'hui Jésus-Christ en voyant \e paralytique , les seules lumières de son ministère lui fassent connaître que vos maux ont jeté de profondes racines , et que vous croupissez depuis longtempsdansles passions honteuses : Hunccùmvidisset Jésus jacentem, etcognovissetquiajam multum tempus haberet. ( Joan, v, 6. ) Ce n'est pas vous qui vous découvrez ; ce sont les saints artifices de sa charité et la pieuse expérience de son zèle , qui vous découvrent : et il faut qu'un confesseur soit en garde contre la surprise, dans un lieu où il ne devait être occupé qu'à consoler votre douleur et essuyer vos larmes.
Enfin ,1e dernier défaut de sincérité se trouve dans Jes actions douteuses, qu'on expose toujours à son avantage. En effet , comme d'un côté on ne veut pas rompre avec les passions , et que de l'autre on veut se faire une sorte de conscience tranquille dans cet état d'infidélité , on leur cherche des autorités et des suffrages ; et on les expose dans un jour si favorable , que le ministre de Jésus-Christ n'oserait plus les condamner.
Ainsi on ne veut point s'éloigner d'une occasion de
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péché , ni rompre une liaison qui scandalise : on exagère l'impossibilité de cette rupture , les inconvénients qu'on en verrait naître , les liens du sang , les intérêts de la fortune, les raisons de devoir et de bienséance qui y mettent un obstacle invincible : on remontre, qu'au fond le péril n'est pas grand, que la passion est refroidie , que les engagements ne sont plus les mêmes; et là-dessus le confesseur trompé consent ; il n'insiste plus sur le précepte d'arracher l'œil qui est un sujet de scandale. La vérité, obscurcie sous ces faits adoucis , lui paraît souffrir ici Une exception à la règle ; et c'est sur un consentement ainsi obtenu, qu'on se croit en sûreté, et qu'on sort des pieds du prêtre , content de l'avoir trompé et de s'être trompé soi-même.
Ainsi on ne veut point finir le scandale d'un divorce public, ni rejoindre des liens sacrés que la grâce d'un sacrement honorable avait unis ; il n'est sorte de raison spécieuse dont on ne colore sa résistance, on a des prétextes d'honneur, de devoir, de conscience, d'incompatibilité, d'intérêts domestiques : on a tout tenté pour prévenir le mal : on n'en est venu à cette extrémité , que pour en éviter de plus grandes; et là-dessus le confesseur, mal instruit, souffre un scandale auquel on ne lui laisse voir aucun remède ; et l'âme abusée croit sa conscience plus en sûreté , depuis qu'elle a ajouté au crime de son état, celui d'avoir surpris les suffrages de son juge.
Ainsi on ne veut point interrompre des profits manifestement usuraires : on expose , comme présents , des dangers chimériques; on s'appuie sur la tolérance des lois et sur l'autorité des exemples ; on représente toutes les autres voies d'assurer son revenu comme impossibles ; on répand sur le cas particulier des ténèbres qui le font perdre de vue; et, plus prudent dans les affaires du siècle, que le ministre de la pénitence , qui souvent ne les connaît pas , on s'applaudit de son consentement, tandis qu'on n'a f^it que surprendre sa charité.
i Telles sont les illusions de l'amour-propre dans le tribunal sacré : on manque de sincérité dans les expressions qu'on adoucit, dans les motifs qu'on supprime , dans les doutes qu'on expose en sa faveur ; c'est-à-dire, que nous ne nous montrons jamais que dans un faux jour : ce que nous cachons de nous-mêmes , est ce que nous sommes réellement ; ce que nous en découvrons, est ce que nous voudrions être: nous étalons une conscience qui n'est que la faussa effigie de la nôtre ; et comme Michol , loin d'exposer aux yeux le véritable David , je veux dire nous-mêmes et notre passion dominante , nous substituons un fantôme et un simulacre à sa place : Et invenluni est simulacrum solum. (Reg. xix, 16.)
VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
Aussi , mes frères , au sortir du tribunal , sentezvous cette paix et cette sérénité de conscience, qui est le fruit d'une confession sincère et parfaite? sentez-vous ce repos et ce soulagement , que le cœur déchargé de ses crimes fait sentir à l'âme touchée? Ne vous reste-t-il pas au fond du coeur je ne sais quelles inquiétudes secrètes que vous tâchez de vous dissimuler à vous-même, je ne sais quel embarras qui trouble toute la douceur de votre pénitence ? Ne vous promettez-vous pas à vous-même , pour vous calmer, qu'un jour enfln , rompant tout à fait avec le monde , vous vous confesserez pour vous convertir tout de bon; c'est-à-dire, vous éclaircirez ces doutes qui vous fatiguent ; vous exposerez à découvert ces embarras, sur lesquels tant d'absolutions reçues n'ont pu encore vous rendre tranquille? Avezvous pu jusqu'ici réussir à vous persuader que ce sont là de vains scrupules? et malgré toute l'indulgence de votre amour-propre , qui ne cesse de vous amuser de cette illusion , la voix de votre conscience ne prend-elle pas le dessus? et ne vous reproche-telle pas sans cesse en secret votre dissimulation et vos réticences? Laissez répondre votre coeur, et soyez ici vous-même votre juge. Insensé , de nourrir dans votre scindes serpents qui vous déchirent, de n'oser produire au jour des monstres qui s'évanouissent dès qu'ils ont vu la lumière, de découvrir une partie du mal , et de cacher celle où il aurait fallu appliquer le remède,! Insensé , de souffrir toute la honte d'un aveu , et de vous priver des consolations d'un aveu sincère; de venir vous déclarer pécheur, et de faire d'une déclaration si désagréable à la nature le plus grand de tous vos crimes!
Mais que craignez-vous en nous racontant ingénument l'histoire de vos malheurs et de vos chutes ? De détruire dans notre esprit la vaine réputation de probité et de vertu , que vous conservez parmi les hommes ? Mais pourquoi nous comptez-vous pour quelque chose au tribunal redoutable ? nous ne sommes là qu'à la place de Jésus-Christ ; nous n'y portons, ni les oreilles, ni les sentiments, ni les pensées de l'homme ; vous n'en direz jamais assez pour nous surprendre : ah! nous ne savons que trop de quoi toute la corruption du cœur humain est capable ; nous portons en nous la source et les penchants des mêmes faiblesses dont vous rougissez. Plus nous vous trouverons coupables, plus vous exciterez notre pitié, plus vous intéresserez notre charité, plus vous deviendrez un objet digne de nos soins, de notre tendresse et de nos larmes ; plus nous offrirons pour vous des gémissements de zèle et des prières de compassion au Seigneur, afin qu'il daigne jeter sur vous des regards de miséricorde , et répandre abondam-
ment sa grâce , où le péché avait abondé : voilà notre ministère. Nous n'insulterons pas à votre faiblesse , puisque Jésus-Christ , à la place duquel nous vous écoutons , recevait avec tant de douceur les publicains et les pécheresses : nous ne sauromipas aggraver votre confusion ; nous ne saurons que vous aider, vous rassurer, vous consoler et vous plaindre. Mais ce n'est pas assez de déclarer sincèrement ses crimes , il faut les détester souverainement , et ajouter à la sincérité dans la manifestation la douleur dans le repentir.