‹ ŒuvresChapitre 69 sur 264 · POUR LE SECOND DIMANCHE DE CAREME · texte numérisé non relu

POUR LE SECOND DIMANCHE DE CAREME

SUR LE DANGER DES PROSPÉRITÉS TEMPORELLES

Respondens Petrus, dixit ad Jesiim: Domine, bonum cti nos hic esse.

Pierre dit à Jésus : Seigneur, nous sommes bien ici.

(Matth. xvn, 4.)

D'où vient que l'Évangile remarque que Pierre ne savait ce qu'il disait , lorsqu'il exhortait son divin maître à fixer sa demeure sur le Thabor ? C'est que ce n'est pas connaître le christianisme, que de vouloir jouir du repos de la félicité avant le travail et les souffrances. II fallait que le Christ souffrît , et qu'il entrât ainsi dans sa gloire; telle a été la voie du chef, telle doit être la voie des membres : il faut que les chrétiens souffrent ici-bas, s'ils veulent qu'il partage un jour sa gloire avec eux; point d'autre porte que les souffrances, qui puisse nous introduire dans ce séjour de délices qui nous est promis.

Voilà pourquoi la religion ne semble^avoir des anathèmes que pour ceux qui reçoivent leur consolation en cette vie. Partout, malheur à ceux qui rient, et qui sont rassasiés : partout , les promesses consolantes ne sont faites qu'à ceux qui souffrent ici-bas : partout, le monde présent est livré aux impies, comme leur possession et leur héritage : partout , la récompense des saints sur la terre , sont les larmes et les afflictions : partout enfin , leur royaume n'est pas de ce monde.

Ce n'est pas que le salut ne soit possible à tous les états, ou que la religion condamne les distinc-

tions de la naissance , de la fortune , du rang , de l'autorité , établies de Dieu même et si nécessaires à la subordination des peuples et à la tranquillité des empires. Les rois furent appelés, comme les pasteurs, à retable de Bethléem. L'Église eut d'abord des fidèles dans la maison de César, Qui de Caesaris domo sunt {VmiAV. iv, 22), comme sous la tente de Simon le corroyeur. La cour a eu de tout temps ses âmes choisies , comme le cloître ; et nous voyons ici le trône encore plus respectable par la piété , que par la puissance et la majesté, du souverain qui le remplit. Les faveurs temporelles sont en elles-mêmes l'ouvrage du Créateur ; et dans l'ordre de sa sagesse , elles doivent être des moyens de salut , et non pas des instruments de perdition et de vice.

Cependant la corruption les a tirées de leur usage naturel : elle a fait servir les dons de Dieu à l'injustice ; et comme le serpent laisse un venin dangereux sur les fruits dont il a goûte , le premier pécheur, eu usant contre l'ordre de Dieu des biens de la terre , les infecta, et en fit, pour ainsi dire, un poison mortel à toute sa postérité. Les dangers de l'abondance ne sont donc pas une suite de l'institution de la nature, mais du désordre du péché. L'homme était né pour être heureux; la terre n'avait reçu la fécondité que pour fournir à ses innocentes délices : mais l'homme abusa des bienfaits de Dieu; dès lors tout plaisir lui fut ici-bas comme interdit; parce que la joie ne convient qu'à l'innocence , et que d'ailleurs il est plus facile à la cupidité de s'en abstenir que d'en user sans excès , et comme tout est pur à ceux qui sont purs, tout devient souillé h celui qui l'était déjà par sa transgression.

Voilà le fondement des maximes effrayantes de Jésus-Christ contre les heureux du siècle. Mais que puis-je me proposer en vous exposant le danger de cet état.^ Ce devrait être sans doute de consoler ceux que la Providence laisse ici-bas dans l'indigence et dans la misère; mais cette instruction serait ici déplacée, et ces sortes de malheureux n'habitent guère les cours des rois; c'est donc de faire sentir à ceux qu'on éloigne des grâces , qui se regardent comme malheureux, qui se plaignent sans cesse de l'injustice de leurs maîtres, et qui voient, avec une douleur amère, leurs concurrents élevés et comblés; sorte de mécontents dont les cours ne manquent jamais; de leur faire, dis-je, sentir qu'ils ne connaissent pas le don de Dieu, et les marques signalées de miséricorde que sa bonté leur donne ; et d'apprendre à ceux à qui tout réussit , et qui semblent n'avoir plus rien à désirer sur la terre, que si leur état paraît digne d'envie, selon le monde, il est terrible aux yeux de la foi : premièrement, parce que tes

DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

chutes y sont presque inévitables ; secondement , parce que la pénitence y est presque impossible. Tout y aide les passions ; tout y éloigne les grâces : et la foi n'y découvre que des occasions de péché, et des obstacles de conversion. Développons ces deux vérités importantes. Ave, Maria.

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