‹ ŒuvresChapitre 70 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le monde, dit saint Augustin , est plus dangereux lorsqu'il nous rit, que lorsqu'il nous maltraite ; et les faveurs qui nous le rendent aimable sont plus à craindre , que les rebuts qui nous forcent à le mépriser : Periculosior est blandus quàm molestus. ( Epist. cxliv. ) En effet, soit que nous considérions les prospérités temporelles par l'impression qu'elles font sur le cœur pour le corrompre, ou par les facilités qu'elles ménagent aux passions, lorsque le cœur est déjà corrompu; vous conviendrez que le salut est si difficile dans cet état de félicité et d'abondance , que l'âme juste doit regarder les prospérités temporelles, comme des présents que Dieu fait d'ordinaire aux hommes dans sa colère.

Je dis , soit que vous les considériez par les impressions qu'elles font sur le cœur pour le corrompre; car premièrement, une àme chrétienne doit vivre étrangère sur la terre : son origine , dit Tertullien ( Jpolog. ) , sa demeure , son espérance , sa noblesse, sa couronne, sont dans le ciel : son cœur doit être où est son trésor. Si elle cesse de soupirer un moment vers sa patrie, elle cesse d'appartenir au siècle à venir et à l'Église des premiers nés : si elle se plaît dans son exil elle n'est plus digne de l'héritage. Son désir fait ici-bas toute sa piété : son inquiétude, tout son mérite : sa consolation, elle ne doit la trouver que dans son espérance;

Or, cette disposition , si essentielle à la foi, s'efface par la première impression que la prospérité fait sur le cœur, qui est une impression d'attachement à la terre. Et certes , on comprend comment une âme affligée peut vivre étrangère dans ce monde. Hélas! quelle raison aurait-elle de s'attacher à des créatures qui l'ont abandonnée? Il ne lui en coûte pas beaucoup de retirer ses affections d'un monde qui a retiré d'elle ses faveurs, et de se regarder comme étrangère dans un lieu où elle ne possède rien. Au contraire, les vues de la foi sont alors ses plus douces pensées : rien ne console plus solidement ses malheurs , que de pouvoir se dire à ellemême , que ce monde n'est pas sa patrie : qu'on ne l'a dépouillée que de ce qu'il ne lui était pas permis d'aimer; que les biens véritables du fidèle sont intérieurs, et ne sauraient lui être ravis malgré lui;

que la perte de la grâce est la seule qu'une âme chrétienne puisse faire; que peu importe de perdre ou de posséder ce qu'on ne peut conserver toujours, et que nous étant défendu de fixer notre cœur à la terre, la situation qui nous y attache le moins doit nous paraître la plus souhaitable.

Mais ces sentiments que tout inspire dans Paffliction , tout les efface dans la prospérité. Car, mes frères, qu'il est difficile de se déplaire dans un lieu où tout nous rit; de regarder comme un exil, une terre de délices; de n'être pas de ce monde, lorsque le monde ne paraît être que pour nous; de ne pas fixer son tabernacle où l'on se trouve si bien; de gémir, comme le Prophète, sur la durée de son pèlerinage, quand on n'en ressent ni les travaux, ni les amertumes, et de marcher sans cesse vers la patrie, tandis qu'on trouve sur le chemin tant d'attraits propres à nous arrêter! L'insensé de l'Évangile, se voyant dans l'abondance pour une longue suite d'années, conviait son âme à se reposer :y/?Mwa, requiesce. (Luc. xii, 19.) Mon âme, reposez-vous. C'est la première impression que la prospérité. fit sur son cœur : elle l'attacha à la terre , et lui fit chercher un injuste repos dans les créatures.

Or, si vous me demandez en quoi consiste le crime de cette disposition (car à la cour, encore plus qu'ailleurs , où l'on ne connaît de la religion que la surface , ces grandes vérités ne paraissent que des spéculations de nul usage ) ; si vous me le demandez, dis-je, le voici : C'est-à-dire, que dès lors, dit saint Augustin, si vos désirs réglaient votre destinée ; vous vous immortaliseriez sur la terre ; vous accepteriez, comme une grâce, le privilège de pouvoir vivre éternellement éloigné de Dieu dans l'usage des biens et des plaisirs sensibles : c'est-àdire que, si le monde pouvait être votre Dieu, votre récompense, votre demeure éternelle, vous ne vous aviseriez jamais d'en demander d'autre; c'est-à-dire que, si l'on vous permettait d'opter de la terre, ou du ciel; du siècle à venir, ou du présent; de Dieu, ou de la créature; le choix serait bientôt fait, et ce qui est visible , préféré à ce que la foi seule vous découvre : c'est-à-dire, en un mot, que vous n'êtes plus chrétien; car un chrétien est un enfant des promesses , un homme du siècle à venir, un citoyen du ciel, une portion du Christ, qui attend sans cesse sa réunion avec ce corps mystique, qui se forme et s'achève chaque jour, et n'aura sa perfection et sa plénitude que dans l'éternité; et nonseulement vos désirs ne sont que sur la terre, mais l'attente même des justes, le règne de Jésus-Christ, vous paraît la plus triste et la plus affreuse de toutes les pensées.

DANGER DES PROSPÉRITÉS TEMPORELLES

' Je sais que cette injuste disposition est cachée au fond de l'âme, et qu'on ne s'en aperçoit pas soimême. Cependant c'est elle qui forme tous vos désirs, qui règle toutes vos démarches, qui décide de tous vos penchants : c'est le ressort principal qui donne le mouvement à tout le corps de vos œuvres extérieures ; elle établit au milieu de votre cœur un état de péché, et de ces péchés qui, n'étant marqués par aucun acte sensible et particulier, et ne consistant que dans un dérèglement habituel de votre amour, ne sont jamais connus, jamais expiés, par conséquent , jamais remis : de ces péchés qui , n'étant, pour ainsi dire, que le fond de votre volonté, sont la source de tous les autres, et ne paraissent jamais eux-mêmes; de ces péchés enfin, compatibles avecla probité, la régularitédes mœurs, la pratique de certains devoirs de religion , avec une tendresse même conscience ; en un mot , avec tout ce qui peut nous faire absoudre par le monde, dans le temps que nous sommes condamnés aux yeux de Dieu.

Et ne nous dites pas que ce sont là des raffinements, et que l'amour du bien-être étant né avec nous, s'il y a du crime, c'est d'en abuser, et non pas de l'aimer. Mais est-ce un raffinement , que de venir vous annoncer que vous êtes nés pour le ciel , que la terre est pour vous une demeure étrangère , un lieu de malédiction, d'où les enfants de Dieu doivent sans cesse souhaiter de sortir, et que quiconque ne sent pas la tristesse de vivre éloigné de sa patrie, perd le droit et le privilège de citoyen des saints? Est-ce un raffinement de vous dire, que faire de ce monde une cité permanente, c'est vivre comme les païens qui n'ont point d'espérance; que de n'être occupé que d'une fortune périssable, c'est avoir renoncé à la foi ; et que faire du salut et de l'éternité l'affaire la moins sérieuse de toutes celles qui vous occupent , c'est être déjàjugé? Si ce sont là des raffinements, l'Évangile, cette philosophie si sage, si simple, si admirée même des païens , n'est donc plus qu'un vain système d'un esprit oiseux; et c'est au monde réprouvé à nous fournir un langage plus sensé et des instructions plus solides, pour annoncer les voies du salut.

Première impression que la prospérité fait sur le cœur, une impression d'attachement à la terre. La seconde, c'est l'amour excessif de nous-mêmes. La foi nous apprend que nous sommes haïssables : car il n'est rien d'aimable que l'ordre, et nous en sommes sortis ; il n'est rien d'aimable que la vérité et la justice, et nous en sommes déchus; il n'est rien d'aimable que l'ouvrage de Dieu , et nous sommes l'ouvrage du péché. Nous devons donc nous

haïr nous-mêmes : autrement nous serons injustes, nous contredirons même les plus vifs sentiments de notre conscience. Car au fond, nous avons beau nous éblouir par les hommages qu'on nous rend,'nous sentons bien que nous ne sommes point dignes d'être aimés. Hélas! il est tant de moments où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où tout nous déplaît en nous , où tout ce que nous pouvons faire est de nous souffrir, où nous avons besoin de diversions et d'amusements, qui nous détournent de la vue intérieure et humiliante de nos propres défauts, nous empêchent de retomber sur nous-mêmes. Le monde appelle cet état ennui ; mais cet ennui , c'est l'homme montré à lui-même, et qui ne peut soutenir un instant la vue de sa propre misère; marque infaillible que nous sommes haïssables, et que c'est un désordre, de s'aimer, j'entends de s'aimer pécheur, et dans la corruption de la nature.

Or, toute votre vie, vous que ce discours regarde, est une recherche éternelle de vous-mêmes; et de là , tout ce qui plaît , tout ce qui flatte , tout ce qui nourrit la vie des sens, devient un besoin dont vous ne pouvez plus vous passer; de là, les plus saintes lois de l'Église ne sont plus comptées pour rien, dès qu'il fraudrait prendre tant soit peu sur soi pour les observer; de là, vous vous établissez comme le centre des créatures qui vous environnent : on dirait que tout est fait pour vous, que tout vit pour vous , que tout subsiste pour vous , que tout le reste n'est rien que par rapport à vous , que le monde entier doit se bouleverser, ou pour vous ménager un plaisir, ou pour vous sauver la plus légère peine : de là tout ce qui vous approche n'est attentif qu'à s'accommoder à vos désirs, suivre vos caprices, entrer dans le plan de votre amourpropre ; on étudie vos goûts, on devine vos penchants, on ne s'insinue dans votre bienveillance qu'à la faveur de vos faiblesses : rien ne vous gêne, rien ne vous contredit; vos inclinations décident toujours de tout ce qui vous regarde, on prévient même vos souhaits. Je ne sais si vous nous accuserez encore ici de raffiner, mais je sais que s'il y a encore une divinité pour vous , ce ne peut être que vous-même. Car, je votis demande : Qu'ont fait de plus les grands saints pour Dieu, que ce que vous faites pour vous-même? Il a été le seul objet et le seul point de vue de toutes leurs actions; ne l'êtesvouspas vous-même des vôtres? Ils n'ont vécu que pour lui ; pour qui vivez-vous que pour vous-même? Ils n'ont compté pour rien tout ce qui ne se rapportait pas à lui ; comptez-vous pour beaucoup ce qui ne vous regarde pas? Poussez le parallèle, et vous verrez que vous êtes plus encore votre idole et votre

DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

divinité , que le Seigneur n'est le Dieu de ceux qui i l'aiment et qui l'invoquent. Mes frères, on a horreur des grands crimes , et on ne compte pour'rien de vivre sans culte , sans amour pour Dieu ; de ne le mettre pour rien dans le détail de sa vie ; c'est-àdire de vivre comme si nous n'étions sur la terre que pour nous , et que nous dussions borner nos affections, nos craintes, nos désirs, nos espérances, à nous-mêmes.

La troisième impression que fait la prospérité est relèvement du cœur : je ne parle pas de cet orgueil grossier et déclaré , qui faisait dire à un prince de Babylone : Je monterai , j'élèverai mon trône audessus des nuées, et je deviendrai semblable au Très-Haut. Je parle d'un sentiment plus à portée du cœur de l'homme, et presque inséparable de la grandeur. Je sais qu'il est des personnes, qui, ou cultivées par l'éducation , ou redevables à la nature d'un caractère doux et facile, ou enfin, qui voulant paraître, par un raffinement d'orgueil, au-dessus même de leur élévation, savent en dépouiller tout le faste, se rendre accessibles, et aplanir par leur humanité toutes les voies à ceux qui les approchent. Mais ce n'est pas dans la fierté que je mets le danger de la prospérité , le ridicule de ce vice suffit presque tout seul pour en corriger.

C'est dans un certain sentiment avantageux de soi-même, qui accoutume l'âme à se regarder, comme élevée par ses propres dons, au-dessus de tous ceux que son rang et sa prospérité laissent au-dessous d'elle. C'est dans une seerète erreur de vanité, qui fait que nous confondons notre fortune avec nous-mêmes , que nous faisons entrer la naissance, la grandeur, les titres, les dignités, les biens , dans l'idée de ce que nous sommes ; et que de tous ces avantages , qui sont au dehors de nous , et qui par conséquent ne nous appartiennent pas , nous nous formons une grandeur imaginaire, que nous prenons pour nous-mêmes , enfin une erreur qui nous persuade que nous sommes, aux yeux de Dieu et dans l'ordre de sa providence , des créatures privilégiées , et aussi distinguées que devant les hommes et dans l'ordre extérieur de la société. Leur prospérité , dit le Prophète , les affranchit des travaux et des misères communes au reste des hommes ; et voilà pourquoi un orgueil secret s'est emparé de leur cœur : In labore hominum non sunt... ideo tenuit eos superhia. (Ps. Lxxii, 5, 6. ) Aussi le premier avis que l'Apôtre recommande à Timothée de donner aux grands du monde, est de ne point s'élever : Non sublimé sapere. (Tim. vi, 17. )

D'ailleurs, au dehors tout fortifie dans les grands cette dangereuse impression : les vices sont applau-

dis , la médiocrité des talents cachée sous l'artific* des louanges , leur orgueil justifié par les noms pompeux de grandeur d'âme et d'élévation de sentiments : tout s'étudie, tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont pétris d'une autre boue que les autres hommes. Nous-mêmes ; nous , ministres de la vérité, et dont les lèvres en sont les dépositaires sacrés , nous donnons aux plus légères vertus des grands des éloges que la religion désavoue; et sous prétexte d'animer de faibles commencements de piété , nous les corrompons dans leur source. Tel est le malheur des grands ; tout est attentif, ou à leur déguiser leurs vices, ou à leur faire perdre le mérite de leurs vertus.

Or, quand même on pourrait se défeodre de ce que les louanges ont de plus injuste et de plus grossier, il se forme néanmoins de tous ces discours empoisonnés, je ne sais quel sentiment de propre estime qui ne s'efface plus, et qui corrompt le cœur pour toujours. Hérode, au milieu des acclamations d'un peuple insensé, ne se croit pas sans doute un dieu descendu sur la terre pour parler aux hommes ; la louange était trop grossière pour être persuadée : il écoute cependant avec complaisance des applaudissements qui semblent lui déférer des honneurs divins, qui le traitent de dieu et d'immortel : son cœur en est touché , si sa raison n'en est pas gâtée : il ne rejette pas , comme des blasphèmes, des titres et des éloges qui ne sont dus qu'au seul roi immortel des siècles; et les vers qui le dévorent sur l'heure nous laissent comprendre quel fut l'excès de son impie vanité, puisqu'elle mérita d'être punie d'un si affreux supplice.

Voilà les premiers dangers de la prospérité , tirés des impressions qu'elle fait sur le cœur pour le corrompre ; mais les facilités qu'elle fournit aux passions, lorsque le cœur est déjà corrompu, me paraissent bien plus à craindre. Renouvelez , je vous prie, votre attention.

Car, en premier lieu , de l'attachement aux choses d'ici-bas, comme d'une source funeste, naissent ces désirs infinis et insatiables , dont parle samt Paul , qui tuent l'âme : c'est-à-dire , que vous regardez la terre comme votre patrie; vous ne cherchez plus qu'à vous y agrandir, qu'à y occuper une plus grande place ; vous voudriez seul pouvoir l'occuper tout entière. Vous ajoutez, dit un prophète, l'héritage de vos voisins à celui de vos pères; vous passez les bornes que la modération de vos ancêtres avait si sagement mises à vos biens et à votre fortune ; vous appelez les terres de vos noms : il semble que l'univers entier ne pourra plus suffire à l'étendue de vos projets. Vous forcez souvent un Naboth

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de vous céder son champ et la succession innocente de ses pères; tout ce qui vous accommode vous appartient déjà ; vous faites des droits les plus douteux des droits incontestables , et forcez l'équité de plier sous la puissance. Les dignités que votre opulence vous permet d'acquérir vous conviennent toujours : vous ne faites pas attention , si la médiocrité de vos talents vous en rend incapable, si le public en souffrira , mais seulement si vous assurez à vos enfants une fortune plus durable ; ce n'est plus la vocation du ciel, qui décide de leur destinée, ce sont vos intérêts temporels : l'Église est obligée de recevoir, des mains de votre cupidité, des sacrifices qu'elle déteste ; vous transportez dans le champ du Seigneur tout ce qui occupe inutilement la terre dans le vôtre; pour ne pas partager vos biens, et pour soutenir le vain honneur de votre nom , vous déchirez et vous déshonorez l'héritage de Jésus-Clirist; vous placez dans le sanctuaire des vases de rebut et d'ignominie; vous achetez quelquefois même le don de Dieu; et comme cette mère de Michas , dont il est parlé dans l'Écriture, vous employez vos grands biens à ériger à un enfant, dans votre maison même , un nouveau sacerdoce et un nouveau temple. Une fortune plus médiocre, en vous laissant plus de modération , vous eût laissé plus d'innocence. Et ne croyez pas que je parle ici de cette opulence cimentée du sang des peuples , de ces hommes nouveaux à qui nous voyons étaler sans pudeur, dans la magnificence de leurs palais , les dépouilles des villes et des provinces : ce n'est pas à nos discours à réformer ces abus; c'est à la sévérité des lois , et à la juste indignation de l'autorité publique. Vous-mêmes qui m'écoutez, mes frères, vous en faites le sujet le plus ordinaire de vos dérisions et de vos censures : vous souffrez impatiemment que des hommes sortis, pour ainsi dire, de la terre, osent disputer avec vous de faste et de magnificence ; parer leur roture et leur obscurité de vos grands noms, et insulter même, par des profusions insensées, à la misère publique dont ils ont été les artisans barbares : vous sentez toute l'horreur d'une prospérité née de l'injustice, et vous ne connaissez pas les dangers de celle que la naissance donne. Toute la différence que j'y trouve , c'est que l'une commence et l'autre finit toujours par le crime; c'est que les uns jouissent d'un bien injustement acquis , et que les autres abusent d'une fortune légitime.

En effet, en second lieu, de l'attachement à son propre corps, seconde impression de la prospérité, naissent toutes ces passions d'ignominie, qui déshonorent le temple de Dieu emious. Or, qui ne sait que la prospérité fraye mille voies à ce vice honteux?

Car je ne vous dis pas que la seule mollesse , inséparable de l'abondance , est un acheminement presque infaillible à la licence des mœurs , et qu'une vie toute oiseuse , telle qu'on la mène dans l'opulence, touche de près à la dissolution. Eh! où naissent les monstres et les passions exécrables, que dans les palais des grands? Les vices communs ne plaisent plus ; et pour réveiller ces âmes voluptueuses, il faut que des excès bizarres et une affreuse distinction d'énormité donnent à l'iniquité de nouveaux charmes. Lisez les divines Écritures : de là vient la chute de David , les égarements insensés de Salomon , les voluptés démesurées de Balthazar, le scandale de la cour d'Hérode.

Je ne vous dis pas encore que souvent l'âme est redevable de son innocence à la difficulté de la transgression ; qu'on n'aime pas les plaisirs qui coûtent trop, que les obstacles qu'une fortune médiocre met à nos désirs font souvent prendre un parti généreux au fidèle, et l'attachent au devoir par des liens plus saints et plus durables; mais que, pour les grands, leurs désirs deviennent la seule règle de leurs passions, la volonté n'a plus d'autre frein qu'elle-même , les plaisirs ne coûtent plus que la seule peine d'être désirés. A peine David eut souhaité de boire de l'eau de la citerne de Bethléem , que, malgré toutes les difficultés qui semblaient rendre son désir inutile , trois jeunes Hébreux percent l'armée ennemie , et , à travers mille dangers , viennent mettre à ses pieds une eau qui était le prix de leur sang et le péril de leur âme : tout est facile aux passions des grands. Hélas ! le crime plaît avec toutes ses contradictions et ses peines : quels attraits n'aura-t-il donc pas , lorsque tout en aplanit les voies , et qu'il n'en coûte plus au coeur que pour s'en défendre?

Enfin, je n'ajoute pas qu'une vertu commune, et quelquefois même l'indolence, suffisent pour nous éloigner de chercher les occasions du désordre , mais que la vertu même des saints ne suffit pas pour se défendre des occasions qui nous cherchent : or, elles naissent ces occasions , sous les pas des grands et des heureux du monde, leurs regards trouvent partout des écueils, tout veut plaire, tout s'étudie à corrompre le cœur, tout fait gloire de l'avoir corrompu : le crime s'offre à euXj accompagné de tous les attraits les plus propres à le rendre aimable, de tous les artifices que la corruption a pu inventer, ou pour prévenir les dégoûts, ou pour amuser l'inconstance , ou pour justifier la passion. Des conseillers d'iniquité, des ministres de la volupté, dont la prospérité est toujours environnée, cherchent à plaire en flattant la passion du maître, en deviennent les apologistes

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impies, en adoucissent l'horreur, en illustrent la honte et la bassesse , en réveillent le désir. A peine Sara eut paru dans les royaumes de Pharaon et d'Abimélech, que les courtisans, connaissant la honteuse fragilité de leurs maîtres , viennent leur vanter sa Deauté, enflamment leur passion, et leur inspirent des désirs injustes. Dans une situation si périlleuse, ô mon Dieu! le juste lui-même tomberait ; et comment peut-il arriver qu'une ame déjà amollie par la prospérité se soutienne?

Enfin , de l'orgueil , dernière impression de la prospérité, naissent les désirs ambitieux, les concurrences, les perfidies, les haines, les vengeances , toutes passions que la prospérité favorise : L'orgueil de ceux qui vous haïssent , 6 mon Dieu! dit le Prophète, monte toujours. (Ps. lxxiii, 23.) Les biens, le rang, la naissance font comme une loi de l'ambition : il serait honteux d'être né quelque chose, et de ne point penser à s'élever; savoir se borner, se trouver heureux dans son état , est une philosophie qui déshonore, et que le monde traite de pusillanimité, ou de singularité bizarre. Or, dès que vous supposez l'ambition maîtresse d'un cœur jusqu'à un certain point, il n'est plus rien d'injuste et de lâche même , qu'on n'en doive attendre : il faut détruire vos concurrents , s'élever sur les débris de la religion et de la conscience , être double , dissimulé , perfide , tout , hormis chrétien : il faut se réjouir des infortunes d'autrui lorsqu'elles nous élèvent ; s'affliger de leur élévation qui nous recule; haïr tout ce qui s'oppose à nos prétentions, entrer dans les passions de ceux à qiii nous avons intérêt de plaire; décrier la vertu même et le mérite qui nous devient un obstacle; sacrifier l'intérêt public à nos intérêts personnels; et faire de notre fortune , notre religion et notre dieu. Voilà les premiers dangers de la prospérité : elle inspire les passions en corrompant le cœur; elle les favorise lorsqu'elle l'a déjà corrompu.

Mais quel fruit retirer de ces grandes vérités.' Faut-il donc renoncer aux biens et aux titres que nous tenons de nos ancêtres, et sortir d'un état où la Providence nous a fait naître? Non, mes frères; mais c'est de nous dire premièrement à nous-mêmes que, pour posséder tout ce qui peut servira la félicité des sens, il ne nous est pas plus permis pour cela de les satisfaire ; que ce n'est pas le degré de notre fortune , mais celui de notre innocence, qui doit décider de nos droits sur les plaisirs les plus permis; que le pécheur, quelque élevé qu'il puisse être, n'a plus de partage que les larmes et la violence; que ses crimes lui ont rendu inutiles presque tous les avantages de son abon-

dance ; et que son élévation , loin d'adoucir sa p^ nitence, en fait une nouvelle difficulté.

C'est, en second lieu, de comprendre que, tout ce qui ne nous élève qu'aux yeux des hommes , n'ajoute rien à ce que nous sommes en effet devant Dieu ; que nos vertus seront à ses yeux nos seuls titres ; et que tout ce faste et toutes ces dignités qui nous environnent, ensevelis avec nous dans le tombeau, nous serons effrayés de ne retrouver que nous-mêmes devant son tribunal redoutable.

C'est enfin, de regarder les royaumes du monde et toute leur gloire , comme un spectacle que le tentateur ne montre jamais que de loin : Ostendit ei omnia régna mundi, et gloriam eorww (Matth. IV, 8); c'est là le point de vue séduisant; c'est de cet éloignement seulement, que tout ce vain amas de gloire et de grandeur veut imposer aux sens et à la raison : à peine y touchez-vous, que le charme cesse , [l'objet change de face , et vous n'y trouvez plus rien de ce que l'erreur de l'imagination vous avait promis. De toutes les fortunes et les grandeurs qu'on se propose ici-bas, il n'est que le désir et l'espérance qui flatte et qui enivre. Il est doux d'espérer : voilà le seul plaisir que l'homme puisse ici-bas se promettre. Dès que tous vos désirs sont accomplis, et que vous n'avez plus rien à prétendre; ou vous êtes malheureux, ou de nouveaux désirs et des espérances nouvelles viennent encore vous amuser et vous séduire : il faut que l'erreur de l'avenir nous soutienne; le présent, quel qu'il puisse être, n'est jamais rien pour nous. Aussi le tentateur nous laisse toujours quelque chose à espérer : IIxc omnia tibi dabo ( Matth. v , 9 ) ; c'est là son artifice; il nous montre toujours de loin des objets qui irritent nos passions; il sait bien, que le seul secret de tromper les hommes n'est pas de contenter leurs désirs, mais de leur en inspirer : voilà pourquoi vous devriez être encore plus désabusés du monde , vous , mes frères , que ceux qui naissent dans une fortune médiocre. Moins vous êtes heureux dans votre élévation, plus vous devez sentir le vide de tout ce qui fait l'agitation et l'empressement des autres hommes. Comme vous jouissez de tout ce que les autres désirent, il reste au tentateur moins de pièges pour vous surprendre. Ce devrait être là un des privilèges de la grandeur et de la prospérité, de vous faire comprendre que le monde entier n'est rien pour l'homme; que toute la gloire de la terre peut enivrer le cœur pour un moment , mais ne saurait le remplir ; que nous sommes nés pour le ciel: que ce n'est pas l'élévation, mais l'innocence du cœur, qui fait les véritables plaisirs de l'homme sur la tt'rre; que si nous plaignons tout

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US l'erreur de ceux qui , nés au-dessous de nous , nous regardent comme heureux , nous devons plaindre notre propre aveuglement, de croire trouver une félicité plus solide dans des distinctions élevées audessus de la nôtre ; que tous les hommes s'abusent ainsi , faute de connaître l'état où ils ne se trouvent point; et qu'il n'y aurait qu'à les rapprocher les uns des autres pour les détromper.

C'est ainsi, ô mon Dieu! que par une providence miséricordieuse, vous avez voulu que les dangers de chaque état pussent devenir des moyens et des ressources de salut, à l'âme fidèle qui s'y trouve engagée; et que, pour rendre tous les honunes inexcusables , vous avez permis que vos serviteurs se soient sanctifiés au milieu des mêmes écueils qui voient périr tant d'âmes mondaines. Voilà les sentiments de la foi sur les prospérités temporelles. Vous venez de voir qu'elles sont des occasions de péché; il faut vous montrer qu'elles sont encore des obstacles de pénitence.

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