BO.NHEUU DES JUSTES
sacrés à Dieu par quelque devoir de religion , par le renouvellement de votre conscience au tribunal , ont été les plus heureux de votre vie ; et que vous n'avez vécu , pour ainsi dire , que lorsque votre conscience a été pure , et que vous avez vécu avec Dieu ? ]\"on, dit le Prophète avec une sainte fierté, le Dieu que nous adorons n'est pas un Dieu trompeur ou incapable de consoler ceux qui le servent, comme les dieux que le monde adore ; et nous n'en voulons point d'autres juges que les mondains eux-mêmes : Non enim est Deus noster ut dii eorum, et inimici nostrisuntjudices. (Deut. xxxii, 31.)
Grand Dieu! qu'est-ce donc que l'homme, de lutter ainsi toute sa vie contre lui-même , de vouloir être heureux sans vous, malgré vous, en se déclarant contre vous ; de sentir son infortune , et de l'aimer; de connaître son véritable bonheur, et de le fuir! Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu, et qui comprendra la profondeur de ses voies et l'éternelle contradiction de ses égarements?
Mais que ne puis-je, mes frères, achever ce que je m'étais proposé , et vous montrer que ce qui rend la destinée des gens de bien encore plus digne de tous nos souhaits, c'est que, lorsque les consolations intérieures viennent à leur manquer, ils ont les secours extérieurs de la piété; le soutien des sacrements , qui ne sont plus , pour le pécheur obligé d'en approcher, qu'une triste bienséance qui le gêne et qui l'embarrasse; les exemples des saints et l'histoire de leurs merveilles que l'Église nous met sans cesse devant les yeux , et dont le pécheur détourne la vue de peur d'y voir sa condamnation ; les mystères adorables , offerts tous les jours sur nos autels , et qui ne laissent souvent au pécheur que le regret de les avoir profanés par sa présence; les cantiques saints et les prières de l'Église qui se changent pour le pécheur en un triste ennui ; et enfin , la consolation des divines Écritures , où il ne trouve plus que des menaces et des anathèmes.
Quel délassement en effet , mes frères , pour une âme fidèle, lorsqu'au sortir des vains entretiens du monde, où l'on n'a parlé que de l'élévation d'une famille, de la magnificence d'un édifice, de ceux qui jouent un rôle brillant dans l'univers, des calamités publiques, des défauts de ceux qui sont à la tête des affaires, des événements de la guerre, des fautes dont on accuse tous les jours le gouvernement; enfin où, terrestre, on n'a parlé que de la terre : quel délassement au sortir de là, lorsque pour respirer un peu de la fatigue de ces vains entretiens, une âme fidèle prend le livre de la loi entre les mains , et qu'elle y trouve partout : Qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner le monde entier, s'il
vient à perdre son âme; que les conquêtes les plus vantées tomberont dans l'oubli avec la vanité des conquérants; que le ciel et la terre passeront; que les royaumes du monde et toute leur gloire s'useront comme un vêtement , mais que Dieu seul demeurera toujours , et qu'ainsi c'est à lui seul qu'il faut s'attacher! Les insensés m'ont raconté des fables , ô mon Dieu, dit alors cette âme avec le Prophète! mais qu'elles sont différentes de votre loi !(Ps.cxviii, 85.) Et certes, mes frères, que de promesses consolantes se présentent dans ces livres saints! que de motifs puissants de vertu! que d'heureuses précautions contre le vice! que d'événements instructifs! que de traits heureux qui blessent l'âme ! quelles idées de la grandeur de Dieu et de la misère de l'homme! quelle peinture de la laideur du péché et de la fausse félicité des pécheurs! Nous n'avons pas besoin de votre alliance, écrivaient autrefois Jonathas et tout le peuplejuif à ceuxde Sparte, parce qu'ayant entre nos mains les livres saints qui nous tiennent lieu de consolation, nous pouvons nous passer du secours des hommes : Nos, cùm nullo horum indigeremus , habetites solatio sanctos libres qui sunt in manihiis nostris. (i Mach. xii, 9.)
Et savez-vous, mes frères, qui sont ces hommes qui parlent de la sorte? ce sont les restes infortunés delà cruauté d'Antiochus, errants dans les montagnes de la Judée , dépouillés de leurs biens et de leurs fortunes, chassés de Jérusalem et du temple, où l'abomination des idoles avait succédé au sacrifice du Dieu saint, et, à peine sortis d'un état si affligeant, ils n'ont besoin de rien , parce qu'ils ont entre les mains les livres saints : Nos, cùmnuUo horum indigeremus , habentes solatio sanctos libres qui stint in rnanibus nostris. Et dans une extrémité si nouvelle, environnés de toutes parts de nations ennemies, n'ayant plus au milieu de leur armée ni l'arche d'Israël, ni le tabernacle saint; répandant encore des larmes sur la mort récente de l'invincible Judas , qui était le salut du peuple et la terreur des incirconcis , ayant vu égorger à leurs yeux leurs femmes et leurs enfants; eux-mêmes tous les jours sur le point de succomber ou à la perfidie de leurs faux frères , ou aux embûches de leurs ennenus, le livre de la loi tout seul suffit pour les consoler et pour les défendre ; et ils croient pouvoir se passer d'un secours qu'une ancienne alliance leur donnait droit d'implorer : Nos, cian nullo horum indigeremus, habentes solatio sanctos libres qui sunt in manibus nostris. Je ne suis plus surpris après cela, mes frères , si les premiers disciples de l'Évangile oubliaient dans la consolation des Écritures toute la fureur des persécutions, et si, n'ayant pu se résoudre à perdre
LA TOUSSAINT
de vue durant leur vie ce livre divin , ils voulaieut encore qu'après leur mort le même tombeau qui les enfermait l'enfermât aussi , comme pour y servir de garant à leurs cendres de l'immortalité qu'il leur avait promise, et pour le présenter, ce semble, à Jésus-Christ au jour de la révélation , comme le titre sacré qui leur donnait droit aux biens célestes et aux promesses faites aux justes.
Telles sont les consolations des âmes fidèles sur la terre. Qu'il est donc terrible, mes frères, de vivre loin de Dieu sous la tyrannie du péché! toujours aux prises avec soi-même; sans aucune joie véritable dans le cœur ; sans goût souvent pour les plaisirs commepour la vertu ; odieux aux hommes pour la bassesse de nos passions ; insupportables à nous-mêmes par la bizarrerie de nos désirs ; détestés de Dieu par les horreurs de notre conscience : sans la douceur des sacrements, puisque nos crimes nous en éloignent; sans la consolation des livres saints, puisque nous n'y trouvons que des anathèmes et des menaces ; sans la ressource de la prière , puisqu'une vie toute dissolue ou nous en interdit la liberté, ou nous en fait perdre l'usage! Qu'est-ce donc que le pécheur, que le rebut du ciel et de la terre .^
Aussi , mes frères , savez-vous quels seront les regrets des réprouvés au grand jour oii il sera rendu à chacun selon ses œuvres.^ Vous croyez peut-être qu'ils regretteront leur félicité passée, et qu'ils diront : Nos beaux jours se sont écoulés ; et le monde où nous avions passé de si doux moments , n'est plus; la durée de nos plaisirs a imité celle des songes; notre bonheur a fini, et nos supplices vont commencer. Vous vous trompez , ce ne sera pas là leur langage. Écoutez comme ils parlent dans la Sagesse, et comme l'esprit de Dieu nous assure qu'ils parleront un jour : Nous n'avions jamais goûté de joie véritable dans le crime, diront-ils; nous y avions toujours marché par des voies tristes et difficiles ; hélas! et ce n'est là cependant que le commencement de nos malheurs et de nos peines; Ambulavimus vias difficiles (Sap. v, 7); nous nous sommes lassés dans les voies de l'iniquité; nos passions ont toujours été mille fois plus pénibles pour nous que n'eussent pu être les vertus les plus austères; et il nous en a plus coûté pour nous perdre, qu'il ne nous en eût coûté pour nous sauver, et mériter de monter aujourd'hui avec les élus dans le séjour de l'immortalité : Lassati sumus in via iniquitatis et perditionis (Sap. v, 7); insensés, d'avoir acheté par une vie triste et malheureuse, des malheurs qui ne doivent plus finir : Nos insensatil (Sap. V, 4.)
Voulez-vous donc vivre heureux sur la terre , mon
cher auditeur.' vivez chrétiennement. La pieté est utile à tout. L'innocence du cœur est la source des vrais plaisirs. Tournez-vous de tous les côtés; il n'est point de paix pour l'impie , dit l'esprit de Dieu. Essayez de tous les plaisirs ; ils ne guériront pas ce fond d'ennui et de tristesse que vous traînez partout avec vous. Ne regardez donc plus la destinée des gens de bien comme une destinée triste et désagréable .-ne jugez pas de leur bonheur par des apparences qui vous trompent. Vous voyez couler leurs larmes; mais vous ne voyez pas la main invisible qui les essuie : vous voyez gémir leur chair sous le joug de la pénitence ; mais vous ne voyez pas l'onction de la grâce qui l'adoucit : vous voyez des mœurs tristes et austères ; mais vous ne voyez pas une conscience toujours joyeuse et tranquille. Ils sont semblables à l'arche d'Israël dans le désert ; elle ne paraissait revêtue que de peaux d'animaux ; les apparences en sont viles ou rebutantes : c'est la condition de ce triste désert. Mais si vous pouviez entrer dans leur cœur, dans ce sanctuaire divin, que de nouvelles merveilles s'y offriraient à vos yeux ! Vous le trouveriez revêtu d'or pur : vous y verriez la gloire du Dieu qui le remplit : vous y admireriez la douceur des parfums et la ferveur des prières qui montent sans cesse vers le Seigneur; le feu sacré qui ne s'éteint jamais sur cet autel; ce silence, cette paix, cette majesté qui y régnent ; et le Seigneur lui-même qui l'a choisi pour son séjour et qui en fait ses plus chères délices.
Que leur destinée vous touche d'une sainte émulation! Il ne tient qu'à vous de leur ressembler. Ils ont été peut-être autrefois les complices de vos plaisirs; pourquoi ne pourriez-vous pas devenir l'imitateur de leur pénitence.' Établissez enfin une paix solide dans votre cœur; commencez à vous lasser de vous-même. Jusqu'ici vous n'avez vécu qu'à demi ; car ce n'est pas vivre que de ne pouvoir vivre en paix avec soi. Revenez à votre Dieu, qui vous rappelle et qui vous attend ; bannissez l'iniquité de votre âme : vous en bannirez la source de vos peines; vous jouirez de la paix de l'innocence, vous vivrez heureux sur la terre ; et ce bonheur temporel ne sera que le commencement d'un bonheur qui ne finira plus.
Ainsi soit- a.
LE JOUR DES MORTS. — MORT DU PECHEUR, etc SERMON
POUR LE JOUB DES MORTS