BONHEUR DES JUSTES
science criminelle peut devenir indifférente, mais elle n'en est pas plus tranquille : on peut ne plus sentir ses disgrâces et ses malheurs , on sent toujours ses infldélités et ses crimes. Non, mes frères, le pécheur malheureux l'est sans ressource. Tout manque à l'âme mondaine, dès que lemondevient àlui manquer.
Mais le juste apprend à mépriser le monde dans le mépris même que le monde a pour lui. L'injustice des hommes à son égard le fait seulement souvenir cju'il sert un maître plus équitable, qui ne peut être ni surpris , ni prévenu ; qui ne voit en nous que ce qui y est en effet ; qui ne décide de nos destinées que sur nos cœurs , et avec lequel nous ne devons craindre que notre propre conscience; qu'ainsi on est heureux de le servir ; qu'il ne faut pas appréhender son ingratitude ; que tout ce qu'on fait pour lui est compté; que, loin de dissimuler ou d'oublier nos peines et nos services , il nous tient même compte de nos désirs; et que rien n'est perdu avec lui , que ce qu'on ne fait pas uniquement pour lui. Or, dans ces lumières de la foi , quelle nouvelle source de consolation pour une âme fidèle ! Que le monde dans ce point de rue , avec tous ses rebuts et tous ses mauvais traitements pour elle , est peu capable de la toucher! C'est alors que, se jetant dans le sein de Dieu , et regardant avec des yeux chrétiens le néant et la vanité de toutes les choses humaines, elle sent tout d'un coup ses inquiétudes inséparables de la nature se changer en une douce paix, un rayon de lumière luire dans son âme , et y rétablir la sérénité , un trait de consolation pénétrer son cœur, et en adoucir toute l'amertume. Ah! mes frères, qu'il est doux de servir celui seul qui peut rendre heureux ceux qui le servent! Que n'êtes-vous plus connue des hommes, heureuse condition de la vertu! et pourquoi vous fait-on comme une destinée triste et désagréable , vous qui seule pouvez consoler les malheurs de cet exil, et en adoucir toutes les peines ?
Enfin les jugements du monde, source de tant de chagrins pour les mondains , achèvent encore de consoler une âme fidèle. Car le supplice des amateurs du monde c'est d'être sans cesse exposés aux jugements, c'est-à-dire à la censure, à la dérision, à la malignité les uns des autres. On a beau mépriser les hommes , on veut être estimé de ceux mêmes qu'on méprise. On a beau être élevé au-dessus des autres, l'élévation nous expose encore plus aux regards et aux discours de la multitude; et l'on sent encore plus vivement les censures de ceux dont on ne devait attendre que des hommages. On a beau jouir des suffrages publics, les mépris sont d'autant
plus piquants qu'ils sont moins communs et plus
rares. On a beau se venger de ces censures par des censures plus vives et plus mordantes , la vengeance suppose toujours le ressentiment et la douleur; et d'ailleurs , on est bien moins sensible au plaisir de rendre des mépris qu'au chagrin de les avoir reçus. Enfin, dès que vous ne vivez que pour le monde, et que vos plaisirs ou vos chagrins ne dépendent que du monde , les jugements du monde ne sauraient vous être indifférents.
Cependant c'est au milieu de ces contradictions qu'il faut se plaire. On vous dispute tout ce que la vérité ou la vanité vous attribue : votre naissance, vos talents , votre réputation , vos services , vos succès, votre prudence, votre honneur. Si vous portez un grand nom, on le dispute à vos ancêtres; si vous échouez , on s'en prend à votre peu d'habileté ; si vous réussissez , on en fait honneur au hasard, ou au mérite de vos subalternes ; si vous jouissez d'une réputation publique, on en appelle de l'erreur populaire au jugement des plus sensés; si vous avez tous les talents pour plaire , on dit bientôt que vous avez su en faire usage, et que vous avez trop plu; si la conduite est hors d'atteinte, on jette un ridicule piquant sur votre humeur. Enfin , qui que vous soyez, grand, peuple, prince, sujet, la situation la plus à souhaiter pour votre vanité , c'est d'ignorer ce que le monde pense. Voilà la vie du monde. Les mêmes passions qui nous lient nous désunissent : l'envie noircit nos qualités les plus louables ; et nos plaisirs trouvent des censeurs dans ceux mêmes qui les imitent.
Mais une âme fidèle est à couvert de ces inquiétudes. Comme elle ne souhaite pas l'estime des hommes , elle ne craint pas aussi leur mépris ; comme elle ne se propose pas de leur plaire, elle n'est pas surprise de ne leur avoir pas plu. Dieu, qui la voit, est le seul juge qu'elle craint , et qui la console en même temps des jugements des hommes. Sa gloire, c'est le témoignage de sa conscience. Sa réputation , elle la cherche dans son devoir. Les suffrages du monde, elle les regarde comme l'écueil de la vertu, ou comme la récompense du vice; et, sans faire même attention à ses jugements, elle se contente de lui donner de bons exemples. Mais que dis-je, mes frères , le monde lui-même , tout monde qu'il est, si plein de mépris, de censures, de malignité pour ses adorateurs , est forcé de respecter la vertu de ceux qui le méprisent et le haïssent. Il semble qu'elle imprime sur la personne d'un véritable juste je ne sais quelle dignité, je ne sais quoi de divin qui lui attire la vénération et presque le culte des âmes mondaines : il semble que son union intime avec Jésus-Christ fait rejaillir sur lui, comme au-
trefois sur les trois disciples dans la montagne sainte, une partie de cet éclat céleste que le Père répandit sur «on Fils bien-aimé, et qui ne laisse pas la liberté de lui refuser des hommages. C'est un droit inaliénable que la vertu a sur le cœur des hommes ; et, par une bizarrerie déplorable , le monde méprise les passions qu'il inspire , et il respecte la vertu qu'il combat. Ce n'est pas que l'estime d'un monde si digne lui-même d'être méprisé soit une grande consolation pour l'âme fidèle. Mais ce qui la console, c'est de voir le monde condamné par le monde même, les plaisirs décriés par ceux qui les poursuivent , les pécheurs devenus les apologistes de la vertu , et la vie du monde se passer tristement à faire ce que l'on condamne, et à fuir ce que l'on approuve.
Voilà comme le siècle présent devient une source de réflexions consolantes pour une âme chrétienne; mais elle trouve encore dans la pensée de l'avenir des consolations qui se changent en des terreurs secrètes et continuelles pour le pécheur : dernier avantage que les justes retirent des lumières de la foi. La magnificence de ses promesses les soutient et les console. Ils attendent la bienheureuse espérance, et ce moment heureux où ils seront associés à l'Église du ciel, réunis à leurs frères qu'ils avaicnt perdus sur la terre , reçus citoyens éternels de la céleste Jérusalem, incorporés dans cette assemblée immortelle des élus de Dieu, où la charité sera la loi qui les unira; la vérité, la lumière qui les éclairera; l'éternité, la mesure qui bornera leur félicité.
Ces pensées sont d'autant plus consolantes pour les gens de bien , qu'elles sont fondées sur la vérité de Dieu même. Ils savent qu'en sacrifiant le présent, ils ne sacrifient rien; que dans un clin d'œil tout sera passé; que tout ce qui doit finir ne saurait être long; que ce moment de tribulation ne doit être compté pour rien , rapproché de ce poids éternel de gloire qu'il nous prépare; et que la rapidité des choses présentes ne mérite pas même que l'on compte les années et les siècles.
Je sais que la foi peut subsister avec des moeurs criminelles, et qu'on perd tous les jours la grâce sanctifiante, sans perdre la soumission sincère aux vérités que l'esprit de Dieu nous a révélées. Mais la certitude de la foi , si consolante pour l'âme juste , n'est plus , pour le pécheur qui croit encore , qu'un fonds inépuisable de troubles secrets et de terreurs cruelles. Car, plus les vérités de la foi vous paraissent certaines, à vous qui portez sur la conscience les abîmes d'une vie entière de désordre, plus les supplices dont elle menace les pécheurs tels que vous doivent vous paraître inévitables; plus votre
LA TOUSSAINT
malheur vous paraît certain. Toutes les vérités que la doctrine sainte offre à votre foi réveillent en vous de nouvelles alannes. Ces lumières, divine source de toute consolation pour les âmes fidèles , sont au dedans de vous des lumières vengeresses , qui vous troublent, qui vous déchirent, qui vous jugent, qui vous découvrent sans cesse ce que vous ne voudriez jamais voir; qui vous apprennent malgré vous ce que vous voudriez toujours ignorer; qui vous mettent comme sous l'œil ce que vous souhaiteriez du moins pouvoir perdre de vue pendantquelque temps. Votre foi elle-même fait par avance votre supplice. Votre religion est ici -bas , si j'ose le dire, votre enfer ; et plus vous êtes soumis à la vérité , plus vous vivez malheureux. O Dieu ! quelle est votre bonté pour l'homme , d'avoir rendu la vertu nécessaire même à son repos , et de l'attirer à vous , en ne permettant pas qu'il puisse être heureux sans vous!
Et ici, mon cher auditeur, souffrez que je vous rappelle à vous-même. Quand la destinée d'une âme criminelle ne devrait pas être si affreuse pour le siècle à venir, voyez si, dès ce monde même, elle vous paraît fort digne d'envie : ses afflictions sont sans ressource , ses malheurs sans consolation , ses plaisirs mêmes sans tranquillité, ses inquiétudes sur le présent infinies, ses pensées sur le passé et sur l'avenir sombres et funestes; sa foi fait toute sa peine; ses lumières son désespoir. Quelle situation ; quelle triste destinée; que de changements affreux un seul péché fait au dedans et au dehors de l'homme ! qu'il en coûte pour se préparer des malheurs éternels ! Et n'est-il pas vrai que la voie du monde et des passions est encore plus pénible que celle de l'Évangile; et que le royaume de l'enfer, si l'on peut parler ainsi, souffre encore plus de violence que celui du ciel! O innocence du cœur, que de biens n'apportez-vous pas avec vous à l'homme ! 0 homme, que vous perdez, quand vous perdez l'innocence de votre cœur! Vous perdez toutes les consolations de la foi , qui font la plus douce occupation de la piété des justes; mais vous vous privez encore de toutes les douceurs de la grâce, qui achèvent de rendre ici-bas la destinée des gens de bien si digne d'envie.
SECONDE PARTIE
Quand on promet aux âmes mondaines, dit saint Augustin, des consolations et des douceurs dans l'observance de la loi de Dieu , elles regardent nos promesses comme un langage pieux dont on se sert pour faire honneur à la vertu; et comme un cœur qui n'a jamais goiité ces chastes plaisirs ne peut aussi les comprendre, nous sommes obligés de leur répondre, continue ce Père : Comment voulez- vous
BOiNHEUR DES JUSTES.
que nous vous persuadions? nous ne pouvons pas vous dire : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux (Ps. XXXIII, 9), puisqu'un cœur malade et déréglé ne saurait goûter les choses du ciel. Donnez-nous un cœur qui aime : et il sentira tout ce que nous disons.
Mon dessein donc ici n'est pas tant d'exposer toutes les opérations secrètes de la grâce dans le cœur des justes, que d'opposer la situation heureuse où elle les établit ici-bas à la triste destinée des pécheurs, et, parce parallèle, achever de confondre le vice et d'encourager la vertu. Or je dis que la grâce ménage ici-bas aux gens de bien deux sortes de consolations : les unes intérieures et secrètes, les autres extérieures et sensibles; toutes deux si essentielles au bonheur de cette vie que nul plaisir sur la terre ne saurait jamais les remplacer.
Le premier avantage intérieur que la grâce ménage à une âme Adèle, c'est d'établir une paix solide dans son cœur, et de la réconcilier avec elle-même; car, mes frères, nous portons tous au dedans de nous des principes naturels d'équité, de pudeur, de droiture. Nous naissons , comme dit l'Apôtre, avec les règles de la loi écrites dans le cœur. Si la vertu n'est pas notre premier penchant, nous sentons du moins qu'elle est notre premier devoir. Kn vain la passion entreprend quelquefois de nous persuader en secret que nous sommes nés pour le plaisir, et qu'au fond, des penchants que la nature a mis en nous, et que chacun trouve en soi, ne sauraient être des crimes : cette persuasion étrangère ne saurait jamais rassurer l'âme criminelle. C'est un désir, car on voudrait bien que tout ce qui plaît fût légitime; mais ce n'est pas une conviction réelle. C'est un discours , car on se fait honneur de paraître au-dessus des maximes vulgaires; mais ce n'est pas un sentiment. Ainsi, nous portons toujours au dedans de nous un juge incorruptible, qui prend sans cesse le parti de la vertu contre nos plus chers penchants; qui mêle à nos passions les plus emportées les idées importunes du devoir; et qui nous rend malheureux au milieu même de nos plaisirs et de notre abondance.
Tel est l'état d'une conscience impure et souillée. Le pécheur est l'accusateur secret et continuel de lui-même : il traîne partout un fonds d'inquiétud£ que rien ne peut calmer. Malheureux , de ne pouvoir vaincre ses penchants déréglés : plus malheureux encore, de ne pouvoir étouffer ses remords importuns. Emporté par sa faiblesse, rappelé par ses lumières, il se dispute le crime même qu'il se permet : il se reproche le plaisir injuste, dans le temps même qu'il le goûte. Que fera-t-il? Combattra-t-il ses lu-
mières pour apaiser sa conscience ? doutera-t-il de sa foi pour jouir plus tranquillementde ses crimes? mais l'incrédulité estunétat encore plus affreux que le crime même. Vivre sans Dieu, sans culte, sans principe, sans espérance! croire que les forfaits les plus abominables et les vertus les plus pures ne sont que des noms ! regarder tous les hommes comme ces figures viles et bizarres qu'on fait mouvoir et parler sur un théâtre comique, et qui ne sont destinées qu'à servir de jouet aux spectateurs! se regarder soi-même comme l'ouvrage du hasard , et la possession éternelle du néant! ces pensées ont je ne sais quoi de sombre et de funeste que l'âme ne peut envisager sans horreur; et il est vrai que l'incrédulité est plutôt le désespoir du pécheur que la ressource du péché. Que fera-t-il donc? Obligé de se fuir sans cesse, de peur de se retrouver avec sa propre conscience, il erre d'objet en objet, de passion en passion , de précipice en précipice. Il croit pouvoir remplacer du moins par la variété des plaisirs leur vide et leur insuffisance : il n'en est aucun dont il n'essaie. Mais en vain il offre son cœur tour à tour à toutes les créatures; tous les objets de ses passions lui répondent, dit saint Augustin : Tse l'abuse point en nous aimant; nous ne sommes pas la félicité que tu cherches, nous ne saurions te rendre heureux : élève-toi au-dessus des créatures, et va chercher dans le ciel si celui qui nous a formés n'est pas plus grand et plus aimable que nous. Telle est la destinée du pécheur.
Ce n'est pas que le cœur des justes jouisse d'une tranquillité si inaltérable qu'ils n'éprouvent à leur tour ici-bas des troubles , des dégoûts et des inquiétudes. Mais ce sont des nuages passagers, qui n'occupent, pour ainsi dire, que la surface de leur âme. Au dedans régnent toujours un calme profond , cette sérénité de conscience", cette simplicité de cœur, cette égalité d'esprit , cette confiance vive , cette résignation paisible, ce calme des passions, cette paix universelle qui commence dès cette vie même la félicité des âmes innocentes. Vaines créatures , que pouvez-vous sur un cœur que vous n'avez pas fait, et qui n'est pas fait pour vous? Première consolation de la grâce : la paix du cœur.
La seconde , c'est l'amour, qui adoucit aux justes les rigueurs de la loi , et change, selon la promesse de Jésus-Christ, son joug, qui paraît insupportable aux pécheurs, en un joug doux et consolant pour eux. Car une âme fidèle aime son Dieu encore plus vivement, plus tendrement, plus solidement, qu'elle n'avait aimé le monde et les créatures. Tout ce qu'elle entreprend donc pour lui de plus rigoureux , ou ne coûte plus rien à son cœur, ou en fait même
LA TOL'SSAlîNï.
le plus doux soin. Car tel est le caraclere du saint amour, lorsqu'il est maître d'un cœur, ou d'adoucir les peines qu'il cause, ou de les changer même en de saints plaisirs. Ainsi une aine éprise de son Dieu, si j'ose parler ainsi , pardonne avec joie , souffre avec confiance, se mortifie avec plaisir, fuit le monde avec goût, prie avec consolation, remplit ses devoirs avec une sainte complaisance. Plus son amour augmente, plus le joug s'adoucit. Plus elle aime, plus elle est heureuse : car rien n'est plus heureux que d'aimer ce qui nous est devenu nécessaire.
Mais le pécheur, plus il aime le monde, plus il est malheureux; car plus il aime le monde, plus ses passions se multiplient, plus ses désirs s'allument, plus ses projets s'embarrassent, plus ses inquiétudes s'aigrissent. Son amour fait tous ses malheurs . sa vivacité est la source de toutes ses peines, parce que le monde, qui en fait le sujet, ne peut jamais lui en offrir le remède. Plus il aime le monde plus son orgueil est blessé d'une préférence ; plus sa fierté sent une injure, plus un projet déconcerté le confond; plus un désir contredit l'afflige, plus une perte inopinée l'accable. Plus il aime le monde, plus les plaisirs lui deviennent nécessaires, et, comme aucun ne peut remplir l'immensité de son cœur, plus son ennui devient insoutenable : car l'ennui est le retour de tous les plaisirs; et avec tous ses amusements, le monde, depuis qu'il est monde, se plaint qu'il s'ennuie.
Et ne croyez pas que , pour faire honneur à la vertu, j'affecte d'exagérer ici le malheur des âmes mondaines. Je sais que le monde paraît avoir sa félicité, et qu'au milieu de ce tourbillon de soins, de mouvements, de craintes, d'inquiétudes, on y voit toujours un petit nombre d'heureux dont on envie le bonheur, et qui semblent jouir d'une destinée douce et tranquille. Mais approfondissez ces vains dehors de bonheur et de réjouissance, et vous y trouverez des chagrins réels , des cœurs déchirés , des consciences agitées. Approchez de ces hommes qui vous paraissent les heureux de la terre ; et vous serez surpris de les trouver sombres, inquiets, traînant avec peine le poids d'une conscience criminelle. Écoutez-les dans ces moments sérieux et tranquilles où les passions plus refroidies laissent faire quelque usage de la raison : ils conviennent tous qu'ils ne sont point heureux; que l'éclat de leur fortune ne brille que de loin, et ne paraît digne d'envie qu'à ceux qui ne la connaissent pas. Ils avouent qu'au milieu de leurs plaisirs et de leur prospérité, ils n'ont jamais goûté de joie pure et véritable; que le monde un peu approfondi n'est plus rien qu'ils sont surpris eux-mêmes qu'on puisse
l'aimer et le connuilre; et qu il ny a d'heureux icibas que ceux qui savent s'en passer, et servir Dieu. Les uns soupirent après les occasions d'une retraite honorable : les autres se proposent tous les jours des mœurs plus régulières et plus chrétiennes. Tous conviennent du bonheur des gens de bien; tous souhaitent de le devenir; tous rendent témoignage contre eux-mêmes. Ils sont entraînés par les plaisirs, plutôt qu'ils ne courent après eux. Ce n'est plus le goût, c'est la coutume, c'est la faiblesse qui les retient dans les liens du monde et du péché. Us le sentent, ils s'en plaignent, ils en conviennent, et ils se livrent au cours d'une si triste destinée. Monde trompeur! rends heureux, si tu le peux, ceux qui te servent, et alors j'abandonnerai la loi du Seigneur pour m'attacher à la vanité de tes promesses.
Vous-même qui m'écoutez , mon cher auditeur, depuis tant d'années que vous servez le monde, avez-vous beaucoup avancé votre félicité.^ Mettez dans une balance , d'un côté tous les jours et tous les moments agréables que vous y avez passés; et de l'autre toutes les amertumes que vous y avez dévorées; et voyez lequel des deux l'emportera. Vous y avez peut-être dit en certains moments de plaisir, d'excès , de fureur : Il fait bon ici , Bonum est nos hic esse (Ma.tt. xvii, 4); mais ce n'a été qu'une ivresse qui n'a pas duré , et dont l'instant qui a suivi vous a découvert l'illusion et vous a replongé dans vos premières inquiétudes. A l'heure même que je vous parle, interrogez votre cœur : êtes-vous tranquille? Ne manque-t-il rien à votre bonheur? ne craignez-vous rien? ne souhaitez-vous rien? ne sentez-vous jamais que Dieu n'est point avec vous ? voudriez-vous vivre et mourir tel que vous êtes? êtes-vous content du monde? êtes-vous infidèle à l'auteur de votre être sans remords? Il y a douze heures dans le jour; vous sont-elles toutes également agréables? et avez-vous pu réussir jusqu'ici à vous faire une conscience tranquille dans le crime?
Lors même que vous vous êtes plongé jusqu'au fond de l'abîme pour y éteindre vos remords, et que vous avez cru étouffer par l'excès de l'iniquité ce reste de foi qui plaide encore dans votre cœur pour la vertu , le Seigneur n'a-t-il pas commandé au serpent, comme il dit dans son Prophète, de vous aller piquer jusqu'au fond de ce gouffre , où vous vous étiez jeté pour l'éviter; et n'y avez-vous pas senti la morsure secrète du ver dévorant? Et si celaverint se ab oculis meis inprofundo viaris , ibi 7nandabo serpenti, et mordebit eos. ( Amos , ix , 3.) JN'est-il pas vrai que les jours que vous avez cou-