‹ ŒuvresChapitre 77 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La malignité de l'ennemi, dit saint Augustin, dresse depuis longtemps deux pièges dangereux à la faiblesse des hommes , un piège de séduction , et un piège de terreur : Posuit in muscipulâ errorem et terrorem (In. Ps. 30. Enarr. ii, n" 10); un piège de séduction , en les attirant par de douces espérances; et un piège de terreur, en les décourageant par des frayeurs insensées : Errorem quo illiciat, terrorem quo frangat. (Ibid.) Il se sert du premier, quand il veut corrompre l'innocence, et l'engager dansles voies funestes des passions : mais il a recours à l'autre quand il s'agit d'intimider le pécheur déjà à demi touché , et d'étouffer dans leur naissance tous ses faibles désirs de pénitence et de salut.

Or, mes frères, l'usage du monde et des plaisirs suffit presque seul pour nous défendre de la première illusion , qui nous y promet des enchantements et une féhcité imaginaire; et il est vrai que rien n'aide tant à se détromper du monde , que le monde même : mais le long usage du monde, loin de guérir les terreurs frivoles sur ses jugements, ne sert, ce semble , qu'à nous rendre plus timides : plus on a vécu dans le monde, plus on le craint; plus on a vieilli sous soBJoug, plus on le respecte; plus on est entré avant dans ses plaisirs et dans ses agitations , plus on veut garder de mesures avec lui quand il s'agit de l'abandonner, et de prendre le parti d'une vie plus retirée et plus régulière.

Je dis donc, mon cher auditeur, vous qu'une

crainte si coupable retient encore dans la servitude du monde et des passions , malgré les inspirations saintes qui vous rappellent tous les jours à des mceur? plus chrétiennes ; je dis que cette disposition outrtge Dieu dans sa grandeur, dans la vérité de ses promesses , et que ces timides ménagements, qui vous éloignent actuellement de lui, sont plus injurieux à s? gloire, que les crimes mêmes qui vous en avaient jusqu'ici éloigné.

En effet , la grandeur de Dieu demande que vous ne le mettiez pas en parallèle avec un monde méprisable; et que toute la gloire qui vient des hommes ne soit qu'un songe et qu'une erreur, lorsque vous l'approchez de la sienne. Or, ici rappelé d'un côté par la voie de Dieu ; de l'autre , retenu par la crainte des hommes, vous lui dites, dans la disposition de votre cœur : Seigneur, je vous servirais dès ce moment , si , dans la situation où je me trouve , il était permis de vous servir : je voudrais bien rompre pour toujours avec un monde qui m'est devenu à charge et insupportable; si, en me déclarant ainsi pour vous, je n'allais pas lui fournir mille traits de censure et de dérision contre ma nouvelle conduite : je sens , il est vrai , combien il est amer de vivre éloigné de vous; vous avez mis en moi des penchants favorables à la vertu, et je ne sais quelle horreur secrète des vices dont j'ai été si longtemps esclave : cependant je traîne encore mes liens, quoiqu'à regret, parce que le monde au milieu duquel il faut que je vive , et qui ne saurait vous aimer, ne veut pas aussi qu'on vous aime. Ah! si mes penchants. Seigneur, décidaient de ma destinée; si je pouvais aller vivre loin des regards publics, sans doute, je ne vivrais que pour vous ; vous seul au fond méritez d'être servi ; mais vous savez à quel point le monde est impitoyable envers ceux qui vous servent sans réserve et comme vous voulez être servi ; et comme j'ai à vivre dans le monde, et qu'il faut se déclarer pour vous ou pour lui , n'ayant plus la volonté de vous offenser, j'ai encore la faiblesse de suivre des voies qui vous offensent ; et ne sentant plus de goût pour lui, je sens que je n'ai pas la force d'oser lui déplaire. O homme.' s'écrie saint Chrysostôme, savez-vous bien quel est ce langage que vous tenez à Dieu? vous lui dites : Maudissez-moi , Seigneur, j'y consens , pourvu que le monde m'approuve ; j'aime mieux être l'objet éternel de vos vengeances et de vos mépris , que de ne pas jouir ici-bas de l'estime et des vains suffrages des hommes. Cette impiété vous fait horreur, mon cher auditeur ; et c'est pourtant vous qui êtes l'impie.

Mais non-seulement cette crainte du monde outrage Dieu dans sa grandeur, elle est encore injurieuse à la venté de ses promesses. Car lorsque vous

RESPECT HUMAIN

vous sciez déclaré [>our Jésus-Christ, croyez-vous qu'il ne saura pas affermir votre coeur contre le déchaînement et la bizarrerie des censures humaines? et que tous les traits que porteront alors contre vous les langues des insensés, ne ressembleront pas à ceux que lance la faiblesse d'un enfant , auxquels on ne daigne pas même parer? Sagittx parvulorum factx sunt plagse eorum. (Ps. lxiii, 8.) Croyezvous qu'éclairé des nouvelles lumières de la grâce, vous n'écouterez pas avec une sainte fierté des discours oij vous ne verrez plus que les tristes égarements d'une raison que Dieu abandonne ? Croyezvous que vous regarderez toujours des mêmes yeux les jugements des hommes? Ah! si leurs dérisions vous touchent encore, ce ne sera plus qu'un sentiment de douleur et de pitié , sur leur égarement et sur leur perte : vous désirerez qu'ils connaissent le Seigneur, et non pas qu'ils vous approuvent; qu'ils bénissent son saint nom , et non pas qu'ils applaudissent au vôtre ; qu'ils soient touchés de la vertu, et non pas qu'ils admirent vos exemples : leur salut vous intéressera plus que leur estime; et la gloire du Seigneur, que la vôtre. J'ai affligé mon âme par le jeûne , disait autrefois un roi pénitent , et le monde s'en est moqué : je me suis couvert de cendres et de cilice , et je suis devenu la fable de Jérusalem : j'ai pleuré mon péché en votre présence , ô mon Dieu ! et j'ai servi de matière aux discours et aux chansons satiriques des insensés : Etposuivestimentum meum cilicium, etfactus sum illis in jjarabolam;... et in me psallebant qui bibebant vinum. (Ps. lxyiii, 12 , 13.) Et alors, plus touché de leur folie que de leur mépris, je vous ai prié , ô mon Dieu ! d'avoir pitié de leur aveuglement, et de leur manifester les vérités éternelles de votre justice : Ego verà orafionem meamadte, Domme. (Ps. Lxvm, 14.) Voilà toute l'impression que feront sur vous les vains discou'-^ des censeurs de la vertu. Je n'en dis pas même asset : croyez-vous que dans ces premiers moments de grâce etd'un véritable changement de cœur, une âme puisse êtretouchéede quelque autre chose quede sonDieu, et de l'horreur de sa vie passée ? Ah ! la componction dans ces heureux commencements est si vive, les attraits de la grâce si divins, que le cœur enivré, pour ainsi dire, de la force de sa douleur, et de la nouveauté du saint plaisir, ne peut plus sentir que la joie de posséder son Dieu , et le regret d'avoir pu lui déplaire. Monde profane ! que peuvent alors vos discours sur une âme qui ne vous connaît plus ? qu'importent alors les censures et les dérisions des enfants des hommes au juste, élevé déjà par la foi au-dessus de toutes les choses humaines ; qui s'entretient avec son Dieu , comme un ami avec son ami , et qui ne

sait même plus ce qui se passe sur la terre? c'est un Moïse sur la montagne sainte , voyant son Dieu face à face , goûtant le plaisir ineffable de sa présence , et qui n'est guère en état d'être touché des murmures et des calomnies qu'on répand contre lui dans la plaine. Répondez ici pour moi, âmes justes qui ni'écoutez; racontez les merveilles du Seigneur, et quels furent les commencements des opérations divines de la grâce qui changea votre cœur; et confondez la faiblesse du pécheur timide , qui ne peut comprendre qu'un Dieu sache plus se faire aimer, que le monde ne peut se faire craindre.

Mais voici l'illusion qu'on oppose à ces maximes saintes. On veut sans différer prendre des mesures pour son salut; on est dégoûté du monde et des plaisirs; et on sent bien qu'il n'y a de bonheur solide sur la terre que de se donner à Dieu. Mais estil besoin d'un éclat pour commencer une vie nouvelle ? Qu'est-il nécessaire d'afficher, comme pour avertir le monde qu'on va prendre le parti de la dévotion ? faut-il donner au public une scène , où l'imprudence et l'amour-propre ont d'ordinaire plus de part que l'esprit de Dieu , et qui n'aboutit qu'à jeter un ridicule sur la vertu? n'est-il pas plusprudent de donner encore au monde certaines choses que la bienséance demande , et de réserver le cœur à Dieu qui ne veut que le cœur, tandis qu'à l'extérieur on paraît fait comme les autres? Semblable à cet ange qui conduisait le jeune Tobie, lequel, quoique sans cesse présent devant le Seigneur, et ne se nourrissant que d'une viande invisible, paraissait néanmoins semblable au reste des hommes , et user de la même nourriture qu'eux : Fidebar quidem vobiscum manducai^e et bibere ; sed ego cibo invisibili , etpotu, qui ab hominibus videri non potesf, utor. (ToB. xir, 19.)

C'est ainsi, comme le rapporte saint Augustin, que s'abusait autrefois ce célèbre vieillard Victorin, si connu dans Rome par sa sagesse et par son éloquence : détrompé de la vanité des idoles , convaincu de la vérité de nos livres saints, chrétien dans le cœur, il se persuadait que le Seigneur, qui ne re^ garde qu'au dedans , n'en demandait pas davantage ; et qu'il pouvait se dispenser, à son âge, de faire un éclat dans Rome, et de déclarer hautement sa conversion. Je suis chrétien, quoique je ne le paraisse pas, disait-il souvent au saint prêtre Simplicien, qui ne cessait de l'exhorter à la foi : JSoveris me jani esse christianum ; et comme ce serviteur de Jésus-Christ lui répondait qu'il n'en croirait rien, s'il ne le voyait dans l'assemblée des fidèles , donner avec ses frères des marques publiques de sa foi et de son changement : Noncredam, nec depidabo ta

MARDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

infer christianos, nisi in ecclesia Christi te videra. Est-ce que les murailles font le chrétien, repartait Victoria encore abusé , et comme se moquant de la simplicité de son ami? -Ergone parietes faciunt christianum? Mais vous ne tardâtes pas, ô mon Dieu ! continue ce Père , de l'éclairer sur son aveuglement : vous lui fîtes comprendre que c'était une impiété de rougir des humbles mystères de votre Verbe, et de ne pas rougir des cérémonies sacrilèges des démons : il eut honte de la vanité, il n'en eut plus de la vérité : Erubuit vanitati , depuduit veritati.

Et en effet, mes frères, user encore de ces timides ménagements avec le monde, c'est n'être pas encore chrétien. Je sais qu'il est des bienséances inévitables que la piété la plus attentive ne peut refuser aux usages; que la charité est prudente, et prend différentes formes; qu'il faut savoir quelquefois être faible avec les faibles, et qu'il y a souvent de la vertu et du mérite à savoir être à propos , pour ainsi dire, moins vertueux et moins parfait. Mais je dis que tout ménagement qui ne tend qu'à persuader au monde que nous approuvons encore ses abus et ses maximes , et qu'à nous mettre à couvert de la réputation de serviteurs de Jésus-Christ, comme d'un titre de honte et d'infamie, est une dissimulation criminelle, injurieuse à la majesté de la religion , et moins digne d'excuse , que le dérèglement ouvert et déclaré.

Car je ne vous dis pas, que c'est un outrage que vous faites à la grandeur du Dieu que toutes les créatures adorent. Quoi ! vous ne le reconnaîtriez pour votre Dieu qu'en cachette? vous affecteriez de le méconnaître devant les hommes ? il ne serait plus que votre divinité secrète, tandis que le monde aurait vos hommages et votre culte public et déclaré? O hommes! le Dieu du ciel et de la terre ne serait donc plus qu'un Dieu domestique; et le confondant avec les idoles , renfermées autrefois dans le foyer et dans l'enceinte de chaque famille , vous vous contenteriez , comme Rachel, de le cacher dans votre tente , et de l'adorer à l'insu de vos frères ?

Je ne vous dis pas que c'est même une ingratitude envers la grâce qui vous éclaire , qui vous touche, qui vous dégoûte du monde et des passions. Quoi ! vous auriez honte d'être choisi de Dieu comme un vase de miséricorde? d'être discerné de tant de pécheurs qui périssent tous les jours à vos yeux en se laissant emporter aux charmes des sens et des plaisirs? Vous auriez honte d'être l'objet de la clémence et de la bonté divine? Vous rougiriez des faveurs du ciel ; et le bienfait qui a guéri votre âme de ses plaies vous ferait plus de confusion , que ne

vous en faisait autrefois l'infamie de vos plaies mêmes ? O hommes ! un bon cœur rougit-il d'aimer son bienfaiteur ? et est-ce ainsi que vous reconnaissez le don de Dieu , en vous faisant même une honte de l'avoir reçu ?

Je ne vous dis pas que c'est une feinte indigne même d'un cœur noble et généreux. Car si vous êtes touché de la vertu et de la justice, pourquoi trahir là-dessus vos sentiments ? pourquoi dissimuler lâchement ce que vous êtes ? pourquoi devenir en quelque sorte un imposteur public? Une âme née avec quelque élévation sait-elle ainsi se contrefaire? Si vous êtes ami de Jésus-Christ, pourquoi vous en cachez-vous ? Quand même nous vivrions encore dans ces siècles infortunés, où on le regardait comme un séducteur, et oii les rois et les magistrats étaient soulevés contre lui et contre son culte, il serait si beau d'avoir le courage de se déclarer pour un ami persécuté et abandonné ; il y aurait tant de bassesse à le désavouer en public : et ici oîi vous ne risquez rien, vous feignez de n'être point à lui : la générosité toute seule ne souffre-t-elle pas de cette duplicité ? O homme ! vous vous piquez ailleurs de tant de grandeur d'âme, et de soutenir par un procédé noble, franc, généreux, toutes vos démarches; et dans la religion, vous êtes plus faux, plus faible, plus lâche que la plus vile populace !

Enfin , je n'ajoute pas que c'est un scandale même , et une occasion d'erreur, que vous préparez à vos frères : car ces exemples de ménagement entre le monde et Jésus-Christ deviennent plus dangereux que les exemples mêmes d'une dissolution déclarée. En effet, la vie licencieuse d'un pécheur lui attire plus de censeurs de sa conduite, que d'imitateurs de ses excès : mais les plaisirs et les abus du monde, autorisés par une vied'ailleurs régulière, et mêlée même d'actions pieuses , forment une séduction presque inévitable : plus vous évitez les grands désordres, en vous permettant d'un autre côté tous les amusements et tous les abus que le monde autorise, plus vous devenez dangereux à vos frères , plus vous leur persuadez que le monde n'est pas si incompatible avec le salut qu'on ne pense; plus vous nous préparez des auditeurs incrédules et prévenus, lorsque nous annonçons qu'on ne peut servir deux maîtres : plus enfin vous multipliez dans l'Église les fausses pénitences, en devenant le modèle de mille pécheurs touchés, lesquels ne se figurent dans la vertu, rien au delà de ce que vous faites; et qui auraient poussé plus loin la grâce de leur conversion , si votre lâcheté ne les avait portés à croire , que tout ce qu'ils voient de plus dans les autres est outré et excessif; et que vous seul savez éviter l'io*

RESPECT HUMAIN

discrétion , vous en tenir à l'essentiel , et être homme de bien , comme il faut l'être dans le monde. 0 homme! encore une fois, n'était-ce pas assez que vos dérèglements eussent été autrefois un sujet de scandale à vos frères? faut-il encore qu'aujourd'hui votre fausse vertu leur devienne funeste ?

Mais après tout, mes frères, le monde vaut-il la peine d'être tant ménagé ? et quand ce ne serait pas un crime , de sacrifler à la crainte de ses jugements et de ses censures son salut éternel , ne serait-ce point une folie? C'est ce que vous allez voir dans la seconde partie de ce discours : la folie du respect humain.

Page 1