‹ ŒuvresChapitre 89 sur 264 · SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES DU SALUT · texte numérisé non relu

SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES DU SALUT

Etfiunt novissima hominis illiut, pejora prtoribui.

Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier.

(Luc , II , 28. *

La parabole de l'esprit impur, qui retourne daûs le corps de l'homme d'où on l'avait chassé, et rend son dernier état pire que le premier, n'est, selon saint Chrysostôme , qu'une prédiction enveloppée

que fait Jésus-Christ aux Juifs des malheurs qui allaient arriver à Jérusalem. Sous ces traits mystérieux, le Sauveur du monde prétend leur rappeler l'état déplorable où les iniquités de leurs pères avaient tant de fois réduit cette ville ingrate, et l'excès de sa miséricorde, toujours attentive à la délivrer; et de là il leur laisse conclure que Jérusalem retombera si souvent dans ses infidélités, qu'enfin le Seigneur va se retirer tout à fait d'elle, et que son dernier état deviendra pire que le premier : Et fmnt novissima hominis illius , pejora prioribus.

Ainsi c'est comme s'il leur tenait ce langage : Jérusalem était possédée d'un démon, lorsqu'autrefois elle imitait toutes les impiétés des nations , qu'elle multipliait ses autels, qu'elle oubliait le Seigneur qui l'avait retirée de l'Egypte , et que ses princes eux-mêmes allaient sacrifier sur les hauts lieux et faisaient mourir mes prophètes : cependant je ne l'abandonnai point en cet état ; je suscitai d'autres prophètes mes serviteurs, qui lui annoncèrent ma volonté; je rompis les liens qui la retenaient captive à Babylone; je lui rendis le temple et l'autel saint , et je chassai le démon impur qui s'était emparé de mon héritage ; mais puisque ses crimes recommencent sans cesse, que toutes mes miséricordes sur elle se terminent à de nouvelles ingratitudes , et qu'après avoir fait mourir les autres prophètes , elle va encore combler la mesure de ses péchés par le aang du fils et de l'héritier ; je vais la livrer aussi à des calamités qu'elle n'avait jamais éprouvées; ses murs vont être démolis pour toujours; son temple et son autel en qui elle mettait sa confiance, ne seront plus que de ristes ruines : plus de sacrifices, plus de tabernacle , plus de prêtre , plus de prophète : Universa arma ejus auferet in quibus confidebat, et spolia ejus dislribuet (Luc , xi , 22) ; elle va devenir la proie d'un peuple incirconcis, qui se partagera ses dépouilles, qui rassemblera les aigles profanes autour de son cadavre , qui la changera à jamais en une affreuse solitude, et son dernier état deviendra de beaucoup pire que le premier : Etfiunt novissima hominis illius , pejora prioribus.

Appliquons-nous, mes frères, cette étonnante parabole : notre âme , comme l'infidèle Jérusalem , a été souvent délivrée du démon , et souvent nous l'avons rappelé au dedans de nous : mille fois nous nous sommes repentis ; autant de fois nous sommes retombés : nous avons pleuré nos plaisirs injustes; et de nouveaux plaisirs ont un moment après essuyé nos larmes : dégoûtés du monde et de nousmêmes , nous nous sommes souvent retournés vers le Seigneur; et le lendemain dégoûté du Seigneur,

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

le cœur que nous venions de lui rendre, nous l'avons encore redonné au monde, qui nous offrait de nouveaux charmes : nos mœurs jusques ici n'ont peut-être roulé que sur ces tristes alternatives de repentir et de crimes. Tant de démarches de conversion, et tant de pas en arrière; tant de sacrements, et tant de rechutes : ah! craignons enfin que le Seigneur ne se retire tout à fait de nous, et que notre dernier état ne devienne pire que le premier ! Pourquoi cela, mes frères? c'est que toutes les re-ssources de salut, utiles à la conversion des autres pécheurs , deviennent inutiles à l'âme inconstante et légère; c'est-à-dire, que l'inconstance dans les voies de Dieu, est de tous les caractères, celui qui laisse le moins d'espérances de salut. Cette vérité est assez importante pour faire toute seule le sujet de cette instruction.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Quoique la grâce ait des ressources infinies pour ramener un cœur rebelle , et qu'elle change souvent les inclinations les plus opposées au devoir, en des préparations même de pénitence; néanmoins il est des âmes, qui par leur propre caractère, offrent bien moins d'espérance de salut, et semblent ne laisser plus de voies à la grâce pour les ramener à la vérité et à la justice.

Or, tel est le caractère d'une âme légère et inconstante, qui tantôt touchée de ses misères, revient à Dieu; tantôt oubliant Dieu, se laisse rentraîner à ses misères ; tantôt se dégoûte du monde , tantôt de la vertu; paraît aujourd'hui toute de zèle pour les devoirs, et demain plus vive que jamais pour les plaisirs , et n'a de fixe qu'une variation éternelle de résolutions , que ni la grâce ni le péché ne saurait fixer. État assez ordinaire dans le monde , où tout est plein de ces âmes faibles et légères , en qui la grâce opère encore de saints désirs, et des démarches même de salut ; mais en qui les passions démentent bientôt ces démarches , et prévalent toujours sur la grâce.

En effet, il est impossible, dit l'Apôtre, que ceux qui ont été une fois éclairés , qui ont goûté le don du ciel, et les vertus du siècle à venir; qui ont été rendus participants de l'Esprit saint ; et qui après cela sont retombés, se renouvellent par la pénitence : c'est-à-dire,, pour renfermer cette vérité dans les bornes de la foi et de la doctrine sainte, et expliquer l'Apôtre par lui-même, que les ressources ordinaires dont Dieu se sert pour ramener les autres pécheurs, sont, premièrement, les nouvelles lumières dont il les favorise : Semel sunt il' luminati (Hébb. vi, 4); secondement, le nou-

SUR L'INCONSTANCE, etc.

veau goût de la justice et de la vérité, qui accompagne toujours les commencements de la pénitence : Gustaverunt etiam doniim cœleste (Hébr. vi , 4) ; troisièmement enfin , la participation de l'Esprit de Dieu dans les saints mystères, lesquels par la grâce de la justification mettent, pour ainsi dire, le dernier sceau à la pénitence : Participes facti simtSplritûs sancti. (Ibid. vi , 4.) Or, toutes ces ressources deviennent inutiles à l'âme inconstante dont je parle, de sorte que l'Apôtre désespérant presque pour elle d'un retour constant et durable à la vertu , semble dire que ce retour est impossible; c'est-àdire si difficile, qu'on ne voit presque plus de ressource pour les âmes de ce caractère : établissons cette vérité.

La première ressource utile pour ramener une âme de l'égarement, c'est la connaissance de la vérité : Semel sunt illuminati. Comme le monde entier est dans l'erreur et dans les ténèbres sur les devoirs de la foi ; que les maximes y sont fausses; les préjugés injustes, les règles dangereuses, les vérités mêmes affaiblies et corrompues, et que l'aveuglement y fait toute la sécurité des pécheurs ; le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus. Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe tout d'un coup ; de quelque côté que cette âme jette la vue, elle voit ce qu'elle n'avait Jamais vu ; ses devoirs , ses espérances , ses égarements passés, ses sujets de craindre pour l'avenir, le vide de toutes les créatures, l'abus de tous les plaisirs, l'erreur de toutes les fortunes, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Alors cette âme réveillée comme d'un profond sommeil par l'éclat soudain de ces divines lumières, est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître; est effrayée d'avoir jusque-là dormi sur le bord du précipice sans l'avoir su; et hum.iliée de s'être toujours piquée de raison , de conduite, de force d'esprit, de discernement, et d'en avoir manqué pour le seul point essentiel , et d'avoir pris si grossièrement le change sur ses intérêts éternels : et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yt-ux ; elle dit, comme Augustin : Je vous ai connue et aimée trop tard , ô vérité ancienne et toujours nouvelle! et réglant ses penchants , ses mœurs , ses devoirs , ses regrets sur ces nouvelles lumières , elle ne voit plus qu'avec mépris les erreurs qui l'avaient autrefois si tristement abusée. Ainsi rappelez-vous tous les jours des voies de l'égarement, ô mon Dieu! des âmes heureuses-

et en ouvi ant tout d'un coup leurs yeux à cette lumière qui fait connaître la vérité , vous ouvrez leur cœur à l'attrait qui la fait aimer.

Mais cette ressource de salut si infaillible pour les autres pécheurs, n'est plus d'aucun usage pour vous, qui tant de fois éclairé et tant de fois infidèle , si souvent détrompé des erreurs et des abus du monde, et si souvent rendu à leur séduction, n'avez presque plus rien à espérer de ces divines lumières. Car quelle impression pourront faire désormais sur vous les vérités de la foi montrées? que vous découvriront-elles que vous n'ayez déjà vu.' Vous avez vu clair, et dans la vanité de toutes les choses humaines , et dans les grandes vérités de l'éternité ; ce ne seront plus là pour vous de nouvelles lumières ; vous n'en serez plus ébloui , frappé , renversé ; et du moins elles ont perdu à votre égard la surprise et l'attrait de la nouveauté si heureux pour les autres pécheurs. La première fois que les Israélites dans le désert virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder, la nouveauté du spectacle les frappa ; ils craignirent la majesté de Dieu qui se rendait visible au milieu d'eux : la surprise, la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse : mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures, cette lumière céleste eut beau reparaître, ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire, qui ne fit plus d'impression , et ne changea rien à leurs mœurs.

Dans cette figure , mon cher auditeur. Usez l'histoire de vos malheurs. La première fois que Dieu vous montra sa lumière, et qu'il vous éclaira sur les misères et sur les plaies de votre âme , effrayé de votre état, vous fîtes des efforts pour en sortir; frappé des nouvelles lumières qui vous découvraient ce que vous n'aviez pas encore vu , vous rompîtes à l'instant avec un certain monde, et avec ce que vos passions avaient de plus grossier et de plus marqué; vous fûtes quelque temps fidèle à la grâce, et à la vérité qui s'était montrée à vous : mais depuis, rentraîné par votre faiblesse, vous avez fait à la vérité de nouveaux efforts pour rompre des chaînes si promptement renouées; mais si vous vous en souvenez, ces efforts ont été plus languissants; votre componction a été moins vive ; déjà familiarisé avec les vérités les plus terribles , l'horreur de votre état a fait moins d'impression sur votre cœur, et cette démarche de pénitence ne vous a pas mené si loin, et a eu encore moins de suite que la première : de sorte que depuis, toujours éclairé et toujours infidèle; toujours rappelé par la vérité, toujours rentraîné par vos injustes penchants, votre vie n'a plus été qu'une triste vicissitude de lumières et de ténc-

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

bres; un état ou (a vérité ne se montre que pour s'éclipser l'instant qui suit ; et où elle ne reparaît encore , que pour céder encore aux passions qui viennent substituer à sa place Terreur et le mensonge.

Ame infldèle! quelle ressource peut-il donc vous rester encore dans la connaissance de la vérité? que vous apprendra-t-elle de nouveau? que le monde est un abus? Ah! vous l'avez dit vous-même mille fois dans vos moments de pénitence ; que les plaisirs ne laissent qu'une satiété et un vide affreux dans le cœur? vous vous l'êtes avoué à vous-même autant de fois qu'il vous est arrivé d'en goûter les fausses douceurs ; qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté? c'est la première réflexion qui vous a toujours frappé au sortir du même crime; qu'un clin d'oeil peut décider de notre vie? que la pénitence dans ce dernier moment n'est plus , ou qu'un désespoir sans confiance, ou qu'une frayeur sans mérite; et qu'enfin on meurt tel qu'on a vécu ? c'est de l'impression de cette vérité que vous sont venus tous ces intervalles de repentir qui ont partagé toute votre vie.

Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre? de quelles lumières peut-il encore vous favoriser, que vous n'ayez mille fois et suivies et abandonnées ? quelle vérité peut-il encore vous montrer, que vous n'ayez déjà et goûtée et méprisée, et sur laquelle vous ne vous soyez et alarmé et calmé presque dans le même instant? Il peut encore vous éclairer, je le sais; mais ce sera plutôt pour vous une nouvelle occasion de résister à la vérité, qu'un nouvel attrait pour la suivre : vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions ; vous avez réconcilié dans votre cœur la lumière et les ténèbres; vous vous êtes accoutumé à soutenir la vue des maximes saintes, et celle de vos faiblesses injustes. Ah! plût à Dieu, dit un Apôtre, que vous fussiez encore dans les ténèbres de votre première ignorance ! plût à Dieu que la lumière du ciel n'eût jamais lui sur vous , et qu'aveuglé jusqu'ici par l'emportement des passions, vous n'eussiez jamais connu la vérité! Pourquoi vous avons-nous nousmêmes ouvert les yeux dans ces chaires chrétiennes sur la honte de vos passions , et sur les vérités de la vie éternelle? pourquoi avons-nous dissipé vos ténèbres, et porté la lumière jusque dans votre cœur par la force de la parole sainte? Nous avons rendu, sans le vouloir, vos maux pires et désespérés : notre ministère si heureux encore envers tant de pécheurs, vous est devenu désormais inutile : nous ne sommes plus pour vous qu'un airain sonnant : en vous développant la loi de Dieu qui convertit les s (Ps. xvin, 8}, nous vousavons ôtc laressource

de sulut , et le moyen de conversion que nous venions vous offrir : Meliiis erat illis 7ion cognosccre viam jtistitix, quàjn post agnitioncm relrorsùm converti, (ii Petb. ii, 21.) Les Juifs, de retour de la captivité , ignorant tous le livre de la loi , perdu pour eux depuis longtemps , et tombé presque dans l'oubli, fondent en larmes à la première lecture que leur en fait le pieux Esdras; ils se frappent la poitrine; ils renvoient les femmes étrangères; ils reviennent des égarements otî les avait jetés le commerce des nations ; ils règlent leurs mœurs sur la loi : telle est là première force de la vérité montrée. Mais la lecture journalière de cette même loi déjà connue , les endurcit dans la suite , loin de les corriger; les pécheurs les plus éclairés sont d'ordinaire les plus incorrigibles : nous n'avons plus rien à leur dire de nouveau pour les ramener ; ils savent tout ; ils parlent plus éloquemment que nous des abus du monde et de la nécessité du salut; nos instructions ne sont plus pour eux que des redites qui les ennuient; ils ne rappellent les premières impressions que fit sur eux la vérité , et qui furent bientôt effacées , que pour s'en faire un rempart contre la vérité même ; ils sont bien moins sensibles à des terreurs qu'ils ont pu déjà vaincre et étouffer. Ce sont des cœurs aguerris, si j'ose parler ainsi, contre Dieu même; ils repoussent les armes de la lumière même ; la connaissance du péril les rend , ce semble , plus tranquilles; et comptant toujours qu'il leur sera aussi aisé d'aimer un jour la vérité, qu'il leur est aisé de la connaître , ils se livrent sans remords à leurs passions , et vont paraître devant Dieu , chargés non-seulement de leurs crimes, mais encore de la vérité qui devait les délivrer, et qui va les condamner. Non , mes frères , tout est à craindre quand on n'a plus rien de nouveau à connaître sur les voies du salut , et qu'on n'a pas encore commencé d'y entrer. Première ressource de salut inutile à l'âme inconstante, la connaissance de la vérité : Imponsibile est eos qui seinelsunt illwninati, et prolapsi sunt, rursùs renovari ad pœnitentiam. (Hebr. VI, 4, 6.)

DEUXIÈME RÉFLEXION

Une seconde ressource de safut, favorable aux autres pécheurs , c'est un nouveau goût qui accompagne toujours les commencements de la justice : Gustaverimt etiam donum cœleste; une consolation sensible que la grâce répand sur les premières démarches d'un changement de vie ; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu de ses passions et de ses remords; une joie qui sort du fond de la conscience, déchargée enfin du poids qui l'ac^

SUR L'ii\CONSTANCE, i:tc.

eablait, tt qui n'avait pas encore goûté la paix et la tranquillité de l'innocence. Oui, mes frères, rien n'est plus doux que ces premiers sentiments qu'a le coeur de son retour et de sa délivrance ; que ce premier témoignage que la conscience se rend à ellemême de sa paix et de sa sûreté ; que ces premiers moments où nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté. Vous avez brisé mes liens, Seigneur, disait un roi pénitent dans ces premiers moments de sa délivrance : Dirupisti vincula viea (Ps. cxv, 7) : aussi dans l'excès de la joie et du saint plaisir qui me transporte , votre calice n'a plus rien d'amer pour moi , les devoirs les plus pénibles de votre loi sainte , loin de me paraître onéreux , font toute ma consolation et mes plus chères délices : Calicem salutaris accipiam (Ibid.4) : les discours des hommes, au lieu d'ébranler ma résolution, animent ma foi et ne me paraissent plus que des discours vains et puériles : Ego dixi in excessumeo, Omnishoyno mendax. (Ibid. 2.) O Seigneur! qu'il est consolant d'être au nombre de vos serviteurs! et qu'il me paraît bien plus glorieux de compter parmi ses ancêtres une seule âme qui ait su vous plaire, qu'une longue suite de princes et de conquérants ! Ego servus tuus , etfilius ancillxtux. (Ibid. 7.)

Tels sont les premiers attraits de la grâce,. et ce qu'elle peut d'abord sur un cœur pas encore accoutumé à la force et à la.douceur de ces divines impressions. Mais vous qui les avez tant de fois éprouvées , et qui avez dit si souvent à Dieu dans ces premières agitations d'un cœur touché : Seigneur ! le monde au fond ne m'a jamais plu; les plaisirs mêmes , dans le temps que je les poursuivais avec plus de fureur, m'ont toujours laissé vide, triste , inquiet; et il est vrai que les consolations seules que j'ai trouvées dans la fidélité a votre loi sainte, ont mis une joie véritable au fond de mon âme : Consolationes tuai Ixtificaverunt animam meam (Ps. xcviii, 19) : vous qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, âme inconstante et légère , que pourra vous offrir de doux et de consolant, une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté .^ Un seul sentiment tendre de salut , triomphe souvent de la dureté d'une âme jusque-là insensible : mais pour vous, vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber : vous avez une de ces âmes tendres , nées avec quelques sentiments de religion , qui sont touchées de tout, et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera : c'est une sensibilité de conscience , qui vous amuse et qui ne vous corrige point : ce

n'est pas un cœur sec et incapable de s'attendrir ; c'est un caractère susceptible des premières impressions , et qui, laissant au monde le même empire qu'à Jésus-Christ sur votre cœur, fait que vous n'êtes plus propre ni à l'un ni à l'autre.

Ah! si vous aviez un cœur de pierre , comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir : mais vous avez un cœur tout de cire, dit le Prophète, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives : facile à émouvoir, difficile à fixer ; vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir; ne trouvant que Dieu seul aimable dans vos sentiments de componction ; n'ayant plus de goût que pour le monde , dès que ces sentiments sont effacés. A peine avez-vous chassé l'esprit impur de votre âme, dit notre Évangile , que loin de goûter la paix de ce nouvel état , vous n'y trouvez plus de repos : Quxrens requiem et non invenit. fi semble que tout va vous manquer avec le monde que vous venez de quitter ; votre cœur, désoccupé de ses passions, ne peut plus se suffire à lui-même; toute votre vie n'est plus qu'un grand vide que vous ne sauriez soutenir; vous cherchez partout dans vos nouvelles mœurs de quoi remplacer les plaisirs qui possédaient votre cœur, et rien ne vous en dédommage. Quaerens requiem et non invenit. Vous voudriez, ce semble, trouver dans la vertu le même goût, la même vivacité, les mêmes amusements, l'ivresse elle-même du crime : vous vous tournez de tous les côtés pour placer un cœur qui vous embarrasse et qui vous est à charge, et ne trouvant rien , vous vous ennuyez de votre liberté . Quxrens requiem et non invenit. Et alors vous vous dites à vousmême en secret, continue l'Évangile : Je retournerai dans la maison d'où j'étais sorti; je rentrerai dans mes premières voies ; Revertar in. domum meam unde exivi ; j'essayerai si les plaisirs , dont j'étais si fort dégoûté, ne m'offriront pas cette fois-ci de nouveaux charmes : et en voilà jusqu'à C6 qu'un nouveau dégoût vous rappelle encore de l'ivresse des passions , pour vous faire encore rentrer dans les voies de la justice.

Ah! mon cher auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état , et combien il y a peu à espérer pour votre salut , vous frémiriez. Je ne veux pas ici vous jeter dans des vaines terreurs; mais je vous dis, en tremblant moi-même, que les conversions des âmes qui vousressemblentsont très-rares : l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est décisif et terrible : Celui , dit-il , qui après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui , n'est pas propre au royaume de Dieu : ]No^' jîst aptus regno Dei,

(Luc, IX, 62.) Jésus-Christ ne dit pas : Il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu , il se met en danger d'en être exclu pour toujours : non, mais il n'est pas propre au royaume de Dieu ; Non est aptus regno Dei , c'est-à-dire , ses inclinations , au fond , 'c caractère particulier de son esprit et de son cœur /e rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un luïmme n'est point propre aux sciences , à l'épée , à la robe; c'est-à-dire, qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de ces états , et que certainement il n'y réussirait pas ; et voilà ce que dit Jésus-Christ de l'âme inconstante par rapport au salut ; que de tous les caractères, il n'en est pas de moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei.

Ah! un impudique peut être touché ; et David fit pénitence de son adultère: un impie peut être frappé de Dieu , et sentir le poids de la majesté qu'il avait blasphémée; et Manassès dans les chaînes, adore Je Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels : un publicain peut renoncer à ses injustices; et Zachée après avoir restitué ce qu'il avait ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres : une âme prostituée aux plaisirs et aux passions les plus honteuses , peut être tout d'un coup éclairée ; et la pécheresse aux pieds de Jésus-Christ , pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab , qui , averti par Élie, tantôt se couvre de cendre et de cilice , puis retourne à ses idoles ; et revient encore , et au prophète et à ses faux dieux : mais un Sédécias, qui, touché des remontrances de Jérémie, l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse, et le rappelle ensuite pour le consulter encore, et l'outrager encore le lendemain : mais cette reine d'Israël, qui, dans son affliction, prend des ornements modestes pour aller consulter l'homme de Dieu , paraît respecter la puissance et la majesté du Dieu véritable en la personne de son prophète ; et de retour à Samarie, sacrifie à ses veaux d'or comme auparavant; ah ! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et les livres saints nous les représentent partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu. D'oii vient cela ? c'est que l'inconstance et la légèreté, est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu '? Non est aptus regno Dei.

D'où vient cela ? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution, qui sait prendre son parti , et qui , la droite voie une fois connue, y entre, et ne s'en détourne pas aisément : elle suppose une âme forte , qui sait être au-

TROISIÈME DIMANCHE DK CARÊME

dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril, de sa propre faiblesse ; une âme sensée , qui ne se conduit, ni par goût, ni par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence. D'où vient cela? c'est que pour former une âme chrétienne , il faut quelque chose de grand, d'élevé, de solide, et qui soit audessus des préjugés et des faiblesses vulgaires : c'est que la religion elle-même n'est qu'une lumière et une raison divine , la perfection de la raison humaine : c'est que la vertu nous est toujours représentée dans les livres saints sous l'idée de la sagesse ; le juste , sous celle d'un homme sensé et prudent, qui éprouve tout, qui juge sainement de tout, qui prend des mesures solides, et ne commence pas à bâtir pour laisser là l'édifice imparfait : c'est que dans le monde même , un esprit frivole et léger, n'est capable de rien , et que tout ce qu'il entreprend , on le compte déjà pour échoué : c'est, en un mot, que l'inconstance est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei.

Or, vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature , pour qui la nouveauté a des charmes inévitables , et qui s'ennuie bientôt d'un même parti : elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur.qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit; qui ne met la raison à rien; qui sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût , et n'a rien de fixe que ses variations éternelles.

Je ne parle pas ici de votre conduite extérieure, et telle qu'elle paraît aux yeux des hommes : l'orgueil vous tient lieu de raison , fait peut-être que les moeurs au dehors paraissent égales et uniformes ; que vous évitez ces extrémités et ces inconstances d'éclat , qui d'une piété extrême font passer une âme insensée et légère, à un égarement encore plus excessif; et accoutument les yeux du public à censurer, tantôt les excès de sa vertu , et tantôt ceux de ses vices. Vous ne donnez pas de ces spectacles à la dérision des hommes : mais jugez de vous-même, parce que vous êtes devant Dieu ; par votre conduite intérieure, par vos sentiments secrets; par cette légèreté du cœur, qui fait que le premier objet décide toujours de vous-même ; par ces promesses tant de fois renouvelées , autant de fois violées ; par ces démarches de pénitence , si facilement commencées et si facilement rétractées. Vous êtes la plus légère et la plus inconstante de toutes les âmes ; le cœur le plus incertain et le plus variable : vous êtes une de ces nuées sans eau , dit un Apôtre , que les vents agitent à leur gré ; un de ces astres errants , qui n'ont jamais déroute assurée; une mer inconstante et orageuse, qui après avoir jeté les cadavres hors

SUR L'INCONSTANCE, etc

de son sein, s'enfle encore, et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venait de les laisser : Fluctusferi maris despumantes suas confusiones (Ep. JuD. 13) : c'est-à-dire , que vous pouvez avoir des qualités propres au monde; mais que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu : Non est aptiis regno Dei. Seconde ressource de salut inutile à l'âme inconstante, le goût de la vérité : Imj)ossibile esteos qui gustaverunt donum cœleste , et prolaps i sunt , rursiis renovari adpœnitentiam.

TROISIÈME REFLEXION

Mais ce qu'il y a ici de plus terrible, et de plus capable d'alarmer les âmes dont je parle, c'est, en dernier lieu, que la ressource des sacrements, si utile aux autres pécheursPlevient un écueil à l'ame inconstante : Participes facti sunt Spiritûssancti.

Un écueil, premièrement par l'usage, toujours inutile, de ces divins remèdes. Car une âme qui a vécu longtemps éloignée de l'autel , et caché durant plusieurs années dans le trésor de son cœur, ses iniquités anciennes et nouvelles , sans venir les découvrir au tribunal sacré, porte, en venant enfin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, des terreurs et des agitations de pénitence qu'elle n'avait pas encore senties. La majesté dû lieu, la sainte sévérité du juge , l'importance du remède , la honte seule et la confusion de ses crimes ; tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes , qu'il n'est pas aisé de les effacer. Mais pour vous , vous ne portez plus au tribunal qu'une âme familiarisée avec sa confusion : le récit de vos faiblesses, tant de fois répété , ne fait presque plus d'impression sur votre cœur : les plaies les plus honteuses ne sont plus pour vous que des redites familières qui ne vous frappent plus. Vous allez au tribuna 1 , rassuré contre vous-même : vous ne rougissez plus de vos aveux : et, comme la honte qui découvre les misères de votre conscience, n'est presque plus sensible , la douleur aussi qui les déteste, n'a jamais de suite.

Secondement, un écueil, par la dissimulation inséparable des rechutes. On traîne le poids de ses crimes de tribunal en tribunal : à chaque nouvelle chute, on cherche un nouveau confesseur, pour s'épargner la honte qui accompagnerait l'aveu des mêmes faiblesses : on lui laisse ignorer toutes les inconstances passées, et on fait gémir les ministres de Jésus-Christ, qu'on n'est venu, ce semble, instruire de ses honteuses fragilités, que pour leur laisser plus de loisir, en les abandonnant ensuite, de s'en affliger, et d'en répandre des larmes devant Dieu.

Troisièmement, un écueil, par le sacrilège iné-

vitable dans les rechutes. Car se repentir sans cesse , et retomber sans cesse; ne venir se purifier, que pour se souiller encore ; ne dire , j'ai péché , que pour pécher de nouveau : ce n'est pas être un pénitent , dit un Père ; c'est être un moqueur, et un profanateur des choses saintes.

Je sais que la grâce du sacrement ne fixe pas l'instabilité du cœur humain, n'établit pas l'homme dans un état constant et invariable de justice : et je ne prétends pas dire absolument qu'on ait profané le sacrement, dès qu'on redevient pécheur après avoir été pénitent. Hélas! il faudrait pour cela ne pas connaître la misérable condition de la nature humaine, et ignorer même sa propre faiblesse. Mais je dis que, lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, si l'on est assez malheureux que de retomber, les rechutes du moins ne sont pas si promptes : il faut que le temps et les occasions aient insensiblement affaibli la grâce; que mille infidélités secrètes aient peu à peu préparé l'âme à une nouvelle chute; que des périls mille fois méprisés, nous aient poussés, comme par autant de démarches insensibles, vers le moment fatal qui nous a vus retomber : on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché.

L'ouvrage de la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment : c'est un ouvrage difficile; il faut que des larmes abondantes, de longues prières, des violences douloureuses, des œuvres persévérantes nous y établissent : or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis, ce qui était le prix des larmes, des violences , des confusions , des déchirements de tout le cœur : quand il en a tant coûté pour se relever, on ne retombe pas si aisément; les difficultés d'une véritable conversion en font, pour ainsi dire, la sûreté.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage solide : elle forme en nous une nouvelle créature; elle change nos penchants; elle nous donne un cœur nouveau; elle bâtit le nouvel édifice sur le roc : or le premier mouvement ne renverse pas ce qui devait tenir contre les vents et les orages , et défier la durée même des siècles ; ce qui s'écroule en un instant, n'était bâti que sur le sable mouvant;" rien n'était changé, quand la vertu nous trouve aussi faibles que nous l'avions été dans le crime.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage sérieux : on délibère longtemps avant que de ftire cette grande démarche; on se la refuse longtemps à soi-même; on balance, on recule, on n'ose commencer; on veut, et on ne veut plus; on s'épuise en réflexions sur les obstacles et sur les suites; les

TROISIEME DIMANCHE DE CAREME

incertitudes et les lenteurs ne unissent pas : or une entreprise si longtemps méditée , on ne Tabandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir.

C'est-à-dire, que lorsque l'on sort absous devant Dieu du tribunal , on en sort changé : et cependant au sortir de là, vous vous retrouvez toujours le même; on voit dans les mêmes circonstances les mêmes chutes : la présence d'un objet triomphait de votre faiblesse; elle en triomphe encore : une complaisance vous rendait infidèle au devoir ; elle vous le rend encore : on ne voit pas que vous évitiez ces entretiens, ces lieux, ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions ; vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence; vous n'en rabattez rien d'un jeu, qui est devenu la plus importante occupation de votre vie; vous n'en retranchez rien à des profusions dont des créanciers , des domestiques , et les pauvres euxmêmes souffrent; rien à un sommeil où dans la mollesse d'un lit et dans l'oisiveté de vos pensées , vous laissez reposer votre esprit sur des images toujours dangereuses à votre âme; rien aune vie inutile qui vous damne : on ne voit ni précautions pour l'avenir, ni mesures pour satisfaire au passé : les jeûnes, les veilles, les larmes, les macérations, et tout cet appareil de la pénitence , vous ne le connaissez même pas : la prière , le recueillement , la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété , vous les négligez : en un mot, vous êtes encore le même, et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur; ah! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre âme. Lorsque vous avez guéri une âme , 6 mon Dieu! il paraît que votre main toute -puissante s'en est mêlée : vos miracles et les transfoniiations de votre grâce sont durables , et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs, qui s'évanouissent etéchappezit à la vue un moment après qu'on venait de les voir paraître.

Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes infidèles, comme des dérisions publiques des sacrements, et des outrages faits à la sainteté de nos mystères. On les éloignait de l'autel sacré; on les regardait comme des animaux immondes, cent fois revenus à leurs vomissements , et devant lesquels il ne fallait plus jeter les choses saintes : on se défiait même d'une pénitence, qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité. Jugez, mon cher auditeur, ce que les saints auraient pensé des vôtres, et ce que l'Église en pense encore aujourd'hui : jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres de la pénitence, lesquels vous retrouvant toujours retombant dans ies mêmes égare-

ments , toujours renouvelant et vos promesses et vos rechutes, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves, de peur de jeter le saint aux chiens.

Je sais que nous ne devons pas aggraver le joug ; qu'on ne décrie et ne déshonore pas moins la religion, lorsqu'on ajoute un seul iota à la loi par un excès de sévérité , que lorsqu'on l'en retranche par une lâcheté criminelle; et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs par une vaine ostentation de zèle et de rigueur, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais aussi faut-il confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé? faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? faut-il accorder à la persévérance dans l'occasion et dans l'habite du crime, c'est-à-dire, à tous les signes les moins équivoques de l'impénitence , les grâces qu'on ne peut accorder qu'à un sincère repentir? Ne devons-nous pas, comme le prophète Elisée, savoir arrêter l'huile de la grâce, suspendre la vertu des sacrements, lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins, je veux dire, des cœurs toujours prévenus des mêmes passions ?

Eh ! que ferions-nous , en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse, que multiplier vos crimes, et vous charger d'une nouvelle malédiction? Ah ! plût au ciel, âme infidèle qui m'écoutez, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses , et que vos fragilités tant de fois confessées , et autant de fois renouvelées , n'eussent pas rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire ! On ne vous verrait plus dans les mêmes faiblesses et dans les mêmes misères , depuis tant d'années que vous venez vous en accuser : vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance, si comme la sœur de Moïse , vous aviez trouvé un législateur sage et sévère , qui sans avoir égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans acquiescer à la chair et au sang, vous eût séparée du tabernacle saint, et du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison, et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession faite à un ministre saint et éclairé vous aurait renouvelée, et vous voilà encore la même, après tant de sacrements, et de démarches inutiles de pénitence! i Mais, que dis-je, la même? non-seulement tous j vos crimes passés , tant de fois inutilement confessés, subsistent encore, mais vous êtes de plus coupable d'une infinité de sacrements mille fois profanés : vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, parce que vous ne vous en

SUR L'INCONSTANCE, etc.

êtes jamais repenti comme il faut; vous y avez, dis-je, ajouté la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eut donc mieux valu, me direz-vous, demeurer endurci dans mon habitude, et ne faire jamais d'effort pour en sortir? C'est-à-dire, que, pour éviter d'être profanateur, vous voulez devenir impie. Ah! sans doute, il eût mieux valu demeurer pécheur, que venir profaner le sang de Jésus-Christ. ÎMais n"aviez-vous point d'autre moyen d'éviter le sacrilège.' ne pouviez-vous pas vous disposer, par une sincère pénitence, à approcher dignement de l'autel? est-ce une alternative inévitable, ou d'abuser des choses saintes, ou de s'en éloigner ? Ah ! ce ne sont pas ces remèdes divins, qu'il faut fuir; ce sont les passions, qu'il faut vaincre : ce n'est pas en secouant le joug, qu'il faut éviter les profanations; c'est en usant, avec piété, des grâces de l'Église! Ce n'est pas en disant avec l'impie : Puisque la loi m'est une occasion de chute, pourquoi me blàme-t-on, lorsque je ne l'observe pas? Mais c'est en disant avec une àme touchée : J'ai lavé mes pieds, comment les saiirais-je encore? vous avez brisé mes liens , ô mon Dieu ! on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds : vous avez chassé le démon impur de mon âme, qui devait être le temple de l'Esprit saint ; ah! je ne permettrai plus qu'il y rentre, de peur qu'il n'y habite pour toujours, et que mon dernier état ne devienne pire que le premier.

Je dis pire : car quelle ressource de salut peut-il vous rester encore? La connaissance de la vérité? personne n'en est plus instruit, et ne la connaît mieux que vous.Legoilt delapiétè, et les sentiments de la grâce ? jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. Le secours des sacrements? mais ces divins remèdes eux-mêmes sont devenus vos maux les plus désespérés, et vos plus grands crimes. Grand Dieu! vous seul connaissez ceux qui vous appartiennent, et vous les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable de salut; c'est un secret éternel sur lequel l'homme ne peut jeter les yeux sans témérité : mais quand vous tirerez un jour le voile, trouverons-nous dans ce nombre beaucoup des ces âmes légères dont je parle? Dernière ressource de salut inutile à l'âme inconstante , la ressource des sacrements. Impossibile est eos qui pa7-ticipesfacti siint Spiritûs sancti, etprolapsi sunt, rursùs renovari ad pœnitentiam.

J'avais donc raison de vous dire, mes frères, que de tous les caractères , l'inconstance dans les voies du salut, était le moins propre au royaume de Dieu, 11 est des ressources pour les autres pécheurs; pourcelui-ci.il n'en estplus, ou du moins

il n'en paraît plus : il faut sortir, pour en trouver, des voies ordinaires de la Providence sur le salut des hommes. Cependant le pécheur inconstant est, de tous les pécheurs, le moins frappé du danger de son état : les sentiments de religion , qui le conduisent de temps en temps au tribunal et à l'autel saint, l'endorment et le rassurent. Le libertinage de tant de pécheurs endurcis, qui vivent, comme des impies , sans Dieu , sans culte , sans sacrements , donne à ses yeux un nouveau mérite è la différence de sa conduite; il se sait bon gré de n'en être pas encore venu à ce point d'endurcissement et d'irréligion ; il s'applaudit de conserver encore du moins dans ses faiblesses , et dans ses inconstances éternelles, la force de recourir de temps en temps au remède; il se dit tout bas à lui-même, comme le pharisien : Je ne suis pas fait comme les autres hommes. (Luc, xviii, 11.) Ce parallèle nourrit et flatte en secret sa sécurité : il se croit plus religieux, et il ne voit pas que la profanation des choses saintes , est la seule marque de religion qui lui reste encore.

Mais ce n'est pas tout : ces vains dehors mêmes , ces faibles restes ne se soutiennent pas longtemps , et disparaissent enfin : on peut flotter quelques années entre les sacrements et les rechutes; cet abus des choses saintes mène toujours à l'endurcissement : Dieu, si longtemps méprisé, méprise à son tour; le cœur se lasse de ses inconstances : comme les vérités , à lorce d'être connues , ne font pius d'impression ; que le goiit de la vertu, pour avoir été trop souvent senti, est émoussé; que les sacrements ne sont plus qu'une gêne inutile et incommode , on s'en épargne la cérémonie ; ou trouve plus doux de se reposer dans le désordre; tous les efforts qu'on a faits pour en sortir, qui, n'ayant jamais été sincères, ont toujours été sans succès, nous dégoûtent d'en faire de nouveaux, nous accoutument à nous laisser aller tranquillement à nous-mêmes : comme les démarches qu'on faisait pour le salut étaient d'autant plus pénibles , qu'elles n'étaient ni soutenues ni adoucies par un repentir véritable, on ne demande pas mieux que de les cesser et d'eu être quitte. Ainsi l'inconstance elle-même nous conduit à ce funeste repos ; les inspirations cessent; les remords s'apaisent ; la conscience se calme; les alternatives de vice et de vertu finissent enfin par un état fixe et tranquille de crime ; les esprits impurs rentrent en plus grand nombre dans l'âme, et y établissent enfin une demeure constante et perpétuelle : Et ingressi habitant ibi.

Et c'est alors que le retour est comme désespéré, et l'iniquité consommée. Vous étiez touché

autrefois à l'approche de la solennité pascale; vous ne l'êtes plus : les discours de piété vous trouvaient encore sensible; ils n'excitent plus que vos dégoûts ou vos censures : le seul spectacle d'un homme de bien réveillait en vous des désirs secrets de vertu ; vous serez le premier à parler avec dérision de la sainteté de ses exemples : vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété; vous faisiez encore de temps en temps certaines prières à Dieu pour lui demander qu'il vous délivrât de vos misères : mais depuis que le Seigneur s'est retiré de vous , ah ! vous vivrez sans joug et sans règle : vous entasserez monstre sur monstre ; pas le plus petit retour sur vous-même; plus d'autre trouble que ceux qui naîtront de vos passions traversées ; plus d'autre crainte que de manquer d'occasion de plaisir et de crime; plus d'autre vicissitude dans le cœur, que la naissance de quelque nouvelle passion; plus de sentiment, que pour la volupté; plus de dégoût, que pour la piété et la justice.

Eh! ne voyons-nous pas aussi tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leurs désordres, que ceux, qui après avoir suivi quelque temps le parti de la vertu , se rengagent dans les plaisirs; et se rendent au monde qu'ils avaient abandonné? Il semble que Dieu, indigné de leur apostasie, maudit ces âmes inconstantes et légères; qu'il les frappe d'aveuglement, les livre à un sens réprouvé et à toute la corruption de leurs désirs : ce ne sont plus des pécheurs ordinaires ; ce sont des monstres, sans foi, sans pudeur, sans aucun frein qui les retienne; et leur dernier état devient infiniment pire que le premier. Le monde ne nous fournit que trop tous les jours de ces tristes spectacles; et l'inconstance des pécheurs dans les voies de la piété, et leur retour plus vif et plus extrême qu'auparavant dans le vice, ne lui donne que trop d'occasions de faire des dérisions injustes de la piété même. Non, mes frères, la vertu ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne, cette viande formée dans le ciel, lorsqu'elle venait à se corrompre sur la terre, dit l'Écriture, elle n'était plus qu'un amas de vers et de pourriture : Scatere cœpit vermibus ; atque computruit. (Exod. xvi, 20.) Tel est le sort d'une âme , qui , élevée jusque dans le ciel par une conversion sincère, en retombe encore, pour ainsi dire , et vient de nouveau se corrompre sur la terre; ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur ; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort; ses scandales répandent partout l'infection du vice; et il n'est pas de corruption, dit un prophète, pire que la sienne : Corrumpefur putredme pessimà. {MicH. ii, 10.)

Vivez- vous donc encore, mon cher auditeur,

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

dans ces alternatives de grâce et de péché ? déclarez-vous enfin ; c'est assez balancer entre le ciel et la terre, comme le disait autrefois un prophète à des pécheurs semblables à vous : Usquequà claudicatis in duas partes? (m Reg. xviii, 21.) Si Baal est votre Dieu, adorez-le tout seul , à la bonne heure , mais si le Seigneur est le Dieu véritable, n'adorez plus que lui seul aussi : Si Dominas est Deus , sequimini eum; si autem Baal, sequimini illum. (Ibid.) Pourquoi ces efforts pour revenir au Seigneur, et ces faiblesses qui vous en séparent ? pourquoi ces vicissitudes puériles et éternelles , de crime et de vertu? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah ! ou essuyez vos larmes pour toujours, et recevez votre consolation en ce monde; ou n'y cherchez plus d'autres consolations, ni d'autres plaisirs, que ceux de la grâce et de l'innocence. Fi.xez-vous enfin : je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible que ces révolutions perpétuelles de crime et de repentir! vous le savez : éternellement combattu, et par ces troubles secrets qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchants infortunés qui vous rentraînent dans le vice; toujours occupé ou à pleurer vos faiblesses, ou à surmonter vos remords : jamais heureux; soit dans le crime, où vous ne trouvez point de paix; soit dans la vertu, où vous ne pouvez vous faire une situation durable. Ayez donc pitié de votre âme; fixez-vous enfin : établissez une paix solide dans votre conscience; mettez à profit ces derniers traits de miséricorde que la bonté de Dieu laisse encore tomber sur votre cœur. Peut-être touchez-vous à cette dernière inconstance , qui va terminer par l'endurcissement toutes les inégalités de votre vie, et que comme un arbre plus d'une fois mort et déraciné, selon l'expression d'un apôtre , vous allez rester pour toujours sur le côté que vous tomberez : fixez donc dans le devoir toutes les agitations de votre âme, afin que fondé et enraciné dans la charité , vous ne soyez plus un de ces hommes temporels, dont parle Jésus-Christ, qui ne croient en lui que pour un peu de temps ; et que vous puissiez un jour aller recevoir dans le ciel la couronne du salut et de l'immortalité, promise à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin.

Ainsi soit'il.

Sim LES ËLUS.

SERMON

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