PREMIÈRE PARTIE
.fe suppose d'abord , mes frères , que le véritable culte , si nous le considérons en lui-même , et sans aucun rapport à l'état présent de l'homme, est purement intérieur, et se consomme tout entier dans le cœur. Adorer l'Être souverain , contempler ses divines perfections, s'unir h lui par les saints mouvements d'un amour pur et parfait , la louange, la bénédiction, l'action de grâce, c'est toute la religion des esprits bienheureux, c'est celle des justes qui nous ont précédés avec le signe de la foi ; c'eût été la religion de l'homme innocent , dit saint Augustin , si , déchu de cet état de justice oii il avait été d'abord créé, on ne l'eût pas condamné à ramper sur la terre , et à ne pouvoir plus s'élever à son créateur, que par le ministère des mêmes créatures qui l'en avaient éloigné.
Successeurs de son infidélité , nous le sommes de sa peine : enfants d'un père charnel , nous naissons charnels comme lui ; notre âme , enveloppée dans les sens , ne peut presque plus se passer de leur ministère ; il faut à notre culte des objets sensibles qui aident notre foi , qui réveillent notre amour, qui nourrissent notre espérance, qui facilitent notre attention, qui sanctifient l'usage de nos sens , qui nous unissent même à nos frères : telle est la religion de la terre; ce sont des symboles, des ombres , des énigmes qui nous fixent , qui nous purifient , qui nous réunissent. Abel offrit des sacrifices; Énos invoqua le nom du Seigneur avec l'appareil des cérémonies sensibles ; les patriarches dressèrent des autels , la loi vit multiplier à l'infini ses pratiques et ses observances : l'Église plus spirituelle en eut moins, mais elle en eut : un Dieu même manifesté en chair y devint visible, pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs; et ce mystère , continué sur nos autels sous des signes mystiques , doit servir, jusqu'à la consommation des siècles , et d'exercices et de consolation à notre foi.
Les hommes ne peuvent donc se passer d'un culte extérieur, qui les réunisse , qui les discerne des infidèles et des errants, qui édifie même leurs frères, qui soit une confession publique de leur foi : voilà pourquoi Jésus-Christ a rassemblé ses disciples sous un chef et sous des pasteurs visibles ; les a unis entre eux par la participation extérieure des mêmes sacrements , les a assujettis aux mêmes signes sensibles, et a donné à son Église un caractè»e éclatant
de visibilité auquel on ne peut se niéprendie , et qui lui a toujours servi de rempart contre toutes les sectes et les esprits d'erreur, qui dans tous les temps ont voulu s'élever contre elle.
Cependant , ce n'est pas Thérésie seule qui a prétendu borner tout le culte à l'intérieur, et regarder toutes les pratiques sensibles conïme des superstitions populaires, ou des dévotions inutiles. On peut dire que cette orgueilleuse erreur a régné de tout temps dans le monde. Nous entendons dire tous les jours que la véritable piété est dans le cœur ; qu'où peut être homme de bien , juste , sincère , humain , généreux , sans lever l'étendard, sans courir à toutes les dévotions , sans se faire un monstre d'un vain discernement de viandes dont fa santé peut souffrir, parce que ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort du cœur; sans une exactitude puérile sur certaines pratiques que les cloîtres , plutôt que les apôtres, ont introduites dans la religion : et que les devoirs du christianisme sont plus spirituels, plus sublimes , plus dignes de la raison, que tout ce détail de dévotion auquel on assujettit les simples : c'est-à-dire, que la sagesse du monde oppose trois prétextes pour autoriser une si dangereuse illusion : l'inutilité de l'extérieur, la faible simplicité de l'extérieur, l'abus de l'extérieur. Combattons ces prétextes, et établissons l'utilité, la sagesse et le véritable usage du culte extérieur.
Vous nous opposez en premier lieu , que l'essentiel de la dévotion est dans le cœur, et que tous ces dehors sont inutiles. ■Vlais , je pourrais vous deman» der d'abord : En bannissant cet extérieur que vous croyez si inutile , êtes-vous du moins fidèle à cet es sentiel auquel vous vous retranchez? En méprisant tout ce que vous croyez de surcroît dans la religion , accomplissez-vous du moins tout ce dont la loi de Dieu vous fait un devoir indispensable.^ En croyant qu'il suffit de donner le cœur à Dieu , le lui donnezvous, du moins, tandis que tous les dehors sont encore au monde ? J'en appelle ici à votre conscience. Glorifiez-vous Dieu dans votre corps, et ne le faites-vous pas servir à des passions injustes ? Remplissez-vous tous vos devoirs de père, d'époux, de maître, d'homme public, de chrétien? N'avez-vous rien à vous reprocher sur l'usage de vos biens, sur les fonctions de vos charges , sur la nature de vos affaires , sur le bon ordre de vos familles ? Portez- vous un cœur libre de toute haine , de toute jalousie , de toute animosité envers vos frères? leur innocence, leur réputation, leur fortune ne perd-elle jamais rien par vos intrigues, ou par vos discours? Préférez-vous Dieu à tout, à vos intérêts, à votre fortune, à vos plaisirs, à vos penchants; et la perte
MERCREDI DE LA TROISIEME SEMAINE
Je tout ue vous paraît-elle rien à l'égal de lui déplaire? Vous renoncez-vous sans cesse vous-même? Vivez-vous de la foi ? Ne comptez-vous pour rien tout ce qui se passe? Regardez- vous le monde comme l'ennemi de Dieu ? Gémissez-vous sur les égarements de vos moeurs passées ? Portez-vous un cœur pénitent, humilié, brisé, sous un extérieur encore mondain? Avez-vous horreur de la seule apparence du mal? en fuyez-vous les occasions? en cherchez-vous les remèdes? Voilà cet essentiel que vous nous vantez tant; y êtes-vous fidèle? Non , mes frères, il n'est que les âmes livrées au monde et à ses amusements , qui nous redisent sans cesse qu'il suffit de donner le cœur à Dieu , et que c'est là l'essentiel. C'est que comme il est visible qu'elles ne lui donnent pas les dehors , il faut, pour se calmer, qu'elles tâchent de se persuader que les dehors ne sont pas nécessaires, et qu'elles se retranchent sur le cœur, qui ne nous est jamais connu à nous-mêmes, et sur lequel il est bien plus aisé à chacun de se méprendre.
Mais, mes frères, quand le cœur est enfin réglé , et qu'on a donné sincèrement à Dieu son amour et ses affections : ah ! on ne s'avise guère de lui disputer les dehors et la profession extérieure des sentiments de salut qu'il nous inspire. C'est le sacrifice du cœur et des passions qui coûte , et qui fait la grande difficulté de la vertu. Ainsi quand une fois on en est venu là , tout le reste ne coûte plus rien , tout s'aplanit, tout devient facile; tous les attachements extérieurs n'ayant plus de racine dans le cœur tombent d'eux-mêmes, et ne tiennent plus à rien. Aussi on voit bien tous les jours des personnes dans le monde , lesquelles avec un cœur mondain et déréglé font des œuvres extérieures de piété, remplissent des devoirs publics de miséricorde , soutiennent des œuvres saintes. Les âmes même les plus mondaines , et les plus engagées dans les passions , mêlent d'ordinaire à leurs plaisirs , et à leurs faiblesses honteuses , quelques œuvres extérieures de religion et de miséricorde, pour se calmer dans une vie toute criminelle , ou pour s'en diminuer à elles-mêmes l'horreur et l'infamie : mais on n'en voit point qui , après avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu , rompu tous les attachements des passions, et éloigné toutes les occasions du crime, ne donnent aucune marque extérieure de leur changement, persévèrent dans les mêmes liaisons , les mêmes plaisirs , les mêmes inutilités, le même éloignement des choses saintes et des devoirs extérieurs de la piété, ne changent rien au dehors, et bornent toute leur conversion à un changement chimérique qui ne paraît point, tandis que tout ce qui paraît
est encore le même. Ah! il en coûterait trop uûur ne pas donner des témoignages extérieurs de resoect au Dieu qu'on aime et qu'on adore ; on se reprocherait de n'avoir pas assez d'empressement pour tout ce qui tend à l'honorer ; à peine la religion fournit-elle assez de moyens et de pratiques, pour satisfaire à l'amour d'un cœur fidèle. En un mot , on peut bien avec un cœur encore mondain remplir quelques devoirs extérieurs de piété ; mais quand le cœur est une fois chrétien , on ne saurait plus se les interdire.
D'ailleurs , la même loi qui nous oblige de croire de cœur nous ordonne de confesser de bouche, et de donner des marques publiques et éclatantes de notre foi et de notre piété. Premièrement , pour rendre gloire au Seigneur, à qui nous appartenons , et reconnaître devant tous les hommes, que lui seul mérite nos adorations et nos hommages. Secondement, pour ne pas cacher par une ingratitude criminelle les faveurs secrètes dont il nous a comblés , et porter tous les témoins de ses miséricordes sur nous à joindre leurs actions de grâces aux nôtres. Troisièmement , pour ne pas retenir la vérité dans l'injustice par une timidité indigne de la grandeur du maître que nous servons , et injurieuse à la bonté du IMeu qui nous a éclairés. Quatrièmement , pour édifier nos frères , et les animer à la vertu par nos exemples. Cinquièmement, pour encourager les faibles , et les soutenir par notre fermeté contre les discours insensés du monde, et les dérisions publiques qu'on y fait de la vertu. Sixièmement , pour réparer nos scandales, et devenir une odeur de vie, comme nous avions été une odeur de mort. Septièmement, pour consoler les justes, et les porter, par le spectacle de notre changement , à bénir les richesses de la miséricorde divine : que dirai-je enfin? pour confondre les impies et les ennemis de la religion , et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore de la vertu sur la terre.
Voilà cet extérieur que vous croyez si inutile. Cependant c'est ainsi que les justes de tous les temps ont opéré leur salut, en se discernant du monde par leurs mœurs, par leurs maximes, par la décence et la modestie des parures, par la fuite des plaisirs publics, par un saint empressement pour tous les devoirs extérieurs du culte et de la piété. Vous-même, qui paraissez faire si peu de cas des dehors de la vertu, vous les exigez pourtant des serviteurs de Dieu; et dès qu'ils imitent les mœurs et les manières du monde, et qu'ils n'ont rien au dehors qui les distingue des autres hommes , vous devenez le premier censeur de leur piété : vous dites qu'on les canonise à bon marché ; qu'il est aisé de servir Dieu et d«
DU VÉRITABLE CULTE
gagner le ciel à ce prix-la ; et que vous seriez bientôt un grand saint , s'il n'en fallait pas davantage ; et dès là vous tombez en contradiction avec vousmême, et vous vous confondez par votre propre bouche.
Mais voici un nouveau prétexte que la fausse sagesse du monde oppose à l'extérieur du culte et de la piété ; on y trouve de la simplicité et de la faiblesse. La fréquentation régulière des sacrements , les devoirs de la paroisse, les prières communes et domestiques, la visite des lieux de miséricorde, le zèle pour les entreprises de piété , certaine régularité dans la parure , l'assistance journalière aux mystères saints, la sanctification des jours solennels, le respect pour les lois de l'Église, l'exactitude à observer certaines pratiques saintes : tout cela , on veut que ce soit la religion du peuple; on n'y trouve pas assez d'élévation et de force ; on voudrait une religion qui fît des philosophes, et non pas des fidèles; on dit qu'il faut laisser ces petites dévotions à un tel et à une telle, dont l'esprit n'est pas capable d'aller plus haut; et on croit faire honneur à sa raison en déshonorant la religion même.
Mais, mon cher auditeur, vous qui nous tenez ce langage, le dérèglement de vos mœurs, et la bassesse de vos passions, ne dément-elle pas un peu cette prétendue élévation, et cette force qui vous fait tant regarder les pratiques extérieures de piété comme le partage des âmes faibles et vulgaires ? C'est ici qu'il faudrait se piquer de raison , d'élévation , de grandeur et de force. Je vous trouve tous les défauts des âmes les plus basses et les plus viles ; emporté jusqu'à l'éclat, vindicatif jusqu'à la fureur, vain jusqu'à la puérilité, envieux jusqu'à la faiblesse, voluptueux jusqu'à la dissolution : jevoustrouveune âme toute de boue, qu'unplaisir entraîne, qu'une affection abat, qu'un vil intérêt corrompt, qu'une lueur de prospérité transporte, que le seul instinct des sens guide comme les animaux sans raison; je ne vois en vous rien de grand, rien d'élevé, rien de digne de la force et de la sublimité de la raison; et il vous sied bien après cela de nous venir dire qu'il faut laisser aux esprits faibles et aux âmes vulgaires tout ce détail de dévotion extérieure !
La véritable force et la seule élévation de l'esprit et du cœur, mes frères , consiste à maîtriser ses passions , à n'être pas esclave de ses sens et de ses désirs , h ne pas se laisser conduire par les caprices de l'humeur et les inégalités de l'imagination ; à étouffer un ressentiment et une secrète jalousie , à se mettre au-dessus des événements et des disgrâces : voilà ce qui fait les grandes âmes et les esprits forts et élevés; et voilà on en sont les justes que vous mépri-
sez tant, que vous regardez comme des esprits faibles et vulgaires. Ce sont des âmes fortes qui pardonnent les injures les plus sensibles; qui prient pour ceux qui les calomnient et qui les persécutent; qui ne sentent les mouvements des passions, que pour avoir plus de mérite en les réprimant; qui ne se laissent pas corrompre par un vil intérêt; qui ne savent pas sacrifier le devoir, la vérité, la conscience à la fortune; qui rompent généreusement les liens les plus tendres et les plus chers , dès que la foi leur en a découvert le danger ; qui se disputent les plaisirs les plus innocents ; qui sont des héros contre tout ce qui a l'apparencedu mal, mais qui dans la religion sont simples, humbles, dociles; et font gloire de leur docilité , et de leur simplicité prétendue. Prudent pour le mal, et simple pour le bien, vous, au contraire, vous êtes plus faible que les âmes les plus viles et les plus vulgaires, quand il s'agit de modérer vos passions : votre raison , votre élévation , la force de votre esprit, votre prétendue philosophie, tout cela vous abandonne : vous n'êtes plus qu'un enfant, que le jouet des passions les plus basses et les plus puériles, qu'un faible roseau que les vents agitent à leur gré ; mais sur les devoirs de la religion, vous vous piquez de singularité, d'élévation et de force : c'est-à-dire , vous voulez être fort contre Dieu , et vous êtes faible contre vous-même.
D'ailleurs, vous regardez les saints usages que la foi de tous les siècles , que la piété de tous les justes , que les règles de la religion rendent si respectables; vous les regardez comme des pratiques populaires, et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère : mais qu'y a-t-il dans vos occupations les plus grandes, les plus sérieuses, les plus éclatantes même selon le monde , qui soit plus digne de l'homtne et du chrétien, que les pratiques les plus populaires de la piété, accomplies avec un esprit de foi et de religion? Quoi? les soins de la fortune? ces bassesses pour parvenir, dont votre orgueil frémiten secret? ces lâchetés pour détruire un concurrent, et vous élever sur ses ruines? cet art éternel de paraître tout ce qu'on veut, et de n'être jamais ce qu'on paraît? ce théâtre puéril où il faut toujours jouer un personnage emprunté ? ces complaisances et ces adulations fades pour des maîtres et des'protecteurs , que vous ne croyez dignes que du dernier mépris? Voilà le beau et le grand de la vie de la cour : or êtes-vous dans ces occasions plus content de vousmême, de votre raison, de la prétendue supériorité de votre esprit? tout cela vous paraît-il plus grand et plus sérieux que les exercices les plus familiers d'une piété simple et craintive? Grand Dieu ! est-ce aux amateurs du monde à reprocher à vosserviteurs
MKKCREDl DE LA TROISIEME SExMAl^E.
la bassesse et la simplicité de leurs occupations , eux dont toute la vie n'est qu'une révolution éternelle de puérilités, de feintes, de faiblesses, de perfidies, de démarches rampantes, auxquelles il leur a plu de donner des noms honorables ? Que sont même devant vous les entreprises les plus éclatantes des princes et des conquérants , que les travaux d'une araignée, comme dit votre prophète , que le souffle le plus léger dissipe? et les œuvres les plus populaires delà religion qui tendent à vous honorer, n'ont-elles pas quelque chose de plus grand , de plus réel, de plus glorieux à la créature, que les royaumes du monde et toute leur gloire? Un David dansant devant votre arche sainte, pour solenniser le jour heureux de sa translation , et confondu avec le reste de son peuple par les hommages les plus simples et les plus vulgaires de la piété, n'était-il pas plus grand à vos yeux que David , de retour de ses victoires et de ses conquêtes? et l'orgueilleuse Michol, qui traita sa piété de simplicité et de faiblesse, ne fut-elle pas couverte de l'opprobre d'une éternelle stérilité? La foi ne donne-t-elle pas du prix à tout ? et tout ce qu'on fait pour vous n'est-il pas grand, puisqu'il est digne de l'immortalité?
Ce qui nous abuse , mes frères , c'est que nous avons une grande idée du monde, de ses vanités, de ses pompes , de ses honneurs , de ses occupations ; et que nous ne voyons pas des mêmes yeux les devoirs de Id religion. Mais une âme fidèle que la foi place dans un point d'élévation . d'où le monde entier et toutes ses grandeurs ne lui paraissent plus qu'un atome; elle regarde tout ce qui se passe icibas, ces grands événements qui semblent ébranler runi\ers, ces révolutions qui remuent tant de passions différentes parmi les hommes, ces victoires célébrées par tant de bouches , et qui changent la destinée de tant de peuples, elle les regarde comme des changements de scène, qui ne surprennent et n'amusent des spectateurs oiseux et trompés, que parce qu'ils ne voient pas Je faible artifice, et le ressort puéril et secret qui les fait mouvoir, et qui en cache le méprisable mystère : elle regarde les princes, les souverains, ces âmes illustres qui font la destinée des peuples et des royaumes , et auxquels elle rend pourtant l'obéissance et le respect dus au caractère sacré dont ils sont revêtus ; elle les regarde , dès qu'ils oublient Dieu , de qui ils tiennent la puissance et l'autorité, comme ces rois que les enfants établissent entre eux , et dont les sceptres , les couronnes, la majesté, l'empire imaginaire , n'ont rien de plus réel et de plus sérieux aux yeux de Dieu que les puérilités de ce bas âge. Voilà comme l'esprit de Dieu et l'esprit du monde jugent différemment;
comme les justes trouvent vain et puéril ce qui voQs paraît si grand et si merveilleux ; et comme vous traitez de médiocrité et de petitesse, ce qui leur paraît uniquement digne de la grandeur et de l'excellence de l'homme.
Et quand je dis les justes , ne croyez pas , mes frères, que je me borne à ceux qui vivent parmi nous , et dont vous méprisez si fort la fidélité extérieure , comme la suite d'un caractère faible et borné : je parle des justes de tous les siècles, des plus grands hommes que la religion ait eus , des premiers disciples de la foi ; de ces héros de la grâce , que les païens eux-mêmes étaient forcés de respecter, et qui ont poussé plus loin la grandeur d'âme , l'élévation, la véritable sagesse, que toute la philosophie de Rome ou d'Athènes.
Oui , mes frères , ces honunes si généreux au milieu des tourments , si intrépides devant les tyrans , si insensibles à la perte des biens, des honneurs , de la vie, étaient des hommes simples, religieux, fervents: un docteur et un prophète répondaient parmi eux comme l'idiot aux bénédictions communes; un Paul et un Barnabe, ces hommes qu'on prenait pour des dieux , allaient rendre leurs vœux dans le temple, comme le simple peuple; les grands apôtres eux-mêmes , pleins de cet esprit , qui est le seigneur des sciences et la source des lumières, venaient à l'heure ordinaire adorer avec le reste des Juifs; et, pour être spirituel , il ne fallait pas alors avoir une autre foi que le peuple.
Non, mes frères, plus je remonte vers la source, plus je trouve de simplicité dans le culte : vous y voyez une piété tendre, brûlante, unanime, qui cherchait à se répandre sur des pratiques sensibles, et à se consoler par ces marques mutuelles de foi et de religion : les fidèles assemblés offraient tous ensemble au Seigneur un sacrifice de louange dans des hymnes et dans des cantiques spirituels : ils célébraient avec une sainte ferveur ces repas communs de charité , qui précédaient les saints mystères , et où , dans la simplicité de la foi , chacun mangeait avec action de grâces : ils se donnaient le baiser de paix, en soupirant après cette paix inaltérable qu'ils n'attendaient pas dans le monde, et cette union éternelle que la charité devait consommer dans le ciel : ils lavaient les pieds de ceux qui évangélisaient les biens véritables, et les arrosaient de leurs larmes; ils traversaient les royaumes et les provinces, pour avoir la consolation de s'entretenir avec un disciple qui eût vu Jésus-Christ : ils recevaient dans leurs maisons les hommes apostoliques comme des anges de Dieu , et leur offraient les effusions sincères de leur charité : leurs familles étaient des églises do-
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inestiques , où les fonctions les plus communes devenaient des actes de religion ; des prières pures et simples , mais pleines de foi; des mœurs innocentes; des enfants instruits à connaître, à adorer le Dieu du ciel et de la terre, à espérer en Jésus-Christ, et à Je confesser généreusement devant les tyrans; un détail de candeur, de fidélité, de crainte du Seigneur; voilà les voies les plus sublimes, et tous les raffinements de leur piété. Cependant ces hommes simples , c'étaient les fondateurs de la foi , les témoins la plupart delà résurrection de Jésus-Christ , les premiers martyrs de l'Église; des hommes à qui l'Esprit saint n'avaitpas été donné, ce semble, avec mesure , et qui , outre la charité , avaient encore reçu la plénitude des dons miraculeux.
Les siècles suivants ne changèrent rien à cet esprit : on y vit les fidèles s'assembler sur les tombeaux des martyrs, et y porter avec simplicité leurs vœux et leurs offrandes. Quel respect n'avaient-ils pas pour les lieux teints de leur sang, et où ces généreux confesseurs de la foi avaient consommé leur sacrifice! quel pieux empressement pour conserver les restes précieux de leur corps, qui avaient échappé à la fureur des tyrans! Que dirai-je du bon zèle et de la pieté de nos pères dans des temps plus avancés .' que de temples somptueux le respect pour Marie n'éleva-t-il pas dans nos villes ! que de dons et de richesses consacrés à la majesté du culte! que de pieux établissements pour aider à la foi des chrétiens! que de voyages entrepris pour aller honorer les lieux saints, et respecter les traces encore vivantes des mystères et des miracles du Sauveur! Peut-être était-on allé trop loin, car je ne prétends pas tout justifier; mais que sais-je, ô mon Dieu! si ces pieux excès de zèle et de simplicité, ne vous honoraient pas davantage que tous les vains raffinements de notre siècle ? du moins s'il y avait des abus, ils ne déchiraient pas votre Église comme le schisme funeste qui a voulu les réformer ; qui, sous prétexte de nous donner une religion plus pure, a mis des erreurs à la place des abus qui s'étaient glissés, a renversé le fondement de la foi en voulant ôter les décorations superflues de l'édifice, a substitué à l'excès de la crédulité un esprit de révolte et d'indépendance qui ne connaît plus de joug, et qui, n'ayant plus de règle que l'orgueil de ses propres lumières, a vu multiplier ses égarements avec ses disciples, et a enfanté presque autant d'inventeurs de nouvelles sectes, qu'elle a eu de docteurs de mensonge.
Mais nous avons beau dire, ajoutez-vous : il n'est que trop vrai qu'encore aujourd'hui une infinité de içens abusent de tout cet extérieur de dévotion :
c'est un voile dont on se sert pour cacher plus sûrement ce qu'on a grand intérêt de dérober aux yeux du public; et on connaît bien des personnes à qui on serait bien fâché de ressembler sur la probité, sur la sincérité , sur l'équité , sur le désintéressement, sur l'humanité, et peut-être aussi sur la régularité, et qui cependant courent à toutes les dévotions, fréquentent les sacrements, s'imposent beaucoup de pratiques de piété , et sont presque de toutes les bonnes œuvres.
A cela je n'ai qu'à vous répondre en un mot, que c'est ce qu'il faut éviter, com.me nous le dirons plus au long dans la suite de ce discours ; que les abus de la piété ne doivent jamais retomber sur la piété même ; que l'usage injuste qu'on en fait tous les jours prouve seulement que la corruption des hommes abuse des choses les plus saintes ; qu'ainsi vous devez y apporter des dispositions plus pures, des motifs plus chrétiens, accompagner ces pieux dehors d'une vie mainte, d'une conscience sans reproche, d'une fidélité inviolable à tous vos devoirs; qu'au fond , mépriser la vertu, parce qu'il se trouve des personnes qui en abusent, c'est tomber dans une illusion plus dangereuse que celle que l'on blâme; et que la meilleure manière de condamner les abus, c'est de montrer dans ses exemples le véritable usage des choses dont on abuse.
Non, mes frères, ce n'est pas que je veuille autoriser ici ce que je dois condamner dans la suite de ce discours ; mais je ne voudrais pas que le zèle contre les abus de la vertu, filt une satire éternelle de la vertu même : je voudrais qu'en laissant le jugement des cœurs a Dieu, on respectât des dehors qui lui rendent hommage. Hélas! le monde est déjà rempli de tant d'incrédules et de libertins; il y a aujourd'hui tant de ces impies qui attaquent par des discours de blasphèmes, non-seulement les pieuses pratiques du culte, mais encore la doctrine de la foi, et la vérité de nos plus redoutables mystères , qu'il nous importe de respecter ce qu'on pourrait croire qu'un excès de piété a ajouté à l'extérieur de la religion , pourvu que la religion elle-même n'eo soit pas blessée : c'est un reste de ce goût ancien et de cette simplicité innocente, qu'il est à propos de maintenir : il faut le considérer comme une manière de réparation publique, que la religion des peuples fait à la grandeur de la foi contre les blasphèmes des impies qui la déshonorent; et être sobre à blâmer les abus, de peur d'autoriser le libertinage.
Il est vrai que ce n'est pas la différence des hom.mages extérieurs qui discerne devant Dieu les bons d'nvec les méchants; : les vierges folles et les vierges
MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
sages étaient toutes parées de même, portaient dans les mains les mêmes lampes, couraient au même festin; c'était l'huile de la charité qui les discernait : et voilà la voie excellente que je vais vous montrer. Après avoir établi l'utilité des pratiques extérieures contre ceux qui les méprisent, il faut en combattre l'abus contre ceux qui font consister en ces dehors toute la piété chrétienne.