DEUXIÈME PARTIE
Ce que saint Paul disait autrefois des observances de la loi de Moïse , nous pouvons le dire aujourd'hui des pratiques extérieures de la piété : elles sont utiles , elles sont saintes , elles sont justes : rnandatum quidem bonum , et sanctum, etjusium (Rom. VII, 12); mais l'abus qu'on en fait, change en occasion de péché ce qui n'avait été d'abord établi que pour faciliter le .salut. Elles sont utiles, rnandatum quidem bonum; et on les rend vaines en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien : elles sont saintes , rnandatum quidem sanctum; et l'on en fait des obstacles de salut par l'orgueil et la vaine confiance qu'elles nous inspirent : enfin elles sont justes, m.andatum quidem justum; et on blesse la justice, en les préférant souvent aux obligations les plus essentielles.
En premier lieu, les pratiques extérieures de la piété sont utiles, rnandatum quidem bonum; et on les rend infructueuses , en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien.
En effet , mes frères , tout le culte extérieur se rapporte au renouvellement du cœur, comme à sa fin principale. Toute action de piété qui ne tend pas à établir le règne de Dieu au dedans de nous, est vaine : toute pratique sainte qui subsiste toujours avec nos passions, qui laisse toujours dans notre cœur l'amour du monde et de ses plaisirs criminels, qui ne touche point à nos haines , à nos jalousies, à notre ambition, à nos attachements, à notre paresse, est plutôt une dérision de la vertu , qu'une vertu même. Nous ne sommes devant Dieu que ce que nous sommes par notre cœur et par nos affections : il ne voit de nous que notre amour : il veut être l'objet de tous nos désirs, la fin de toutes nos actions, le principe de toutes nos affections, l'inclination dominante de notre âme : tout ce qui ne prend pas sa source dans ces dispositions , tout ce qui ne doit pas nous y affermir ou nous y conduire , quelque éclat qu'il puisse avoir devant les hommes, n'est rien devant lui, n'est qu'un airain sonnant, et une cymbale vide et retentissante.
Toute la religion en ce sens est dans le cœur : Dieu ne s'est manifesté aux hommes, il n'a formé une Église visible sur la terre , il n'a établi la majesté de ses cérémonies, la vertu de ses sacrements, la magnificence de ses autels, la variété de ses pratiques, et tout l'appareil de son culte, que pour conduire les hommes aux devoirs intérieurs de l'amour et de l'action de grâces , et pour se former un peuple saint, pur, innocent, spirituel, qui pût le glorifier dans tous les siècles.
Voilà la fin de tout culte établi de Dieu et de tous les desseins de sa sagesse sur les hommes. Toute religion qui se bornerait à de purs dehors , et qui ne réglerait pas le cœur et les affections , serait indigne de l'Être suprême; ne lui rendrait pas la principale gloire et le seul hommage qu'il désire, et devrait être confondue avec ces vaines religions du paganisme, dont les hommes furent les inventeurs, qui n'imposaient à la superstition des peuples que des hommages publics, et des cérémonies bizarres; qui neréglaient point l'intérieur, et laissaientau cœur toute sa corruption, parce qu'elles ne pouvaient, ni la guérir, ni même la connaître.
Cependant, mes frères, on peut dire que c'est ici l'abus le plus universel , et la plaie la plus déplorable de l'Église. Hélas! toute la gloire de la fille du roi est , pour ainsi dire , en dehors ; jamais la montre ne fut si belle; jamais les dehors du culte plus solennels; jamais les temples plus pompeux, les sacrements plus fréquentés , les sacrifices plus communs , les œuvres de miséricorde plus recherchées : jamais tant d'extérieur de dévotion , et jamais peutêtre moins de piété ; et jamais les véritables chrétiens ne furent plus rares.
Vous comprenez bien que je ne prétends pas ici justifier les vains discours du monde, et les préjugés du libertinage contre la vertu, que j'ai déjà confondus dans la première partie de ce discours. L'impie veut que tous les dehors de la piété cachent un cœur double efcorrompu, et que toute vertu soit une feinte et une hypocrisie , parce que l'impie juge de tous les hommes par lui-même, et ne peut se persuader qu'il y ait encore de la probité, de l'innocence et de la vérité sur la terre. Laissons-le jouir de cette affreuse consolation, et se rassurer contre l'horreur que lui inspirerait l'état monstrueux de son âme, s'il ne croyait voir partout des monstres qui lui ressemblent.
Rendons plus de justice aux hommes, mes frères,
et jugeons-en à notre tour par nous-mêmes : ce
n'est pas l'hypocrisie et la duplicité qui fait la
grande plaie de la religion. Ce vice est trop noir et
, trop lâche pour être le vice du grand nombre ; et
DU VÉRITABLE CULTE
Dous serions consolés si nous pouvions compter qu'il n'y a pas plus d'impies parmi nous que d'hypocrites.
Ce n'est donc pas l'hypocrisie, et cette feinte indigne qui a recours aux pratiques extérieures de la vertu pour cacher ses crimes, que je me propose ici de combattre : c'est au contraire l'erreur de la bonne foi, et l'excès de confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs ; lesquelles ne comptant pour rien la conversion du cœur et le changement de vie, vivant toujours dans les mêmes désordres, sont plus tranquilles dans cet état , parce qu'elles y mêlent quelques œuvres de piété , et se flattent d'une compensation qui déshonore la piété même, et qui, leur faisant perdre tout le mérite de ces oeuvres , leur laisse toujours toute l'impénitence, et toute l'énormité de leurs crimes. Or voilà une illusion universellement répandue dans le monde.
Ainsi on soulage des malheureux , on est touché de leur infortune , on fait des aumônes réglées auxquelles on ne manque point : rien de plus louable sans doute, et de plus recommandé dans les livres saints, que la miséricorde; mais on croit que tout est fait quand on a rempli ce devoir; mais après cela on vit avec moins de scrupule dans des habitudes criminelles, dans des engagements profanes, dans des haines invétérées ; on est abîmé dans le monde et dans la dissipation : ah ! Dieu n'a que faire de vos biens; mais il demande votre cœur; et votre argent périra donc avec vous? Ainsi on soutient des entreprises de piété, on favorise les gens debien , ons'érigeen protecteur d'une maison sainte , on orne des temples et des autels : mais l'ambition est toujours démesurée , mais l'envie ronge toujours le cœur, mais les désirs de plaire sont toujours les mêmes; mais la licence des entretiens n'a rien de plus innocent et de plus pudique ; mais en décorant les temples, on se croit dispensé d'orner son ame, qui est le temple du Dieu vivant, des dons de la grâce et de la sainteté : ah! le Seigneur rejette vos présents ; vos dons profanent ses autels , et c'est comme si vous embellissiez un temple d'idoles. Ainsi on assiste régulièrement aux mystères saints : on se fait un point de ne pas manquer à un salut : il n'est point de solennité qui ne nous voie approcher de l'autel pour participer aux choses saintes ; mais il n'en est point qui voie finir nos passions criminelles , mais la vie va toujours même train , mais les devoirs domestiques n'en sont pas mieux remplis, mais les plaisirs n'y perdent rien, mais l'on n'en est pas moins entêté de la parure , de la fortune , des amusements . an ! vous participez donc
à la table de Satan, et non à celle de Jésus-Christ; et tout ce que vous avez par-dessus l'impie qui vit éloigné de l'autel, c'est la profanation des choses saintes. Ainsi, dès que la main du Seigneur s'apesantit sur nos enfants, sur nos protecteurs ou sur nos proches, et que la mort paraît les menacer, on a recours aux prières des gens de bien ; on les voue à tous les lieux célèbres par les prodiges que Dieu y opère par l'entremise de ses saints : il n'est presque point de temple ni d'autel où ne s'offrent des sacrifices pour le retour d'une santé si chère : on redouble les largesses, on multiplie les intercessions , et l'on ne pense point à fléchir le Seigneur par un changement de vie, où il voulait nous conduire par cette affliction : on lui offre des victimes étrangères , et on ne lui offre pas les gémissements d'un cœur touché : on met tout en œuvre pour l'apaiser, excepté le renouvellement des mœurs et une vie plus chrétienne, la seule chose capable de désarmer sa colère : ah ! il regarde donc avec dédain les vœux qu'on lui offre pour vous; et sa bonté s'irrite que vous lui fassiez demander des grâces pour autrui, tandis que vous vous réservez le privilège d« pouvoir l'outrager encore vous-même. Que dirai-je enfin.' on porte sur son corps des marques pieuses de respect envers Marie : on a une sensibilité de dévotion pour tout ce qui regarde son culte : on récite chaque jour avec une exactitude scrupuleuse certaines prières saintes que l'Église lui a consacrées ; et sous ces dehors religieux , on porte avec plus de sécurité un cœur toujours profane et corrompu : on court aux lieux où on l'honore, et au sortir de là on se croit plus autorisé de retourner à ceux où on l'offense : ah! vous déshonorez donc ses autels, puisque vous les regardez comme les asiles de votre impénitence et de vos crimes! vous profanez donc ces symboles de dévotion envers elle , que vous portez sur votre corps ; puisque vous croyez qu'ils promettent l'impunité à vos désordres ! et on peut lui mettre dans la bouche à votre égard, ce reproche terrible que le Seigneur dans son prophète faisait autrefois à des prêtres, lesquels, sous la sainteté de leurs vêtements , et les marques augustes du sacerdoce, cachaient un cœur profane etsouillé : Je m'élèverai au jour de mes vengeances contre ces serviteurs infidèles de mes autels : je leur arracherai ces signes inutiles de mon culte , qui cachaient un cœur plein d'iniquités et de souillures, et je délivrerai mon lin et ma laine , qui couvraient leur ignominie. Convertar, etliberabo lanam meam cl linum qiiae operiebant igiiominiam ejus. (Osée 11,9.) C'est-à-dire, vous êtes un fantôme de chrétien :
xMERGREDl DE LA TROISIEME SEMAL^E.
vous avez l'apparence de la piété, mais vous n'en avez pas le fond et la vertu : vous êtes ce sépulcre blanchi et pompeux , où paraissent au dehors des ornements saints , les ligures ae la foi , de la religion, de la justice, de la miséricorde, qui en font la vaine décoration, mais qui au dedans est plein d'infection et de pourriture; vous ressemblez à cet autel du tabernacle, dont il est parlé dans l'Écriture : Il était revêtu d"or pur, les dehors en étaient brillants , mais le dedans était vide , et il n'était pas solide , dit l'Esprit de Dieu : Non erat solidum, sedintiis vacuum. (Exod. xxxviii, 7.) En vain vous immolez dessus des victimes ; ce sont des sacrifices de boucs et de taureaux, des dons et des offrandes, des victimes étrangères dont le Seigneur n'a pas besoin : vos passions n'y paraissent jamais immolées devant la sainteté de Dieu : il n'y voit que de vaines apparences, et le dedans est toujours vide de foi et de piété : No)i erat solidum , sed intùs vacimm.
Mais , mes frères , comptons-nous pour beaucoup nous-mêmes les apparences d'amitié que le cœur dément ? les faux empressements de ceux qui ne nous aiment pas, et que nous connaissons même pour nos ennemis , nous touchent-ils beaucoup , et ne nous sont-ils pas à charge? Nous n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pour nous : nous passons même sur l'irrégularité des manières, pourvu que nous soyons assurés du fond : la vie même de la cour nous accoutume à ne faire pas grand cas des dehors, et des démonstrations extérieures d'amitié , à être en garde contre tous ces semblants si communs et si peu sincères; et parmi tous ceux qui nous parlent le même langage, à ne compter que sur un petit nombre d'amis véritables, dont nous savons que le cœur répond à tout le reste. INous voulons qu'on nous aime, nous , mes frères; nous ne comptons pour rien les dehors, nous ne nous payons que- du cœur, nous ne pardonnons pas même le plus léger défaut de sincérité ; et croyons-nous que Dieu, qui s'appelle un Dieu jaloux , soit moins sensible et moins délicat que l'homme? croyons-nous que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, se paye d'un vain extérieur et de simples bienséances ? croyons-nous que Dieu , qu'on ne peut honorer qu'en l'aimant, nous quitte pour quelques vains hommages que la bouche lui rend, et que le cœur lui refuse ? croyons-nous que Dieu soit de pire condition que l'homme, qu'il ne mérite pas d'être aimé , ou qu'il ne sente pas le faux de nos adorations et de nos hommages?
Mon Dieu ! les hommes sont si réels et si vrais dans leurs plaisirs et dans leurs passions , dans
leurs projets de fortune, dans leurs haines, dans leurs animosités , dans leurs jalousies ! c'est là que le cœur va toujours plus loin que l'action extérieure : ils ne sont faux que dans la religion; c'est-à-dire , ils donnent à la figure du monde la vérité et la réalité de leurs affections, et ils n'en donnent que la figure à la vérité de votre loi , et à la réalité de vos promesses.
Cependant la vaine confiance est le caractère des âmes dont je parle ; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures : elles sont saintes; mandatum quidem sancfimi; et elles deviennent des obstacles de salut par le fausse sécurité qu'elles nous inspirent.
Oui , mes frères , le désordre peut conduire au repentir : le libertinage des mœurs ne se soutient que par une ivresse qui ne dure pas : le cri de la conscience ne tarde pas de se faire entendre tonne trouve au dedans de soi, pour se rassurer, que l'injustice ou l'infamie du dérèglement , ou ces maximes monstrueuses quipromettent à l'impieun anéantissement éternel, et qu'on a plus de peine à soutenir ellesmêmes que le crime sur lequel elle^ veulent nous calmer. Mais les pratiques extérieures de religion rassurent la conscience : elles font trouver au pécheur une ressource au dedans de lui-même :les aumônes, les sacrements , les œuvres de miséricorde, la dévotion envers la Mère de Dieu , le culte des saints , forment une espèce de nuage sur l'âme : on se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paraissent compensées par des œuvres saintes : on ne craint point cet endurcissement et cet abandon de Dieu où tombent d'ordinaire les pécheurs invétérés, parce qu'on se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion : on ne s'aperçoit pas que cette sensibilité est un artifice du démon , qui , comme l'endurcissement , conduit à l'impénitence : si la grâce quelquefois plus forte nous réveille et nous trouble sur la honte de nos désordres , on oppose à ses remords naissants cet amas d'œuvres mortes et inutiles : ce sont des signes de paixquidissipentàl'instantnosalarmes: ons'endort sur ces tristes débris de religion, comme s'ils pou valent nous sauver du naufrage ; et on se fait des dehors de la piété , un rempart contre la piété même.
Ainsi on taxe son jeu et ses plaisirs pour les pauvres : on les fait entrer en société de son gain ; et la fureur du jeu , si opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne, n'a plus rien de criminel à nos yeux , depuis qu'on a trouvé le secret de mettre les pauvres de moitié dans cette passion effrénée. Ainsi on ouvre sa maison à des serviteurs de Dieu, on cultiva leur amitié, on conserve avec eux des liai-
DU VERITABLE CULTE
sons d'estime et de confiance , on les intéresse à demander à Dieu notre conversion , et on est bien plus tranquille sur ses crimes , depuis qu'on a chargé des gens de bien d'obtenir pour nous la grâce de la pénitence. Ainsi enfin on consacre certains jours à la séparation et à la retraite : on s'enferme dans une maison sainte , plutôt pour jouir quelques moments plus à loisir de la paresse , que pour fuir les plaisirs : on favorise tout ce qui peut être utile au bien : on se choisit un guide fameux et éclairé : on paraît plus souvent au pied du tribunal sacré : on est de toutes les assemblées de piété : on s'interdit même certains abus publics dont on ne faisait pas autrefois de scrupule : on passe dans le monde pour avoir pris le parti de la vertu : cependant , hors les grands crimes dont on est sorti , tout le reste est encore le même; le cœur toujours plein de jalousies, d'antipathies, de désirs d'élévation et de faveur, les entretiens également assaisonnés d'amertume , de satire , de malignité envers nos frères ; la vie pas moins tiède, sensuelle , oisive, inutile; les soins du corps et de lafigurepas moins vifs et empressés ; l'humeur et la hauteur dans un domestique point adoucie ; la sensibilité pour le plus léger mépris ou pour un simple oubli , pas moins excessive. Malgré tout cela on se rassure , parce qu'on se voit environné de tous les signes de la piété; qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut, et qu'on n'a oublié que celui de se changer soi-même.
IVon, mes frères, la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété , met le cœur dans une fausse tranquillité, dont on ne revient guère : c'est par là que le peuple juif, fidèle observateur des pratiques extérieures , persévéra , jusqu'à la fin , dans son aveuglement. Aussi les prophètes que le Seigneur leur suscitait , de siècle en siècle, bornaient presque tout leur ministère à les détromper de cette erreur dangereuse. ZSe comptez pas , leur disaientils , sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous confiez pas sur la umltitude de vos œuvres et de vos observances légales : ce que le Seigneur demande de vous , c'est un cœur pur, c'est une pénitence sincère, c'est la cessation de vos crimes, c'est un amour sincère de ses commandements , c'est une vie sainte et innocente , c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtements , c'est d'ôter le mal qui est au milieu de vous. Cependant ces dehors religieux nourrissaient toujours leur injuste confiance. Quand ils étaient ouvertement tombés dans l'idolâtrie, et qu'oubliant tout a fait le Dieu de leurs pères , ils avaient élevé au milieu d'eux des autels étrangers, les prophètes alors les rappelaient facilement de leurs égarements;
ils leur faisaient répandre des larmes de componction et de pénitence , et Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice : en un mot, quand ils étaient devenus idolâtres , et ennemis déclarés du Seigneur, il n'était pas impossible d'en faire des pénitents. Mais tandis qu'ils persévéraient dans la fidélité extérieure aux observances de la loi , ah ! les prophètes avaient beau alors leur reprocher leurs injustices, leurs fornications, et leurs souillures, le temple du Seigneur les rassurait toujours : les sacrifices , les offrandes, les observances dont ils s'acquittaient scrupuleusement, étaient aux vérités terribles qu'on leur annonçait de la part de Dieu , toute leur terreur et toute leur force. Les grands pécheurs , les impies , les publicains , se convertissent ; les pharisiens , les demi-chrétiens, les âmes en même temps religieuses et mondaines qui allient les devoirs de la piété avec les plaisirs, les maximes, les passions , les abus du monde, ne se convertissent jamais, et meurent sans componction, comme elles avaient *'écu sans défiance : semblables à ces soldats, dont il est parlé dans l'histoire des Machabees ,. lesquels , sous les enseignes de Judas, combattaient , ce semble , pour la cause du Seigneur, et portaient, en apparence , les armes pour sa gloire ; mais, ayant été défaits et mis à mort, on trouva cachées sous leurs tuniques, dit l'Écriture, des marques d'idolâtrie, et l'on découvrit que, sous une fidélité extérieure à la religion de leurs pères , ils avaient toujours porté toutes les abominations des nations infidèles : Invefierunt sub tunicis interfectonim de donariis idolorum , à quibus lex liTohlbehat Judxos. ( ii Mach. xii , 40. ) Et telle est la destinée des âmes dontje parle : elles combattent sous les étendards de la piété , elles paraissent même confondues par un extérieur de religion avec les véritables zélateurs de la loi , elles croient pouvoir allier la pratique extérieure de ses observances avec des restes d'idolâtrie : dans cette fausse sécurité, elles affrontent la mort avec confiance; mais le combat fini, et le jour décisif arrivé , toutes ces vaines œuvres disparaîtront, et on découvrira sous ces dehors religieux des idoles cachées , c'està-dire, mille passions injustes, qui, devant Dieu, les avaient toujours confondues avec les âmes mondaines et infidèles. Invenerunt sub tunicis interfectorumde donariis idolorum, à quibus lex prohibebat Judxos.
Hélas ! mes frères , un ennemi des chrétiens leur reprochait autrefois , que les préceptes de l'Évangile étaient à la vérité admirables; que rien n'approchait de la perfection et de la sublimité des maximes de Jésus-Christ; mais qu'elles étaient si peu à la portée de la faiblesse humaine, qu'il necroynit pas qiieper-
MERCREDI DE LA TROISIEME SEMAINE
sonne pût les accomplir : Festra in Evatigelio prœcepta, itamirabilia magnaque scio , ut eis parère putemposseneminem. Mais, mes frères, qu'auraient les maximes de Jésus-Christ de si impraticable à la faiblesse humaine, selon l'expression outrée de ce païen, si elles ne réglaient que les dehors ? qu'en coûtet-il en effet, d'être fidèle à certaines pratiques pour honorer Marie , de répandre des largesses , de protéger la piété, d'orner des temples et des autels, de se mettre sous la protection d'un saint, et d'avoir une dévotion particulière pour les lieux qui lui sont dédiés? Ce qui coûte , c'est de mortifier un désir, c'est de rompre une passion, c'est de déraciner une habitude , c'est de refondre un naturel trop vif pour le plaisir. Ce qui coûte, c'est de s'arracher à une occasion où ie cœur nous entraîne ; c'est de haïr un monde qui nous rit, et qui nous recherche; c'est d'aimer ceux qui nous haïssent; c'est de cacher les défauts, et de dire du bien de ceux qui nous calomnient ; c'est d'être détaché de tout , lors même qu'on possède tout. Voilà proprement la vie chrétienne , et voilà ce qui coûte : voilà ce qui faisait tant admirer aux païens la sainteté, l'élévation , la sagesse de la morale de Jésus-Christ : voilà ce qui leur en faisait si fort redouter, dit saint Léon , la sainte sévérité. Mais les œuvres extérieures souvent sont des fruits de l'amour-propre , loin de l'affaiblir et de le combattre ; voilà pourquoi , non-seulement on borne là toute la piété, mais on les préfère même aux devoirs les plus essentiels.
Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont justes, mandahim quidem justum; et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les pins indispensables. Abus assez ordinaire dans la vertu, où l'on voit tant de personnes zélées pour les œuvres de surcroît, et tranquilles sur l'oubli continuel de leurs obligations les plusessentielles.
Ainsi , souvent on est de toutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous, aux fonctions d'une charge, aux obligations principales de son état , à ces devoirs obscurs et domestiquer , où rien ne dédommage l'amour-propre, et où l'on n'est animé à remplir le devoir, que par l'amour du devoir même. Ainsi on se prescrit des aumônes qui flattent la vanité , et on se calme sur des restitutions infinies que la loi de Dieu nous prescrit : on fait des libéralités à des maisons saintes , et l'on ne peut se résoudre à payer ses dettes : on prie lorsque le devoir obligerait d'agir; on agit lorsque nos besoins devraient nous engager à prier : on règle les affaires de la veuve et de l'orphelin , et vos propres affaires dépérissent , et vous préparez à des enfants malheureux , ou à des créanciers frus-
trés, les fruits amers de votre injuste charité : on prend une inspection sur des maisons saintes, et l'on ne veille point sur l'éducation de ses enfants, et sur la conduite de ses domestiques : on réconcilie les cœurs aigris et aliénés; on rétablit la paix et la bonne intelligence dans les familles, et l'on entretient la division dans la sienne propre par son humeur ; et pour ne rien rabattre de ses aigreurs et de ses caprices, on aliène le cœur et l'esprit d'un époux, et on le précipite dans des amours étrangères : on s'abaisse jusqu'aux ministères les plus vils envers les membres affligés de Jésus-Christ, et l'on ne voudrait pas faire une avance légère de réconciliation envers un ennemi , pour ménager sa faiblesse et le gagner au Seigneur : on s'impose une multitude de prières saintes , et de la même bouche dont on vient de bénir le Seigneur, dit saint Cyprien , on déchire ses frères , et nous faisons sentir par là , selon l'expression d'un apôtre, que notre religion est vaine, et que nous nous séduisons nous-mêmes. ( J ac . 1 , 26. )
Que dirai-je enfin? on est peut-être de toutes les assemblées de dévotion , et l'on ne vient pas entendre la voix du pasteur que l'Église ordonne de suivre et d'écouter. Oui , mes frères , la voix du pasteur a une grâce et une vertu particulière pour ses brebis : il parle avec l'autorité et avec la tendresse d'un père ; les vérités les plus simples dans sa bouche , tirent de la grâce de son ministère une bénédiction que nous ne saurions donner aux nôtres : nous sommes des étrangers, et il est le pasteur : nous entrons dans ses travaux, mais c'est à lui que la vigne appartient ; l'assistance à votre paroisse est un devoir confirmé par la pratique de tous les siècles , par les lois de l'Église , par la doctrine des saints , par l'exemple des gens de bien, par l'unité du ministère : c'est là proprement l'assemblée des fidèles, c'est le corps autour duquel les aigles doivent se réunir, c'est "à où est la source des sacrements , l'autorité de la doctrine, la règle du culte, le lien commun de la foi; c'est la maison de prière où vous devez venir confesser la foi que vous y avez reçue sur les fonts sacrés , et soupirer après l'immortalité que vos cendres y attendront; c'est une manière de schisme, de désobéissance, de séparation du corps des fidèles, de s'en absenter ; et cependant on aura du goût pour aller se recueillir dans une maison sainte , où la singularité et la distinction flatte et soutient, et on n'en aura point pour ce devoir essentiel , parce que le mélange du commun des fidèles, qui devrait le rendre plus solennel et plus consolant , l'a rendu ou incommode ou méprisable.
Voici donc la règle, mes frères : Tout ce qui combat une obligation essentielle, ne peut être une
SUR LA TIEDEUR
œuvre de la foi et delà piété. Jésus-Christ n'est pas divisé contre lui-même : la charité ne détruit pas ce que la justice édifie ; commencez par le devoir : tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement , ne sera qu'un amas de ruines, d'œuvres mortes, de pailles destinées au feu : Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point : la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de son état ; quand ces devoirs seront remplis , faites-vous-en, à la bonne heure , de surcroît ; mais ne préférez pas l'accessoire au principal , vos caprices à la loi de Dieu, et la perfection chimérique de la piété cà la piété elle-même. On a beau dire : tel est le goût bizarre de l'homme; le joug du devoir n'a rien qui flatte l'orgueil : c'est un joug forcé et étranger qu'on ne s'est pas imposé soi-même, qui n'offre que le devoir tout seul , toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amour-propre a de la peine à plier : mais les œuvres de notre choix , nous nous y prêtons avec complaisance ; c'est un joug de notre façon, qui ne nous blesse jamais; et ce qu'il pourrait avoir de pénible est toujours adouci , ou par le goût qui nous y porte, ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi.
Évitez donc également , mes frères, les deux écueils marqués dans ce discours : en voilà le fruit. La vertu prudente et solide tient toujours un milieu juste et équitable : c'est l'humeur toute seule, qui aime les extrémités. N'ajoutons rien du nôtre à la religion : elle est pleine d'une raison sublime, pourvu que nous la laissions telle qu'elle est; mais dès que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées, ce n'est plus, ou cju'une philosophie sèche et orgueilleuse, qui donne tout à la raison , et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur; ou qu'un zèle superstitieux et bizarre, que la sainte raison méprise, et que la foi désavoue et condamne. Rendons par une vie soutenue, et par l'équité de toute notre conduite, la vertu respectable à ceux mêmes qui ne l'aiment pas : montrons au monde, en mettant chaque chose à sa place dans nos actions, que la piété n'est pas une humeur ou une faiblesse , mais la règle de tous les devoirs, l'ordre de la société, le bon sens de la raison, et la seule sagesse où l'homme doive aspirer sur la terre. Entrons dans l'élévation des maximes de la religion, et dans toute la dignité de ses préceptes : et forçons les ennemis de la vertu de convenir que la piété toute seule sait ennoblir le cœur, élever les sentiments, former des âmes grandes et généreuses; et que rien n'est si petit et si puéril, qu'une âme que les passions guident et dominent. Mettons la vertu en honneur, en lui laissant tout ce qu'elle a de divm et d'aimable, sa douceur, son
équité, sa noblesse, sa sagesse, son égalité, son désintéressement, son élévation : le monde, tout injuste qu'il est, serait bientôt réconcilié avec la piété, si nous en avions une fois séparé nos faiblesses. C'est ainsi que nous ferons bénir le nom du Seigneur par ceux qui ne le connaissent pas , et que nous pourrons espérer de les voir un jour réunis avec nous dans la bienheureuse immortalité.
Ainsi su'd-ll.
SERMON