ACTE II, SCÈNE VI- i
AGNÈS
Jamais je ne m'ennuie.
ARNOLPHE
Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci ?
AGNÈS
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
ARNOLPHE,^rè5 avoir un peu rêvé.
Le monde , chère Agnès , est une étrange chose ! Voyez la me'disance , et comme chacun cause î Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu fetoit en mon absence à la maison venu ; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues : Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues , Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...
Mon dieu ! ne gagez pas , vous perdriez vraiment.
Quoi ! c'est la vérité' qu'un homme... ?
AGNÈS
Chose sûre.
11 n'a presque bougé de chez nous , je vous jure.
Arnolphe, bas , a part.
Cet aveu qu'elle fait avec sincérité Me marque pour le moins son ingénuité.
(haut.) Mais il me semble , Agnès , si ma mémoire est bonne , Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
AGNÈS
Oui : mais quand je l'ai vu, vous ignoriez pourquoi ; Et vous en auriez fait sans doute autant que moi.
ARNOLPHE
Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.
Molière. 2» I 4
i58 L'ÉCOLE DES FEMMES.
AGNÈS
Elle est fort étonnante , et difficile à croire.
J'étais sur le balcon à travailler au frais ,
Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
Un jeune homme bien fait , qui , rencontrant ma vue ,
D'une humble révérence aussitôt me salue :
Moi , pour ne .point manquer à la civilité,
Je fis la révérence aussi de mon côté.
Soudain il me refait une autre révérence ;
Moi , j'en refais de même une autre en diligence :
Et lui d'une troisième aussitôt repartant ,
D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.
Il passe , vient , repasse , et toujours , de plus belle ,
Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;
Et moi , qui tous ses tours fixement regardois,
Nouvelle révérence aussi je lui r-endois :
Tant que , si sur ce point la nuit ne fût venue ,
Toujours comme cela je me serois tenue,
Ne voulant point céder , ni recevoir l'ennui
Qu'il me pût estimer moins civile que lui.
A RN OLP HE.
Fort bien.
AGNES
Le lendemain, étant sur notre porte, Une vieille m'aborde , en parlant de la sorte : « Mon enfant , le bon Dieu puisse-t-il vous bénir , « Et dans tous vos attraits long-temps vous maintenir l « Il ne vous a pas faite une belle personne (c Afin de mal user des choses qu'il vous donne ; « Et vous devez savoir que vous avez blessé « Un cœur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé. »