ACTE II, SCÈNE VI. i
ARNOLPHE, à part.
Ali ! suppôt de Satan ! exécrable damnée !
AGNÈS
Moi, j'ai blessé quelqu'un î fis-je tout étonnée.
(( Oui ; dit -elle , blessé, mais blessé tout de bon ;
<c Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. »
Hélas ! qui pourroit , dis-je , en avoir été cause ?
Sur lui , sans y penser , fis-je choir quelque chose ?
ce Non , dit-elle ; vos yeux ont fait ce coup fatal ,
« Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. »
Hé î mon dieu î ma surprise est , fis-je , sans seconde ;
Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde ?
<c Oui , fit-elle , vos yeux , pour causer le trépas ,
c Ma fille , ont un venin que vous ne savez pas^
« En un mot , il languit le pauvre misérable ;
« Et , s'il faut , poursuivit la vieille charitable ,
« Que votre cruauté lui refuse un secours ,
« C'est un homme à porter en terre dans deux jours, n
Mon dieuj ! j'en aurais , dis-je , une douleur bien grandes
Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande?
« Mon enfant , me dit-elle , il ne veut obtenir
(t Que le bien de vous voir et vous entretenir ;
« Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine ?
« Et du mal qu'ils ont fait être la médecine. »
Hélas ! volontiers , dis-je ; et puisqu'il est ainsi h
ïl peut , tant qu'il voudra , me venir voir ici.
Arnolphe, à part.
Âh ! sorcière maudite , empoisonneuse d'ames? Puisse l'enfer payer tes charitables trames !
AGNÈS
Voilà comme il me vit , et reçut guérison.
i6o L'ÉCOLE DES FEMMES:
Vous-même , à votre avis , n'ai- je pas eu raison? Et pouvois-je, après tout, avoir la conscience De le laisser mourir faute d'une assistance ?, Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir, Et ne puis , sans pleurer , voir un poulet mourir !
Arnolphe, bas , à part., Tout cela n'est parti que d'une ame innocente;/ Et j'en dois accuser mon absence imprudente, Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs Exposée aux aguets des rusés séducteurs. Je crains que le pendard , dans ses vœux téméraires , Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.
AGNÈS
Qu'avez- vous ? Vous grondez , ce me semble , un petit ? Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ?
ARNOLPHE
Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites , Et comme le jeune homme a passé ses visites.
Hélas ! si vous saviez comme il étoit ravi , Comme il perdit son mal sitôt que je le vi , Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l'aimeriez sans doute , et diriez comme nous.
ARNOLPHE
Oui. Mais que faisoit-il étant seul avec vous ?
AGNÈS
Il disoit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde , Et me disoit des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,