SCÈNE III. 3o
LA GRANGE
« Je le veux. »
« Cela est fait. »
LA GRANGE
« Ton argent court grand risque. »
MOLIÈRE
(( Le tien est bien aventuré. )>
LA GRANGE
(c A qui nous en rapporter? »
MOLIÈRE
« Voici un homme qui nous jugera, (à Brécourt. ) « Chevalier. »
BRÉCOURT
« Quoi ? »
MOLIÈRE
Bon ! voilà l'autre qui prend le ton de marquis î .Vous ai-je pas dit que vous faites un rôle ou l'on doit parler naturellement ?
BRÉCOURT
Il est vrai.
M OLIÈRE.
Allons donc. « Chevalier. »
BRÉCOURT
« Quoi? »
MOLIÈRE
« Juge-nous un peu sur une gageure que nou» !« avons faite. »
BRÉCOURT
« Et quelle ? »
3o8 L'IMPROMPTU Di: VERSAILLES.
MOLEÊRE.
<c Nous disputons qui est le marquis de la Cri- <( tique de Molière : il gage que c'est moi ; et moi « je gage que c'est lui. »
BRÉCOURT
« Et moi , je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. « Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appli- « quer ces sortes de choses ; et voilà de quoi j'ouïs « l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des « personnes qui le chargeoient de même chose que « vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du déplaisir « comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans « les portraits qu'il fait; que son dessein est de « peindre les mœurs sans vouloir toucher aux. <c personnes , et que tous les personnages qu'il « représente sont des personnages en l'air , et des « fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie <c pour réjouir les spectateurs ; qu'il seroit bien u fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit; « et que , si quelque chose étoit capable de le « dégoûter de faire des comédies , c'étoit les res- <( semblances qu'on y vouloit toujours trouver, et « dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'ap- « puyer la pensée pour lui rendre de mauvais « offices auprès de certaines personnes à qui' il n?a « jamais pensé. En effet, je trouve qu'il a raison ; « car pourquoi vouloir, je vous prie , appliquer (( tous ses gestes et toutes ses paroles , et chercher « à lui faire des affaires, en disant hautement, 11 « joue un tel, lorsque ce sont des choses qui
« peuvent convenir à cent personnes? Comme « l'affaire de la comédie est de représenter en gé- (( néral tous les défauts des hommes , et principale lement des hommes de notre siècle , il est imposte sible à Molière de faire aucun caractère qui ne «rencontre quelqu'un dans, le monde; et, s'il « faut qu'on l'accuse d'avoir songé à toutes les « personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il « peint , il faut , sans (Joute , qu'il ne fasse r>lus de « comédies. »
MOLIÈRE
« Ma foi, chevalier, tu veux justifier Molière ., « et épargner notre ami que voilà. »