ACTE I, SCÈNE II.* i
Je ne veux point porter des cornes ', si je puis ; Et , comme à m épouser sa fortune l'appelle , Je prétends , corps pour corps , pouvoir répondre d'elle,
ISABELLE
Vous n'avez pas sujet, que je crois...
SGANARELLE
^ Taisez-vous.
Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous,
LÉ ON OR. Quoi donc ! monsieur...
SGANARELLE
Mon dieu ! madame , sans langage ; Je ne vous parle pas , car vous êtes trop sage.
LÉ ON OR
Voyez-vous Isabelle avec nous à regret ?
SGANARELLE
Oui ; vous me la gâtez , puisqu'il faut parler net^
Vos visites ici ne font que me déplaire ;
Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire.
LÉONOR
Voulez-vous que mon cœur vous parle net aussi ?
J'ignore. de quel œil elle voit tout ceci ;
Mais je sais ce qu'en moi feroit la défiance :
Et , quoiqu'un même sang nous ait donné naissance ,
Nous sommes bien peu sœurs, s'il faut que chaque jour
Vos manières d'agir lui donnent de i'amour.
LISETTE
En effet , tous ces soins sont des choses infâmes : Sommes-nous chez les Turcs , pour renfermer les femmes? Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu , Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu. Notre honneur est, monsieur , bien sujet à foiblesse^
ï6 L'ECOLE DES MARIS.
S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse.
Pensez-vous , après tout , que ces pre'cautions
Servent de quelque obstacle a nos intentions ?
Et , quand nous nous mettons quelque chose à la tête ,
Que l'homme le plus fin ne soit pas une bête ?
Toutes ces gardes-là sont visions de fous ;
Le plus sûr est , ma foi , de se fier en nous : /
Qui nous gêne se met en un péril extrême ,
Et toujours notre honneur veut se garder lui-même.
C'est nous inspirer presque un désir de pécher,
Que montrer tant de soins de nous en empêcher ;
Et , si par un mari je me voyois contrainte ,
J'aurois fort grande pente à confirmer sa crainte.
sgAnArel le , a Ariste.
Voilà , beau précepteur , votre éducation. Et vous souffrez cela sans nulle émotion ?
ARISTE
Mon frère , son discours ne doit que faire rire :
Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire.
Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté :
On le retient fort mal par tant d'austérité ;
Et les soins défiants., les verrous et les grilles,.
(Ne font pas la vertu des femmes ni des filles :
C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir,
Non la sévérité que nous leur faisons voir.
C'est une étrauge chose, à vous parler sans feinte,
Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.
En vain sur tous ses pas nous prétendons régner ,
Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner ;
Et je ne tiendrois , moi , quelque soin qu'on se donne ,
Mon honneur guère sûr aux mains d'une personne
A qui, dans les désirs qui pourvoient l'assaillir ,