‹ ŒuvresChapitre 75 sur 302 · DORANTE, ÉRASTE · texte numérisé non relu

DORANTE, ÉRASTE

DORANTE

Ah ! marquis , que l'on voit de fâcheux tous les jours Venir de nos plaisirs interrompre le cours î Tu me vois enragé d'une assez belle chasse Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse.

ÉRASTE

Je cherche ici quelqu'un et ne puis m'arrêter.

DORANTE

Parbleu î chemin faisant , je te le veux conter. Nous étions une troupe assez bien assortie , Qui pour courir un cerf avioos hier fait partie ; Et nous fûmes coucher sur le pays exprès , C'est-a-dire 7 mon cher , en fin fond de forêts.

io6 LES FACHEU X.

Comme cet exercice est mon plaisir suprême ,

Je voulus , pour bien faire , aller au bois moi-même ,

Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts

Sur un cerf que chacun nous disoit cerf dix-cors ;

Mais moi , mon jugement , sans qu'aux marques j'arrête ,

Fut qu'il n'étoit que cerf à sa seconde tête.

Nous avions comme il faut sépare' nos relais ,

Et déjeûnions en hâte avec quelques œufs frais,

Lorsqu'un franc campagnard avec longue japière ,

Montant superbement sa jument poulinière ,

Qu'il honoroit du nom de sa bonne jument,

S'en est venu nous faire un mauvais compliment,

Nous présentant aussi , pour surcroît de colère ,

Un grand benêt de fils aussi sot que son père.

Il s'est dit grand chasseur , et nous a priés tous

Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous.

Dieu préserve, en chassant , toute sage personne

D'un porteur de huchet qui mal à propos sonne;

De ces gens qui , suivis de dix hourets galeux ,

Disent, ma meute , et font les chasseurs merveilleux !

Sa demande reçue , et ses vertus prisées ,

Nous avons tous été frapper à nos brisées.

A trois longueurs de trait , tayaut , voilà d'abord

Le cerf donné aux chiens. J'appuie, et sonne fort.

Mon cerf débûche , et passe une assez longue plaine ;

Et mes chiens après lui , mais si bien en haleine ,

Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps,

ïl vient à la forêt. Nous lui donnons alors

La vieille meute ; et moi , je prends en diligence

Mon cheval alezan. Tu l'as vu ?

ÉRASTE

Non , je pense.

DORANTE

Comment ! c'est un cheval aussi bon qu'il est beau,

Et que ces jours passés j'achetai de Gaveau *.

Je te laisse à penser si , sur cette matière ,

Il voudroit me tromper , lui qui me considère.

Aussi je m'en contente ; et jama^, eu effet,

Il n'a vendu cheval ni nieiHeuS|R mieux fait.

Une tête de barbe , avec l'e'toile nette ;

L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite ;

Point d'épaules non plus qu'un lièvre ; court-jointe,

Et qui fait dans son port voir sa vivacité' ;

Des pieds , morbleu , des pieds ! le rein double : à vrai dire,

J'ai trouvé le moyen , moi seul , de le réduire ;

Et sur lui , quoiqu'aux yeux il montrât beau semblant,

Petit- Jean de Gaveau ne montoit qu'en tremblant.

Une croupe en largeur à nulle autre pareille,

Et des gigots , Dieu sait ! Bref , c'est une merveille }

Et j'en ai refusé cent pistoles, crois-moi,

Au retour d'un cheval amené pour le roi.

Je monte donc dessus , et ma joie étoit pleine

De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine ;

Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart,

A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécart 2 :

Une heure là-dedans notre cerf se fait battre.

J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre \

Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux.

Je le relance seul ; et tout alloii des mieux,

Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre :

1 Fameux marchand de chevaux.

Fameux piqueur.

io8 LES FACTIEUX.

Une part de mes chiens se sépare de l'autre,

Et je les vois, marquis, comme tu peux penser,

Chasser tous avec crainte , et Finaut balancer^

Il se rabat soudain , dont j'eus l'ame ravie ;

Il empaume la voie ; et moi , je sonne et crie,

A Finaut ! à Finaut ï J^m revois à plaisir

Sur une taupinière , et^Ronne à loisir^

Quelques chiens revenoient à moi , quand , pour disgracef

Le jeune cerf, marquis , à mon campagnard passe.

Mon étourdi se met à sonner comme il faut ,

'Et crie à pleine voix , tayaut ! tayaut î tayaut î

Mes chiens me quittent tous , et vont à ma pe'core :

J'y pousse , et j'en revois dans le chemin encore ;

Mais à terre , mon cher, je n'eus pas jeté l'œil ,

Que je connus le change , et sentis un grand deuil.

J'ai beau lui faire voir toutes les différences

,Des pinces de mon cerf et de ses connoissances ,

Il me soutient toujours, en chasseur ignorant,

Que c'est le cerf de meute ; et par ce différent

Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage ;

Et , pestant de bon cœur contre le personnage ,

Je pousse mon cheval et par haut et par bas ,

Qui pîioit des gaulis aussi gros que le bras :

ïe ramène les chiens à ma première voie ,

Qui vont , en me donnant une excessive joie ,

Requérir notre cerf , comme s'ils l'eussent vu.

Ils le relancent : mais ce coup est-il prévu ?

A té dire le vrai , cher marquis , il m'assomme :

3Notre cerf relancé va passer à notre homme ,

Qui , croyant faire un coup de chasseur fort vanté ,

D'un pistolet d'arçon qu'il avoit apporté

Lui donne justement au milieu de la tête ,

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