CHAPITRE IL
nu MERITE PERSONNEL.
K^n I peut avec les plus rares talens et le plus excellent mérite , n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perle , et oii tant de gens se trouvent pour le remplacer ?
De bien des gens il n'y a que le nom qui vale quelque chose. Quand vous les voyez de fort près , c'est moins que rien : de loin ils imposent.
Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de diiférens emplois , chacun selon son génie et sa profession font
bien , je meliasarde de dire qu^il se peut faire qu'il y ait au xnon<Ië plusieurs personnes connues otMnconnues, que l'on n'emploie pas , qui feraient trës-bien;et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul ^ placés , et de qui jusques alors on n'avait pas attendu de fort grandes choses.
Combien d'hommes admirables, et qui avaient de trës-beaux génies , sont morts sans qu'on en ait parlé I Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais !
Quelle horrible peine à un homme qui est sansprôneurs et sans cabale , qui n'est engagé dans aucun corps , mais qui est seul , et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation , de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve , et de ;^^nir au niveau d'un fat qui est en crédit. ^
Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.
Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le . loisir.de pénétrer ou de discerner les autres : de là vient qn'avec un grand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.
Le génie et les grands talens manquent souvent , quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait , et tels de ce qu'ils auraient fait.
Il est moins rare de trouver de Tesprit que des gens qui se servent du leur, ou qui fassent valoir celui des antres, et le mettent à quelque usage.
Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellens : que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter?
Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.
Que faire d'Elgésîppe qui demande un emploi ? Le mettra-t-on dans les finances , ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce soit l'intérêt seul qui en décide , car il est aussi ca-pable de manier de l'argent , ou de dresser des comptes , que de porter les armes. Il est propre à tout , disent ses amis ; ce qui signifie toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une chose que pour une autre , ou en d'autres termes , qu'il n'est propre à rieii. Ainsi la plupart des hommes, occupés d'eux seuls dans leur jeunesse , corrompus par la paresse-ou par le plaisir , croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans l'iàdigence , afin que la république soit engagée à les placer , ou à les secourir ; et ils profitent rarement de cette leçon très-importante | que les hommes devraient employer les pre-
mières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail ^ que la république elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières ; qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice ; et qu'elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir.
Nous devons travailler à nous rendre très-dignes de quelque emploi : le reste ne nous regarde point y c'est l'afTaire des autres.
Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point de» autres , mais de soi seiil , ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles , aux vertueux , à ceux qui ont de l'esprit , qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos : pernicieuse pour les grands ; qui diminuerait leur cour , ou plutôt le nombre de leurs esclaves; qui ferait tomber leur morgue avec une partie de leur autorité , et les réduirait presque à leurs entremets et à leurs équipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent à se faire prier , presser , solliciter , à faire attendre ou à refuser , à promettre et à ne pas donner ; qui les traverserait dans le goût qu'ils ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand il leur arrive de le discerner ; qui bannirait des cours les brigues y les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie^ qui ferait d'une cour orageuse , pleine de mouvemens et d'intrigues , comme une pièce comique ou même tragique , dont les sages ne seraient que les spectateurs } qui remettrait de la dignité dans les difierentes conditions des hommes , et de la sérénité sur leur visage ; qui étendrait leur liberté ; qui réveillerait en eux avec les talens naturels l'habitude du travail et de l'exercice ; qui les exciterait à l'émulation , au désir de la gloire , à l'amour de la vertu } qui , au lieu de courtisans vils , inquiets , inutiles , souvent onéreux à la république , en ferait ou de sages économes , ou d'excellens pères de famille , ou des juges intègres , ou de grands capitaines , ou des orateurs , ou des philosophes ; et qui ne leur attirerait à tous nul autre incon-< vénientt que celui peut^tre de laisser à leurs héritiers moins de trésors que de bons exemples.
Il faut en France beaucoup de fermeté, et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi , et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité , ni assez de fonds pour remplir le vide du temps , sans- ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom j et que méditer, parler , lire, et être tranquille s'appelât travailler. *
Un homme de mérite , et qui est en place , n'est janiais in-
commode par sa vanité : i) s'étourdit moins du poste qu'il occupe, qu'il n'est humilié par un plus grand qu'il ne remplit pas , et dont il se croit digne : plus capable d'inquiétude qiie de fierté ou de mépris pour les autres , il ne pense qu'à soi-même.
Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour ^ mais par une raison bien opposée à celle que l'on pourrait croire. Il n'est point tel sans une grande modestie , qui l'éloigné de penser qu'il fasse le moindre plaisir aux princes y s'il se trouve sur leur passage , se poste devant leurs yeux , et leur montre son visage. Il est plus proche de se persuader qu'il les importune } et il a besoin de toutes les raisons tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi , et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût à se faire voir ; et il fait sa cour avec d'autant plus de confiance , qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont il est va pensent autrement de sa personne , qu'il fait lui-mcme.
Un honncle homme se paie par ses mains de l'application qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire , et se désintéresse sur les éloges , l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.
Si j'osais faire une comparaison entre dçux conditions tout-àfait inégales , je dirais qu'un homme de cœur pense à remplir ses devoirs , à peu. près comme le couvreur songe à couvrir : ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril : la mort pour eux est un inconvénient dans le métier , et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée , emporté un ouvrage , ou forcé un retranchement , que celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles , ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne son^tous deux appliqués qu'à bien faire , pendant que le fanfaron travaille à ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait.
La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief. ^
Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires , il est taillé pour eux et sur leur mesure : mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions : je les compare à une beauté négligée , mais plus piquante.
Certains hommes contens d'eux-mêmes , de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réussi , et ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes , osent être modestes , contrefont les simples et les naturels ; semblables à ces gens d'une taille médiocre qui se baissent aux portes de peur de se heurter.
Votre fils est bègue (i) , ne le faites pas monter sur la tribune.
DU MÉRITE PERSONNEL. aS
Votre fille est née pour le monde , ne Tenfermez pas parmi les vestales. Xantus (a) , votre affranchi , est faible et timide , ne différez pas , relirez-le des légions et de la milice. Je veux l'avancer , dites-vous : comblez-le de biens , surchargez-le de terres , de titres et de possessions, servez-vous du temps, nous vivons dans un siècle oii elles lui feront plus d'honneur que la vertu. Il m'en coûterait trop, ajoutez-vous: parlez-vous sérieusement, Crassus (3) ? Songez-vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xantus que vous aimez , et pour prévenir les honteuses suites d'un engagement oii il n'est pas pronre? Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attaché à eux , sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune ; et quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce , il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusques dans leur plus grande prospérité.
S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares , pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu?
S'il est heureux d'avoir de la naissance , il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.
Il apparaît (4) de temps en temps sur la face delà terre des hommes rares , exquis , qui brillent par leur vertu , et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les causes , et dont on sait encore moins ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls ni descendans , ils composent seuls toute leur race. Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire j et s'il y a du péril , avec péril : il inspire le courage , ou il y supplée.
Quand on excelle dans spn art, et qu'on lui donne toute la perfection dont il est capable , l'on en sort en quelque manière \ et l'on s'égale à ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. "V** (5) est un peintre , C** un musicien , et l'auteur de Pyrame est un poëte : mais Migpard est Mignard , Lulli est LuUi , et Corneille est Corneille.
Un homme libre y et qui n'a point de femme , s'il a quelque esprit , peut s'élever au-dessus de sa fortune , se mêler dans le inonde , et aller de pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé : il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
Après le mérite personnel (6) , il faut l'avouer , ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat ; et qui fie sait être un Erasme doit penser à être évêque. Quelques uns (y) , pour étendre leur renommée , entassent sur leurs personnes des pairies , des colliers
d'ordre , des primaties , la pourpre , et ils auraient besoin d'une tiare : mais quel besoin a Bénigne^ (8) d'être cardinal?
L'or éclate, dites*vous, sur les habits de Philémon (9) : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes : le. sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce ? Mais la broderie et les ornemens y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l'ouvrier. ^i on lui demande quelle heure il est , il tire une montre qui est un chefd'œuvre : la garde de son épée est un onyx : il a au doigt uu gros diamant qu'il fait briller aux yeux , et qui est parfait : il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage ; et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m'inspirez enfin de la curiosité , il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon , je vous quitte de la personne.
Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent , et ces six bêtes qui te traînent , tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusques k toi , qui n'es qu'un fat.
Ce n'est pas qu'il faut (10) quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège , un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus de naissance et plus d'esprit : il lit cela dans la contenance et dans les yeux dç ceux qui lui parlent.
Un homme à la cour (i i) , et souvent à la ville , qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande , une ceinture large et placée haut sur l'estomac , le soulier de maroquin , la calotte de même , d'un beau grain , un collet bien fait et bien empesé , les cheveux arrangés et le teint vermeil , qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire , et sait précisément comment l'on voit Dieu^ cela s'appelle un docteur. Une personne humble (12) qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité , cherché , consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.
Chez nous le soldat est brave^ et l'homme de robe est savant : nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe était brave ; et le soldat était savant : un romain était tout ensemble et le soldat et l'homme de robe. <
Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre ; et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe , ou de l'épée , ou du cabinet, ou de la cour : l'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien.
DU MÉRITE PERSONNEL. 1x7
Dans la guerre , la distinction entre le héros et le grand homme est délicate : toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble néanmoins que le premier soit jeune , entreprenant , d'une haute valeur , ferme dans les périls , intrépide; que l'autre excelle par un grand sens , par une vaste prévoyance , par uae haute capacité et par une longue expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que César était un grand homme.
JEinile (i3) était né ce que les pi us grands hommes ne Reviennent qu'à force de règles , de méditation et d'exercice. Il n^ eu dans «es premières années qu'à remplir des talens qui étaient naturels, et qu'à se livrer à son génie. Il a fait , il a agi avant que de savoir, ou plutôt il a su ce qu'il n'avait jamais appris : dirai-je que Jes jeux de son enfance ont été plusieurs victoires ? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu'il avait achevées des sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes , il les a embrassées ; et celles qui n'étaient pas , sa vertu et son étoile les ont fait naître 1 admirable même et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On I a regardé (14) comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sotis le nombre ou sous les obstacles ; comme une âme du premier ordre , pleine de ressources et de lumières , qui voyait encore ou personne ne voyait plus ; comme celui qui , à la tête des légions , était pour elles un présage de la victoire , et qui valait seul plusieurs légions; qui était grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire : la levée d'un siège , une retraite l'ont plus ennobli que ses triomphes j l'on ne met qu'après^ les batailles gagnées et les villes prises; qui était rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu dire , JE fuyais, avec la même grâce qu'il disait , nous les, battîmes ; un homme dévoué à l'Etat , à sa famille , au chef de sa famille : sincère pour Dieu et pour les hommes , autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier : un homme vrai , simple, magnanime , à qui il n'a manqué que les moindres vertus.
Les enfans des Dieux (i5) , pour ainsi dire , se tirent des règles de la nature , et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent instruits , et ils sont plutôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance.
Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur petite sphère , ne peuvent comprendre cette universalité de talens que l'on remarque quelquefois dans un même sujet:
oti ils voient l'agrëable , ils en excluent le s^olide : oii ils croient découvrir les grâces du corps , ragilité , la souplesse , la dextérité , ils ne veulent plus y admettre les dons de l'âme , la profondeur y la 'réflexion ^ la sagesse : ils otent de Thistoire de Socrate qu'il ait dansé.
Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux siens , qu'il n'ait de quoi se faire moins regretter.
Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans quelque piège ; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et le choisir pour être sa dupe : cette confiance Je rend moins précautionné , et les mauvais plaisans l'entament par cet endroit. Il n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge : il n'est trompé qu'une fois.
J'éviterai avec soin d'offenser personne , si je s\iis équitable ; mais sur toutes choses un homme d'esprit y si j'aime le moins du monde mes intérêts.
Il n'y a rien de si délié , de si simple et de si imperceptible , oii il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot n'entre, ni ne sort , ni ne s'assied , ni ne se lève , ni ne se tait , ni n^est sur ses jambes , comme un homme d'esprit.
Je connais Mopse (i6) d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître. Il prie des gens qu'il ne connaît point de le mener chez d'autres dont il n'est pas connu : il écrit à des femmes qu'il connaît de vue : il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est ; et là , sans attendre qu'on l'interroge , ni sans sentir qu'il interrompt, il parle , et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assemblée ^ se place oii il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni à soimême : on l'ôte d'une place destinée à un ministre , il s'assied à celle du duc et pair : il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du roi , il grimpe à la chaire du prédicateur , il regarde le monde indifféremment, sans embarras., sans pudeur : il n'a pas , non plus que le sot , de quoi rougir.
Celse (17) est d'un rang médiocre, mais des grands le souffrent : il n'est pas savant , il a relation avec des savans : il a peu de mérite , mais il connaît des gens qui en ont beaucoup : il n'est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement y et des pieds qui peuvent le porter d'un lieu à un antre. C'est un homme né pour des allées et venues , pour écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office , pour aller plus loin que sa commission , et en être désavoué , pour réconcilier des gens qui se querellent à leur première entrevue, pour réussir dans une affaire et en manquer mille , pour se donner toute la
gloire de la réussite , et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. II sait les bruits communs , les historiettes de la ville : il ne fait rien , il dit ou écoute ce que les autres font , il est nouvelliste : il sait même le secret des familles : il entre dans déplus hauts mystères , il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet autre : il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux frères (18) et de la rupture des deux ministres : n'a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence ? n'a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne serait pas longue ? n'élait-il pas présent à de certaines paroles qui furent dites? n'entra-t-il pas dans une espèce de négociation ? Je voulut-on croire ? fut-il écouté ? à qui parlez-vous de ces choses? qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour? et si cela n'était pas ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou imaginé, songerait-il à vous le faire croire ? aurait-il l'air important et mystérieux d'un homme revêtu d'une ambassade?
Ménippe(i9) est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui : il ne parle pas, il ne sent pas , il répète des sentimens et des discours , se sert même si naturellement de l'esprit des autres, qu'il y est le premier trompé , et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise uo quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse . dégé- *nère , perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnait , et montre la corde : lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de ^héroïque); et incapable de savoir jusqu'oii l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement qne ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre , et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soi-même , et il ne s'en cache pas, ceux qui passent le voient*, et il semble toujours prendre un parti , ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois , c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut ou non; et pendant qu'il délibère , vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait' honnête homme , l'a mis au-dessus de lui-même , l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge en le voyant qu'il n'est occupé que de sa personne, qu'il sait que tout lui sied bien, et que sa parure est assortie , qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui , et que les hommes se relayent pour le contempler.
Celui qui , logé chez soi dans un palais avec deux appartemens pour les deux saisons , vient coucher au Louvre dans un entresol , n'en use pas ainsi par modestie. Cet autre , qui pour conserver une taille fine s'abstient de vin , et ne fait qu'un seul repas, n'est
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ni sotre, ni tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, Ton dit qu'ils achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection.
La fausse grandeur (20) est farouche et inaccessible ; comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait yoir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur (21) est libre , douce, familièrje , populaire. Elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près : plus on la connaît , plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs , et revient sans effort dans son naturel. Elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre, et de les faire valoir : elle rit , joue et badine, mais avec dignité. On l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect.et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands et très-grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits.
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même : il tend à de si grandes choses , qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors , des postes , la fortune et la faveur. Il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, et pour mériter ses soins et ses désirs: il a même besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple : mais les hommes ne l'accordent guère , et il s'en passe.
Celui-là est bon qui fait du bien aux autres : s'il souffre pour le bien qu'il fait , il est très-bon : s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas oii ses souffrances viendraient à croître ; et s*i\ en meurt ^ sa vertu ne saurait aller plus loin, elle est héroïque, elle est parfaite.