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CHAPITRE PREMIER

DES OUVRAGES OE l'ESPRIT.

AOUT est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes , et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs^, le plus beau et le meilleur est enlevé : Ton ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes.

Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos scutimens : c'est une trop grande entreprise. '

* On a retranche ces marques , devenues actuellement inutiles.

C'est un métier que de faire un livre comme de faire une pen* dule. Il faut plus que de Tespriipour être auteur. Un magistrat (i) allait par son mérite à la première dignité ; il était homme délié et pratique dans les affaires; il a fait imprimer un ouvrage moral qui est rare par le ridicule.

II n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait ^ que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.

Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même , s'il est médiqiCre , passe pour merveilleux : l'impression e^t I ecueil. .

Si l'on ote de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, Tépître dédicatoire^ la préface , la table, les approbations , il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.

Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable , la poésie , la musique , la peinture , le discours public.

Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid discours , ou prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un mauvais poëte !

Certains poètes (2) sont sujets dans le dramatique à de longues suites de vers pompeux , qui semblent forts , élevés , et remplis de grands sentimens. Le peuple écoute avidement , les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plait, et à mesure qu'il y comprend moins, l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer , il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois , et dans ma preniiëre jeunesse, que ces eçdroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs , pour le parterre et l'amphithéâtre , que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes ; et qu'avec toute l'attention que je donnais à leur récit , j'avais tort de n'y rien entendre : je suis détrompé.

L'on n'a guère vu (3) jusqu'à présent un chef-d'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs : Homère a fait l'Iliade, Yirgile l'Enéide , Tite-Live ses Décades, et l'Orateur romain ses Oraisons. Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas , et qui aime en-deçà ou au-delà , a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût , et l'on dispute des goûts avec fondement.

11 y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ou , pour mieux dire , il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût sûr et d'une critique judicieuse.

hsi vie des héros a enrichi l'histoire , et l'histoire a embelli les

DE L'ESPRIT. y

actions clés héros ; ainsi je ne sais qui sont plus redevables , ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si nohle matière , ou ces grands hommes à leurs historiens.

Amas d'ëpithëtes , mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent , et la manière de les raconter.

Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse *, Homère , Platon, Virgile, Horace, ne sont au— dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement , fortement , délicatement.

On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples , on a rappelé le dorique , l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce , devenu moderne , éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait , et , s'il se peut , surpasser les anciens, que par leur imitation.

Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes , dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens , et reprendre enfin le simple et le naturel I

On se nourrit des anciens et des habiles modernes (4) ; on les presse , on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages ; et' quand enfin l'on est auteur , et que l'on croit marcher tout seul j on s'élève contre eux , on les maltraite , semblable à ces ^nfans drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé , qui battent leur nourrice.

Un auteur moderne (5) prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages.

Il avoue que les anciens, quelque iuégaux et peu corrects qu'ils soient , ont de beaux traits j il les cite , et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique.

Quelques habiles (6) prononcent en faveur des anciens contre les modernes j mais ils sont suspects , et semblent juger en leur propre cause , tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité : on les récuse.

L'on devrait aimer à lire ses ouvrages k ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer.

Ne^vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage , est un pédantisme.

* Quand même on ne le considère que comme un homme qui a écrit.

Il faut qu'an auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et la critique que l'on fait de ses ouvrages.

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne : on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle existe , que tout ce qui ne l'est point est faible , et ne satisfait point un bompae d'esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec. soin , éprouve souvent que l'expression qu'il chercbait depuis long-temps sans la connaître , et qu'il a enfin trouvée , est celle qui était la plus simple ^ la , plus naturelle , qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages ; comme elle n'est pas toujours fixe , et qu'elle varie en eux selon les occasions , ils se refroidissent bientôt pour les ex-pressions et les termes qu'ils ont le pins aimés.

La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses, nous fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être lues.

Un esprit médiocre croit écrire divinement : un bon esprit cfoit écrire raisonnablement.

L'on m'a engagé , dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle, je l'ai fait 3 ils l'ont saisi d'abord , et avant qu'il ait eu le loisir *de les trouver mauvais, il les a loués modestement en ma présence , et il ne les a pas loués depuis devant personne ; je l'excuse et je n'en demande pas davantage à un auteur ; je le plains même d'avoir écouté de belles choses qu'il n'a point faites.

Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent froids sur les conceptions d'autrui : personne presque, par la disposition de son esprit , de son cœur et de sa fortune , n'est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.

Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très-belles choses.

Bien des gens (7J vont jusques à sentir le mérite d'un manu*» scrit qu'on leur lit , qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par rimpression , ou quel sera son sort parmi les habiles : ils ne hasardent point leurs suffrages; et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu'ils . ont les premiers approuvé cet ouvrage , et que le public est de leur avis.

Ces gens laissent échapper las pins belles occasions de nous convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage (8) tombe entre leurs mains , c'est un premier ouvrage , l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom , il n'a rien qui prévienne en sa faveur; il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits. On ne vous demande pas , Zélotes , de vous récrier , « C'est un chef- M d'œuvre de l'esprit : l'humanité ne va pas plus loin : c'est jus- » qu'oii là parole humaine peut s'élever : on ne jugera à l'avenir » du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette >» pièce : » phra'ses outrées , dégoûtantes , qui sentent la pension ou i'abbaye \ nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer : Que ne disiez-vous seulement , voilà un bon livre ! Vous le dites , il est vrai , avec toute la France , avec les étrangers comme avec vos compatriotes , quand il est imprimé par toute l'Europe , et qu'il est traduit en plusieurs langues : il n'est plus temps.

Quelques uns de ceux qui ont lu un ouvrage , en rapportent certains traits dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout ce qu'ils y mettent du leur ; et ces traits ainsi corrompus et défigurés , qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions , ils les exposent à la censure , soutiennent qu'ils sont mauvais , et tout le monde convient qu'ils sont mauvais : mais l'endroit de l'ouvrage que ces critiques croient citer , et qu'en effet ils ne citent point , n'en est pas pire.

Que dites-vous du livre d'Hermodore ? Qu'il est mauvais , répond Anthime : qu'il est mauvais. Qu'il est tel , continue-t-il , que ce n'est pas un livre , on qui mérite du moins que le monde en parle. Mais l'avez-vous lu? Non , dit Anthime. Que n'ajoutet-il que Fulvie et Mélanie l'ont condamné sans l'avoir lu , et qu'il est ami de Fulvie et de Mélanie.

Arsène (9) du plus haut de son esprit contemple les hommes ; et dans l'éloignement d'oii il les voit , il est comme effrayé de leur petitesse. Loué, exalté, et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer réciproquement , il croit , avec quelque mérite qu'il a » posséder tout celui qu'on peut avoir , et qu'il n'aura jamais : occupé et rempli de ses sublimes idées , il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles : élevé par son caractère au-dessus des jugemens humains , il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie suivie et uniforme \ et il n'est responsable de ses inconstances ^u'à ce cercle d'amis qui les idolâtrent. Eux seuls savent juger,

savent penser, savent écrire, doivent écrire. Il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit si bien reçu dans le monde , et si universellement goûté des honnêtes gens , je ne dis pas qu'il veuille approuver , mais qu'il daigne lire : incapable d'être corrigé par cette peinture qu'il ne lira point.

Théocrine (lo) fait des choses assez inutiles , il a dessentimens^ toujours singuliers , il est moins profond que méthodique , il n'exerce que sa mémoire ; il est abstrait , dédaigneux , et il semble toujours rire en lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage ^ il l'écoute. Est-il lu^ il me parle du sien. Et du vôtre , me direz -vous^ qu'en pense-t-il ? Je vous l'ai déjà dit , il me parle du sien.

Il n'y a point d'ouvrage (i i) si accompli qui ne fondît tout entier au milieu de la critique , si son auteur voulait en croire tous les censeurs , qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins.

C'est une expérience faite , que s'il se trouve dix personnes qui effacent d'uu livre une expression ou un sentiment , l'on en fournit aisément un pareil nombre qui les réclame : ceux-ci s'écrient : pourquoi supprimer cette pensée ? elle est neuve , elle est belle, et le tour en est admirable; et ceux-là affirment au contraire , ou qu'ils auraient négligé cette pensée , ^ou qu'ils lui aiA-aient donné un autre tour. Il y a un terme , disent les uns , dans votre ouvrage , qui est rencontré , et qui peint la chose au naturel : il y a un mot , disent les autres , qui est hasardé , et qui d'ailleurs ne signifie pas assez co que vous voulez peut-être faire entendre : et c'est du même trait et du même mot que tous ces gens s'expliquent ainsi : et tous sont connaisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur , que d'oser pour lors être de l'avis de ceux qui l'approuvent ?

Un auteur sérieux (12) n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances , de toutes les saletés , de tous les mauvais mots que l'on peut dire , et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage , et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que , quelque scrupuleuse exactitude que l'on ait dans sa manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisans est un mal inévitable , et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu'à leur faire rencontrer une sottise.

Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus , ce serait ejicore

trop que les termes pour exprimer les sentimens : il faudrait

leur parler par signes , ou sans parler se faire entendre. Quelque

. soin qu'on apporte à être serré et concis, et quelque réputation

qu'on ait d'être tel , ils vous trouvent diffus. 11 faut leur laisser tout à suppléer , et n'écrire que pour eux seuls : ils conçoivent une période par le mot qui la commence , et par une période tout un chapitre : leur ayez-vous lu un seul endroit de l'ouvrage , c'est assez , ils sont dans le fait et entendent l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur serait une lecture divertissante , et c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare, et que peu d'écrivains s'en accommodent. Les comparaisons tirées d'un fleuve dont' le cours , quoique rapide, est égal et uniforme , ou d'un embrasement qui , poussé par les vents , s'épand au loin dans une forêt oii il consume les chênes et les pins , ne leur fournissent aucune idée de l'éloquence. Montrez- Jour un feu grégeois qui les surprenne , ou un éclair qui les éblouisse , il vous quittent du bon et du beau.

Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ou*vrage parfait ou régulier ! je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins' difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime , que d'éviter toute sorte de fautes. Le Cid n'a eu qu'une voix pour lui à sa nais* sance , qui a été celle de l'admiration : il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique (i3)^ qui ont tenté vainement de le détruire^ il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinions et de sentimens ^ les grands et le peuple : ils s'accordent tous à le savoir de mémoire , et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse faire } et l'une des meilleures critiques qui ait été faite sur aucun sujet , est celle du Cid.

Quand une lecture vous élève l'esprit , et qu'elle vous inspire des sentimens nobles et courageux , ne cherchez pas un autre règle pour juger de l'ouvrage , il est bon , et fait de main d'ouvrier.

Capys (i4)> qui s'érige en juge du beau style, et qui croit écrire comme Bouhours et Rabutin, résiste à la voix du peuple, et dit tout seul que Damis (i5) n'est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude , et dit ingénument avec le public que Capys est un froid écrivain.

Le devoir du nouvelliste est de dire , il y a un tel livre qui court , et qui est imprimé chez Cramoîsy , en tel caractère ; il est bien relié et en beau papier ; ;I se vend tant : il doit savoir jusques à l'enseigne du libraire qui le débite : sa folie est d'en vouloir faire la critique.

Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.

Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une non-

velle qui se corrompt la nuit , et qu'il ^st obligé d'abandonner le matin à son réveil.

Le philosophe consume (16) sa vie à observer les hommes , et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule : s'il donne quelque tour à &es pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour né-r cessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre , et qu'il y a cle l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges , et même que les récompenses , qui est de les rendre meilleurs.

Les sots lisent un livre et ne l'entendent point : les esprits médiocres croient l'entendre . parfaitement : les grands esprits ne l'entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur , comme ils trouvent clair ce qui est clair. Les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est point , et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.

Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois^ mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentimens , rien ne leur est nouveau 3 ils admirent t peu , ils approuvent. /

Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit, plus de tour , plus d'agrément , plus de style que Ton en voit dans celles de Balzac et de Voiture. Elles sont vides de sentimens qui n'ont régné que' depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire : elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche : elles sont heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste, que , tout connus qu'ils sont , ils ont le charme de la nouveauté , et semblent être faits seulement pour l'usage oii elles les mettent. Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate^ £]les ont un enchaînement de discours. inimitable qui se suit naturellement , et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'en,tre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit.

V DE L'ESPRIT. i3

Il n'a manqué à Térence que d'être moins froid : quelle pureté , quelle exactitude , quelle politesse , quelle élégance, quels caractères ! Il n'a manqué à Molière (17) que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie , quelle imitation des mœurs , quelles images , et quel fléau du ridicule ! mais quels hommes on aurait pu faire de ces deux comiques !

J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature , ayec cette différence , que le premier d'un style plein et uniforme montre tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple : il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre sans choix, sans exactitude , d'une plume libre et inégale^ tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails; il fait une anatomie : tantôt il feint, il exagère , il passe le vrai dans la nature , il en fait le roman.

Ronsard et Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon et de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en vers et en prose.

Marot par son tour et par son style semble avoir écrit depuis Ronsard : il n'y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelques mots.

Ronsard et les auteurs ses contemporains ont pluls nui au style qu'ils ne lui ont servi. Ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection 5 ils l'ont exposé à la manquer pour toujours , et à n'y. plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme , un plus grand poëte que Ronsard et que Marot ; et au contraire que Belleau , Jodelle et Du Bartas aient été sitôt suivis d'un Racan et d'un Malherbe 5 et que notre langue à peine corrompue se soit vue réparée.

Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible. Son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable : c'est une chimère , c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent , ou de quelque autre bête plus difforme : c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Oii il est mauvais , il passe bien loin au-delà du pire , c'est le charme de la canaille : ou il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats.

Deux écrivains (18) dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois pas, aussi-bien qu'eux, exempt de toute sorte

de blAme : il parait que tpus deux ne Tout estimé en nulle ma^ niëre. L'un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup : l'autre pense trop subtilement pour s'accommoder des pensées qui sont naturelles.

Un style grave , sérieux , scrupuleux , va fort loin : on lit Amyot et Coeffeteau : lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac y pour les termes et pour l'expression , est moins vieux que Voiture : mais si ce dernier , pour le tour , pour l'esprit et pour le naturel n'est pas moderne , et ne ressemble en rien à nos écrivains , c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter ; et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.

Le Mercure Galant (19) est immédiatement au-dessous du rien t il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. II y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre , qu'il y a de sottise à l'acheter^ c'est ignorer le goût du peuple , que de ne pas ha-^ garder quelquefois de grandes fadaises.

L'on voit bien que l'opéra est l'ébauche d'un grand spectacle : il en donne l'idée. .

Je ne sais pas comment l'opéra, avec une musique si parfaite et une dépense toute royale , a pu réussir à m^ennuyer.

Il y a des endroits dans l'opéra qui laissent en désirer d'autres. Il échappe quelquefois de souhaiter la un de tout le spectacle : c'est faute de théâtre , d^action , et de choses qui intéressent.

L'opéra jusques à ce jour n'est pas un poëme , ce sont des vers ; ni un spectacle depuis que les machines ont disparu par le bon ménage d'Amphion (20) et de sa race : c'est un concert , ou ce sont des voix soutenues par des instrumens. C'est prendre le change , et cultiver un mauvais goût que de dire , comme l'on fait , que la machine n'est qu^un amusement d^enfans , et qui ne convient qu'aux marionnettes : elle augmente et embellit la fiction , soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre , oii elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changemens aux Bérénices et à Pénélope , il en faut aux opéras : et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits , les yeux et les oreilles dans un égal enchantement.

Ils ont fait le théâtre (21) ces empressés, les machines, les ballets , les vers , la musique , tout le spectacle , jusqu'à la salle oii s'est donné le spectacle , j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondemens : qui doute que la chasse sur l'eau , l'enchantement de la table *•* , la merveillie** du labyrinthe ne

* Rendez-Tous dé chasse dans la forêt de Chantilly.

** GoUatioa très'ingënieuse donnée dans le labjriothe de Chantilly.

DE L'ESPRIT. i5

soient encore cle leur invention? J'en juge par le mouvement qu^ils se donnent , et par Uair content dout ils s'applaudissent sur tout le succès. Sî je me trompe y et qu'ils n'aient contribue en rien à cette fête si superbe , si galante , si long-temps soutenue , et oii un seul a sui& pour le projet et pour la dépense j j'admire deux choses, la tranquillité et le flegme de celui qui a tout remuée comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.

Les connaisseurs (22) ou ceux qui se croient tels , se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles , se cantonnent aussi , et se divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poème ou une certaine musique^ et siffle toute autre. Ils nuisent également par cette chaleur à défendre leurs préventions , et à la faction opposée , et à leur propre cabale : ils découragent par mille contradictions les poëtes et les musiciens , retardent les progrès des sciences et des arts , en leur ôtant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'émulation et de la liberté qu'auraient plusieurs excejlens maîtres de faire chacun dans leur genre , et selon leur génie , de très-beaux ouvrages.

D'oii vient que l'on rit si librement au théâtre , et que l'on a honte d'y pleurer ? Est-il moins dans la nature de s'attendrir SUT le pitoyable que d'éclater sur le ridicule? Est-ce l'altération des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur 5 et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands , et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre , et à marquer quelque faiblesse , surtout en un sujet faux^ et dont il semble que l'on soit la dupe ? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les défendent également ; qu'attend-on d'une scène tragique? qu'elle fasse rire? et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas^'aussi vivement par ses images que dans le comique ? l'âme ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable ? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s^élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie , et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très-naïvement exécuté : aussi l'extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes , et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de pleurer tout franchement et de concert à la vue l'un de l'autre , et sans

i6 DES OUVRAGES

autre embarras que d'essujer ses larmes : outre qu'après être convenu de s'y abandonner, on éprouverait encore qu'il y, a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre , que de s'y morfondre.

Le poëme tragique vous serre le cœur dès son commencement , vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre; ou s'il vous donne quelque relâche , c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la. pitié , ou réciproquement à la pitié , par le terrible ; vou^ mène par- les larmes , par les sanglots , par l'incertitude , p«r l'espérance , par la crainte , par les surprises et par l'horreur , jusqu'à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentimens (25) , de dé-^ clarations tendres , d'entretiens galans y de portraits agréables , de mots doucereux , ou quelquefois assez plaisans pour faire rire , suivi à la vérité d'une dernière scène oh les (24) mutins n'entendent aucune raison, et où pour la bienséance il y a enfin da sang répandu , et quelque malheureux à qui il en coûte la vie.

Ce n'est point (26) assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises ; il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas , si grossier , ou même si fade et si indifférent , qu'il n'est ni permis au poëte d'y faire atten-^ tion , ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur , il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourrait^-il faire le fonds ou l'action principale de la comédie ? Ces caractères , dit-on , sont naturels : ainsi par cette règle on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle , d'un malade dans sa garde*robe ^ d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel ? C'est le propre d'un efféminé (26) de se lever tard , de pas^ser une partie du jour à sa toilette , de se voir au miroir , de se parfumer , de se mettre des mouches , de recevoir des billets et d'y faire réponse : mettez ce rôle sur la scène ; plus long-temps vous le ferez durer , un acte , deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original j mais plus aussi il sera froid et insipide.

Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles : l'on y voit de si grands exemples de constance , de vertu , de tendresse et de désintéressement , de si beaux et de si parfaits caractères , que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure , ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.

Corneille ne peut être égalé daos les endroits ou il excelle; il a pour lors un caractère original et inimitable : mais il est inégal.

Ses premières comédies sont sèches , languissantes , et ne laissaient pas espérer quM dût ensuite aller si loin , comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs ; un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir ; des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent , c'est l'esprit qu'il avait sublime , auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs , de la conduite de son théâtre qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens , et enfin de ses dénouemens; car il ne s'est pas toujours assujetti au goât des Grecs , et à leur grande simplicité ; il a aimé au contraire à charger la scène d'événemens dont il est presque toujours sorti avec succès : admirable surtout par l'extrême variété et 1« peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine , et qu'ils tendent un peu plus à une même chose : mais il est égal , soutenu , toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite des pièces , qui sont justes , régulières , prises dans le bon sens et dans {a nature; soit pour la versification , qui est correcte , riche dans ses rimes , élégante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action , à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué , ainsi qu*à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid (27), dans Polyeucte et dans les Horaces ? quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate , en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens , que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poëtes : Oreste dans l'Andromaque de Racine , et Phèdre du même auteur , comme l'OEdipe et les Horaces de Corneille en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison , et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre , et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages , peut-être qu'on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et & ses idées, Racine se conforme aux nôtres : celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire , et de ce que l'on doit même imiter ^ il y a plus dans le Second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans toi-même. L'un élève» étonne, maîtrise, instruit > l'autre pla\t,

La Bruyère. ^

i8 DES OUVRAGES

remue , touche , pénètre. Ce qu'il y a de plus beau , de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier; et par l'autre ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes , des règles , des préceptes , et dans celui-ci du goàt et des sentimens. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ^ l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine , Corneille est plus moral ^ Racine plus naturel. Il semble que l'un inaite Sophocle , et que l'autre doit plus à Euripide.

Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques uns ont de parler seuls et long-temps, joint à l'emportement du geste , à l'éclat de la voix et à la force des poumons. Les pédans ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire , et ne la distinguent pas de l'entassement des figures , deTusage des grands mots , et de la rondeur des périodes.

11 semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité ; et l'éloquence un don de l'âme , lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres ; qui fait que nous leur inspirons pu que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.

L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement oii on la cherche, et quelquefois oïl on ne la cherche point.

L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.

Qu'est-ce que le sublime? Il ne paraît pas qu'on l'ait' défini. Est-ce une figure ? naît-il des figures , ou du moins de quelques figures ? tout genre d'écrire reçoit-il le sublime , ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables ? peut-il briller autre chose dans l'églogue qu'un beau naturel , et dans les lettres' familières comme dans les conversations qu'une grande délicatesse ? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils fout ia perfection ? qu'est-ce que le sublime ? ou entre le sublime ?

Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases différentes qui signifient une ménie chose. L'antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour Tune à l'autre. . La métaphore ou la comparaison emprunte d'une chose étrangère une image sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au-delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint que la vérité , mais en un sujet noble ; il la peint toute entière , dans sa cause et dans son effet ; il est l'expression , ou l'image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression , et lisent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l'éclat de l'antithèse , et s'en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des

DE L'ESPRIT. ij)

iinâ^s qui soient précises , donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs , pleins de feu , et qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a même en^re les grands génies que les plus élevés qui en soient capables. Tout écrivain (28) , pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs , .examiner son propre ouvrage commô quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois , oii il n'a nulle part , et que l'auteur aurait soumis à sa critique , et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même y mais parce qu'on est en efièt intelligible.

L'on n'écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins en écrivant faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure et user de termes qui soient propres , il est vrai ; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles , vives , solides , et qui renferment un trës-beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discoi^rs un mauvais usage que de les faire servir k une matière aride , infructueuse , qui est sans sel , sans utilité , sans nouveauté : que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes , et d'é tre moins incertains de la pensée d'un auteur , qu'ennuyés de son ouvrage ?

Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits ; si l'on affecte une finesse de tour , et quelquefois une trop grande délicatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs. L'on a cette incommodité (29) à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale , que l'on n'y voit pas toujours la vérité. Les faits y sont déguisés , les raisons réciproques n'y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une en-* tiere exactitude ; et , ce qui use la plus longue patience , il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves ^ qui , d'un point de doctrine ou d'un fait contesté , se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier, qu'ils ne méritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli oii ils tombent, lorsque le feu et la division venant à s'éteindre , ils deviennent des almanachs de l'autre année.

' La gloire ou le mérite de certains hommes est dé bien écrire } et dé quelques autres c'est de n'écrire point.

L'on écrit (3o) régulièrement depuis vingt années : l'on est esclave de la construction : Ton a enrichi la langue de nouveaux mots , secoué le joug du latinisme', et réduit le style à la phrase purement française : l'on a presque retrouvé le nombre que

Malherbe et Balzac araient les premiers rencontré , et que tant d'auteurs depuis eux on^ laissé perdre. L'on a mis enfin dans le discours tout Tordre et toute la netteté dont il est cap2j>le : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.

Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est anssi vaste que l'art et la science qu'ils professent : ils lui rendent avec avantage , par le génie et par l'invention^ ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes : ils sortent de l'art pour l'ennoblir , s'écartent des règles y si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime : ils marchent seuls et sans compagnie : mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes y doux , modérés , non-seulement ne les atteignent pas , ne les admirent pas , mais ils ne les comprennent point , et voudraient encore moins les imiter. Ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières ^ ils ne vont pas plus loin , parce qu'ils ne voient rien au-^elà. Ils ne peuvent au plus qu'être les^ premiers d'une seconde classe , et exceller dans le médiocre.

Il y a des esprits (3i) , si j'ose le dire , inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil , le registre ou le magasin de toutes les productions des autres génies. Ils sont plagiaires , traducteurs , compilateurs : ils ne pensent point , ils disent ce que les autres ont pensé ; et comme le choix des pensées est invention , ils l'ont mauvais , peu juste , et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses , que d'excellentes choses : ils n'ont rien d'original et qui soit à eux : ils ne savent que ce qu'ils ont appris ; et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer , une science vaine , aride , dénuée d'agrément et d'utilité , qui ne tombe point dans la conversation , qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a point de cours. On est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savans , et que les sages renvoient au pédant.

La critique souvent n'est pas une science : c'est un métier oii il faut plus de santé que d'esprit , plus de travail que de capacité , plus d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de discernement que de lecture , et qu'elle s'exerce sur de certains chapitres , elle corrompt les lecteurs et l'écrivain.

Je conseille (32) à un auteur né copiste , et qui a l'extrême modestie de travailler d'après quelqu'un , de ne se choisir pour exemples que ces sortes d'ouvrages où'il entre de l'esprit , de

]'îmagmation , ou même de l'érudition : s'il n'atteint pas ses originaux y du moins il en approche et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler , à qui il inspire les termes et les figures , et qui tirent , pour ainsi dire , de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier : dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid , dans le bas , et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet , je rirais d'un homme qui voudrait sérieusement parleir mon ton de voix , ou me ressembler de visage.

Un homme né chrétien (33) et français se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus ; il les entame quelquefois^ et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par /a beauté de son génie et de son style.

Il faut éviter le style vain et puéril , de peur de ressembler à Dorillas et Handburg (34)* L'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de certaines expressions , user de termes transposés et qui peignent vivement , et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les entendre.

Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle , songe plus à sa personne qu'à ses écrits. Il faut toujours tendre à la perfection ; et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains , la postérité sait nous la rendre.

Il ne faut point me^re un ridicule oii il n'y en a point : c'est se gâter le goût , c'est corrompre son jugement et celui des autres. Mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce , et d'une manière qui plaise et qui instruise.

Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. Je le crois sur votre parole , mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie , et que d'autr«s encore penseront après moi ?

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