‹ ŒuvresChapitre 21 sur 84 · DU SOUVERAIN · texte numérisé non relu

DU SOUVERAIN

telle : quelles grandes démarches ne fait -on pas au despotique par cette indulgence!

Il n'y a point de patrie dans le despotique ; d'autres choses y suppléent , Tintérêt , la gloire , le service du prince.

Quand on veut changer et innover dans une république , c'est moins les choses que le temps que Ton considère. Il y a des conjonctures oii Ton sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre Je peuple^ et il y en a d'autres ou il est clair qu'on ne peut trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises , ses droits, ses privilèges: mais demain ne songea pas même à réformer ses enseignes.

Quand le peuple est en mouvement , on ne comprend pas par oii le calme peut y rentrer^ et quand il est paisible y on ^e voit pas par oii le calme peut en sortir.

Il y a de certains maux dans la république qui y sont saufiferts , parce qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux. Il y a d'autres maux qui sont tels seulement par leur établissement , et qui étant dans leur origine un abus ou un mauvais usage , sont' moins pernicieux dans leurs suites et dans Ja pratique , qu'une loi plus juste , ou une coutume plus r^aisonnable. L'on voit une espèce de maux que Ton peut corriger par le change-* ment ou la nouveauté , qui est un mal , et fort dangereux. Il y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque , je veux dire ensevelis sous la honte , sous le secret et dans l'obscurité : on ne peut les fouiller et les remuer , qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie : les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de connaître ces maux que de les ignorer. L^on tolère quelquefois dans un état un assez grand mal , mais qui détourne un million de petits maux , ou d'inconvéniens qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l'état et du gouvernement. D'autres maux renversent des états, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui ont sapé par les fondemens de grajids empires , et qui les ont fait évanouir de dessus la terre , pour varier et renouveler la face de l'univers.

Qu'importe à l'état qu'Ergaste soit riche , qu'il ait des chiens qui arrêtent bien, qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits , qu'il abonde en superfluités? Oii il s'agit de l'intérêt et des commodités de tout le public , le particulier est-il compté?

ou DE LA RÉPUBLIQUE. 1^7

La consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu , est de savoir qu'ils soulagent le prince , ou qu'ils n'enrichisseut que lui: ils ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa fortune.

La guerre a pour elle l'antiquité , elle a été dans tous les siècles: on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins , épuiser les familles d'héritiers , et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecourt (i) I je regrette ta vertu , ta pudeur , ton esprit déjà mûr, pénétrant , élevé , sociable : je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère , et t'enlève à une cour oii tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable , mais ordinaire ! De tout temps les hommes , pour quelque morceau de terre de plus ou de moins , sont convenus entre eux de se dépouiller , se brûler , se tuer , s'égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté , ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire : ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire , ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes comme de son unique source est venue la guerre, ainsi que la nécessité oii ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions : si , content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins , on avait pour toujours la paix et la liberté.

Le peuple paisible (2) dans ses foyers , au milieu des siens , et dans le sein d'une grande ville oii il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie , respire le feu et le sang , s'occupe de guerres , de ruines , d'embrasemens et de massacres , souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer , ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point , ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant , et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va /nême souvent jusqu'à oublier ses intérêts les plus chers , le repos et la sûreté , par l'amour qu'il a pbur le changement , et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires. Quelque^ uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie ^ à voir tendre des chaînes , et faire des barricades , pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle.

Démophile (3) à ma droite se lamente et s'écrie : Tout est perdu , c'est fait de l'état , il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment résister à une si forte et si générale conjuration ? Quel moyen , je ne dis pas d'être supérieur , mais de suffire seul à tant et de si puissans ennemis ? Cela est sans exemple

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