‹ ŒuvresChapitre 22 sur 84 · DU SOUVERAIN · texte numérisé non relu

DU SOUVERAIN

dans la monarchie. Un héros , un Achille y succomberait. On a fait^ ajoute-t-il y de lourdes fautes : je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier Le Daim et de Jacques Cœur : c'étaient là des hommes , dit-il , c'étaient des ministre3. Il débite ses nouvelles , qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que Ton pourrait feindre : ïantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade, et taillé en pièces : tantôt quelques troupes renfermées dans ua château se sont rendues aux ennemis à discrétion et ont passé par le fil de Tépée. Et si vous lui dites que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point , il ne vous écoute pas : il ajoute qu'un tel général a été tué ; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure , et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort, il plaint sa veuve , ses enfans , l'état, il se plaint lui-même, « il » a perdu un. bon ami et une grande protection. >» 11 dit que la cavalerie allemande est invincible : il pâlit au seul nom des cui* rassiersde l'empereur. Si Ton attaque cette place , continue-t-il , on lèvera le siège , ou l'on demeurera sur la défensive sans . livrer de combat , ou si on le livre, on le doit perdre j et si oa le perd , voilà l'ennemi sur la frontière. Et comme Démophile le fait voler , le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi ides villes , et crier à l'alarme ; il songe à son bien et à §es terres: où conduira-t-il son argent, ses meubles , sa famille? oii se réfugiera -t-il ? en Suisse , ou à Venise?

Mais à ma gauche Basilide (4) met tout d'un -coup sur pied une armée de trois cent mille hommes , il n^en rabattrait pas une seule brigade : il a la liste des escadrons et des bataillons , des généraux et des officiers; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandres : il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées , et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connaît les marches de ces armées , il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas ; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince , ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille piiil soit demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins , car ses nombres sotit toujours fixes et certains , comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le matin que lious avons perdu une bicoque , non-seulement il envoie s'excuser à ses amis , qu'il a la veille conviés à diner , mais même ce jour-là il ne dîne point ; et s'il soupe , c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très-forte , très -régulière , pourvue de vivres

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et de luuaitions', qui a une bonae garnison , commandée par un homme d'un grand courage , il dit que la ville a des endroits faibles et mal fortifiés , qu'elle manque de poudre , que son gouverneur manque d'expérience , et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine , et après avoir respiré un peu : Yoilà , s'écrie-t-il , une grande nouvelle , ils sont défaits à plate-couture , le général , les chefs , du moins une bonne partie , tout est tué , tout a péri : voilà , continuert-il , un grand massacre , et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. Il s'assied , il souffle après avoir débité sa nouvelle , à laquelle il ne manque qu'une circonstance , qui est qu'il y ait eu une bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue et quitte ses confédérés , qu'un autre se dispose à prendre le même parti : il croit fermement (5) avec la populace qu'un troisième est mort , il nomme le lieu oii il est enterré ; et quand on est détrompé aux halles et aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait , par une voie indubi* table , queTekeli fait de grands progrès contre l'empereur , que le grand-seigneur arme puissamment , ne veut point de paix , et que son visir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne : il frappe des mains, et il tressaille sur cet événement dont il ne doute plus. La triple alliance chez lui est un Cerbère , . et les ennemis autant de monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers , que de palmes , que de triomphes , et que de trophées. Il dit dans le discours familier , k Notre auguste héros , » notre grand potentat , notre invincible monarque.» Réduisez-le si vous pouvez à dire simplemept : « Le roi a beaucoup d'en- » nemis , ils sont puissans , ils sont unis , ils sont aigris , il les » a vaincus , j'espère toujours qu'il les pourra vaincre. » Ce Stjle , trop ferme et trop décisif pour Démophile , n'est pour Basilide ni assez pompeux , ni asse« exagéré : il a bien d^autres expressions en tête : il travaille aux inscriptions des arcs* et des pyramides qui doivent orner la ville capitale un jour d'entrée : et dès qu'il entend dire que les armées soQt en présence , ou qu'une place est investie , il fait déplier sa robe et la mettre à l'air , afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la cathédrale.

Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les plénipotentiaires ou les agens des couronnes et des républiques soit d'une longue et extraordinaire discussion , si elle leur coûte plus de temps , je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies.

Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon , est un La Bruyère. 9

j3o du souverain

Protee: semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre . ni humeur , ni complexion , soit pour ne point donner lieu aux conjectures , ou se laisser pénétrer , soit pour ne rien laisser échapper <3e son secret par passion ou par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a, et aux besoins oii il se trouve , et paraître tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance , ou dans une grande faiblesse qu'il veut dissimuler , il est ferme et inflexible , pour ôter l'envie de beaucoup obtenir ; DU il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander , et se donner la même licence. Une autre fois , ou il est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite , et qu'elle ne soit pas crue ; ou il est franc et ouvert , afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su , l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir , et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même , ou il est vif et grand parleur pour faire parler les autres , pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut •pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusie'urs choses indifférentes qui se modifient , ou qui se détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance , pour se défendre d'une ouverture qui lui est échappée par une autre qu'il aura faite ; ou il est froid et taciturne , pour jeter les autres dans l'engagement de parler , pour écoujter long-temps , pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids , pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand coup , et qui ébraqlent. Il s'ouvre et parle le premier, pour , en découvrant les oppositions , les contradictions, les brigues et les cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura avancées , prendre ses mesures et avoir la réplique ; et dans une autre rencontré il parle le der* nier, pour ne point parler en vain , pour être précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il 'est permis de faire fonds pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit deiHander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels : il sait encore mieux parler ambigument , d'une manière enveloppée , user de tours ou de mots équivoques qu'il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup. 11 de-^ mande beaucoup pour avoir peu et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande ; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs

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autres de moindre conséquence , mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. Il demande trop pour être refusé ; mais dans le dessein de se faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien qu'il lui sera demandé , et qu'il ne "veut pas octroyer : aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande , et de faire convenir, s'il se peut , des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance : également appliqué à faire sonner baut et à grossir dans l'idée des autres le peu qu'il offre , et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il faitde fausses offres , mais extraordinaires, qui donnent de la défiance , et obligent de rejeter ce que l'on accepterait inutilement ; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes , et mettent dans leur tort tous ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande , pour avoir encore plus qu'il ne doit donner. Il se fait long-temps prier , presser , importuner sur une chose médiocre , pour éteindre les espérances , et ôter la pensée d'exiger de lui rien de plus fort ; ou s'il se laisse fléchir jusques à l'abandonner , c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend directement ou indirectement l'intérêt d'un allié , s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix , que d'alliances , que de tranquillité publique , que d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire, à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques uns qui étaient contraires les uns aux autres , et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis: il intimide les forts et les puissans^ il encourage les faibles: il unit d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant pour rendre la balance égale : il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui il traite ; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine facilité , qui ne choque point leur commission , ni les intentions de leurs maîtres : il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit : il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortuue : il s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes , leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource , et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques chefs qui ont enfin été réglés , il crie haut j si c'est le contraire , il crie plus haut , et jette ceux

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qui perdent sur la justification et la défensive* Il a son fait digéré par la cour , toutes ses démarches sont mesurées , les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites ; et il agit néanmoins dans les points difficiles , et dans les articles contestés , comme s'il se relâchait de lui-même sur-le-champ , et comme par un esprit d'accommodement : il n'ose même promettre à l'assemblée qu'il fera goûter la proposition , et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé ^ muni d'ailleurs, de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à l'extrémité, et dans les momens oii il lui serait per-inicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel , toujours prêt à leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. Il a du flegme , il s'arme de courage et de patience , il ne se lasse point , il fatigue les autres ; il les pousse jusqu'au découragement : il se précautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises , contre les reproches , les soupçons , les défiances , contre les difficultés et les obstacles , persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point ok on les souhaite. 11 va jusques à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation , lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée ; et si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre , il croit devoir , pour y réussir , en presser la continuation et la fin. S'il survient un grand événement , il se roidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile ou préjudiciable ; et si par une grande prudence il sait le prévoir , il presse et il temporise selon que l'état pour qui il travaille en doit craindre ou espérer, et il règle sur ses besoins ses conditions. IL prend conseil du temps , du lieu , des occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse , du génie des nations avec qui il traite , du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes , tous lesraffinemens de sa politique tendent à une seule fin , qui est de n'être point trompé , et de tromper les autres.

Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain.

L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret , par le péril qu'il y a à le répandre : son bonheur est de rencontrer une personne (6) sûre qui l'en décharge.

Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée: il ne peut être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié, et par la fidélité de ses amis.

Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins

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quelquefois , ie sortir du théâtre , de quitter le bas de saye et les brodequins , et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus faniirier(7).

Bien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori*

Le favori n'a point de suite : il est sans engagement et sans liaisons. Il peut être entouré de parens et de créatures , mais il n'y tient pas : il est détaché de tout , et comme isolé.

Je ne doute point qu'un favori , s'il a quelque force et quelque élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses , des petitesses de la flatterie , des soins superflus et des attentions frivoles* de ceux qui le courent , qui le suivent , et qui s'attachent à lui comme ses viles créatures ; et qu'il ne se dédommage dans le particulier d'une si grande servitude , par le ris et la moquerie.

Hommes en place (8) , ministres , favoris , me permettrezvous de Je dire ? ne vous reposez point sur vos descendans pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent , la faveur s'évanouit , les dignités se pefdent , les richesses se dissipent, et le mérite dégénère (9). Vous avez des enfans , il est vrai, dignes de vous , j'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune ; mais qui peut vous en promettre autant de vos petits-fils ? Ne m'en- croyez pas , regardez cette unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais , que vous dédaignez : ils ont des aïeux , à qui , tout grands que vous êtes , vous ne faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité; et si vous me dites , qu'aurons-nous de plus? je vous répondrai , de l'humanité et de la vertu : maîtres alors dte l'avenir, et indépendans d'une postérité , vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie ) et dans le temps que l'on montrera les ruines de yos châteaux , et peut-être la seule place ou ils étaient construits , l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples , ils considéreront avidement vos portraits et vos médailles; ils difont : Cet homme (10) , dont vous regardez la peinture , a parlé à son' maître avec force et avec liberté , et a plus craint de lui nuire que de lui déplaire : il lui a permis d'être bon et bienfaisant , de dire de ses villes , 31 A BONITE VILLE , et de SOU peuple , MQiy peuple. Cet autre dont vous voyez l'image (i 1 ) , eten qui l'on remarque une phj'sionomie forte , jointe à un air grave , austère et majestueux , augmente d'année à autre de réputation : les plus grands politiques souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands : ni les partis , ni les conjurations , ni les trahisons ,

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ni le péril de la mort , ni les infîrmilcs , n'ont pu l'en détourner : il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage y continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes , l'extinction de l'hérésie.

Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait été tendu aux grands par leurs gens d'affaires , et aux rois par leurs ministres (12) est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir. Excellent conseil , maxime utile , fructueuse , une mine d'or , un Pérou , du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à leurs maîtres I

C'est un extrême bonheur pour les peuples , quand le prince admet dans sa confiance et choisit pour le ministère (i3) ceux mêmes qu'ils auraient voulu lui donner , s'ils en avaient été les maîtres.

La science des détails , ou une diligente attention aux moindres besoins de la république , est une partie essentielle au bon gouvernement , trop négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois ou par les ministres , mais qu'où ne peut trop souhaiter dans le souverain qui l'ignore , ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en effet au bien des peuples , et à la douceur de ses jours , que le prince place les bornes de son empire au-delà des terres de ses ennemis , qu'il fasse de leurs souverainetés des provinces de son royaume , qu'il leur soit également supérieur par les sièges et par les batailles , et qu'ils ne soient devant lui en sûreté ni dans les plaines, ni dans les plus forts bastions , que les nations s'appellent les unes les autres y se liguent ensemble pour se défendre et pour l'arrêter , qu'elles se liguent en vain , qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours , que leurs dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils soutenir ou accroître ses destinées , se mettre en campagne , s'emparer de redoutables forteresses , et conquérir de nouveaux états , commander de vieux et expéri* mentes capitaines , moins par leur rang et leur naissance , que par leur génie et leur sagesse , suivre les traces augustes de leur victorieux père , imiter sa bonté , sa docilité , son équité , sa vigilance , son intrépidité ? Que me servirait, en un mot, comme à tout le peuple , que le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par \^s siens , que ma patrie fût puissante et formidable , si , triste et inquiet, j'y vivais dans l'oppiression ou dans l'indigence ; si , à couvert des courses de l'ennemi , je me trouvais exposé dans les places ou dans les rues d'une vill'e au* * fer d'un assassin , et que je craignisse moins dans l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dads d'épaisses forêts ^ que dans

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ses carrefours ; si la sûreté , Tordre et U propreté ne rendaient pas le séjour des villes si délicieux , et n'y avaient pas amené avec l'abondance , la douceur de la société ^ si , faible et seul de mon parti , j'avais à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand , et si Ton avait moins pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je n'avais pas sous ma main autant de maîtres et d'excellcns maîtres pour élever mes eiifans dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur établissement; si , par la facilité du commerce , il m'était moins ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes , et de me nourrir de viandes saines , et de les acbeter peu j si enfin, par les soins du prince, je n'étais pas aussi content de ma fortune , qu'il doit lui-même par ses vertus rétre de la sienne?

Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie dout il achète un place ou une victoire : s'il fait qu'il lui en coule moins , s'il épargne les hommes , il ressemble à celui qui marchande et qui connaît mieux qu'un autre le prix de l'argent.

Tout prospère dans une monarchie oii l'on confond les intérêts de l'état avec ceux du prince.

Nommer un roi Perf. du peuple , est moins faire son éloge que l'appeler par son nom, ou faire sa définition.

Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets , et de ceux-ci au souverain : quels sont les plus assujettissans et les plus pénibles? je ne le déciderai pas : il s'agit de » juger d'un côté entre les étroits engagemens du respect , des secours, des services , de l'obéissance, de la dépendance; et d'un autre , les obligations indispensables de bonté , de justice , de soins , de défense , de protection. Dire qu'un prince est arbitre de ia vie des hommes , c'est dire seulement que les hommes , par leurs crimes , deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice , dont le prince est dépositaire : ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets , sans égards , sans compte^ ni discussion, c'est le langage de la flatterie , c'est Topinioud'un favori qui se dédira à l'agonie.

Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui , répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour , paît tranquillement le thym et le serpolet , ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur ; le berger soigneux et attentif est debout auprès, de ses brebis j il ne les perd pas de vue , il les suit , il les couduit , il les change de pâturage ; si elles se dispersent , il les rassemble j si un loup avide paraît , il lâche, son chien qui le met en fuite ; il les nourrit , il les défend ; l'aurore le trouve déjà

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en pleifie cAmpagne , d'où il ne se retire qu'avec le soleil ; queld Soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! quelle condition voué parait la plus délicieuse et la plus libre , ou du berger ou des brebis ? le troupeau est-il fait pour le berger , ou le berger pour V le troupeau ? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne , s'il est bon prince.

Le faste et le luxe dans un souverain , c'est le berger babillé d'or et de pierreries , la houlette d'or en ses mains ; son chien à un collier d'or , il est attaché avec une laisse d'or et de soie : que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups ?

Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instans l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes ! quel dangereux poste que celui qui expose à tous moinens un homme à nuire à un million d'hommes !

Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus naturelle , iplus flatteuse et plus sensible que de connaître qu'ils sont aimés} et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le cœur de leurs peuples ?

Il y a peu de règles générales et de mesurés certaines pour bien gouverner : l'on suit le temps et les conjonctures, et cela jt-oule sur la prudence et sur les vues de ceux qui régnent : aussi le chef-d'œuvre de l'esprit , c'est le parfait gouvernement j et ce ne serait peut-être pas une chose possible , si les peuples , par l'habitude oii ils sont de la dépendance et de la soumission , ne • faisaient la moitié de l'ouyrage.

Sous un très-grand roi ceux qui tiennent les premières places n'ont que des devoirs faciles , et que l'on remplit sans nulle peine : tout coule de source : l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins, leur épargnent les difficultés , et font tout prospérer au-delà de leur attente : ils ont le mérite de subalternes. '

Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule famille , si c'est assez d'avoir à répondre de soi seul , quel poids , quel accablement que celui de tout un royaume ! Un souverain est-il payé de ses peines par le plaisir que semble donner une puissance absolue , par toutes les prosternations des courtisans? Je songe aux pénibles , douteux et dangereux chemins qu'il est quelquefois obligé de suivre pour arriver à la tranquillité publique : je repasse les moyens extrêmes , mais nécessaires , dont il use souvent pour une bonne fin : je sais qu'il doit répondre à Dieu même de la félicité de ses peu"^les , que le bien et le mal est en ses mains , et que toute ignorance ne l'excuse pas : et je me dis à moi-même , voudrais-je régner ? Un homme un peu heureu* dans une condition privée devrait-il y renoncer pour une tno-

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nahchi'e ? N'est-ce pas beaucoup pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire , de supporter d'être né roi?

Que de dons du ciel (i4) ne faut-il pas pour bien régner ! une naifisarice auguste , un air d'empire et d'autorité , un visage qui remplisse la curiosité des peuples enipressés de voir le prince , et qui conserve le respect dans un courtisan : une parfaite égalité d'humeur , un grand éloignement pour la raillerie piquante , du assez de raison pour ne se la perilieltre point : ne faire jamais ni menaces , ni reproches , ne point céder à la colère , et être toujours obéi : l'esprit facile , insinuant: le cœur ouvert , sincère , et dont on croit voir le fond , et ainsi très-propre à se faire des amis , des créatures et des alliés: être secret toutefois , profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets : du sérieux et de la graVité dans le pi^blic : de la brièveté , jointe à beaucoup de justesse et de dignité , soit dans les réjionses aux ambassadeurs des princes , soit dans les conseils : une manière de faire des grâces , qui est comme un second bienfait , le choix des personnes que l'on gratifie j le discernement des esprits , des talens et des complétions pour la distribution, des postes et des emplois: le choix des généraux et des ministres: un jugement ^rme , solide ^ décisif dans les affaires , qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste : un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois Contre soi-même en faveur du peuple ; des alliés , des enneftiis : tne mémoire heureuse et très-présente qui rappelle les besoins ^s sujets , leurs visages , leurs noms , leurs requêtes : une vaste capacité- qui s'étende non-seulement aux affaires de dehors, a» * commerce , aux maximes d'état , aux vues de la politique , au reculement des frontières par la conquête de nouv^les priH vinces , et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inac* cessibles ; mais qui sache aussi se renfermer au dedans , et coqiiâe dans les détails de tout un royaume; qui en bannisse un culte faux , suspect et ennemi de la souveraineté , s'il s'y rencontre j qui abolisse les usages cruels et impies, s'ils y régnent ; qiii réforme les lois et les coutumes , si elles étaient remplies d'abus ; ^ui donne aux villes plus de sûreté et'plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police , plus d'éclat et plift de ma-^ jesté par des édii^ces somptueux : punir -sévèrement les vioes scandaleux : donner , par son autorité et par son exemple , du crédit à la piété et à la vertu : protéger l'église , ses ministres , ses droits , ses libertés : ménager ses peuples comme 9es enfans ; être toujours occupé de la perisée de les so);tlager , de. rendre les subsides légers , et . tels qu'ils s0(,lèvent sur les provinces |ans les appauvrir : de grands talens pour la guerre ; êtrç vigilant ^

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appliqué , laborieux : avoir des armées nombreuses , les commander en personne , être froid dans le péril , ne ménager sa vie que pour le bien de son état , aimer le bien de son état et sa gloire plus que sa vie « une puissance très-absolue , qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à l'intrigue et à la cabale^ qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche , et sous laquelle tous plient également : une étendue de connaissances qui fait que le prince voit tout par ses yeux , qu'il agit immédiatement et par luimcme, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses lieutenans, et les ministres que ses ministres : une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire, qui sait faire la' paix , qui sait la rompre, qui sait quelquefois , et selon les divers intérêts, contraindre les ennemie à la recevoir - qui donne des règles à une vaste ambition ,et sait jusques oii l'on doit conquérir: au milieu d'ennemis couverts ou déclarés se procurer le loisir des jeux , des fêtes , des spectacles; cultiver les arts et les sciences , former et exécuter des projets d'édifices surprenans : un génie enfin supérieur et puissant qui se fait aimer et révérer des siens , craindre des étrangers ; qui fait d'une cour, et même de tout un royaume, comme une seule famille unie parfaitement sous un même chef", dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces admirables vertus me semblent renfermées dans l'idée du souverain. Il est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet: il faut que trop de choses concourent à * la fois , l'esprit , le cœur ^ les dehors, le tempérament ; et il me parait qu'uu monarque qui les rassemblerait toutes en sa par* serine , ^rait bien digne du nom de Grand.

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