FRAGMENT
« 11 disait que l'esprit dans cette belle personne était un » diamant bien mis en œuvre. Et continuant de parler d'elle , » c'est, ajoutait-il, comme une nuance de raison et d'agrément » qui occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent ; on ne » sait si on l'aime ou si on l'admire : il y a en elle de quoi faire » une parfaite amie , il y a aussi de quoi vous mener plus loin » que l'amitié : trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire , » mais trop modeste pour songer à plaire , elle ne tient compte » aux hommes que de leur mérite , et ne croit avoir que des » aiaiSé Pleine de vivacités et capable de sentiméns, elle sur- » prend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut >» entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, » elle a encore ces saillies heureuses qui , entre autres plaisirs » qu'elles font, dispensent toujours de la réplique : elle vous » parle comme celle qui n'est pas savante , qui doute et qui M cherche à s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait » beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites, et » auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. » Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit, et d'imiter » Elvire qui aime mieux passer pour une femme vive^ que » marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos » sentimens , elle les croit siens, elle les étend, elle les em- » bellit ; vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien , et. »' d'avoir mieux dit encore que vous n'ayiez cru* Elle est toujours La Bruyère. 1 2
» au-dessus de la vanité ,.soit qu'ôlle parle , soit qu'elle écrive :
n elle oublie les traits ou il faut des raisons, ellea déjà compris
» que la simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un
» et de vous jeter dans les mêmes intérêts , laissant à Ëlvire les
H jolis discours et les belles lettres qu!elle met à tous usages ,
n Artenice n'emploie auprès de vous que la sincérité, l'ardeur,
M Tempressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est
>> le plaisir de la lecture , avec le goût des personnes de nom et
>» de réputation , moins pour en être connue que pour les con-
n naître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle
» aura un jour , et de tout le mérite qu'elle se prépare par les
n années , puisqu'avec une bonne conduite elle a de meilleures
M intentions, des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme
» elle exposées aux soins et à la flatterie; et qu'étant assez par-
n ticulière sans pourtant être farouche , ayant raênse un peu de
» penchant pour la retraite , il ne lui saurait peut-être manquer
N que les occasions , ou ce qu'on appelle un grand théâtre , pour
» y faire briller toutes ses vertus. » .
Une belle femme est aimable dans son nature] ; elle ne perd rien à être, négligée , et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage , anime ses moindres actions : il y aurait moins de péril à la voir avec toutl'attirail de l'ajustement et delà mx>de. De même un homme de bien est respectable par lui-même , et indépendamment de tous les dehors dont il voudrai^ s'aider pour rendre sa personneplus grave et sa vertu plus spécieuse. Un air réformé (14)^ une modestie outrée , la singularité de l'habit , une ample calotte , n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pasle mérite; ils le fardent, et font peut-être qu'il est moins pur et moins ingénu.
Une gravité trop étudiée devient comique : ce sont comme des extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité : cela ne s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage : celui qui songea le devenir ne le sera jamais. Ou la gravité n'est point , ou elle est naturelle ; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.
Un homme de talent et de réputation , s'il est chagrin et aâs— tëre, il effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu , et la leur rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse : s'il est au contraire d'un bon commercé, il leur est une leçon utile, il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et laborieusement , avoir, des vii«s sérieuses sans renoncer aux plaisirs honnêtes : il leur devient un ekemple qu'on peut suivre.
La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des bommes : elle nous peut servir' de conjecture.
L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est dans les femmes : c'est le genre de beauté ou les plus vains puissent aspirer.
Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit , et qui est connu pour tel (i5) y n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes; ou s'il a de la laideur, elle ne fait pas son impression.
Combien d'art pour rentrer dans la nature ? combien de temps, dé règles, d'attention et de travail , pour danser avec la même liberté et la même grâce que l'on sait marcher , pour chanter comme on parle , parler et s'exprimer comme Ton pense , jeter autant de force , de vivacité, de passion et de persuasion dans un discours étudié et que l'on prononce dans le public , qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation dans Içs entretiens les plus familiers!
Ceux qui, sans nous connaître assez , pensent mal de nous ^ ne nous font pas de tort : ce n'est pas nous qu'ils attaquent , c'est le fantôme de leur imagination.
Il y a de petites règles , des devoirs , des bienséances attachées aux lieux , aux temps , aux personnes , qui ne se devinent point à force d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine : juger des hommes par les fautes qui leur échappent en ce genre, avant qu'ils soient assez instruits , c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux , c'est vouloir un jour être détrompé.
Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est unique; et si un besoin extrême, ou une violente pas- \
sion , ou un premier mouvement, tirent à conséquence.
Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la vérité.
Sans une grande roideur et une continuelle attention à toutes ses paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui et le nom sur une même chose ou sur une même personne , déterminé seulement par un esprit de société et de commerce , qui entraîne naturellement à ne pas contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment.
Un homme partial est exposé à de petites mortifications; car , comme il est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute ou malheureux , il naît. de là qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis , ou par une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point.
i8o DES JUGEMENS. i
Un homme sujet à se laisser prévenir , s'il ose remplir une dignité ou.sécaliëre ou ecclésiastique , est un aveugle qui yeui peindre, un muet qui s*est chargé d'une harangue , un sourd qui juge d'une symphonie : faibles images, et qui n'expriment qu'im-^ parfaitement la misère de la prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré , incurable , qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade , qui fait.déserter les égaux, les inférieurs , les parens, les amis , jusqu'aux médecins : ils sont bien éloignés de le guérir , s'ils ne peuvent le faire convenir de sa maladie , ni des remèdes , qui seraient d'écouter , de-douter, de s'informer , et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes , les caloiùniateurs , ceux qui ne délient leur langue que pour lie mensonge et l'intérêt, sont les charlatans en qui il se conBe , et qui lui font avaler tout ce qu'il leur platt : ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent.
La règle de Descartes , qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et dis<tincteraent , est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes.
Rien ne nous venge mieux des mauvais jugemens que les hommes font de notre esprit , de nos mœurs et de nos manières , que rindignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.
Du même fonds dont on néglige un homme de, mérite , l'on sait encore admirer un sot.
Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat.
Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
L'impertinent est un fat outrée Le fat lasse , ennuie , dégoûte, rebute : l'impertinent rebute^ aigrit, irrite, offensé; il commence oii l'autre finit.
Le fat est entre l'impertinent et le sot s il est composé de l'un et de l'autre.
Les vices partent d'une dépravation du cœur; les défauts , d'un vice de tempérament; le ridicule, d'un défait d'esprit.
L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel , a les apparences du sot.
Le sot ne se tire jamais du ridicule , c'est son caractère : l'on y entre quelquefois avec de l'esprit , mais l'on en sort.
Une erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.
La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat, et l'impertinence dans l'impertinent : il semble que le ridicule réside tantôt dans celui qui en effet est ridicule^ et tantôt dans l'imagination de ceax qui croient voirie ridicule. ois il n'est point et ne peut être.
La grossièreté, la rusticité, la brutalité , peuvent être les vices d'un homme d'esprit.
DES JUGEMENT. i8i
Le stiipîde est an sot qui nç parle point , en cela plus soppor-* table que le sot qui parle.
La mêoiechose souvent est, dansia bouche d'unhorame d'esprit, une naifvetë ou un bon mot : et dans celle du sot, une sottise.
Si le fat pouvait craindre de ma1> parler, il sortirait de son caractère.
L'une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter.
• Le sot est embarras^ de sa personne ; le fat a l'air libre et assuré ) l'impertinent passe à l'effronterie : le mérite a de la pudeur.
Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails , que l'on honore du nom d'af&ires, se trouve jointe à une très* grande médiocrité d'esprit..
Un grain d'esprit et une once d'affaires plus quHl n'en entre dans la composition du suffisant , font l'important.
Pendant qu'on ne fait que rire de Timportant, il n'a pas un autre nom : des qu'on s'en plaint , c'est l'arrogant.
L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien , quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes. /
La distance qu'il y a de rhonnête homme à l'habile homme s'a& faiblit de four à autre, et est sur le point de disparaître.
L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend fies intérêts , qui y sacrifie beaucoup de choses , qui a su acquérir du bien ou en conserver.
L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui ne tue personne , dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.
On connaît assez qu'un homme de bien est honnête homme ^ mais il est plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien.
L'homme de bien est celui- qui n'est ni un saint ni un dévot (16), et qui s'est borné à n'avoir que de la vertu.
Talent , goût , esprit , bon sens , choses différentes , non incompatibles.
Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause k son effet.
£ntFe esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.
Appellerai^je homme d'esprit celui qui , borné et renfermé dans quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement , ni mémoire , ni vivacité , ni mœurs , ni conduite ; qui ne m'entend pas , qui ne pense point , qui s'énonce mal ; un musicien , par exemple , qui , après m'avoir comme enchanté par ses ac*
i82 DES JUGEMENS.
cords , semble s'être remis aveG son luth dans un même étui , ou n'être plus, sans cet instrument , qu'une machiné démontée , à qui il manque quelque chose , et dont il n'est plus permis de rien attendre ?
Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le définir? ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté, pour jouet* l'hombre ou les échecs? et s'il en faut, pourquoi voil-on des imbéciles qui y excellent, et de trës-beaux génies qui n'ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue, et fait perdre contenance?
Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompréhensible. Un homme (17) parait gro^ier , lourd , stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s*il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux , les arbres , les pierres , tout ce qui ne parle point : ce n'est que légèreté , qu'élégance , que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages.
Un autre est «impie (18) , timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un antre , et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient ; il ne soit pas la réciter , ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par Ta composition , il n'est pai^ au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomëde, d'fiéraclias^ il est roi^ et un grand roi 5 il est politique , il est philosophe : il entreprend de faire parler des héros , de les faire agir ; il peint les Romains ; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers , que dans leur histoire*
Voulez-vous (19) quelque autre prodige ? concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent , colère , fougueux , capricieux : imaginez-vous un homme simple , ingénu , crédule , badin y volage , un enfant en cheveux gris : mais permettez-lui de se recueillir , oli plutôt d^ se livrer à un génie qui agit en lui , j'ose dire, sans qu'il y prenne part , et comme à son insu, quelle verve ! quelle élévation ! quelles images î quelle latinité î Parlez-vous d'une même piersonne? me direz-vous. Oui, du même , de Théodas , et de lui seul. Il crie, il s'agite , il se roule à terre , il se relève , il tonne , il éclate ; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit : disons-le sans figure , ii parle comme un fou , et pense comme un homme sage : il dit ridiculement des choses vraies , et follement des choses sensées et raisonnables : on est surpris de voir naître etéclore le bon sens du sein de la bouffontierie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-^e davantage? il dit et il fait mieux qu'il ne sait : ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point , qui ne dépendent point l'une de
DES JUGEMENS. i83
l'autre , qui ont chacune leur tour, ou leurs fouuctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante y si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de •louanges, prêt à se jeter aux yeux de ses critiques, .et dans ie fond assez docile pour profiter de leur censure. Je comineiice à me persuader moi-même que j'ai fai( le portrait de deux personnages tout différens : il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas, car il est bon homme , il est plaisant homme, et il est excellent homme.
Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde ^e plui rare , ce sont les diamans et les perles.
Tel , connu (20) dans le monde par de grands talens, hpqoré et chéri partout oii il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches qu'il n'a pu réduire à l'estimer : tel autre (a 1 ) au contraire , prophète dans son pays , jouit d'une vogue qu'il a parmi It» eiens , et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison; s'applaudit d^m mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole , mais qu'il laisse che« soi toutes les fois qu'il sort^ et qu'il ne porte nulle part.
Tout le monde (22) s'élève contre un homme qui entre en réputation : à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une première vogue qui semblent l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession. L'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le prince s'est déclaré par les récompenses : tous alors se rapprochent de lui ; et de ce |our-là seulemeoi il prend son rang d'homme de mérite.
Noua afifectoas souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvait, jusqu'à l^ haiir* teur de ceux qui excellent , ou parice que nous sommes las d-adr mirer toujours les mêmes personnes , ou parce que leur gloire ainsi partagée offense moins notre vue, et nous devient plus .douée et plus supportable.
L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines voiles ; ils pei^deiiA en un moment la terre de vue , et £ont leur route : towt leur rit , tout leur succède ; action , o«bvrage , tout est combié d'éloges et de récompenses , ils ne se mon* tre»t que .pour être embrassés etféliciités. Il y a ,un rocher immobile qui s'élève sur une c6te ; les ilo4â se brisent au pied ; la puissance , les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité , la faveur, tous les venits ne Fébranlent pas : c'cs4; le public, ou ces gens échouent.
Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poëte rempli âe grandes et sublimes idées estime peu le discours de
t84 DES JUGEMENS.
l'orateur , qui ne s'exerce souîent que sur de simples faits ) et celui qui ccrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime : de m^me le bachelier plongé dans les quatre premiers siècles traite toute autre doctrine de science triste y vaine et inutile , pendant qu'il est peut-être méprise du géomètre.
Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une faible connaissance : il sort hardiment des limites de son génie , mais il s'égare , et fait que l'homme illustre parle comme un sot.
Hérille , soit qu'il parle , qu'il harangue ou qu'il écrive , veut citer : il fait dire au prince des philosophes que le vin enivre > el à l'orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale , ce n'est pas lui , c'est le divin Platon quiassure que la vertu est aimable , le vice odieux , ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes , les plus triviales , et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux an-i ciens , aux Latins, aux Grées : ce n'est ni pour donner plusd'au-r toritéà ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer.
C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre, que de le donner pour sien : il n'est pas relevé , il tombe avec des gens d'esprit ou qui se croient tels , qui ne l'ont pas dit , et qui devaient le dire. C'est au contraire Je faire valoir, que de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir : il est dit avec plus d'insinuation , et reçu avec nxoinsdejalousie : personne n'en souffre : on rit s'il faut rire , et s'il faut admirer on admire.
On a dit de Socrate qu'il était en délire^ et que c'était un fou tout plein d'esprit : mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un liomrae si sage passaient pour fous. Ils disaient : Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe I quelles mœurs étranges et ' particulières ne décrit*-il point ! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? quelles couleurs ! quel pinceau ! . ce sont des chimères. Ils se trompaient^ c'étaient des monstres , c'étaient des vices, mais peints au naturel ; on croyait les voâr ; ils faisaient peur. Socrate s'éloignait du cynique, il épargnait les personnes, et blâmait les mœurs qui étaient mauvaises.
Celui qui est riche par son savoir faire connaît un philosophe , ses préceptes , sa morale et sa conduite; et n'imaginant pas dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions, que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en son cœur : Je le plains , je le tiens échoué, ce rigide censeur, il s'é^are-et il est
DES JUGE M EN S. i85
hors de ronte ; ce n'est pas ainsi que Ton prend le vent , et que l'on arrive au délicieux port de la fortune : et , selon ses prin-* cipes , il raisonne juste.
Je pardonne , dit Antisthius (23), à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient : qu'ai^jefait pour eux? ils étaient louables. Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher à leurs personnes , s'ils me devaient un aussi grand bien que celui d'être corrigés : mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien.
L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à mes écrits leur récompense : on ne saurait en diminuer la réputation; et si on le fait, qui m'empêchera de le mépriser?
Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe : ce sera toujours lui dire une injure , jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement , et, en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable , de lui concilier toute l'estime ^ qni lui est due.
Il y a une philosopbie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la fortune, qui nous égale , que dis^e? qui nous.place plus haut que les riches, que les grands, et que les puissanS; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent ; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner; et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure.
C'est abréger, et s'épargner raille discussions, que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste , et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.
Nous n'approuvons les autres que par Içs rapports que nous sentons' qu'ils ont avec nous^-mêmes ^ et il semble qu'estimer quelqu'un , c'est l'égaler à soi.
Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables , sont chez nous comme dans leur centre , ils ne pèsent plus ^ on ne les sent pas. Tel parle d'un autre , et en fait un portrait affreux, qui ne voit pas qu'il se peint lui-même.
B.ien ne nous corrigerait plus promptement de nos défauts , que si nous étions capables de les avouer et dé les reconnaître dans les autres : c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont, ils se feraient haïr autant qu'ils le méritent.
ta sage conduite roule sur deux pivots , le passé et l'avenir.'
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Celui qui a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de censurer dan^ les autres ce qu'il a peut-être fait lui-mêuie , ou de condamner une action dans un pareil cas , et dans toutes les circonstances oii elle lui sera un jour inévitable.
Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile , ne font pas le hasard , mais ils le préparent; ils l'attirent, et semblent presque le déterminer : non-seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorenè, je veux dire, se servir du hasard quand il arrive^ ils savent même profiler par leurs précautions et leurs mesures d'un tel ou d'un tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois : si ce poiht arrive , ils gagnent ; si c'est cet autre , ils gagnent encore : un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la Vertu.
Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire : ils ne viennent d'ailleurs que de notre esprit ; c'est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur, et suivis seulement pâméceasité ou par réflexion.
Quel bonheur (24) surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de sa vie! quelle autie fortune mieux soutenue , sans interruption , sans la moindre disgrâce! les premiers poètes, l'oreille du prince, d'immenses trésors , une santé parfaite, et une nftort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux que l'on a négligé de donner ou de suivre , des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits on par soimême ou par les autres, en un mot de toute sa pM*osperité !
L'on gagne à mourjr d'être loué de ceux qui nous survivent , souvent sans autre mérite que celui de n'êtreplus: le même éloge sert alors pour Caton et pour Pison.
Le bruit court que Pison est mort : c'est une grande perte , c'était un homme de bien, et qui méritait une plus longue vie; il avait de l'esprit et de l'agrément , de la fertneté et du jdou^ rage; il était sûr, généreux, fidèle : ajoutez, pourvu qu'il soit mort.
La manière dont on se récrie sur quelques uns qui se distinguent par la bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditeinent du genre humain.
Tel soulage les misérables, qui^péglige sa famille et laisse som fils dass l'indigence : un autre élève un nouvel édifice y qui
n'a pas encore payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années : un troisième fait des présens et des largesses, et ruine ses créanciers. Je demande , la pitié , la libéralité , la magnificence , sont^ce les vertus d'un homme injuste , ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice?
Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la foire promptement et sans différer : la faire attendre , c'est injustice.
Ceux-là font bien, on font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse long-temps dire de soi qu'il fera bien , fait très-mal.
L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa vie à faire digestion, qu'il meu rt de faim, ponr exprimer qu'il n'est pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises : c'est une figure , on le dirait plus k la lettre de ses créanciers.
L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de l'un et de l'autre sexe , me donnent botrne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps.
•C'est un excès -de confiance dans les parens d'espérer touttlela boBBe éducation de leurs en fans , et pne grande erreur de n'en attendre riem et de la négliger.
Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne point à l'homme nn autre coeur ni une autre complexton , qu'elle ne change rien dans son fond , et ne touche qu'aux superficies , je ne laisserais pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.
Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu , la présomption est ^a^il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pis , ht présomption est qn'ili'a excellent.
Ne 9onger qn'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique*
Le plus grand malheur (a5) après celui d'être convaincu d'un crimte , est souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous renvoient absous , qui sont infirmés par la voix du peuple.
Un homnae est iidèle à de certaines pratiques ée religion , on le vxMt s'en acquitter avec exactitude; personne ne le loue ni ne le désapprouve , on n'y pense pas : te4 autre y revient après les avoir négligées dix années entières , on se récrie , 'on l'exalte , cela est libre ; moi je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs , et je le trouve heureux d'y être rentré.
Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux, pourquoi les oublier? qui, -si l'on s'en était souvenu ,
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auraient fait dire, pourquoi s'en souvenir? D'oii vient cette contrarié té? Elst- ce du caractère de ces personnes , ou de l'incertitude de nos jugeinens , ou même de tous les deux?
L'on dit communément : Après un tel, qui sera chancelier? qui sera primat des Gaules ? qui sera pape? On va plus loin : chacun , selon ses souhaits ou son caprice , fait sa promotion , qui est souvent de gens plus vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de nouvelles ressources , ce n'est pas un événement fort rare à un titulaire d'enterrer soi| successeur.
La disgrâce éteint les haines et les jalousies : celui-là peut bien faire , qui ne nous aigrit plus par une grande faveur : il n*j a aucun mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne : il serait un héros impunément.
Rien n'est bien d'un homme disgracié : vertus , mérite , tout est dédaigné , ou mal expliqué , ou imputé à vice : qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'eonemi que Bayard et Montrevel (26), c'est un bravache, ou en plaisante; il n'a plus de quoi être un héros.'
Je me contredis : il est vrai : accusez-en les hommes , dont je ne fais que rapporter les jugemens; je ne dis pas différens hommes, je dis les mêmes (27) > qui jugent si différemment.
Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas d'avancer que le feu en soi , et indépendamment ^e nos sensations , n'a aucune chaleur , c'est-à-dire , rien de semblable à ce que nous éprouvons en nous-mêmes à son approche, de peur que quelque jour il ne devienne aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou égaux à deux droits, de peur que les hommes venant à y découvrir quelque chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Ainsi, dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France, yauban(28) est infaillible , on n'en appelle point : qui me garantirait que dans peu de temps on n'insinuera pas que même sur le siège , qui est son fort et oii il décide souverainement , il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antiphile?
Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre « et que la passion domine , l'homme docte est un savantasse , le magistrat un bourgeois ou un praticien , le financier unmaltôtier.
et le gentilhomme un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers , et que le dédain , tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.
Vous vous agitez , vous vous donnez un grand mouvement , surtout lorsque les ennemis commencent à fuir, et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville après qu'elle a capitulé 5 vous aimez dans un coml)at ou pendant un siège à paraître en cent endroits pour n'être nulle part, à prévenir les ordres du général de peur de les suivre, et à chercher les occasions plutôt que de les attendre et les recevoir : votre valeur seraitelle fausse?
Faites garder aux hommes quelque poste oii ils puissent et A tués , et oii néanmoins ils ne soient pas tués : ils aiment l'honneur et la vie.
A voir èomme les hommes aiment la vie, pourrait-on soupçonner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie, et que la gloire qu'ils préfèrent à la vie ne fût souveht qu'une certaine opinion d*eux-mémes établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou qu'ils n'estiment point?
Ceux qui (29), ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un siège, mais qui y asssistent , ont bientôt épuisé leur curiosité sur une place de guerre , quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon , sur les coups de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils entrevoient : la résistance continue , les pluies surviennent, les fatigues croissent, oh plonge dans la fange , on a à combattre les saisons et l'ennemi , on peut être forcé dans ses lignes , enfermé entre une ville et une armée : quelles extrémités ! on perd courage , on murmure : est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? le salut de l'État dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins? ne faut-il pas, ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du ciel qui semble se déclarer contre nous , et remettre la partie à un autre temps ? Alors ils ne comprennent plus la fermeté, et, s'ils l'osaient dire, l'opiniâtreté du général qui se roidit contre les obstacles , qui s'anime par la difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relèvent l'importance de cette conquête , en prédisent les suites, exagèrent la nécessité qu'il y avait de la faire, le péril et la honte qui suivaient de s'en désister, prouvant que l'armée qui nous couvrait des ennemis était invincible : ils reviennent avec la cour , passent par les villes et bourgades , fiers d'être regardés de la bourgeoisie ; qui est aux fenêtres , comme
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ceux mêmes qui ont pris la place; ils en triomphent par les chemins, ils se croient braves : revenus chez eux, ils vous étourdissent de flancs , de redans , de ravelins , de fausse*braie , de courtines et de chemin couvert^ ils rendent compte des endroits où Tenvie de voir les a portés, et oii il ne laissait pas d'y avoir du péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués par l'ennemi : ils taisant seulement qu'ils ont eu peur.
C'est le plus petit inconvénient du monde, que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue. Il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens, d'imagination, de mœurs et de doctrine, il ne lui ôte rien; mais on ne laisse pas de s'étonner que les hommes ayant voulu une fois y attacher une espèce ^ honte et de ridicule, s'exposent, par de longs et souvent d'inutiles' discours, à en courir tout le risque.
Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté. Comme ils le consument à s'habiller, à manger , à dormir , à de sots discours , à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs : ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste.
Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour deux heures de temps, cela va loin à la fin d'une longue vie ; et si le mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes , quelle perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si précieuse, et dont l'onseplaintqu'onn'a point assez!
Il y a des créatures de Dieu , qu'on appelle des hommes , qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre : cela est bien simple , c'est bien peu de chose. Il y en a d'au 1res qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent les jours à ne rien feire : c'est encore moins que de scier du marbre.
La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, et' se répandent en tant d'actions et d'exercices oii il semble qu'elle est inutile , que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un, en disant qu'il pense; cet éloge même est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.
A quoi vous divertissez- vous? à quoi passez-vous le temps? vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à ouvrir les yeux et à voir ^ à prêter l'oreille et à entendre j à avoir la santé, le repos, la liberté , ce n'est rien dire : les solides biens , les grands biens , les seuls biens , ne sont pas comptés, ne se font pas sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut répondre.
Est-ce un bien pour l'homme que la liberté , si elle peut être
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trop grande et trop -étendue , telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire désirer quelque^chose , qui est d'avoir mofns de liberté?
La liberté n'est pas oisiveté ; c'est un usage libre du temps , c'est le choix du travail et de l'exercice : être libre , en un mot , n'est pas ne rien faire , c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou Je ce iju'on ne fait point : quel bien en ce sens que la liberté !
César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers : il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle vie, et un grand nom après &a mort: né fier , ambitieux, et se portant bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à conquérir le monde. Alexandrie était bien jeune pour un dessein si sérieux : il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin n'aient plutôt^rompu son entreprise.
Un jeune prince (3o) , d'une race auguste , l'amour et l'espérance des peuples , donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre/ plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers/ par ses divines qualités et par une vertu anticipée , que les enfans des héros sont plus proches (3i) de l'être que les autres hommes.
Si, le mxMide dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur , et ne fait presque que commencer : nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches : et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans des siècles si reculés ? Mais si l'on juge par le passé de l'avenir , quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les scienceSi» dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire ! quelles découvertes ne fera*t-on point! quelles différentes révol«itions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre , dans les États et dans les empires I quelle ignorance est la notre ! ot quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans!
Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser : il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience.
Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse la sienne , douce situation , âge d'or , état de l'homme le plus naturel !
Lie monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes : la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne; eux seuls vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.
Pourquoi me faire froid , et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur quelques jeunes gens qui peuplent les cours ? êtesvous vicieux , ô ïhrasille? je ne le savais pas , et vous me l'apprenez : ce que je sais est que vous n'êtes plus jeune.
Et vous qui voulez être offense personnellement de ce que
j'ai dit de quelques grands, ne criez-vous point de la blessure
d'un autre ?étes-vous dédaigneux , malfaisant , mauvais plaisant,
flatteur, hypocrite? je l'ignorais , et ne pensais pas à vous ; j'ai
parle des grands.
L'esprit de modération , et une certaine sagesse dans la con« duite, laissent les hommes dans l'obscurité : il leur faut de grandes vertus pour être connus et admirés^ ou peut-être de grands vices.
Les hommes , sur la conduite des grands et des petits indifféremment , sont prévenus , charmés , enlevés par la réussite : il s'en faut peu que le crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ne tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise , que celle que le succès ne saurait justifier.
Les hommes , séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes , goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité; ils en parlent avec intérêt, il leur plaît même par la hardiesse ou par la nouveauté que l'on lui impute , ils y sont déjà accoutumés, et n'en attendent que le succès , lorsque, venant au contraire à avorter , ils décident avec confiance , et sans nulle crainte de se tromper , qu'il était téméraire et ne pouvait réussir.
Il y a de tels projets (32), d'un si grand éclat et d'une conséquence si vaste , qui font parler les hommes si long-temps , qui font tant espérer ou tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un'homme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil, pour se retirer sans rien dire; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la suite de son entreprise , il faut qu'il l'entame, le moindremal pour lui est de la manquer.
Pans un méchant homme il n*y a pas de quoi faire un grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite , exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses fins : si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et oii manque la prudence , trouvez la grandeur si vous le pouvez.
Un ennemi est mort (33), qui était à la tête d'une armée formidable , destinée à passer le Rhin ; il savait la guerre , et son expérience pouvait être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus? quelle fêle publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux, et dont l'aversion devient populaire : ce n'est point précisément par les progrès qu'ils font , ni pair la crainte de ceux qu'ils peuvent faire , que la voix du peu-
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pie (34) éclate à leur mort, et que tout tressaille , jusqu'aux enfans , dès que Ton murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée.
O temps ! ô mœurs ! s'écrie Heraclite , 6 malheureux siècle ! siècle rempli de mauvais exemples , oii la vertu souffre , oii le crime domine, oii il triomphe! Je veux être un Lycaon , un Égisthe , l'occasion ne peut être meilleure, ni les conjonctures plus favorables , si je désire du moins de fleurir et de prospérer* Un homme dit (35) : Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier , de ses terres et de ses états \ et comme il Ta dit , il l'a fait. Ce qu'il devait appréhender, c'était le ressentiment deplusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seulroi : maisils tiennent pour lui : ils lui ont presque dit : Passez la mer, dépouillez votre père (36): montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume , ainsi qu'un petit seigneur de son château , ou un fermier de sa métairie : qu'il n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous, nous sommes las de ces distinctions :^ apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner , nous trahir , nous livrer , se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre de nous , que nous d'eux et de leur piuissance. Qui poUrrait voir des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille ? Il n'y a point de charges qui n'aient leurs privilèges: il n'y a aucun titulaire qui ne parle , qui ne plaide , qui ne s'agite pour les défendre : la dignité royale seule n'a plus de privilèges , les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours bon (37} et magnanime, ouvre ses bras à une famille malheureuse. Tous-les autres se liguent comme pour se venger de lui , et de l'appui qu'il donne à une cause qui lui est commune : l'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de l'honneur, de la religion , et de leur état ) est-ce assez ? à leur intérêt personnel et domestique ; il y va, je ne dis pas de leur élection, mais de leur succession, de leurs droits comme héréditaires; enfin, dans tout, l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivrait l'Europe (38), sedélivraitlui-raêmed'unfatalennerai, allait jouirdela gloire d'avoir détruit un grand empire (39) : il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux qui sont nés (40) arbitresf et niédiateurs temporisent; eVlorsqu'ils pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la promettent. O pâtres , continitfe Heraclite , ô rustres qui habitez sous le chaunie et dans les cabanes ! si les événemens ne vont point jusqu'à vous, si vous n'avez point le cœur percé par ia malice des hommes , si on ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seuletnent de renards et de loups cerviers , La Bruyère, i3
recevez-moi parmi vous à manger voire pain noir, el à boire Teau de vos citernes !
Petits hommes (40 hauts de six pieds , tout au plus de sept , qui vous enfermez aux foires comme géans, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusque^ à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse el de rëminence , qui est tout ce que Ton pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel , et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles^ espèce d'animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec réléphant et la baleine , approchez , hommes., répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe , « des loups ravissans , des lions furieux , maficieux >» comme un singe? »> et vous autres, qui êles-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles, « l'homme est un animal rai- » sonnable : » qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups , les singes et les lions ; ou si vous vous l'êtes accordée à vousmêmes? C'est déjà une chose plaisante, que vous donniez aux animaux , vos confrères , ce qu'il y a de pire , pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur : laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront , et comme vous serez traités. Je ne parle point , ô hommes , de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue qui vont sagement leur petit train , 'et qui suivent , sans varier , l'instinct de leur nature : mais écoutez -moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix, Voilà un bon oiseau; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps , C'est un bon lévrier : je consens aussi que vbus disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce. Voilà un brave homme. Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient , qui s'affrontent , qui se mordent et se déchirent , vous dites , Voilà de sots animaux ; et \;ous prenez un b^ton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine , et qu'après avoir. miaulé tout leur saoul ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres , et ont joué ensemble de la dent et de la griffe , que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dixJieues delà par leur puanteur; ne diriez-vous pas ,1 Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? Et si les loups en faisaient de même, quels hurlemenS ! quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent
k se trouver à ce beau readez-vous , à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-yous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêles ? Vous avez déjà , en aniniaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles , imaginé les lances , les piques , les dards , les sabres et les cimeterres , et à mon gré fort judicieusement , car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? au lieu que vous voilà munis d'instrumens commodes , qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables , vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes (42) qui vous tuent tout d'un coup , s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine : vo.us en avez d'autres (43) plus pesans et plus piassifs , ■ qui V041S coupent en deux parts ou qui vous éventrent , sans compter ceux (44) ({ui, tombant sur vos toits , enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche , l'enfant et la nourrice : et c'est là encore oii gît la gloire; elle aime le remue-ménage , et elle est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives , et dans les bonnes règles vous devez en guerre être habillés de fer^ ce qui est sans mentir une jolje parure , et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montrait autrefois un charlatan , subtil ouvrier, dans une fiole oh il avait trouvé le secret de les faire vivre : il leur avait mis à chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse , mis des brassards , des genouillères, la laoce sur la cuisse^ rien ne leur manquait, et en cet équipage elles allaient par sauts et p^r bonds dfins leur bouteille. feignez un homme de la ^ille du mont Athos (45) : pourquoi non? une âme serait-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en serait plus au large : si cet homme avait la vue assez subtile pour vous découvrir qqelque part sur la terre avec vos armes offensives et défensive , que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi éqi^ipés, et de ce que vous appelez guerre , cavalerie , infanterie, un mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus bourdonner d'autre chose parmi voijs ? le monde ne se divise-t-il plus qu'en régimens et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou escadron ? « II a n pris une ville 9 il ^Q 9i pns une seconde , puis une troisième ^
igg DES JUGEMENT.
» il a gagné une bataille , deux batailles; il chasse l*enneïnî , il » vainc sur mer, il vainc sur terre : » est-ce de quelqu'un de vous autres, est-ce d'un géant, d'un Athos , que vous parlez? Vous avez surtout un homme pâle (46) et livide, qui n'a pas sur soi di^ onces de chair, et que l'on croirait jeter à terre du moindre soufïle. Il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres , et met tout en combustion ; il vient de pêcher en eau trouble «ne île toute entière (47) : ailleurs, à la vérité , il est battu et j^ursuivi; mais il se sauve par les marais, et ne veut écouter ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savait faire , il a mordu le sein de sa nourrice (48), elle en est morte, la pauvre femme : je m'entends , il suffit. En un mot , il était faé sujet , et il ne l'est plus; au contraire , il est le maître, et ceux qu'il a domptés (49) et mis'sous le joug vont à la charrue et labourent de bon courage : ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et de devenir libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui les fait marcher • ils n'oublient rien pour accroître leur servitude : ils lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de nouveaux domaines : il s'agît , il est vrai , de prendre son père et sa mëre par les épaules, et de les jeter hors de leur maison ; et ils l'aident dans une si honnête entreprise.
Les gens de delà l'eau et ceux d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable : lesPictes et les Saxons imposent silence aux Bataves , et ceux-ci aux pietés et aux 'Saxons } tous se peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le souhaitent. Mais qu'entends-je de Certains personnages (5o) qui ontdes couronnes, je ne dis pas des comtes ou des marquis dont la terre fourmille , mais des princes et, des souverains? ils viennent trouver cet homme des qu'il a sifflé , ils se découvrent des son antichambre , et ils ne parlent que quand on les interroge : sont-ce ià ces mêmes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances , et qui consument , pour les régler , les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel aTchonte pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille , il doit la gagner, et en pcr*sonne : si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire lever, et avec honte ) à moins que tout l'océan ne soit entre lui et Tennemi : il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. César (5i) luir même ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend da moins d'importans services ;,car ou l'archonte échouera avec se» alliés , ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir ; ou i s'il réussit et que rien ne lui résiste, le voità tout porté, avec $6$
DES JUGEMENS. tyf
alliés jaloux Se la religion et de la puissance de César , pour fondre sur lui, pour lui enlever l'aigle, et le réduire lui et son
, héritier à la fasce d'argent (52) et a uipay^ héréditaires. Enfin c'ea est fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-» être de qui ils devaient se défier davantage, Ésope ne leur diraifr-
. il pas : « La gent volatile d'une certaine contrée prend l'alarme . » et s'e/Fraie du voisinage du lion, dont le senl rugissement lui » fait peur : elfl^ réfugie auprès de la béte ^ qui lui fait parler tt d'accommodement et la prend sous sa protection , qui se ter- » mine enfin à les croquer tous l'un après l'autre. »