‹ ŒuvresChapitre 3 sur 84 · I. CARACTÈRES · texte numérisé non relu

I. CARACTÈRES

On entrevoit Torigine de ce chef-d'œuvre dans le discours de La Bruyère sur Théophrastc. Ayant pris goût ^ux caractère» du moraliste grec , La Bruyère entreprit de les traduire en français ; pendant ce travail il Conçut le projet dV joindre des caractères modernes. Les réflexions ou proverbes de Théophraste , dont parle Diogène La^rce » firent naître chez lui Fidée d'imiter encore en cela le peintre de moeurs grec , et d*entrcméler à ses caractères des réflexions et des maximes. C'est ainsi que fut conçue et exécutée la première édition de son ouirrage , où ses propres caractères ne sont en effet qu'une addition aux caractères de Théophraste. Malgré la modestie de l'auteur , le public discerna bientôt la supériorité de la partie originale j ce fut à celle-ci que son goût s'attacha , et la traduction des caractères grecs a fini par n'être plus , en quelque sorte , qu'une ombre s^u tableau tracé par le pinceau original et vigoureux du moraliste français. U est vrai que La Bruyère , encouragé par le succès de son premier essai , étendit considérablement sou travail, et le, porta à ce point de perfection oii nous le voyons aujourd'hui. Le titre ne répond plus exactement à l'ouvrage j car les caractères ne tiennent pas une bien grande place dans ce recueil si riche en pensées profondes , fines et ingénieuses , sur divers sujets , particulièrement sur la morale , la religion , et la littérature. Ces pensées diverses n'ont d'autre liaison entre elles que celle de l'analogie des matières , La Bruyère les ayant réunies en chapitres , dont chacun est censé traiter un objet particulier , quoique souvent les pensées d'un chapitre puissent être sans inconvénient transportées dans un autre. Boileau a félicité La Bruyère d'avoir éludé la difficulté des transitions j il est en eAet très-diflBcile de lier une suite de pensées et d'en faire un discours suivi j on peut même dire que fondues habilement en un corps d'ouvrage, les pensées et réflexions de La Bruyère auraient acquis un nouveau prix ^ mais rau1;eur , soit qu'il ait senti les difficultés de ce plan , soit qu'il n'y ait pas songé en commençant cet ouvrage , a laissé subsister ses pensées détachées l'une de l'autre , toutefois après avoir pris le plus grand soin de varier les tons et les formes» pour suppléer par cette variété au défaut de la liaison. Le mérite du recueil des Caractères est aujourd'hui si généralement reconnu , que pour louer l'auteur , nous ne pourrions que répéter le jugement que tous les littérateurs en portent. Cependant aucun d'eux, sans en excepter La Hatpe qui dans son jugement sur La Bruyère ne montre pas son talent ordinaire comme critique , ne nous a paru avoir si bien analysé les beautés des Caractères^ que M. Suard dans sa notice sur La Bruyère* Mous en transcrirons ici les principaux passages :

d L'écueil des ouvrages de ce genre , dit M. Suaid en parlant des

NOTICE. vîj

"Caractères , est la monotonie. La Bruyère a seati vivement ce danger; on peut en juger par les elTorts qu*îl a faits pour y échapper. Des por* traits, des observations de mœurs, des maiiioes^ générales, qui se succèdent sans liaison , voilà les matériaux de son livre. Il sera curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à Tinfini , dans un cercle si borné , ses tours , ses couleurs et ses mouvemens. Cet examen , intéressant pour tout homme de goût , ne sera peut-être pas sans utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent au grand art de Téloquence. »

« Il serait dif&cile de définir avec précision le caractère distirwctif de son esprit *, il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il changei avec une extrême mobilité de ton , de personnage et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets. £t ne croyez pas que ces mouvemens si divers soient l'explosion naturelle d'une âme trèssensible, qui se li errant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont elle est frappée , s'irrite contre un vicç , s'indigne d'un ridicule , s'en-' thousiasme pour les moeurs et la vertu. La Bruyère montre partout les sentimens d'un honnête homme } mais il n'est ni apôtre ni misanthrope, n se passionne , il est vrai , mais c'est comme le poëte dramatique qui a des caractères opposés à mettre en action... Ne cherchons donc dans le style de La Bruyère ni l'expression de son caractère , ni Fépanchement involontaire de son âme ; mais observons les formes di^ verses qu'il prend tour à tour pour nous intéresser ou nous plaire.... Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attention par la vivacité ou la singularité des tours, et de la réveiller sans cesse par une inépuisable variété ? Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : a Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : ne les dirigez point j laissez à d'autres le soin de leur salut I » Tantôt par un auXre mouvement aussi extraordinaire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, retirez-vous , vous n'êtes pas assez loin. Je suis , tlites-vous , sous l'autre tropique. — Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère. — M'y voilà. — Fort bien , vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre unbomme avide, insatiable, inexorable , etc. » C'est dommage pec^t* être que la morale qui en résulte , n'ait pas une iraporlance proportionnée au mouvement qui la prépare. Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante qu'il apostrophe l'homnie vicieux ou ridicule, a Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent , et ces six bêtes qui te traînent, tu penses qu'on t'en estime davantage ; on écarte tout cet attirail qui t e>t étranger pour pénétrer jusqu'à toi qui u'es qu'un fat. — Vous aimez dans un combat, ou pendant un siège , à paraître en cent endroits ^ pour^n'être nulle part j à prévenir les ordres du général, de peur de les suivre j et à chercher les occasions, plutôt que de les atlcfidre et les recevoir j votre valeur serait-elle douteuse ? » Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée , est relevée par une image ou un rapport éloigné qui frappe l'esprit d'une manière inattendue. « Après l'esprit de discernement , ce qu'il y a 9iu monde de plus rare, ce sont les diamans et les perles. »

\ii] NOTICE.

Si La Bn]3rère avait dit simplement que rien n'est plus rare que Tesprît de discernement, on n'aurait pas trouvé cette léflexion digne d'être écrite. C'est par des tournures semblables qu'il sait attacher l'esprit sur des observations qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire. « Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur , perde son procès. C'est une grande simplicité que d'apporter k la cour la moindre roture , et de n'y être pas gentilhomme, w II emploie la même finesse détour dans le portrait d'un fat , lorsqu'il dit : « Iphîs met du rouge , mais rarement 5 il n'en fait pas habitude. » H serait difficile de n'être pas frappé du tour aussi fin qu'énergique qu'il donne k la pensée suivante , malheureusement aussi vraie que profonde. « Dn grand dit de Timagène votre ami qu'il est un sot , et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit ; osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. »

«c C'est dans les portraits surtout que La Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent. Théophraste , que La Bruyère a traduit , n'emploie pour peindre ses caractères que la forme d'énumération ou de description. En admirant beaucoup l'écrivain grec , La Bruyère n'a eu garde de l'imiter, ou si quelquefois il procède comme lui par énumération , il sait ranimer cette forme languissante par un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. Relisez les portraits du riche et du pauvre : « Giton a le teint frais , le visage plein , la démarche ferme , etc. Phédon a les yeux creux , le teint échauffé , etc. » Et voyez comment ces içots , il est riche , il est pauvre , rejetés à la fin des deux portraits , frappent comme deux coups de lumière qui , en se réfléchissant sur les traits qui précèdent , y répandent un nouveau jour et leur donnent un effet extraordinaire. Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint ce vieillard presque mourant qui a la manie de planter , de bâtir, de faire des projets pour un avenir qu'il ne verra point !... Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable, comme un fragment imparfait trouvé par hasard; et ce portrait est charmant... Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle vieillit , et qui s'étonne d'éprouver la faiblesse et les incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop molle? il en fait un apologue. C'est Irène qui va au temple d'Epidaure consulter Esculape.... La Bruyère emploie souvent cette forme d'apologue , et presque, toujours avec autant d'esprit que de goût. Il y a peu de chose dans notre langue 'd'aussi parfait .que l'histoire d^Emire, C'est un petit roman plein de finesse , de grâce et même d'intérêt. »

« Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvemens et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un choix d'expressions vives , figurées , pittoresques ; c'est surtout par ces heureuses alliances de mots , ressource féconde dès grands écrivains , dans une langue qui ne permet pas , comme presque toutes les autres , de créer ou de composer des mots , ni d'en transplanter d'un idiome étranger. « Tout excellent écrivain est excellent peintre , » dit La Bruyère lui-même , et il le prouve dans tout le cours d€ son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau , tout y parle

NOTICE. ix

è rîmagînatîon : «c La véritable grandeur se laisse toucher et manier..,. elle se courbe avec bonté vers ses Inférieurs , et retient sans effort à son naturel. » «cil n'y a rien , dit-il ailleurs , qui mette plus subitement un homme à la mode , et qui le soulève davantage que le grand jeu. m Yeut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un avis sur un ouvrage , avant de savoir le jugement du public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages. Ils veulent être portés par la foule , et entrâmes par la multitude, o La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste j il vous le montre planté et ayant pris racine devant ses tulipes. Il en fait un arbre de son jardin* Cette figure hardie est piquante , surtout par lanalogie des objets, «c H n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter une sottise. » C'est une figui'e bien heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation le sentiment qu'on veut exprimer...»

« n est d'autres figures de style, d'un effet moins frappant , parce que les rapports qu'elles expriment demandent , pour être sabis, plus de finesse et d'attention dans l'esprit : je n'en citerai qu^un exemple : « Il y a dans quelques femmes un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie. » Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées trèsfines , qui doit , ce me semble , plaire d'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus exercé. Mais les grands effets de l'art d'écrire , comme de tous les arts , tiennent surtout aux contrastes. Ce sont les rapprochemens ou les oppositions de sentimens et d'idées, de foi^nes et de couleurs , qui faisant ressortir tous les objets (es uns par les autres , répandent dans une composition la variété , le mouvementet la vie. Aucun écrivaia peut-être n'a mieux connu ce secret , et n'en a fait un plus heureux usage que La Bruyère. Il a un grand nombre de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste. « Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu , de la santé , de la ferveur , et une bonne vocation y mais qui n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté. » Ce dernier trait , rejeté si heureusement à la fin de la période pour donner plus de saillie au contraste , n échappera pas à ceux qui aiment à observer dans les productions des arts les procédés de l'artiste. Mettez à la place , « qui n'étaient pas assez riches pour faire vœu de pauvi^té dans une riche abbaye , » et voyez combien cette légère transposition , quoique peut-être plus favorable à l'harmonie , affaiblirait l'effet de la phrase.... »

(t Si je voulais , par un seul passage , donner à la fois une idée du grand talent de La Bruyère et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style , je citerais ce bel apologue ( de Zénobie ) qui contient la plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux des parvenus. .. Si l'on examine avec attention tous les détails de ce beau tableau , on verra que tout y est préparé , disposé , gradué avec un art infini pour produire un grand effet. Quelle noblesse dans le début ! quelle importance on donne au projet de ce palais ! que de circonstances adroitement accumulées pour en- relever la magnificence et la beauté ! et quan^ l'imagination a été bien pénétrée de la grandeur de l'objet , l'auteur amène un pâtre, enrichi du péage de nos ri-

Page 1