‹ ŒuvresChapitre 4 sur 84 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

pièresy qui achète K deniers comptons cette royale maison , pour Temheilir et la r,endre plus digne de lui. »

<t n est bien extraordinaire qu'un homme qui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles , et qui avait fait de l'art d'écrire une étude si approfondie, ait laissé dans son style des négligences, et même des fautes qu'on reprocherait à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée ; il a des constructions vicieuses , des expressions incorrectes , ou qpî ont vieilli. On voit qu'il avait encore plus d'imagination que de goût , et qu'il recherchait plus la finesse et l'énergie des tours , que l'harmonie de la phrase. Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts , que tout le monde peut relever aisément ; mais il peut être utile de remarquer, les fautes d'un autre genre , qui sont plutôt de recherche que de négligence , et sur lesquelles la réputation de l'auteur pourrait en imposer aux personnes qui n'ont pas un goût assez sûr et assez exercé. JN'est-ce pas exprimer , par exemple , une idée peut-être fausse par une image bien forcée et même obscure , que de dire : a Si la pauvreté est la mère des crimes , le défaut d'esprit eu est le père ? » La comparaison suivatite ne parait pas d'un goût bien délicat : Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson , entre tête et queue. » On trouverait aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré. Marivaux aurait pu revendiquer cette pensée : '< Personne presque ne s'avise de lui-ménie du mérite d'un autre. » Mais ces taches sont rares dans La Bruyère. On sent que c'était l'effet du soin même qu'il prenait de varier ses tournures et ses images \ et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont briUe son ouvrage. »

A cet exposé fidèle et détaillé des talens du peintre , nous ajouteronis quelques mots sur le genre même des tableaux qu'il nous a laissés. La Bruyère a moins peint les hommes en général , que ceux du grand monde , et moins la grande société , que la cour de Versailles. Depuis le siècle de La Bruyère , il s'est opéré de grands changemens dans les mœurs : la vogue de la dévotion, les directeurs, les partisans, les castes privilégiées , le faste du haut clergé , l'influence excessive de la cour sur les mœurs de la bourgeoisie , et d'autres objets qui ont occupé l'esprit observateur de La Bruyère , et contre lesquels il a lancé les traits de la satire ou qui ont indigné le moraliste , ont disparu de la société , et laissent maintenant sans application les observations ingénieuses de l'auteur des Caractères ; mais ce qu'il a vu dans le cœur humain , n'a point changé , et reste vraî dans tous les siècles, et c'est la meilleure partie de ses caractères ; voilà pourquoi aussi le livre de La Bruyère est autant admiré de la postérité qu'il l'a été de ses contemporains ; les traits même qui ne trouvent plus d'application , plaisent encore par la manière dont ils sont présentés.

On sait que les caractères de La Bruyère , lorsqu'ils parurent, furent regardés par des hommes superficiels ou malveÛlans comme des portraits satiriques du temps; la malignité fitclJrculer à la coiir et dans la ville des clefs qui donnaient les noms des ^personnages qu'on pré-

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tendait avoir servi de modèles au peintre. En vain La Bmyère proiesta-t-ii contre toute maligne interprétation, contre toute fausse application -, la curiosité frivole de la population oisive d'une grande capitale , et m^me des villes de province , continua de rechercher les clefs qui promettaient de découvrir les prétendus secrets des caractères , et qui différaient pourtant beaucoup Tune de Tautre j ce qui fait dire à Fauteur même : « Je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général , puisqu'elles ressemblent à tant de personnes , et que chacun croit y voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint, à la vérité , d'après nature , mais je u'ai pas songé à peindre celui-ci ou celle-là.... J'ai pris un trait d'un côté , un trait de l'autre ; et de ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne , j'en ai fait des peintures vraisemblables. » Aussi pourrait-on souvent appliquer avec autant de raison aux personnes qui nous entourent les passages des caractères , dans lesquels la malignité voulait reconnaître tel ou tel personnage de ce temps. Cependant on ne saurait nier qu'il n'y ait dans le recueil de notre moratiste'de fréquentes allusions aux hommes et aux femmes de son siècle ; les notes qui accompagnent la plupart des éditions de son livre , nous les font connaître : sous ce rapport elles sont utiles ; aussi en avons-nous conservé la substance dans la présente édition.

Comme peintre des mœurs , La Bruyère a été quelquefois comparé h Molière , quoique deux auteurs qui se sont distingués dans des genres bien différens , ne soient guère susceptibles d'être mis en parallèle. Comme moraliste , l'auteur des Caractères est regardé par les uns comme inférieur , et par d'autres comme supérieur à Montaigne et à La Ror chefoucauld. Ceux qui tout en admirant le talent de La Bruyère lui préfèrent ces deux écrivains , se fondent sur ce que Montaigne et La Rochefoucauld ont pénétré plus avant dans les replis du cœur humain , et ont su mieux séparer l'homme des formes sociales qui l'entourent et le cachent , et qui se modifient sans cesse. D'autres au contraire admirent La Bruyère le plus parmi ces trois moralistes, parce que le moi ne revient pas sans cesse dans ses écrits , comme dans ceux de Montaigne , et qu'il ne calomnie pas le cœur humain , en ramenant , conpime La Rochefoucauld , toutes les actions , tous les sentimens k une seule source , l'intérêt personnel. On pourrait concilier ces deux opinions en admettant que La Bruyère a moins considéré l'homme de la nature que celui de la société ou plutôt que le Français du siècle de Louis XIV , mais que sa morale est présentée sous des formes plus variées et plus aimables que celle d'autres écrivains k qui on le compare , et dont il est du moins l'égal , s'il ne leur est pas supérieur. En détachant des Caractères la partie purement morale , ainsi que l'a fait M. Suard dans le Recueil intitulé : Maximes et Réflexions morales extraites de La Bruyère , on est étonné de la richesse et de la profondeur des observations de ce moraliste , et l'on demeure alors persuadé, que pour avoir peint d'abord les hommes qui l'entouraient , il n'a pas négligé l'étude des hommes en général, et qu'une grande partie de se» pensées seront vraies dans tous les temps et chez toutes les nations. Nous avons dit plus haut que La Bruyère n'a pu s'affranchir entière-

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reraent de riofluence des préjugés de son temps; heureusemeiit les tra^ ces eu sont légères dans son livre , et quelquefois il perce dans ses réflexions un esprit philosophique supérieur à celui de ses contemporains. Poussé à bout par Tachamement de ses adversaires , qui le traitaient d'impie, parce qu^il avait peint la fausse dévotion, Thypocrisie^ le faste des prélats , etc. , La Bruyère veut prouver dans la préface de son discours de réception , que son livre est presque un livre de dévotion , oii , dit-il , tous les chapitres ramènent à celui qui traite de Dieu et qui termine Touvrage. Nous doutons qu'il ait réellement eu l'inlention de faire le prédicateur j il en est de ce prétendu plan des caractères comme de Fallégorie mystique que le Tasse prétendit après coup avoir mise dans son poëme. Si La Bruyère avait composé son ouvrage dans le dessein d'édifier, il n'aurait vraisemblablement pas réussi à plaire.

C'est aux caractères de Théophraste que nous devons ceux de La Bruyère , et certes c'est là, comme d'autres l'ont remarqué avant nous, le plus bel ouvrage du moraliste grec. La traduction des caractères de Théophraste fut le premier essai littéraire de l'écrivain français. Mais dans cet essai il ne fut , ni ne put être , aussi parfait que dans la composition originale qu'il y fit succéder. Le texte de l'auteur grec pré* sentait beaucoup de difficultés que la critique des philologues n^avait point encore éclaircies. D'ailleurs l'esprit original du traducteur ne pouvait s'astreindre à une imitation servile du modèle. LaBruyère traduisit donc lil^ement , et éluda les difficultés au lieu de les lever. U en est résulté une traduction qui selon les érudits ne rend pas toujours Fesprit de l'original (i) , et qui , selon les gens du monde, ne rappelle pas assez celui du traducteur. Dans le dernier siècle on a retrouvé plusieurs morceaux des caractères de Théophraste que l'on croyait perdus ; le texte de cet auteur a été éclairci et corrigé (2) ; aussi les traductions qu'on en a faites depuis , sont-elles plus exactes et plus complètes que celle de La Bruyère. Cependant elles ne font pas oublier la sienne, qu'on aimera toujours voir réunie à ses oeuvres , parce qu'elle est écrite avec autant d'élégance qu'en comportait le sujet , et parce qu'elle a été le premier essai d'un grand écrivain , dont nous avons si peu d'ouvrages.

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