‹ ŒuvresChapitre 40 sur 84 · TRADUITS DU GREC · texte numérisé non relu

TRADUITS DU GREC

SUR th;éophraste.

^'e n'estime pas que rhomme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique , que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit , échapper à toute sorte de critique , et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.

Car , sans m'étendre sur la différence des esprits des hommes , aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages , qui fait goAler aux uns les choses de spéculation, et aux autres celles de pratique ; qui fait que quelques uns cherchent dans les livres à exercer leur imagination, quelques autres à former leur jugement ; qu'entre ceux qui lisent , ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration , et ceux-là veulent entendre délicatement , ou former des raisonnemens et des conjectures ; je me renferme seulement dans cette science qui décrit les mœurs , qui examine les hommes et qui développe leurs caractères ; et j ose dire que sur les ouvrages qui traitent de choses qui les touchent de si près , et ou il ne s'agit que d'eux-mêmes , ils sont encore extrêmement difficiles à contenter.

Quelques sa vans ne goûtent que les apophthegmes d^ anciens , et les exemples tirés des Romains , des Grecs , des Perses , des Égyptiens; l'histoire du monde présent leur est insipide: ils ne sont point touchés des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent , et ne font nulle attention à leurs moeurs. Les femmes , au contraire, les gens de la cour,ettousceuxquin'ont que beaucoup d'esprit sans érudition , indifférens pour toutes les choses qui les ont précédés , sont avides de celles qui se passent à leurs yeux , et qui sont comme sous leur main : ils les examinent , ils les discernent ; ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains , de leurs concitoyens , de ceux enfin qui leur ressemblent , et à qui ils ne croient pas ressembler,

que jusques dans la chair l'on se croit obligé souvent de suspendre réyangile pour les prendre par leur faible , et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée.

La cour , ou ne connaît pas la ville, ou , par le mépris qu'elle a pour elle, néglige d'en relever le ridicule , et n'est point frappée des images qu'il peut fournir ^ et si , au contraire, Ton peint la cour, comme c'est toujours avec les ménagemens qui lui sont dus , la ville ne tire pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité , et se faire une juste idée d'un pays oii il faut même avoir vécu pour le connaître.

D'autre part , il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint , qui lès désigne, et oii ils se reconnaissent eux-mêmes : ils se tirent d'embarras en le condamnant; et tels n'approuvent la satire que lorsque , commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre.

Enfin , quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différens des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des définitions , des divisions , des tables et de la méthode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général , et cette (i) vertu en particulier 5 quelle différence se trouve entre la valeur , la force et la magnanimité ; les yiceé extrêmes par le défaut ou par l'excès entre lesquels chaque vertu se trouve placée , et duquel de ces deux extrêmes elle eraprunte davantage : toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les autres, contens que l'on réduise les mœurs aux passions, et que l'on explique celles-ci par le mouvement du sang , par celui des fibres et des artères , quittent un auteur de tout le reste.

Il s'en trouve d'un troisième ordre , qui , persuadés que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer , à discerner les bonnes d'avec les mauvaises , et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain , de faible et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon , de sain et de louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui , supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes , se jettent dans leur application aux mœurs du temps , corrigent les hommes les uns par les autres , par ces images de choses qui leur sont si familières , et dont néanmoins ils ne s'avisaient pas de tirer leur instruction*

Tel est le traité des Caractères des mœurs que nous a laissé Tbéophivaste : il l'a puisé dans les Étiques et dan9 les grandes

(0 Telle.

Morales cl'Ansl;ote , dont il fut le disciple : les excellentes défini* lions que Ton lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées et sur les principe» de ce grand philosophe , et le fond des caractères qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les rend propres par l'étendue qu'il leur donne , et par la satire ingénieuse qu'il en tire contre les vices des Grecs , et surtout des Athéniens.

Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long ouvrage que Théophraste avait entrepris. Le projetée ce philosophe , comme vous le remarquerez dans sa préface , était de traiter de toutes les vertus et de tous les vices. Et comme il assure lui-même dans cet endroit qu'il commence un si grand dessein à Tâge de quatre-vingt-dix-neuf ans , il y a apparence qu'une prompte mort l'empêcha de le conduire à sa perfection. J^avoue que l'opinion commune a toujours été qu'il avait poussé sa vie au-delà de cent ans^ et saint Jérôme , dans une lettre qu'il écrit à Népotien , assure qu'il est mort à cent sept ans accomplis : de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à Diogène Laërce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-<]uii|ze années, ou dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien , s'il est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se donne dans cette préface se lisent égalenoent dansquatre manus* critsdela bibliothèque palatine , oii l'on a aussi trouvé les cinq derniers chapitres des caractères de Théophraste qui manquaient aux anciennes impressions , et oh l'on a vu deux titres , l'un ,

DU GOUT qu'on a PQVR LES VICIEUX , et PautrC DU GAirf SORDtDE ,

qui sont seuls et dénués de leurs chapitres.

Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment , mais cependant un reste précieux de l'antiquité , et un monument de la vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. En effet , il a toujours été lu comme un chef-d'œuvre en son genre : il ne se voit rien où le goût attique se fasse mieux remarquer, et oii l'élégance grecque éclate davantage : on Ta appelé un livre d'or. Les savans faisant attention à la diversité des mœurs qui y sont traitées , et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés , et la comparant d'ailleurs avec celle du poète Ménandre , disciple de Théophraste , et qui servit ensuite de modèle à Térence qu'on a dans rios jours si heureusement imi^é, ne peuvent s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui qui est épuré des pointes , des obscénités , des équivoques , qui est pris dans la nature , qui fait rire les sages et les vertueux.

Maïs peut-être que pour relever le meVite de ce traite des caractères , et en inspirer la lecture , il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. Il était d'Ërëse , ville de Lesbos , fils d'un foulon : il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe (i) , qui était de la même viUe que lui : de là il passa à l'école de Platon , et s'^arrêta ensuite à celle d'Aristote , oii il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau maître , charmé de la facilité de son esprit , et de la douceur de son élocution , lui changea son nom , qui était Tyrtame , en celui d'Ëuphraste , qui signifie celui qui parle bien ; et ce nom ne répondant point assez à la haute estime qu'il avait de la beauté de son génie et de ses expressions , il l'appela Tbéopbraste , c'està-dire , un homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron soit entré dans les sentimens de ce philosophe , lorsque , dans le livre qu'il intitulé Brutus, ou des Orateurs illustres , il parle ainsi (2) : « Qui est plus fécond et plus abondant que » Platon , plus solide et plus ferme qu'Aristote , plus agréable et » plus doux que Théophraste? » Et dans quelques unes de ses épîtres à Atticus , on voit que j)arlant du même Théophraste il l'appelle son ami , que la lecture de ses livres lui était familière , et qu'il en faisait ses délices.

Aristote disait de lui et de CalHsthène, un autre de ses disciples , ce que Platon avait dit la première fois d'Aristote même et de Xénocrate , que Callisthèue était lent à concevoir et avait l'esprit tardif, et que Théophraste , au contraire , l'avait si \if , si perçant, si pénétrant, qu'il comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait être connu ; que l'un avait besoin d'éperon pour être excité , et qu'il fallait à l'autre un frein pour le retenir.

Il estimait en celui-ci sur toutes choses un grand caractère de douceur qui régnait également dans ses mœurs et dans son style. L*on raconte que les disciples d'Aristote , voyant leur maître avancé en âge et d'une santé fort affaiblie , le prièrent de leur nommer son successeur ; que comme il avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber , Ménédème (3) le Rhodien, et Théophraste d'Érèse , par un esprit de ménagement, pour celui qu'il voulait exclure il se déclara de cette manière. Il feignit , peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette prière , ete^ leur présence , que le vin dont

(i) Uu autre que Leucippe , philosophe célèbre , et disciple de Zenon.

(a) « Quis uberior in dicendo Platone? Quis Aristotele nervosior? Théophraste dulcior ? })Cap. 3i.

(3) n y a deux auteurs du même nom ; Pun philosophe cynique , Tantre disciple de Platon.

il faisait un usage ordinaire lui était nuisible, et il se fit apporter des, vins de Rhodes et de Lesbos : il goûta de tous les deui^ , dit qu'ils ne démentaient point leur terroir , et que chacun dans son genre était excellent; que le premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de douceur, et qu'il lui donnait la préférence. Quoi qu'il en soit de ce fait, qu'on lit dans Aulu- Gelle , il est certain que lorsqu'Aristote , accusé par £urjmédon , prêtre deCérès, d'avoir mal parlé des dieux, craignant le destin de Socrate , voulut sortir d'Athènes , et se retirer à CLalcis , ville d'Ëubée , il abandonna son école au Lesbien , lui confia ses écrits, à condition de les tenir secrets; el c'est par Théophraste que sont venus jusqu'à nous les ouvrages de ce grand homme.

Son nom devint si célèbre par toute la Grèce, que, successeur d'Aristote , il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avait laissée jusques à deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle (0 , fils d'Amphiclide , et qui pour lors était préteur : celui-ci , en effet son ennemi , mais sous prétexte d'une exacte police, et d'empêcher les assemblées , fit une loi qui défendait , sur peine de la vie , à aucun philosophe d'enseigner dans les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante , Philon ayant succédé à Sophocle qui était sorti de charge , le peuple d'Athènes abrogea cette loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna à une amende de cinq talens, rétablit Théophraste et le reste des philosophes.

Plus heureux qu'Aristote, qui avait été contraint de céder à Eurymédon , il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les Athéniens , seulement à cause qu'il avait osé l'accuser d'impiété ; tant était grande l'affection que ce peuple avait pour lui , et qu'il méritait par sa vertu.

En effet , on lui rend ce témoignage , qu'il avait une singulière prudence , qu'il était zélé pour le bien public , laborieux , officieux , affable , bienfaisant. Ainsi , au rapport de Piutarque , lorsqu'Erèse fut accablée de^tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays , il se joignit à Phidias (2) son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les bannis , qui rentrèrent dans leur ville , en chassèrent les traîtres , et rendirent à ' toute l'île de Lesbos sa liberté.

Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance du peuple , mais encore l'estime et la familiarité des rois. Il fut ami de Cassandre , qui avait succédé à Arrhidée , frère d'Alexandre -le -Grand , au royaume de Macédoine j et

(i) Un autre qae le poé'te tragique.

(3) Un autre que le fameux sculpteur.

Ptolomée , filsdeLagus et premier roi d'Egyple, enlrelinl toujours un commerce étroit avec ce philosophe. II. mourut enfin accablé d'années et de fatigues , et il cessa tout à la fois de travailler cl de vivre. Toute la Grèce le pleura , et tout le peuple athénien assista à ses fuiyérailles.

L'on raconte de lui que dans sroti extrême vieillesse , ne pouvant plus marcher à pied , il se faisait porter en litière par la ville , oii il était vti du peuple à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé s'il n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours : « La vie nous séduit, elle nous promet de grands plain sirs dans la possession de la gloire^ mais k peine commence-t-on » à vivre, qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus stérile » que l'amour de la réputation. Cependant, mes disciples ^ con- » tentez-vous: si vous négligez l'estime des hommes^ vous vous » épargnez à vous-mêmes de grands travaux ; s'ils ne rebutent ï> point votre courage , il peut arriver que la gloire sera votre w récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie M beaucoup de choses inutiles , et qu'il y en a peu qui mènent à I» une fin solide. Ce n'est point à moi à délibérer sur le parti que » je dois prendre , il n'est plus temps : pour vous, qui avez à » me survivre, vous ne sauriez peser trop mûrement ce que vous >» devez faire. » Et ce furent là ses dernières paroles.

Cicéron , dans le troisième livre des Tusculanes , dit que Théophraste mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accordé aux cerfs et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile , lorsqn'elle n'avait donné aux hommes qu'une vie très-courte, bien qu'il leur importe si fort de vivre long-temps ; que si l'âge des hommes eût pu s'étendre à un plus grand nombre d'années, il serait arrivé que leur vie aurait été cultivée par une doctrine universelle , et qu'il n'y aurait eu dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection (i). Et saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité, assure que Théophraste , à l'âge de cent sept ans , frappé de la maladie dont il mourut , regretta de sortir de la vie dans un temps où il ne faisait que commencer à être sage (2).

Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour

(i) K Theophrastas morieiM accusasse naturam dicitur quôd ceryis et cortii- 9 cibus vitam diutarnam , quorum id nihil interesset , hominibus , quorum » maxime interfuisset , tam exiguam vitam dedisset ; quorum si aetas potuisset » esse longinqaior , futnrum fuisse nt , omuibus perfectis artibus , omni doc' » trinft TÎta hominum erndiretnr. » Tcsc. , lir. 111,-chap. a8.

(a) Epist. ad Nepotianum. « Sapiens vir Grxcix Theophrastus , cùm expletis » centum et septem annis.se mori cerneret, dixisse fertur se dolere quôd tum » egrederetur è vitâ , quandô sapere cœpisset. »

les éprouver, mais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être communs entre le) frères , comme tout est commua entre les amis; que l'on devait plutôt se fier à un cheval sans frein, qii'à celui qui parle sans jugement; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du temps. Il dit un jour à un homme qui se taisait à table dans un festin : « Si tu es un >» habile homme , tu as tort de ne pas parler ; mais s'il n'est » pas ainsi , tu en sais beaucoup. » Voilà quelques unes de ses maximes.

Mais si nous parlons de ses ouvrages > ils sont infinis, et nous

n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste.

Diogëne Laerce fait l'énnmération de plus de deux cents traités

différens^ et sur loutres sortes de sujets, qu'il a composés. La

plus grande partie s'est perdue par le malheur des temps , et

l'autre se réduit à vingt traités, qui sont recueillis dans le volume

de ses œuvres. JL'on y voit neuf livres de l'histoire des plantes,

six livres de leurs causes : il a écrit des vents , du feu , des pierres ,

du miel , des signes du beau temps , des signes de la pluie , des

signes de la tempête , des odeurs , de la sueur , du vertige , de la

lassitude , du relâchement des nerfs, de la défaillance, des pois*

Sons qui vivent liors de l'eau , des animaux qui changent de

couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux

sujets à l'envie , des caractères des mœurs. Yoilà ce qui nous

reste de ses écrits : entre lesquels ce dernier seul , dont on donne

la traduction , peut répondre non-seulement de la beauté de ceux

que l'on vient de déduire , mais encore du mérite d'un nombre

infini d'autres qui ne sont point venus jusqu'à nous.

Que si quelques uns se re^oidissaient pour cet ouvrage moral par les choses qu'ils y voient , qui sont du temps auquel il, a été écrit , et qui ne sont point selon leurs mœurs; que peuvent-ils faire de plus utile et de plus agréable pour eux, que de se défaire de cette prévention pour leurs coutumes et leurs manières , qui , sans autre discussion , non-seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes , mais leur fait presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable , et qui les prive, dans la lecture des livres des anciens , du plaisir et de l'instruction qu'ils en doivent attendre?

Nous , qui sommes si modernes , serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges , c*est-â-dire , le pouvoir de proléger Tinnocence , de punir le crime , et de faire justice à tout le monde , acheté à deniers comptans comme une métairie; la splendeur des partisans , gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume oii il

n'y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries,ni portiques, ni promenoirs, qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours delà vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un antre; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni marchandes ni hôtelières , avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payaient pour y entrer ^ que l'on avait à choisir des 'dés , des cartes , et de tous les jeux ; que l'on mangeait dans ces maisons , et qu'elles étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait dans la vilfe que pour y passer avec précipitation ; nul entretien, nulle familiarité; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il fallait éviter , et qui s'abandonnaient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix , et dans une tranquillité publique , des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis , avec des armes offensives , et qu'il n*y avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou sj ceux qui viendront après nous , rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires , de nos poésies , de notre comique et de nos satires , pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés , si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie ?

Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité , persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles; qu'elles changent avec les temps; que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé , et trop proches de celles qui régnent encore , pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors , ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs , ni la bienséance de nos coutumes , ni notre faste , ni notre magnificence, ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple dps Athéniens , que contre celle des premiers hommes , grands par eux-mêmes , et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être à celte véritable grandeur qui n'est plus.

La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et n'était point encore souillée par la vanité , par le luxe et par la sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre qu'à cause de sa force ou de sa vertu : il n'était point riche par des charges ou des pensions , mais par son champ , par ses troupeaux ,

SDR THÉOPHRASTE. 273

par ses enfans et ses serviteurs : sa nourriture était saine et naturelle , les fruits de la terre , le laît de ses animaux et de ses brebis ; ses vétemens simples et uniformes , leurs laines , leurs toisons ; ses plaisirs innocens , une grande récolte , le mariage de ses enfans , l'union avec ses voisins , la paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses ; mais réloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères.

Ils racontent une religion , une police y une manière de se nourrir , de s'habiller , de bâtir et de faire la guerre , qu'on ne savait point; des mœurs que l'on ignorait : celles qui approchent des nôtres nous touchent, celles qui s'en éloignent nous étonnent^ mais toutes nous amusent : moins rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si éloignés, qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté , il nous suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois , Chinois, Nègres ou Abyssins.

Or, ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses caractères étaient Athéniens , et nous sommes Français : et sr nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long in* tervalle des temps , et que nous considérions que ce livre a pa être écrit la dernière année de la cent quinzième olympiade , trois cent quatorze ans avant l'ëre chrétienne , et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnaître nous-mêmes , nos amis , nos ennemis , ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le cœur et selon les passions ; ils sont encore tels qu'ils étaient alors , et qu'ils sont marqués dans Théophraste , vains ^-dissimulés, flatteurs , intéressés , effrontés , importuns , défians , médisans , querelleurs , superstitieux.

Il est yrair, Athènes était libre , c'était le centre d'une république : ses citoyens étaient égaux , ils ne rougissaient point l'un de l'autre ; ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre , paisible et spacieuse , entraient dans les boutiques et dans les marchés , achetaient eux-mêmes les choses nécessaires ; l'émulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une vie commune : ils réservaient leurs esclaves pour les bains , pour les repas , pour le service intérieur des maisons , pour les voyages : ils passaient une partie de leur vie dans les places, dans les temples , aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les maîtres. Là le peuple La Bruyère. 18

s'assemblait pour parler ou pour délibérer des affaires publiques; ici« il s'entretenait avec les étrangers } ailleurs , les philosophes tantôt enseignaient leur doctrine , tantôt conféraient avec leurs disciples : ces lieux étaient toift à la fois la scène des plaisirs et des affaires. Il y avait dans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire , et qui ressemble peu aux nôtres , je Tavouc ; mais cependant quels hommes en général que les Athéniens , et quelle ville qu'Athènes ! quelles lois ! quelle police ! quelle valeur ! quelle discipline ! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Théophraste, le même Tbéophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agréable , cet homme qui s'exprimait divinement , fut reconnu étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achetait des herbes au marché , et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique ■ 'qui lui manquait , et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'était pas Athénien : et Cicéron rapporte que ce grand ^ personnage demeura étonné de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le langage attique, et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant d'années, il ne s'était pu donner ce que le simple peuple avait natureliement et sans nulle peine (i). Que si l'on ne laisse pas de lire quelquefois dans ce traité des Caractères de certaines mœurs qu'on ne peut excuser, et qui nous paraissent ridicules , il faut se souvenir qu'elles ont paru telles à Théophraste , qui les a regardées comme des vices dont il a fait une peinture naïve qui fit honte aux Athéniens , et qui servit à les corriger.

Enfin , dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs mœurs , on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre le projet de ce philosophe , soit parce qu'il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui , surtout si c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que cette unique figure qu'on appelle description ou énumération , employée avec tant de succès dans ces vingt-hui£ chapitres des Caractères, pourrait en avoir un beaucoup moindre , si elle était traitée par un génie fort inférieur à celui de Théophraste.

(i) « TiDcam multa ridicule diccntem Granius obruebat , nescio quo sapore » vernaculo : ut ego jam non mirer illud Theophrasto accidisse quod dicitur » ciim percontareiur ex aniculâ quâdain quanti àliquid venderel ; et responj> disset illa atqiie'addidisset , Hospes , non pote minoris, tulisbe eum molesté » se non effugere bospitif) spcciem , cîtm aetatcm ageret Aihenis optiméque » loqiieretar. Omoinô , sicut opiaor , in nostris est quidam urbanonim sicat V iilic Atticoriim sonus. » Brutus, cap. 4^

Au contraire , se ressouvenant que parmi le grand nombre des traités de ce philosophe , rapporté par Diogène Laerce , il s'en trouve un sous le titre de Proverbes , c'est-à-dire, de pièces détachées , comme des réflexions ou des remarques ; que le premier et le plus grand livre de morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines écritures ; on s'est trouvé excité , par de si grands modèles , à suivre , selon ses forces , une semblable manière d'écrire des mœurs (ij et l'on n'a point été détourné de son entreprise par deux ouvrages' de morale qui sont dans les mains de tout le monde, et d'oii , faute d'attention , ou par un esprit de critique , quelques uns pourraient penser que ces remarques sont imitées.

L'un , par l'engagement de son auteur , fait servir la métaphysique à la religion , fait connaître l'âme, ses passions, ses vices ; traite les grands et les sérieux motifs pour conduire- à la vertu , et veut rendre l'homme chrétien. L'autre , qui est la production d'un esprit instuit par le commerce du monde , et dont la délicatesse était égale à la pénétration , observant que l'amourpropre est dans l'homme la cause de tous ses faibles ^ l'attaque sans relâche quelque part oii il le trouve ; et cette unic^e pensée , comme multipliée en mille autres , a toujours , par le choix des mots et par la variété de l'expression , la grâce de la nouveauté.

L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des caractères , il est tout différent des deux autres que je viens de toucher f moins sublime que le premier , et moins délicat que le second , il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable , mais par des voies simples et communes , et en l'examinant indifféremment , sans beaucoup de méthode , et selon que les divers chapitres y conduisent , par les ê^ges , les sexes et les conditions; et par les vices , les faibles et le ridicule qui y 5ont attachés.

L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit , aux replis du cœur , et à tout l'intérieur de l'homme , que n'a fait Théophraste: et l'on peut dire que comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans l'homme , par ses actions , ses paroles et ses démarches , apprennent quel est son fond , et font remonter jusques à la source de son dérèglement : tout au contraire , les nouveaux Caractères , déployant d'abord les pensées, les sentimens et les mouvepaens des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou

(i) L^on entend cette maiirére coupée dont Salomon a (fcrit ses proverbe<^, et nullement les choses, qui sont divines et hors de toute comparaison.

de faire , et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie. *

Il faut avouer que sur le titre de ces deux ouvrages l'embarras s'est trouvé presque ëgaU Pour ceux qui partagent le der* nier , s'ils ne plaisent point assez , l'on permet d'en suppléer d'autres : mais à l'égard des titres des Caractères de Théophraste , la même liberté n'est pas accordée , parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. Il a fallu suivre l'esprit de l'auteur , et les traduire selon le sens le plus proche de la diction grecque , et en même temps selon la plus exacte conformité avec leurs chapitres ; ce qui n'est pas une chose facile , parce que souvent la signification d'un terme grec , traduit en français mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue : par exemple , ironie est chez nous une raillerie dans la conversation , ou une figure de rhétorique ; et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie et la dissimulation , qui n'est pourtant ni l'une ni l'autre , mais précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.

Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez différens pour exprimer des choses qui le sont aussi , et que nous ne saurions guère rendre que par un seul mot : cette pauvreté embarrasse. £n effet , l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avarice , deux sortes d'importuns , des flatteurs de deux manières , et autant de grands parleurs; de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer les uns dans les autres au désavantage du titre : ils ne sont pas aussi toujours suivis et parfaitement conformes , parce que Théophraste , emporté quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits , se trouve déterminé à* ces changemens par le caractère seul et les mœurs du personnage qu'il peint , ou dont il fait la satire.

Les définitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs difficultés. Elles sont courtes et concises dans Théophraste,selon la force du grec et le style d' Aristote qui l ni en a fourni les premières idées : on les a étendues dans la traduction , pour les rendre intelligibles. Il se lit aussi dans ce traité des phrases qui ne sont pas achevées , et qui forment un sens imparfait , auquel il a été facile de suppléer le véritable : il s'y trouve de différentes leçons, quelques endroits tout<^à-fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses explications ; et pour ne point s'égarer dans ces doutes , on a suivi les meilleurs interprèles.

Enfin , comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les mœurs des hommes , et qu'il vise moins à les rendre savans qu'à les rendre sages , l'on s'est trouvé exempt de le charger de longues et curieuses observsitions ou de doctes commentaires qui

rendissent un compte exact de Tantiquîté. L'on s'est contenté de mettre de petites notes à c6të de certains endroits que l'on a crus les mériter , afin que nuls de ceux qui ont de la justesse , de la vivacité , et à qui il ne manque que d'avoir lu beaucoup , ne se reprochent pas même ce petit défaut, ne puissent être arrêtés dans la lecture des Caractères , et douter un moment du sens de Théophraste.

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