‹ ŒuvresChapitre 44 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

VE LA FLATTEKIE.

jLja flatterie, est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place , remarquez-vous , lui dit-il , comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à vous seul, Hier il fut bien parlé de vous , et l'on ne tarissait point sur vos louanges. Nous .nous trouvâmes plus de trente personnes dans un* endroit du portique (i) ; et comme par la suite du discours l'on vint à tornber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la ville , tous d'une commune voix ^vous nommèreut , et il n'y en eut pas un seul qui vous, refusât ses suffrages. Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit , de le prendre et de le soufUer à terre : si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux , il prend soin de vous les otef 'y et vous souriant , il est merveilleux , dit-il , combien vous êtes blanchi (2) depuis deux jours que je ne vous ai pas vu. Et il ajoute , Voilà encore , pour un homme de votre âge , assez de cheveux noirs. Si celui qu'il veut flatter prend la parole , il impose silence à tous ceux qui se trouvent présens , et il les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance; et des qu'il a cesse de parler , il se récrie , Cela est dit le mieux du monde , rien

(i) £dl6ce public qui servit depuis à Zenon et à ses disciples de rendezvous pour leurs disputes : ils en furent appelés stoïciens } car stoa , mot grec , signifie portii^ue. ^

(a) « AUiisioa à la nuance que de petites pailles font dans les cheveux. » Et un peu plus bas , « Il parle à un jeune homme. »

aSo DE LA FLATTERIE.

n'est plus heureusement rencontre. D'autres fois , s'il lui arrive de faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir , d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie ; et quoiqu'il n'ait nulle envie dç rire , il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau , comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il .voulût s'empêcher d'éclater; et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé. Il acheté des fruits , et les porte chez ce citoyen , il les donne à ses enfans en sa présence , il les baise , il les caresse , Voilà , dit-il , de jolis enfans et dignes d'an tel père. S'il sor^ de sa maison , il le suit : s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers , il lui dit , Votre pied est mieux fait que cela. Il l'accompagne ensuite chez ses amis , ou plutôt il entre le premier dans leur maison , et leur dit , Un tel me suit , et vient vous rendre visite : et retournant sur ses pas y M Je vous ai annoncé , dit-il , et l'on se fait un grand honneur M de vous recevoir. » Le flatteur se met à tout sans hésiter y se mêle des choses les plus viles , et qui ne conviennent qu'à des femmes. S'il est invité à souper , il est le premier des conviés à louer le vin : assis à table le plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent, En vérité, vous faites une chëre délicate ; et montrant aux autres l'un des mets qu'il soulevé du plat , Cela , s'appelle, dit-il , un morceau friand. Il a soin de lui*demander s'il a froid , s'il ne voudrait point une autre robe , et il s'empresse de he mieux couvrir : il lui parle sans cesse à l'oreille , et si quelqu'un de la compagnie l'interroge , il lui ré* pond négligemment et sans le regarder , n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue , pour les porter à sa place , et l'y faire asseoir plus mollement. J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de sa maison il en loue l'architecture , se récrie sur toutes choses , dit que les jardins sont bien plantés ^ et s'il aperçoit quelque part le portrait du maître , oii il soit extrêmement flatté , il est touché de voir combien \\ lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'œuvre. En un mot , le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard ; mais il rapporte toutes ses paroles e^ toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à quelqu'un , et d'acquérir ses bonnes grâces.

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