CHAPITRE III
DE l'impertinent, OU DU DISEUR DE RIENS.
Xja soite envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît point , entre d'abord en matière , l'entre* tient de sa femme, et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d'un repas oii il s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service : il s'échauffe ensuite dans la conversation , décfame contjre le temps présent , et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères : de là il se jette sur ce qui se débite au marché , sur la cherté du blé, sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la ville : il dit qu'au printemps , oii commencent les Bacchanales (i}« la mer devient navigable ; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la terre , et ferait espérer une bonne récolte ; qu'il cultivera son champ l'année prochaine , et qu'il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu'on a bien de la peine k vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à la fête des Mystères (2) : il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique , quel est le quantième du mois : il lui dit qu'il a eu la veille une indigestion : et si cet homme à qui il parle a la patience de l'écouter , il ne partira pas d'auprès de lui , il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères (3) se célèbrent dans le mois d'août, les Apaturies (4) au mois d'octobre; et à la campagne , dans le mqis de décembre , les Bacchanales.
II n'y a avec de si grands causeurs qu'un parti à prendre , qui est de fuir, si l'on veut du moins éviter la fièvre : car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?
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