‹ ŒuvresChapitre 82 sur 84 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

Pénit. Je n'ai rien dissimulé de la vérité.

Direct. Les miséricordes de Dieu vous perdront, madame, si vous n'y remédiez, et je voudrais pour beaucoup, que vous n'eussiez jamais entré aux petites Carmélites. On devrait une bonne fois bannir le simages du temple de Dieu , puisqu'elles sont si funestes à la simplicité de l'acte dans l'oraison.

Pénit. J'aurai toujours , mon père , beaucoup de peine à ne penser à rien(i) ou à si peu de chose que ce que vous me près* crivez.

Mon përe , je vous prie de m^écouter. Je connais des gens à qui il ne coûte rien d'avaler des pilules , ils nous disent qu'elles passent sans se faire sentir , que ce n'est rien y et c'est justement ce rien qui m'est insupportable ; car il me semble qu^e le gosier est fait pour avaler un aliment que les dents ont broyé , que le palais a savouré , et qui se fait sentir en son passage.

Direct. Que voulez-vous dire , madame , avec vos pilules?

Pénit. Je veux dire , mon père, que l'homme est fait pour recevoir dans son entendement des choses que son imagination lui fournit , que sa mémoire lui rappelle , ou qu'il connaît de luimême 5 en un mot , qu'il est fait pour penser , que c'est sa nature , et que ce ne peut être que par des secours bien extraordinaires qu'il se réduit à ne penser à rien , c'est-à-^dire à ne point penser.

Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés , et un total anéantissement : Elles sont vives et inquiètes; il faut qu'elles pensent à quelque chose : Si vous leur défendez les bonnes pensées , elles en auront de mauvaises , plutôt que de n'en avoir aucunes.

Un esprit vif à qui l'on défend toute pensée , toute image , et toute vérité vive et distincte , n'appréhendez-vous point , mon père , qu'il ne tombe dans le vide , dans la sécheresse , et dans les tentations sur de certaines choses bien fâcheuses et humiliantes? Vous m'entendez bien.

Direct. Ce n'est pas de vous , ma fille , que vous entendez parler ?

Pénit. De moi , mon père , comme des autres ^ et je voudrais

(i) C'est un grand effort pour une âme , que de passer des heures entières dans Poraison muette, humble et soumise sans agir, sans connaître, ni tâcher même de comprendre quoi que ce soit. Molinos , Guide spirituelle , liv. i , chap. 7, D. 46.

bien après l'oraison de simple regard , en être quitte à un grand vide de cerveau , à des sécheresses , à des rompemens de tête et à de fâcheuses migraines qui ne me manquent jamais ; mais n'importe , je suis résolue de passer par toutes ces épreuves pour devenir une parfaite abandonnée.

Direct. Ce mot , madame , me fait souvenir du parfait abandon de l'âme , qui suppose en elle le retranchement de toute propriété et activité ; ^atiëre en vérité bien importante , et" celle dont vous demandiez particulièrement d'être instruite des le commencement de cet entretien : Je ne sais comment il est arrivé que nous avons passé d'un discours à un autre , sans avoir rien touché de ce que j'avais préparé sur cela pour contenter votre curiosité. Ne vous en repentez pas néanmoins , et reconnaissez devant Dieu que vous aviez besoin de cette dernière leçon sur l'oraison de simple regard , pour plier votre entendement à ne penser non plus que si vous n'en aviez point.

Tenez, madame, j'ai connu une jeune fille de dix-huit ans (je la dirigeais et la disposais à la contemplation acquise) , elle m'ouvrit un jour son cœur sur toutes les petites peines qu'elle éprouvait dans les voies de Dieu et surtout dans l'oraison. C'était un esprit libre , enjoué \ elle me dit brusquement : Voulez-vous, mon père , que je vous dise franchement ce qui en est? je ne saurais penser à la Suisse; quand je pense il faut que ce soit à quelque chose. Je lui repartis qu'elle ne pensât à rien : C'est, me dit-elle, ce qui est absolument impossible , et n'osant point penser à de bonnes choses , je pense à des sottises ; c'est tout ce qui me reste : car votre vue confuse et indistincte de Dieu , cela est bientôt expédié , et je n*en aï pas pour deux instans ; elle me fit un peu rire. Hélas ! présentement , madame , je voudrais que vous la connussiez , c'est une souche , c'est une poutre , c'est un corps mort ( i ) ; elle est si fort vidée de son propre esprit , on l'a

(i) Vonloit agir actirement , c'est offenser Dieu , lequel veut jétre le seul agent ; et pour cela il faut s'abandonner à lui et demeurer ensuite comme un corps mort. La nature agissante empécbe l'opération de Dieu et la vraie perfection , parce qne Dieu veut agir en nous sans nous. Propositions de Malinos condamnées.

Il y en a qui sont e'IcTe's par une grâce extraordinaire ; de sorte que Pâme se trouve quasi dans une pure passiyete j elle n'agit plus, elle ne fait que pâtir , recevant les lumières divines en leur entendement , et les transports amoureux , et les ardeurs sacrées en leur volonté^ d'elles-mêmes elles ne s'appliquent à quoi que ce soit. L'abbé d' Estival ^ Conférences mystiques.

Demande de Philothée dans les mêmes Conférences mystiques de Vabbé d'Estiual. J'opinerais pourtant de ce qui a ete'dit'pour les actes ^ et que vous nous donnerez permission de descendre de temps en temps à la méditation affective , ou comme vous avez dit , aux .aspirations amoureuses : Et en veritc ce ne serait pas une petite consolation pour la pauvre nature qui est si souvent

51 fort accoutumée à ne plus faire aucune opération , qu'on dirait qu'elle l'a perdu. Ses parens et ses amis, qui n'étant point des nôtres , ne peuvent approuver son genre de vie . font malicieusement courir le bruit que les excès qu'elle a faits dans la prière , ont altéré sa raison , et l'ont rendue imbécile. Je vous la ferai connaître , c'est une bonne âme. Mais adieu , je yous châsse , il est heure indue.

Pénit. Je ne m'en apercevais pas en votre compagnie , mon père , il faut pourtant s'en priver et se recommander à vous.

Direct. A moi, fort bien , et non pas à mes prières.

DIALOGUE IIL

Propriété et activité, source de tout mal selon les Quiétîstes. Obscurité , embarras et contradictions de cette doctrine. Qu'elle ruine la liberté de Thomme et sa coopération à la grâce ^ erreur condamnée d'anathème par le concile de Trente.

Jl EN I TENTE. Quc j'ai perdu , mon père , de ne vous avoir pas encore entendu discourir à fond de ce principe corrompu de toutes nos actions , que vous appelez propriété et activité.

Directeur. Pourquoi, madame?

Pénit. Parce , mon père , que ce que vous m'en auriez appris , m'aurait été d'un grand secours dans une conversation que j'eus avant-hier avec mon beau-frère.

Direct. Qui? monsieur l'abbé?

Pénit. Lui-même , le docteur de Sorbonne.

Direct. Voilà , madame, un nom fort respectable. N'étes-vous point encore toute émue , quand vous pensez que vous avez osé tenir contre un docteur? que serait-ce , si vous aviez disputé contre votre curé ? ce personnage si éclairé , cet homme de bien ; mais contre votre évêque , quelle rébellion ?

Apprenez , ma fille , que chez nous , on ne fait aucune acception du plus ou du moins des dignités ecclésiastiques , et que la mesure de notre estime , de nos déférences et de notre vénération , est celle de l'union plus intime , et plus essentielle d'une âme avec Dieu par l'oraison de simple regard.

Mais, sans sortir de notre sujet , sachons , je vous supplie , ma

accablée dans les sécheresses et dans les distractions. Notre esprit naturel aurait un pcn plus de liberté j il est extrêmement resserré dans le simple regard y où l'on restreint son activité à né rien faire j et quoique les aspirations affectives soient des actes de volonté ,^ l'entendement pourtant y a toujours grande part. Réponse du directeur. Tous ces moyens de nature que vous proposez , Pliilothée , ne sont pas fort propres pour me porter du côté dés actes et des aspirations. Je préférerai toujours la pure passiveté, la mort et le tiéant de l'entendement , à toutes les plus belles aspirations.

chëre fille , quelle a été l'occasion , le progrès et les suites de Tentretien que vous avez eu avec monsieur le docteur ?

Pénit. Ce fut , mon përe , jeudi dernier, qu'on apporta le chanteau au logis , pour rendre demain le pain bénit.

Direct. Comment cela nous menera-t-il à la propriété et à l'activité ?

Pénit. Vous le verrez, mon përe : Nous venions cle dîner guand les bedeaux entrèrent. Ils furent à peine sortis , que mon beaufrère me souriant : Hé bien , ma sœur , me dit-il , vous rendrez le pain bénit dimanche prochain? Il y a apparence , lui dis-je. Si l'on en juge par les apparences , repartit-il , j'oserais bien assurer que vous né le rendrez pas. Que voulez-vous dire , mon frère, lui répondis-je? dans quelle pieuse distraction êtes-vous ; hé ne voyez-vous pas le chanteau que les bedeaux de notre paroisse ont laissé sur la table? Le chanteau n'est rien , continuat-il , et les bedeaux encore moins. Oh , oh , lui dis-je , à qui en avez"*vous donc? cela est fort plaisant , je vous assure : plus plaisant , reprit mon beau-frère , que vous ne pensez , et que vous ne sauriez dire ; mais je persiste à vous soutenir que vous ne rendrez pas dimanche le pain bénit. Vous avez donc révélation que je mourrai avant dimanche? Vous ne mourrez point pour cela , me dit-il ; mais vous serez à la vérité fort embarrassée. Hé , de quoi, lui dis-je , embarrassée? c'est vraiment un grand embarras que de rendre un pain bénit ! Vous avez donc , me demanda-t-il , une grande envie de le rendre? Fort grande , lui dis-je. Vous songerez à l'ordonner dès aujourd'hui? Moi, ou mes gens, ajoutaije : Et s'ils y manquaient vous en seriez fâchée.? Oui en vérité. Et dimanche, poursuivit-il, vous vous préparerez à aller à l'église , vous choisirez votre offrande selon votre dévotion , et vous rendrez votre pain bénit? Qui en doute? Moi , me dit-il, en riant 3 et ma raison est que je ne saurais me persuader que ma belle-sœur s'expose à faire un péché , plutôt que de manquer à une pure cérémonie , et oii il n'y a au plus qu'une obligation de bienséance. Comment , mc^n frère , un péché ? je suis bien simple , et je m'aperçois bien tard que vous plaisantez , sans voir néanmoins , je vous l'avoue ^ sur quoi peut rouler la plaisanterie. Je parle , dit-il , fort sérieusement , ma sœur , et je vous soutiens , que songer à faire un pain bénit, songer à l'aller présenter à l'autel avec une pièce d'or , telle que vous la jugez convenable , se soumettre soi et son offrande à la bénédiction du prêtre , que tout cela est une action qui part de jaotre volonté pure ; que Ton n'en userait pas ainsi , si l'on ne s'y était absolument déterminé soi-même ; qu'il n'y a donc point là d'évacuation de notre propre action : que l'esprit d'Adam se retrouve là tout entier : et que

si vous en étiez tout-à-fait dépouillée , vous demeureriez sur cela dans une parfaite indifférence , et ne feriez jamais la démarche de rendre ^e pain bénit.

Direct. Ne trouvâtes-vous pas , ma fille , aisément ce qu'il fallait lui répondre?

Pénit. Je vous avoue , mon père , que je ne m'attendais pas h cette subtilité*^e mon bean-frëre ; je demeurai assez interdite , mais ayant un peu repris mes esprits , je crus que je pouvais lui répondre : Et afin que je connaisse si j'ai parlé juste, dites-moi , mon père , ce que vous lui auriez répondu vous-même.

Direct. Que la coutume, la qualité de paroissienne , l'usage , votre tour qui revenait, le chanteau , étaient des raisons plus que suffisantes pour s'acquitter de ce devoir envers votre curé et votre paroisse, qu'il ne vous fallait point d'autre indice de la volonté de Dieu , que celui-là ; qu'ainsi ce genre de détermina* tion, surtout pour une action de petite importance , ne pouvait que très-injustement, et même très-ignoramment (vous pouviez aller jusque-là), être qualifié de péché.

Pénit. Jeneluiai presque pas, mon père, répondu autre chose. Direct. .Cela lui devait fermer la bouche.

Pénit. Au contraire, il prit occasion de ce que j'avais dit : que rendre^le pain bénit, était une action presque indifférente , et qui ne méritait point , pour s'y résoudre , de mouvement extraordinaire ^ de me dire que je reconnaissais donc dans les hommes plusieurs genres d'actions; et il m'expliqua sa pensée , en me demandants! je ne savais pas bien distinguer.les actions nécessaires et naturelles, comme manger, dormir, tousser, faire digestion, d'avec les actions libres mais indifférentes , comme parler de nouvelles, de la pluie et du beau temps, se promener dans une allée plutôt que dans une autre , et celles-ci d'avec les actions libres et mauvaises , comme parler mal de quelqu'un , voler , tuer , s'enivrer ; . et ces dernières encore d'avec les actions vertueuses , comme prier Dieu , donner l'aumône , empêcher la médisance , s'humilier , entendre la messe , communier. Je lui dis que je connaissais ces différences. 11 me demanda si je croyais que les actions vertueuses se pouvaient faire sans la grâce de Dieu. Je n'avais garde , mon père , de parler contre nos principes , en lui répondant que la grâce n'y était pas nécessaire. Je m'avançai de lui dire : que j'ignorais quelle grâce restait encore à un pécheur qui commet une action mauvaise , mais qu'il me semblait qu'il ne fallait nulle grâce particulière pour les actions purement indifférentes , encore moins pour les naturelles ; pour manger , par exemple , si ce n'est , lui dis-je en riant , la grâce du bon appétit , . et pour dormir , celle du louable exercice. Il parut content de

35o DIALOGUES

mes réponses , et me pria de m'en sduyenîr dans rocca$îon.

Il revint après cela comme sur ses pas. Trouvez-vous , me dit-il, voire propriété et activité dans les actions nécessaires et naturelles? Je lui répondis par un sourire.

Est-elle dans les actions indifférentes? Non , lui dis-je y car elle les rendrait mauvaises, et vous parlez des indifférentes.

Direct. Ce que vous dites , ma fille , est très-vrai par la seule énonciation des termes.

PÉ.MT. Il continua de m'interroger sur les mauvaises^ savoir, si elles n'étaient pas telles parce qu'elles partaient d'un principe corrompu , qu^ellesse faisaient sans droites intentions , et que le fond même souvent n'en valait rien , ou pour n'être pas selon l'esprit de Dieu^ ou pour être formellement contraires à sa loi et à ses préceptes. Je convins de tout cela. Reconnaissez-vous, me dit-il, de la propriété et de l'activité dans ces actions mauvaises? Et où seraient-elles donc, lui reparlis-je? n'est-ce pas ce principe de corruption , qui attire sur toutes les actions des hommes le propre esprit dont il faut se vider , cette propre action, ce vieil Adam qu'il faut évacuer (i;? Fort bien, dit-il; mais s'il se trouvait des actions qui partissent d'un bon principe, qui se fissent avec des intentions droites , qui fussent contraires . à la loi de Dieu et à l'esprit de l'Évangile , seraient-elles ^elon vous des actions mauvaises? Je lui dis que non. Ni indifférentes? J'y consentis.il conclut de là qu'elles étaient bonnes. Je croyais qu'il me demanderait si j'admettai» aussi dans ces actions vertueuses de la propriété , et je songeais à lui répondre; mais voulant me donner des exemples, il parla ainsi. Un prédicateur annonce la parole de Dieu, pour avoir occasion d'y mêler la sienne ; ou bien il prêche pieusement et apostoliquement , afin que tous lui rendent ce témoignage , qu'il est un homme apostolique j il fait des conversions' , afin de passer pour convertisseur , pëche-t-il? ne pèche-t-il point? agit-il ou non par propriété ou activité? Je lui dis que ce prédicateur' péchait , qu'il était rempli de propriété ; que c'était un homme vain et hypocrite. Et celui , poursuivit-il , qui prêche uniquement pour exciter les grands et le peuple à la componction et à la pénitence , sans autre soin que de rendre nueroent les paroles et la doctrine de l'Evangile ? Il ne pèche pas, lui dis-je. Comment

(i) Rien n'est oppose à Dieu que la proprîétë, et toute la malignité derhomme est dans cette proprie'te', comme dans la source de sa malice Cette impureté si opposée à Punion , est la propriété et l'activité : la propriété , parce qu'elle est la source de la réelJe impureté , qui ne peiit être alliée avec la pureté essentielle; l'activité, parce que Dieu étant dans un repos infini, il fait que l'âme pour être unie à lui , participe à son repos ; sans quoi il ne peut j avoir d'union, à cause de la dissemblance. Moyen courte pag. 122.

SUR LE QUIÉTISME. 35i

aurais-je pu lui répondre autrement? Un directeur , continuat-il', dirige des femmes, et ne dirige qu'elles; il n'a d'attraits que pour ces sortes de directions; il aime ce sexe; il est touché du son de leur voix , et des sottes confidences qu'elles lui font ; elles l'amusent, elles remplissent sa curiosité; il ne conduit pas néanmoins ses pénitentes au dérèglement. Il ne laisse pas de pécher, in'écriai-jej il est tout plein de propriété. Et le directeur, me dit-il, qui touché de l'horreur, du péril où s'exposent ces âmes chrétiennes par leurs crimes , reçoit indifféremment et sans acception de sexe, tous ceux qui se confient à sa charité, conduite etéclairéepar la science, quel péché ma sœur commel-ii? et de quelle propriété l'accusez^vous ? Je ne sus en vérité lui répondre. Ne vous lassez pas , ajouta- t-il. Un homme qui s'étant éprouvé* selon la règle de saint Paul , communie pour communier, pour cueillir et goûter le fruit de ce sacrement, pèche-t-il? Je n'hésitai point : Il fait, mon frëre, la plus grande chose qu'il y ait dans la religion , après l'oraison desimpie regard. Vous êtes folle , me dit mon mari , qui était présent à toute cette conversation. Je ne lui répondis pas un mot', de peur de lui en trop dire ; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là , qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.

Direct. Mais, ma fille, il ne faut haïr personne, pas même son mari , quelque déraisonnable qu'il soit.

Pénit. Je le hais, mon përe, en Jésus-Christ, et je ne voudrais îpour rien au monde lui nuire; je ne lui veux aucun mal.

Direct. Continuez , ma fille.

FÉrriT. Un chrétien, poUrsuivit-il , qui communie au contraire pour communier, et aussi afin que quelqu'un , dont il ne 'peut autrement se concilier l'estime et la bienveillance, le voie communier? Il pêche , il pèche, lui dis-je; c'est ce qu'on appelle présentement à la cour un dévot, c'est-à-dire, un faux dévot ; et c'est pour ces sortes de gens que les mots de propriété et d'activité ont été faits. Fort bien , dit-il ; mais aussi convenez- vous par vos réponses qu'il y a des gens, ou plutôt qu'il y a de telles actions si épurées , si louables par les prin-^ cipes , par l'intention , et encore par leur nature , qu'on peut assurer que la propriété et l'activité n'y ont^'nulle part, celles du moins que vous qualifiez de principe corrompu, de vieil Adam, qui n'est au ti-e choseapparemmentquecequeno us autres docteurs nous appelons une pente , une faiblesse pour le péché, un vieux levain, en un mot, la concupiscence. Si je tomcbe donc d'accord avec vous qu'elle est trës-vive , et trës-forte dans les grands pécheurs, qu'elle subsiste encore dans les per-

sonnes fragiles et qu! commettent les moinclres péchés ; qu'elle se fait même un peu sentir dans les personnes pieuses , et qui évitent àe déplaire à Dieu : avouez aussi de bonne foi, qu'elle est presque éteinte dans les âmes saintes , qui l'ont combattue et comme atterrée pendant leur vie , parles œuvres de charité et de pénitence. Quoi, mon frère, lui dis-je , voudriez-vous prétendre qu'il y a des gens impeccables ? Le juste ne pëche-t»il pas sept fois le jour? Je suis bercé de cela ; mais ma chère sœur , s'écria-t-il , entendez ce qu'on vous dit , et qu'une concupiscence presque éteinte et comme atterrée , n'emporte point pour les saints qui sont encore en vie, ou sur la terre, une impeccabilité parfaite, semblable à celle des saints qui sont dans le ternie , et qui jouissent de Dieu : j'ai pensé dire , ajouta-t-il , semblable à celle qu'on acquiert, selon vos docteurs , p# Tunioa essentielle. Quoi donc, ma sœur, cootinua-t-il (car il enfautune fois revenir è ce point) , n*admettez-vous pas de bonnes actions y des actions vertueuses? Sans doute , lui dis-je , et je vous l'ai déjà passé. Des actions saintes? Et ceux qui les font, ne les appelez-vous pas des saints? Je veux bien l'avouer, lui dis-je. Dites , reprit-il , que' vous ne pouvez le nier; car je vous combattrais par les livres de vos docteurs; je n'en ai pas perdu !a mémoire : les actions faites par un principe divin , sont des actions divines; au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes qu'elles paraissent , sont des actions humaines , ou tout au plus vertueuses , lorsqu'elles sont faites avec la grâce. Que dites-vous de cela? Je lui répondis tranquillement que ce qui était de nos livres, appuyait mon sentiment : que j'entendais par les actions vertueuses celles qui ne laissaient pas d'être des actions humaines, quelque bonnes qu'elles parussent, parce qu'elles étaient toujours des actions de la créature, sujettes par conséquent à la propriété et à l'activité. Comment, reprit-il un peu en colère , des actions vertueuses, et faites -avec la grâce de Jésus-Christ, remplies de propriété et d'activité? Il en est ainsi, mon frère, lui dis-je. Donc remplies de péché; car propriété chez vous , est un péché qu'on doit expier ou en celte vie ou en l'autre. Voilà tlonc, mais ma pauvre sœur, vous n'y songez pas ; voilà ^ entendez-vous bien ce que vous dites , voilà selon vous des actions vertueuses, qui ne sont pas vertueuses, de bonnes œuvres qui sont œuvres de Satan, incapables, indignes des récompenses que Jésus- Christ a promises , et aux mérites et aux bonnes œuvres : En vérité, ma sœur, tandis qu'on a du bon sens et qu'il nous reste une étincelle de raison , il faut dire des choses qui ne soient pas du moins entièrement contradictoires , et par là dignes de la risée publique; et comme c'est une matière de religion, digne

peut-être de châtiment , il ajouta qu'il n'entendait pas parler de moi qu'il croyait dans la bonne foi ^ mais de mes directeurs qui m'avaient si mal instruite.

Direct. Mon étonnement , ma chère fille , est que vous le soyez au point d'avoir su lui résister sur cet article fort délicat , et oii il vous a dit ce qu'il y a de passable selon les principes de la Sorbonne.

Pénit. Je vous souhaitais aussi de tout mon cœiir à cette conférence.

Direct. Je lui aurais expliqué notre doctrine sur les actions divines , qu'ils ne connaissent point, faute d'être initiés dans les mystères du simple regard et de l'union essentielle , d'oii nos actions qui ne sont plus nos actions , mais uniquement celles de Dieu , tii^ent leur divinité, comme je vous l'eKpIiquai dernièrement par occasion , et dont je vous donnerai quelque jour une connaissance plus parfaite»

Pénit. Vous me ferez , mon père ^ un extrême plaisir : mais il faut •achever de vous rendre compte de la suite de cet entretien. Il ajouta que ce n'était pas là tout ce qu'il avait à me dire sur ce sujet , et qu'il voulait me pousser à bout , sans me laisser même de quoi répondre. Il s'enquit de moi , si la différence que je mettais entre les actions divines et les vertueuses^ accompagnées de la grâce , ne consistait pas en ce que les premières étaient de Dieu seul , qui agissait pour et dans la créature} et que dans les autres au contraire? , la grâce de Jésus-Christ concourrait seulement avec l'action de la -créature , qui en faisait l'impureté et l'imperfection. J'en demeurai d'accord , admirant en moi-^même combien il était instruit de nos dogmes. Il faut donc , dit-il , pour exempter du péché de propriété , ces actions vertueuses , et les élever à la qualité de divines ^ que la grâce seule agisse sur la créature , qui demeure passive , qui fait , comme vous dites , cessation de propre action , qui laisse faire Dieu tout seul (i). Vous l'entende^ à cette heure. J'entends , répondit-il , que vous voulez que la créature ne corresponde , ne concourre , ne coopère en rien à la grâce qui agit en elle (2) :

(i) L'âme coopère avec Dieu, en receTant volontairement et sans résistance les effets de Dieu en elle. Malabar, ' Pratique facile.

L'âme est appele'e passive lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi , de telle sorte qu'elle ne contribue en rien k la production , mails seulement à la réception. Dans les choses de Dieu , Pâme peut être conside'rëe passive en deux manières ; Tune quant au principe , Taûtre quant à Tàction. L'âme est passive au regard de la grâce qui la fait agir , comme un principe non acquis , mais infus ; elle est aussi passive au regard de la foi , parce que la foi est une lumière infuse , et non produite par l'opeVation. Ihid.

(a) Les actions ùâlA9 par un principe divin, sont des actions divines j au liea La Bruyère. 9.3

c'est ce que je vous dis. J'entends donc ^ ma sœur y et comprends très-clairemept que tous êtes hérétique. Vous en fierie^-vous au concile de Trente 7 Puis en s'interroihpant lui-même : Pour moi j'admire comment dé certaines gens gâtés par leurs adulateurs et par leurs sectaires , se croyant plus fins ou plus profonds que le reste des fidèles , dédaignant par un fond d'orgueil de penser comme eux , et comme on a toujours pensé dans le christianisme^ ne parviennent enfin par tous les raffinemens de leur esprit > et par une affectation de découverte et de nouveauté , qu'à imaginer une vieille erreur déjà condamnée par toute l'Église , qi^'à devenir Calvinistes ou Luthériens , frappés d'anathéme dans le concile de Trente : et passant dans son cabinet qui est proche de la salle oii nous mangeons , il en revint avec cette traduction du concile. « Si quelqu'un dit (vous voilà y ma sœur) , si quelqu'un » dit que le libre arbitre de l'homme mû et attiré de Dieu , ne » doit point prêter son consentement , ni coopérer avec Dieu , M qui l'excite et qui l'appelle pour obtenir la grâce de sa justi* » fication y mais qu'il doit demeurer comme quelque chose » d'inanimé (voilà le corps mort) , sans nulle action^ et dans un » état purement passif; qu'il soit anathéme. » Ce canon fut fait contre leç Luthériens , qui soutenaient que toute coopération était mauvaise , et qu'il fallait/s'en abstenir ; et contre les Calvi* nistes qui trouvaient de l'impureté et de la propriété dans les actions les plus saintes , à cause du concours nécessaire de la vo* Ion té. Choisisses , ma sœur , de l'un ou de l'autre dogme y ou plut6t l'un et l'autre vous; appartiennent : Et en effet , poursuis yit-fl y quand on croit une fois avec l'Eglise, qu*il^y a un péché originel , soit qu^ Dieu ait regardé tous les hommes dans Adam

que les actions de la crëatnre , quelque bonnes qu'elles paraissent , sont de» actions humaines , on tout au plus Tertneoses , lorsqu'elles sont faites ayec ta grâce. Moyen court, pag. 21 « ^

L'homsie est re'parë, non en agissant, mais en souffrant Faction de cdoi qui le veut r^arer. I^id.

Une âme ne se 4oit mouvoir , que quand l'esprit de Dieu la remue. Ihid,

Il soiBt que llnomme ait un consentement passif à sa propre destroctBon, afin qu'il ait une entière et pleine liberté. Ikid,

Il suffit que l'homme concourre passivement à toutes les opérations actives de Dieu. Ihid,

Diea ne se communique i l'homme , qu'autant que sa capa'cite passive est grande ^ noble et étendue. Ibid,

L'homme ne peut être uni à Dieu sans la passiveté. Ihid.

Il reste ^ résoudre une difficulté ignorée des siècles passés, savoir s'il y aura une contemplation acquise, comme une infuse , et la différence entre l'une et l'antre. La Combe, Analyse deVOraison mentale»

La passive se fait par des actes trés^simples infus , qui ne dépendent pas du libre arbitre à laquelle les puissances de l'âme concourent. L^âmc, sans qu'cUe le sache et 7 pense, se trouve enlevée vers Dieu. Ihid,

leur père , et qu'il lui ait plu d'imputer à tous son péché, comme il leur aurait imputé sa justice , soit que le venin de sa désobéissance coule par la voie de la chair y ou par quelque autre iroie mystérieuse dans toutes les générations qui sortent de lui ; quand on est persuadé que le baptême est le remède spécifique que Dieu applique à cette maladie contagieuse } que Fe péché de ce premier homme est réellement , actuellement et formellement

, efFacé par les eaux salutaires 5 quand on sait néanmoins par sa propre expérience qu'il ne laisse pas de rester de cette blessure une certaine faiblesse qu'on appelle concupiscence , qui sans être un péché , nous rend plus faciles à faire le mal qu'à pratiquer le bien : quand on admet ensuite la venue de Jésus-Christ , sa mission , sa grâce ^ de quel usage , de quel secours , ]e vous pri^, peuvent-ils être à l'homme , s'ils ne fortifient sa foiblesse ? Si le trouvant incliné au vice , ils ne le redressent , et ne le plient à lavertu? S'ils ne le rendent fort et, persévérant dans les voies de la justice? Mais quand il est vrai qu'il y a eu de ces hommes faibles et fragiles ,- qui prenant le dessus de la concupiscence , ont tenu ferme contre toutes les tentations , ont résisté à leur naturel et à leur complexion , ont fait de continuels efforts pour vaincre leurs passious , et ont terminé une vie sainte par une mort plus sainte ^ 011 aller chercher la source de ces merveilles plus loin que la grâce qui justifie? que leur fallait-il davantage? dites , imaginez? Le dépouillement de la propriété , la vue distincte et indistincte de Dieu présent en tous lieux ; des motions extraordinaires , sans fin , sans relâche ; des voix de Dieu articulées à la fin de chaque oraison de simple regard? Ouvrez les yeux , ma

.chère sœur ; consultez votre raison ; souvenez-vous seulement de votre catéchisme ; que vous faut-il davantage? Je vais vous l'apprendre : notre consentement à la grâce , notre concours avec la grâce , c'est nous que Dieu récompense , c'est donc nous qui devons agir : notre coopération à la grâce qui est encore une autre grâce f mais qui suppose et qui aide l'action , le mouvement , et la détermination de notre volonté.

Il disait , mon père , toutes ces choses d'un ton fort passionné , mais qui ne m'irritait en aucune manière : Mon frère le docteur est le meilleur homme du monde , et qui m'a rendu auprès de ma belle-mère et de mon mari , tous les bons offices dont il s'est pu aviser. Je sais qu'il est catholique dé bonne foi; il passe d'ailleurs , comme vous savez , pour fort savant sur la religion, qu'il sait accommoder à la portée de ceux à qui il en parle. Tout cela , je l'avoue , me donnait une grande attention pour tout ce qu'il me disait; je n'en perdais pas une seule parole, et ayaiit, Dieu merci ^ de la mémoire.

Direct. Ob prodigieuse !

PjÉNiT. Avec ce que j'avais envie de vous rendre un fidèle compte de tout l'entretien , pour avoir sur cela des éclaircissemens avec vous , qui me pussent affermir dans notre doctrine ^ il ne faut pas s'étonner qu'il ne me soit presque rien échappé ; jusque-là , mon cher père , qu'il m'en reste des scrupules , et bien de petites peines sur la plupart des choses qui m'ont été dites : je ne sais , mon përe , si ma mémoiretne les pourra fournir sans un nouveaiTrecueillement qui m'en rappelle l'idée. -^ Direct. C'est bien dit , madame , remettons le reste à demain , s'il vous plaît , à la même heure qu'aujourd'hui ; car il n'y a rien à perdre d'une conversation aussi curieuse.

Pénit. a demain , puisque vous le voulez ainsi , et je serai exacte au rendez-vous.

yie et actions d'un Saint opposées aux maximes et aux pratiques des Quiétistes. QuHl n'attend point des motions et des inspirations extraordinaires pour faire le bien. Examen de conscience devient un péché de propriété selon les Quiétistes. Célébration des fêtes, prières, assistance k la messe. Réception des sacremens et autres pratiques de piété commaudécs par ri^lise , indifférentes ou] nuisibles selon les mêmes principes.

JL/iRECTEUR. J'ai renvoyé le comte de *** et madame la marquise de *** et madame la présidente de *** pour vous tenir ma parole. Je vous avoue que je souffre beaucoup dans leurs fades conversations : ce sont des gens ennuyeux qui ne font que des questions grossières et embarrassées : Si je leur propose quelques unes de^nos maximes , ils me répondent avec un froid et une insipidité qui marque le peu de progrès qu'ils font dans nos mystères. . Croiriez-vous que la présidente depuis un an | ne peut comprendre l'évacuation de l'esprit d'Adam ? cependant on veut dans le monde qu'elle ait de l'esprit.

Pénitente. De l'esprit ! ce sont des gens qui jugent bien légèrement , et qui ne la voient guères : • Pour moi , je vous avoue qu'en trois différentes visites , elle m'a paru fort bornée. Convenez d'ailleurs , mon père , qu'elle n'a ni vivacité ni mémoire.

Direct. Il vous e^t fort aisé , ma fille, de trouver qu'on manque: de mémoire , vous qui en êtes un prodige : il faut vous l'avouer ^ j'ai repassé toute la nuit avec admiration le récit fidèle que vous me fîtes hier de la longue et docte conversation de monsieur votre beau-frère.

FÉNiT. Il est vrai , mon père ^ que j'ai la mémoire assez hei:^

Heusc ; je n'en ai jamais tant senti le besoin , que dans ce quîme reste à vous dire de tout notre entretien.

Direct. Je serai ravi d'en apprendre la suite.

Pénit. La suite «st , qu'après y avoir un peu pensé , j'ai dit à mon béàu-frëre , que quelque, homme saint qu'il voulût choisir à ^a fantaisie, il n'aurait pu être tel sans le dépouillement de toute propriété, c'est-à-dire, de propre action, et sans motion divine qu'il aurait sentie tn soi en conséquence de l'oraison de simple regard, et qui l'aurait réglé dans toute sa conduite. Il me dit sur cela que j'avançais cette proposition enl'airetsànspreuve, et ajouta qu'il m'a Hait convaincre que lès mouveinens extraordinaires n'étaient pas plus nécessaires à un homme né dans le christianisme , qu'à moi une motion divine pour me faire rendre mon pain-bénit : en un mot , qu'il ferait vivre et mourir son ^aint, sans qu'on pût avec le moindre fondement , relever aucune circonstance de sa vie oii il eût besoin des conditions que je proposais , ni de dépouillement de propre action , ni de ce que j'appelais contemplation acquise, ni de motion divine , et continua de cette manière : Je suppose seulement que mon 'saint est baptisé 3 je n'appréhende pas, dit*il , que vous me souteniez d'abord qu'il eût besoin quelques heures après sa naissance , de simple regard et de motion divine , pour se préparer à recevoir ce sacrement ; peut-être me direz-vous que le simple regard a été nécessaiire à ses parrains et marraines, avant qu'ils aieat répondu pour lui de sa foi au prêtre et à l'Église ? cet enfant , dis-Je , à peine a l'usage de raison ,, qu'il entend parler de Dieu , d'Église , de Religion. Dans l'âge de l'adolescence , et ensuite dans sa jeunesse , il apprend de ses parens et de ses maîtres , les cérémonies , les mystères , les maximes de cette religion ; il sait ce que Dieu ordonne et ce qu'il défend , ce qu'il lui plaît, et ce qu'il lui déplaît; bientôt il sent, il goûte les preuves de cette religion; l'y voilà confirmé par la lecture de l'Évangile qu'il trouve dans une Église qui porte en soi les caractères de vérité et de sainteté , par la doctrine unanime de tous les fidèles, par la tradition : il est plein de la connaissance de ses devoirs; il est prévenu qu'il faut éviter le péché ; il sait oîi est le péché et oii il n'est pas ; il connaît ta grâce , son efficacité; il n'igiiore pas qu'elle lui est nécessaire pour fuir le péché et pratiquer la vertu ; qu'il faut vouloir cette grâce , la désirer, la demander , y acquiescer , y coopérer. Prenez garde, lui dis-je , mon frère , que pour la coopération , vous la supposez , et elle est en question entre nous.

Je la suppose , me répondit-il , comme la doctrine de l'Église universelle déclarée dans le concile de Trente, au canon 4 de

]a 6*. session; vous ne vous en souvenez pins ; maïs ayez patience^ s'il vous plaît 2 suivons le saint et ne le perdons pas de vue. Que voulez-vous qu'il fasse pendant le cours de sa vie ? lui défen* drons-nons la prière ? je n'en serais pas le maître, ni vous non plus; il s'abstiendrait aussitôt de croire en Dieu , que de le prier; il sait par mémoire tout l'Évangile et tout saint Paul ^ les livres divini ne lui parlent que de foi en Jésus-Christ , que de soumissions de l'entendement sous le joug de la foi , que^ de justifications par la foi ; il a été alaité , il est nourri de ces maximes; il ne délibère point s'il croira ou s'il ne croira pas; il croit , et parce qu'il croit , il prie : la prière lui est marquée aussi souvent, aussi expressément que la foi : Feillez , priez ^pourrie point entrer en tentation : Cherchez et vous trouverez , eCc, Frappez et on voue ouvrira, etc. Bien plus, il trouve dans les livres saints une prière toute faite, l'oraison dominicale, le Pater noater^ que Jésus- Christ a dictée et composée pour notre usage , pour nous être la formule ou le modèle de toute prière. Voulez-vous, ma sœur , tant qu'elle subsistera que mon saint la néglige pour l'oraison de simple regard? qu'il suive une motion extraordinaire , pour la prononcer dans son cœur? qu'il attende que Dieu lof dise for— mellement| dites mon oraison , ou ne la dites pas? priez-moi de la manière que mon fils vous a prescrite, ou n'ayez seulement qu'une vue confuse et indistincte de mon être , ou tout au plus de ma présence en tous lieux, comme l'enseignent les Quiétistes?

Il en est de même de l'aumône. Quel besoin d'inspiration extraordinaire pour la faire? Un pauvre la demande à notre saint ; il la lui donne comme à Jésus-Christ : lui-même qui a dit qu'il réputerait ce que le chrétien aura fait pour le pauvre, comme s'il était fait à sa personne. Ailleurs il dit : J^avaisfaim ^ vous rnavez donné à manger ;f avais soif y vous nCavez donné à boire. Venez , le royaume des deux est à vous.

Quand Jésus-Christ pourra-t-il et voudra-t-il mieux s'expliquer plus nettement, dans l'oraison de simple regard?

C'aurait été sans mentir une action bien édifiante dans ces derniers temps de misère publique causée par la stérilité de la terre, de remettre un misérable qui mourait de faim, après la motion divine^ de peur de le secourir par propriété et par activité, c'est-à-dire par des mouvemens de pure charité chrétienne. Ne voyez-vous pas , ma sœur, jusqu'à quel point de ridicule et d'absurdité vos principes vous peuvent conduire?

Revenons au saint homme. Il n'ignore pas , il est vrai , que vos directeurs vous insinuent que l'austérité réveille la concupiscence , qu'elle met les sens en vigueur loin de les amortir : raai^ il ignore encore moins que la vie de Jésus-Christ n'a été

SUR LE QUIÉTISME. SSg

qu'un tissu d'austérité, d'humiliations , de pauvreté , de je&nes, de mortifications , de souffrances , qui Vest enfin terminé à une mort infâme et douloureuse : qu'il doit y avoir an moins une grande conformité de la vie des inembres k celle de leur chef, à moins de vouloir faire de la religion chrétrenne, un toat informe, et un composé monstrueux de pièces tout-à-fait désassorties : que le précepte du législateur y est formel : Celui qui veut venir après moif doit renoncer à Bov^méme , porter sacmix et me eui^ vre : Et dans un autre endroit : Zte royaume des cieux eouffre de la violence; c'est^k-^irei'^ comme il est expliqué ensuite , qu'il n'y a que ceux qui se font violence à eux-mêmes qui soient capables de ' l'emporter. Ces paroles seules , k votre avis , ne sontelles pas assez précises et asses claires, pour imposer au saint homme la loi du [eûne, de la haire, du cilice, des veilles « des austérités, pour le régler ensuite sans aucune motion divine dans toutes les actions de sa vie et dans la manière de sa mort? Je yeux vous dire davantage : le saint qui se croit pécheur , n'ira-t-il point à confesse (i) ? Je répondis, que cela lui était aussi permis qu'à un autre.

DiBECT. Cela n'est pas , ma fille , tout-à^-fait comme vous le dites , mais poursuivez.

Pénit. Il me dit , que non-seulement cela lui était permis , mais qu'il le devait faire. Oui , lui dis-je ; si après avoir consulté Dieu daiis l'oraison de vue confuse et indistincte , il en sort avec un mouvement extraordinaire d'aller se jeter aux pieds du prêtre.

Il s'échauffa un peu sur ma réponse , et me dit que je me moquais de lui et de toute la compagnie^ de parler de la sorte : qu'à un homme éclairé dans les voies de Dieu , comme nous supposions lui et moi , qu'était le saint homme , le sentiment seul de sa conscience qui lui reprochait le moindre péché de vanité par exemple, et de complaisance sur son état, ou de relâchement dans ses exercices de piété , lui était une détermination 9 une raison pour s'en confesser : que faire dépendre cette démarche d'une inspiration extraordinaire , c'était s'exposer à n'user pas une seule fois en toute sa vie du sacrement de la pénitence. Et en élevant sa voix : Que serait-ce , me dit-il ^ des grands pécheurs, s'ils attendaient une inspiration pour aller à

(i) Si l'on dît à ces âmes abandonnées de se confesser , elles le font ; car elles sont très-soamises ; mais eJles disent de bouche ce gu^on leur fait dire comme à un petit enfant y à qui Ton dirait : Il faut tous confesser de cela. Il le dit, $nns connaître ce qu'il dit , sAns savoir si cela est , on non. Livre des Torrens.

Ces ^es dont \e parle , ne peuvent presque jamais se confesser. Jbid,

36o ' DIALOGUES

-confesse? Sont-ils sArs d'êtres inspirés à la mort, d'appeler leur confesseur? Et s'ils le font, ne sera-ce point par l'appréhensfon des jugemens de Dieu , que vous appelez une action de la créature, une vraie proprie'té et activité? Mais , poursuivit-il , ce •n'est pas oii j'en veux venir. Le pieux personnage que nous sup— 'posons, s'il songe à se confesser, il se préparera à une action si sainte par toutes les pratiques que sa piété lui pourra suggérer , il n'oubliera pas l'examen de sa conscience , qui est le plus nécessaire.

Dites, mon frëre, le moins nécessaire et souvent même le plus préjudiciable à une bonne confession.

- Bon , reprit-il , voilà oii je voulais vous amener : Et en s'adressant à la compagnie : préparez-vous à entendre d'étranges choses, mais fort curieuses , et qui ont été oubliées dans- vos formules de confession. A ce mot il se lève , et en me regardant de travers : Je ne puis , me dit-il , tenir davantage contre de telles sottises , je veux qu'on me berne , si votre extravagant de directeur , ne vous fait courir les rues avant qu'il soit deux mois , et après cette belle décision , il sortit.

Ma belle-mère demeura, et après m'avoir dit qu'il fallait être un turc ou un huguenot pour se confesser sans faire son examen ; elle ajouta , qu'elle ne partirait point de là que son fils le docleur, qu'elle rappela, ne m^eùt rendu muette comme une carpe.

Je continuai , et je dis, qu'il n'y avait point d'occasions dans toute la vie dû chrétien, où il fût plus exposé à agir par propriété et activité , que dans celle de l'exainen 5 que ce n'était que contentions d'esprit, qu'efforts de mémoire pour se ressouvenir de l'espèce, du nombre, et des circonstances de ses péchés.

Dites, ma sœur, une torture , une bourrelerie de conscience. Pourquoi ne parliez-vous pas comme les Calvinistes ? Vous avez déjà assez de choses communes avec eux.

Je lui dis, qu'il tenait de madame sa mère , quand il parlait ainsi.

Il se radoucit, et me dit agréablement, que l'examen était une chose aussi facile que nécessaire : qu'on n'était obligé de rendre compte au prêtre dans le tribunal de la pénitence , que des péchés mortels : que ceux-là pesant sur la conscience y sautaient aux yeux dès qu'on pensait seulement à se confesser : et que pour ce qui est des péchés véniels; que les âmes pieuses éprouvaient dans l'habitude de la confession , qu'un médiocre soin suffisait pour en faire la revue, et les rappeler presque tous à la mémoire.

Je lui répondis du même ton , que pour les péchés grands et

SUR LE QUIETISME. 36t

'petits, le meilleur, souvent, était de les oublier par deux raisons (i). La première, parce que cet oubli était une marque de la purification de sa faute. La seconde, parce que Dieu , quand il se faut confesser , ne manque point de faire voir à l'âme ses pins grandes fautes , et voulant bien alors le faire lui-même , il n'jr aurait rien de mieux pour elle , que de s'abandonner à sa providence.*

Si Dieu , ma sœnr , s'en veut mêler tout seul , je conçois fort bien qu'une âme éclairée de la lumière divine , verra plus clair dan« son intérieur, que par ses propres lumières. Vous voyez bien , mon frère ^ et si , continua-t-il , Dieu voulait rendre présent k la mémoire d'un pénitent tous les péchés de sa vie passée , avec leur nombre et leurs circonstances , et lui mettre en même temps dans le cœur une contrition parfaite, ce serait bien de la peine épargnée , et je ne vois pas quel besoin il aurait d'effort , pour faire son examen , sans lequel assurément je trouverais sa confession fort bonne, et meilleure qu'il n'eût su en faire en toute sa vie.

N'est-il pas vrai , lui dis-je , que nous ne sommes pas l'un et l'autre si éloignés de sentimens ?

Vous le verrez , me dit-il; mais pour vous faire une règle de conduite dans un sacrement le plus nécessaire au salut pour les pécheurs qu'il y ait dans l'Église , il faut conclure de ce principe-ci, que l'oubli des péchés est une marque qu'ils sont pardonnés, parce que Dieu lui-même en fera l'examen , ou que sa parole y soit engagée , ou que vous ayez droit de compter sur cette lumière divine , qui sans que vous vous en mettiez autrement en peine, vous découvrira vous-même à vous-même. Je vous demande donc sur quoi vous établissez ce droit? Qui vous a révélé que vous l'aviez? En quel endroit de l'Évangile Dieu vous a-t-il promis de suppléer à votre négligence les propres soins de sa providence et de sa charité infinie? Nommez-moi vos garans : saint Pierre? saint Paul? dites, parlez. Si vous me demandez , ma sœur, pourquoi nous faisons notre examen , je ferai . ici paraître mon filleul, votre fils, il n'a pas huit ans accomplis, vous lui avez appris les commandemens de Dieu et de l'Église , :il les récitera devaùt vous, et entre autres articles celui-ci qui

(i) S^cxposer devant Dieu, qui ne manquera pas dePéclairer, et de lui faire connaiire la nature de ses fautes. L'âme oubliera ses défauts , et aura peine h s'en souvenir , mais il ne faut pas qu'elle s'en fasse aucune peine , pour deux raisons. La première , parce que cet oubli est une marque de la purification de la faute, et que c'est le meilleur, dans ce degré', d'oublier tout ce qni nous concerne , pour ne se souvenir que de Dieu. La seconde raison est, que Dieu ne manque point, lorsqu'il se faut confesser, de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes j car alors il fait lui-même son examen. Moyen court.

36a DIALOGUES

dit : Tous tes péchés confesseroê , et le reste» Pour confesser ses péchas il faut s'en souvenir , pour s'en ressouyenir il faut les avoir sus , pour les savoir il faut faire une sérieuse recherche des actions de sa vie. Cette recherche est un examen, donc cet examen est nécessaire. Mais pour faire une confession de nos péchés qui les efface entièrement , et qui nous réconcilie avec Dieu , il faut qu'elle soit accompagnée et précédée d'une grande contrition : pour sentir cette douleur amëre de nos fautes, il faut en ayoir connu profondément et le nombre et Ténormité : cette connais* sance a di\ dépendre d'une exacte revue de ces mêmes fautes , une telle revue est l'examen de la. conscience , donc un examen est nécessaire et préalable à la confession ; nous raisonnons ainsi. Mais direz-vous, mon frère, qu'un chrétien qui au sortir de l'oraison de simple regard oii Dieu lui aura fait connaître la grandeur de ses péchés , ira par une motion divine se jeter aux pieds d'un prêtre ; s'il en oublie un considérable dans la confession ; direz-vous que ce péché ne lui est pas pardonné?

Je dirai plus, ma sœur, me répondit-il, c'est que yotre chrétien ajoute à son péché qui ne lui est point pardonné ( parce qu'il ne l'a pas confessé) un autre péché très-grief, qui est celui d'une paresse criminelle dans un homme, dont la conscience chargée de crimes, ne l'excite point à examiner l'état de son âme avant que de l'exposer au ministre de Jésus-Christ.

Yous comptez donc pour rien le simple regard , mon frère ; an contraire, dit-il, je le compte pour beaucoup, pour une illusion grossière, et pour une ignorance très-coupable. Car que voulez-vous que je pense d'un chrétien, qui pour toutes précautions avant une confession qui sera peut-être suivie d'une communion , se contentant de regarder dans son oraison Dieu présent en tous lieux , présume par là assez de la sainteté de son état , pour attendre de Dieu , ou qu'il lui révèle tous les péchés qu'il a commis, ou qu'il lui pardonne ceux qu'il ne lui aura pas révélés? Si ce n'est pas là tenter Dieu, je ne sais plus ni quand ni comment on le peut tenter. Je reviens à mon saint , et je le fais avec votre permission , solenniser les mystères deJésus-Chritt tous les jours des fbtes qui lui sont consacrées.

Si cela se passe, lui dis-je , sans action vivante de sa part , sans activité et sans propriété , votre saint est le mien de tout mon cœur; mais autrement il n'est pas mon saint, et ne le peut être de personne.

Vous parlez bien affirmativement , me dit-îl , m^is ma sœur , croyez-vous en Jésus-Christ ?

Voilà une belle question!

Et en son Ëglisc ?

SUR LE QDIÉTISME. 363

Tout ie même !

Et au pouvoir de son Église?

Après , lui dis- je.

Emané de Jésus-Christ ?

Je le crois..

Yous croyez donc , poursuivit-il , que les fêtes que nous trouvons établies dans TÉglise pour célébrer chacun des mystères de la religion, sont bien et . religieusement instituées, autorisées même par le Saint-Esprit , qui gouverne FEglise depuis Fascpnsion de Jésus-Christ?

Je l'ai appris ainsi.

Oii voit-on dans les jours qu'on appelle des fêtes solennelles , réciter de certaines leçons, de certains psaumes et de certaines homélies , dire de certaines messes , faire de certaines cérémonies, s'appliquer à certaines prières et certaines méditations sur tel et tel mystère?

Dans l'Église, mon frère.

Qui l'a ordonné ainsi ?

L'Église , lui dis-je.

Prenez garde , ma sœur , gouvernée par Jésus-Christ , inspirée par le Saint-Esprit. Et continuant son discours : Celui donc qui dans ces jours récite un tel psaunie , s'applique à une telle messe, médite un tel mystère, ne fait-il pas ce que le Saint-Esprit lui dicte par l'organe de l'Église qui a ses usages , ses lois , sa tradition; et s'il suit le mouvement du Saint-Esprit, s'il se laisse aller k la pratique de toute l'Église , oii il a reçu le baptême , tt dont il fait partie : Hé , ma sœur , pouvez-vous dire qu'il suit sa propre détermination? Qu'il agisse par propriété et par activité ? Que ce spient là des actions vivantes , des actions d'Adam , des péchés qu'il faille confesser ? Quand s'est-on jamais confessé ie pareils péchés? Quelles sortes de pénitences, à votre avis , lui pourrait-on imposer selon l'esprit de cette même Église, des jeûnes? des psaumes? des prières, des méditations sur les mystères? ses propres péchés pour pénitences qu'il faudra èipier jusqu'à l'infini, par pénitences qui sont d'autres péchés : de sorte que cela se perpétuant jusqu'à la fin de sa vie , vous faites mourir mon saint dans l'impénitence finale.

Il y a un bon remède à cela , mon frère.

Hé , quel peut-il être ?

Le simple regard.

Le simple regard , ma sœur? vous me faites souvenir des charlatans qui n'ont jamais manqué d'un remède à tous maux , et qui ne guérit d'aucun en particulier*

Ah! mon frère, repris-je, si vous saviez , si vous pouviez

expérimenter une fois , ce que c'est qu'une àme fervente , élevée parla contemplation acquise jusqu'à la vue confuse et indistincte de l'essence de Dieu , si vous compreniez le plaisir de cette âme dans les renoncemens à sa propre action , dans les plongemens qu'elle fait dans l'océan de la volonté divine , quelle paix , quel repos , quelles nuits resplendissantes pour cette âme , de ne plus voir en elle qu'un dénuement parfait de toute opération , pour ne plus souffrir que l'action de Dieu ! Combien alors la distinction des jours lui parait frivole et mal entendue ! combien les fêtes les plus solennelles lui sonl peu de chose ! quelle insipidité elle trouverait dans le récit des psaumes , quelle inutilité dans les prédications et pour ceux qui les font , et pour ceux qui les écoutent; quelle froideur même souvent, et quelle indifférence pour une messe de paroisse, quelle sécheresse pour elle de méditer sur la justice de Dieu , ou sur ses miséricordes; ah ! mon frère , Dieu présent partout , Dieu présent en tous lieux (i).

Vous vous emportée , ma sœur , mais je vais m'emportèr à mon tour , et ma patience est enfin poussée à bout par tout ce que je viens d'entendre, et en élevant sa voix : Quoi pendant que toute l'Église de Jésus-Christ verse des larmes de tendresse ' sur la naissance d'un enfant qui est Dieu y et qui se manifeste aux hommes pour leur salut dans le temps , et de la manière qu'il a été prédit et annoncé , ou pendant qu'elle est transportée • d'une joie sainte sur une résurrection qu'elle regarde comme le fondement inébranlable de sa foi , de son espérance et de sa sanctification , qu'elle s'assemble dans les temples pour y faire retentir au loin les louanges de Dieu , les mêmes louanges qui ont été autrefois dictées à son prophète parle Saint-Esprit , pour y solenniser des messes publiques , pour y ouvrir les tribunaux de la pénitence , ou l'on trouve la rémission de ses péchés ; pour y dresser des tables des sacrés mystères,' oii sont admis tous les fidèles ; le concours du peuple y est universel , le son des cloches qui s'est fait entendre pendant la nuit, a réveillé la piété des chrétiens , leur a annoncé la grande solennité , et les y a invités. Tous perdent le sommeil, courent aux' églises, y adorent Dieu

(t) Cet acte, je sois ici, Seigneur , dans le dessein de ne vouloir qneTOus, peut être bon les premiers jours, lesquels étant passe's , vous tous contenterei de la pure foi de Dieu présent , et de la simple intention que tous avec de vous abandonner à lui , sans en faire aucuns nouveaux actes. Mafat^al , Pratique facile.

Présence de Dieu sons une idée abstraite, consiste à regarder Dieu seul en lui-même , ce qui comprend tout. Ibid.

Quand nous regardons Dieu seul en lui-même , en concevant sa simple présence , nous Penvisageons alors avec toutes ses perfections. C'est pour lors qu^ou voit Dieu tel quMl est en lui-même, et non pas tel .qu'il est représenté pat no.y idées. Ibid.

dans ses mystères; vous seuls par singularité, ou par un fauic sentiment de la sublimité de yotre état , dédaignant la maison du seigneur et ceux qui la fréquentent en ces saints jours, vous présumez que c'est agir par l'esprit de Dieu y et par des vues surnaturelles, que de vous renfermer dans un coin de vos maisons, et là sans y penser, ou à un Dieu fait chair ^ ou à. un Dieu res-. suscité (i), de vous borner seulement à ne penser à rieu^ ou . tout au plus à Dieu présent en tous lieux ; vous estimez au contraire que ceux qui suivent l'esprit de Dieu et de son Eglise , en s'unissant aux cérémonies et aux prières de sa liturgie , accommodées à la célébrité du jour, n'agissent que par un principe corrompu , ne font que des actions vivantes , ou ( selon votre përe) mortes en effet pour le salut et pour votre justification. Cela est si ridicule et si absurde , ma sœur, je ne vous le dissimule point , que tout autre que moi sans y répondre , hausserait les . épaules , et s'en moquerait.

Je ne sais, mon frère, lui répliquai-je, si vous m'avez écouté, quand j'ai dit que les voies extraordinaires n'étaient que pour les parfaits.

Vousjffous moquez ^ me dit-il, je sais que vos docteurs en font des leçons aux enfans, aux valets, aux artisans; mais j'empêcherai bien que vous ne gâtiez mes domestiques, et si j'en suis ^e maître, mon filleul aussi, qu'on m'a dit que vous voulie# à huit ans au plus , jeter dans la vue confuse et indistincte de Dieu; je crois avec cela que c'est l'âge oii il saura mieux s'en tirer qu'en nul autre temps de sa vie.

Mon fils , lui dis*je, n'est pas encore assez parfait pour cela , quoi , lui connaître Dieu confusément et indistinctement ?

Je vous entends, ma sœur, quand vous le jugerez assez parfait; ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'ils doit aux usages de l'Église , et à le dégoûter des pratiques chré-

(i) Lorsque le - Seigneur conduit Tâme à la contemplation , Pesprit devient' incapabie de méditer la Passion de Jésus -Christ; parce que In me'ditation notant autre chose que Faction de chercher Dieu , dés que Pâme Ta trouve' une fois y elle s^accoutume à ne le chercher que par le moyen de la volonté' , et ne veut plus s'embarrasser de Pentendement. Molinos, Introd. a la ùuide SpirU. seci. 3 , n. n^.

Après que nous avons mëdite' tant d'années sur l'humanité' du Sauveur du monde , il faut enfin apprendre à nous reposer en Dieu, à qui elle hous conduit. Malaxai, Pratique Jacile,

Ceux qui sont arrives par la grâce à la pure contemplation , où il n'y a plus de me'ditation, ni d'actes raisonne's , de souvenir de «ffsus-Christ , à Ft^tat depure foi, conçoivent Jesus-Christ Homme-Dieu d'une ttule vue d'esprit sans pensée quelconque qui soit distincte , si c.c n'est que le oaint-Ësprit nous applique quelquefois aux considérations sur la sainte humanité par la volonté divine , et non par la nôtre , qui n^agit plus^ ni par notre choix. Malaual Pratique facile.

3(i6 DIALOGUES

tiennes : aiifsi la négligence sur ses deiN>irs , sera une inâc^on de la perfection de son état , et il pourrait même par vos soins monter k un tel degré , que votrç directeur les dispenserait pour toujours d'aller à confesse et de communier.

Direct. C'est selon , deyiez-yous lui dire ; car ma fille , si Ton sentait en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacremens , qu'on ne p&t les désirer , s'y préparer et les recevoir sans propriété et actiyité , et qu'on fÂt%insi exposé À participer aux mystères de Dieu sans motion diyine ; je tiens , et tous nos docteurs ayec moi , qu'il n'y a point de circonstances tirées du jour, du précepte, de la bienséance, ou de la nécessité, qui puissent obliger une âme fidèle à commettre hB' péché en usant de la confession et de la communion , et qu'elle fait mieux de s'en abstenir. Mais yous aurez, madame, le loisir et l'occasion peut«-étre d'épuiser cette importante matière. Acheyons l'entre* tien avec yotre docteur.

PéiriT. Un des messieurs de Sorbonne se fit annoncer , comme il en était oii je yous ai dit.

Direct. Hé bien?

Péi7iT. Il ne youlut pas poursuivre en présence de son ami, et je crois par des égards pour moi; je le voulais encore moins que lui; car comn^e il est né éloquent et beau parleur, il rend les fboses qu'il dit assez plausibles et capables de faire impression. Je voudrais , mon përe , vous le faire connaître , vous lui répoudriez beaucoup mieux que moi, et je vous avouerai qu'avant que de nous séparer, je lui proposai le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part.

Un plaisant mot de ma belle->mëre là«dessus. Vous ne sauriez mieux faire , ma fille , que de les faire trouver ensemble. Voulezvous que ce soit ici? J'aurais le plaisir de voir mon fils l'abbé vous rendre tous deux chrétiens, vous et votre directeur»

Direct. Nous parlerons , madame , de cette entrevue la première fois.

PérriT. J'y consens, mon përe , aussi-bien je crains quele.récit de cette conversation ne nous ait mené trop loin , et qu'il ne vous ait peut-être un peu ennuyé.

Direct. Point du tout, madame, mais puisque yous le voulez ainjp, je vous laisse partir, pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher à revenir de telles aventures.

Les maximes des Quîétîstes détournent de la confession et de la péni* tence. L'abandon parfait qu^ils enseignent , jette dans Findifférence pour le salut , pour les bonnes œuvres, pour les biens spirituels , pour les vices et les vertus : Il fait consentir TânJ! à Textinction de la charité et de la foi , à aimer Tétat du péché, le désespoir et la damna* tion. Affreuses conséquences de cette indifférence absolue : Qu'elle renverse les premiers principes du christianisme : Qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que Ton fait dans l'oraison do* minicale.

JLiiRECT. Mon Dieu ^ madame, j'appréhende bien que vous ne vous soyez un peu ennuyée dans ce mauvais poste , et que le froid que vous avez souiTert en m'attendant , n'ait causé cet abattement , et cette pâleur que' je vous vois. Ou sont donc ces yeux vifs et rians, ces belles couleurs qui relevaient votre teint? Je ne suis pas au moins édifié de cet air languissant que vous nous apportez; vous étiez si vive , et dans une si parfaite santé la der* niëre fois. Donnez-moi vos deux mains que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin devons à l'avenir. Que vous est-il dpnc arrivé , ma chëre dame, depuis huit jours que nou^ ne nous sommes pas vus? £st-c» toujours ce mari, est-ce moi? votre belle-mëre, ou monsieur son fils le docteur? Vous plaindriezvous de moi? Car vous êtes triste, et point du tout dans votre naturel. Serait-ce notre doctrine qui vous inquiéterait? Est-ce que nos pratiqués surpassent vos forces? Cela serait bien extraordinaire; car pour une âme qui éprouve des peines , des langueurs , et des sécheresses dans nos exercices , il y en a mille que Dieu conduit par le repos , par la douceur, et j'oserais dire, par une divine nonchalance, x a-t-il rien de plus agréable à une jeune femme , d'une complexion délicate , que de demeurer passive toute sa vie , et d'avoir même scrupule de faire pour Dieu et pour le paradis, 1:^ moindre action qui puisse l'émouvoir le moins du monde ^ que de ne se plus tourmenter ni du passé ni de l'avenir, et pour le présent » prendre le temps comme il vient (i), sans

(i) L'abandon est ce qu'il y- a de conséquence dans toute la vie , et c'est la clef de i'int<frieur. Qui sait bien s'abandonner , sera bientôt parfait.... Ponr la pratique , elle doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu , de renoncer à ''toutes inclinatioris particulières , quelque bonnet qoMles paraissent, sitôt qu'on les sent naître, pour se mettre dans l'indiffî'rence, et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dés son éternité ^ être indifférent à toutes choses, soit pour le corps , soit pour l'âme , pour les biens temporels et éternels , laisser le passé dans l'oubli , l'avenir à la Providence , et donner le présent à Dieu ; nous contenter du moment actuel , qni nous apporte avec soi Tordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu , comme eïle est commune et inévitable pour tous. Moyen couru

d'autre parti sur les actions bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous en remettre pour révénement à. la volonté divine , maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal qu'il lui plaît, suivant la diversité^de ses voies, et la profondeur de sesjugemens? knaginez-vous , madame, un système de relî* gion le plus accommodé à la portée des hommes , et qui semble fait eiprës pour leur aplanir le chemin du ciel , afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans violence. Serait-il de bonne foi comparable aux suavités ineffables , aux inactions, à la paix , aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? Ne faudrait-il pas se haïr soi-même , je veux dire son âme , son corps , ses plaisirs , sa joie; pour, connaissant nos principes et toutes leurs suites , refuser d'en profiter , et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, madame, nous sommes à peine sortis de la quinzaine de Pâques , chargée encore d'un jubilé , la prière , le jeûne , les stations, les sacremens , vous auront mis en l'état oii vous voilà.

Pénit. Vous dites vrai , mon père, en quelque manière , mais qui n'est pas celle dont vous l'entendez.

Direct. Comment, ma chère fille? hé je vous avoue que je n'y entends plus rien. Auriez-vous trouvé quelque ignorant de confesseur qui vous aurait refusé l'absolution ?

Pénit. Cela ne pouvait pas être , mon père.

Direct. Pourquoi non, ma fille? Je vais vous montrer que cela était très-possible. Il ne faut pour cela que s'être adressé à un homme scrupuleux , qui aura pénétré par votre manière de vous confesser, que vous n'avez pas fait votre examen de conscience,

Penit. Hélas , mon cher père , j'aurais grand tort de m'en prendre à un confesseur !

Direct. Tant mieux, madame, et ce n'est pas une chose si ordinaire que de bien rencontrer en ce point, et d'avoir sujet de se louer de ces gens-là.

Pj^mt. Je ne m'en loue pas aussi , mon père, et je ne suis pas en cet état-là.

. Direct. C'est-à-dire , madame , que vous n'avez pas usé ces Pâques-ci de la confession?

Penit. Non , mon père.

Direct. Je l'ai vu d'abord. Et pour la communion , ma fille , comment cela s'est-il passé? Etes-vous contente?

Pénit. Point du tout.

Direct. Croyez-vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser cette année avant que de communier? Mais quoi , vous

pleurez^ ce me semble , et vous aveE quelque chose sur le cœur que vous ne me dîtes pas.

Pénit. Je n'ai rien , mon përe , \e crois seulement que j'aurais mieux fait d'approcher des sacremens de l'Église dans cette solennité de Pâques , comme j'y ai été élevée dès ma plus tendre jeunesse , comme ont fait mon mari , mon beau-frère , et ma belle-mère , qui toute simple qu'elle est , a peut-être pris un meilleur parti que je n'ai fait , et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi , seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Église, qu'elle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son curé. Enfin , mon père , je voudrais qù*il m'eût coûté cette main-là, et avoir fait mes Pâques , «t ensuite gagné le jubilé comme les autres.

Direct. Mais il n'y aurait pas eu en effet grand mal à cela ; d'où vient , madame , que vous n'avez pas fait l'un et l'auytre , si votre santé vous le permettait?

Pemt. Je vous le dirai. Je savais, mon père, comme les autres, que le pape ayait accordé un jubilé général , qu'il s'ouvrirait dès la semaine-sainte ^ je formai la résolution de le gagner ; je m'en ouvris même à vous dès le commencement du carême , et vous me dites que vous me le permettiez. Je n'ai rien rabattu , comme vous avez vu depuis ce temps-là , de la sublime oraison ; j'ai écouté toutes les motions divines ^ j'ai renoncé de cœur à toute propriété et à toute activité. Il est vrai que la fête de Pâques venant à s'approcher , j'entrai un matin par ancienne habitude dans une profonde considération de la grandeur du mystère , de l'importance qu'il y avait pour moi de le bien solenniser. Je songeai quel bien infini c'était pour une âme qui communiait dignement, quelle source , quels trésors de grâces étaient renfermés dans les indulgences que l'Église voulait bien octroyer dans ces saints jours , par le pouvoir qu'elle en avait de Jésus-Christ. Je me préparai donc d'ajouter à l'acte de simple présence de Dieu , des réflexions vives sur sa bonté infinie, sur ses miséricordes inépuisables : je récitai ensuite le psaume Miserere^ j'y trouvai du goût , je le récitai une seconde fois , je choisis les jours que je ferais des stations.

Direct. Des stations?

Pénit. Oui , mon père , des stations. Je me taxai à nne telle somme pour mes aumônes ; je m'efforçai de me souvenir de mes péchés , comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agirait de les confesser avant que d'approcher des mystërps. Enfin mon plan était dressé, ma résolution prise, suivant çn cela les vues que j'ayais eues dès le jour des cendres, comme ie

La Bruyère. ?.l

vous l'ai dit. Hélas ! mon përe , ou heureusement , ou malheureusement pour moi , je m'allai souvenir d'avoir lu dans un de nos livres , que les vues qu'on a de faire une chose, sont des obstacles à la perfection (i) , et je médis à moi-^méme , je serais bien malheureuse , si avec tous mes soins et toute mon application à m'acquitter de mes devoirs , l'abstinence ^ le jeûne , l'aumône , la prière, joints à l'usage des sacremens , bien loin de m'étre utiles en aucune manière , ne servaient au contraire qu'à me faire tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avais atteinte ; je suis sans doute entraînée à toutes ces bonnei œuvres , et à ces apparences de vertu et de dévotion par une habitude contractée dès mon enfance ; ce ne sont que des suites des im* pressions qu'on m'a données dès mes premières années ^ j'éprouve en moi un trop grand empressement d'aller à confesse et de communier , et parce que je veux cela trop déterminément , je n'en doik rien faire , et par conséquent je ne le dois pas vouloir. Je me mis ensuite si fortement dans l'esprit que j'étais obligée à résister à cette volonté déterminée de faire mes Pâques et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans l'impuissance de m'acquitter de l'un et de l'autre ; j'y avais même une résistance horrible , et il me semblait que quelque chose surtout m'impossibilitait la confession. Cet extrême éloignement pour les sacremens, me , convainquit assez néanmoins qu'il n'y avait point de propriété à mon fait , et que c'était peut-être la vraie disposition oii je devais en approcher ^ mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseignent : qu'il faut tout faire dans une grande paix , et avec cette dojice impulsion qu'on appelle motion divine (2) , je me trouvai dans celte perplexité de'm*abstenir d'abord de faire mes dévotions , parce que je le voulais trop déterminément , et bientôt de ne pouvoir les faire faute d'attrait , et par l'extrême opr position que j'y avais.

Direct. En un mot , ma fille , yous ne pûtes aller à confesse ni à la communion , et parce que vous le vouliez , et parce que vous ne le vouliez pas.

Pénit. Hélas ! mon père , il n'y a pas autre chose.

Direct. Tant mieux , ma chère fille, et je ne vous le dissimule

(i) Dieu ôte encore par là la réflexion et la yueqùe PAme porte snr ce qu'elle fait ; ce qui est Tunique obstacle qui la retient j et qui empêche que Dieu ne se commnriique à elle. Molinos, Guid. Spirit, Ht. i, chap. 4» n. ag.

Souvenei-vous bien, Pbilothe'e, de la règle générale que je vous ai prescrite, de ne TOUS plus servir à Tavenir de raisonncmens dans yotre oraison. Malaval ^ Pratique facile, »

(a) 11 faut donc demeurer en paix , et ne nous mouvoir que quand il nous meuC... C'est l'esprit de l'Eglise , que l'esprit do la motion divine, etc. Moyen cowt.

- SUR LE QUIETISME. 871

pas , qu'à voir vos larmes et le désordre de votre visage , j'appréhendais fort qu'il ue vous fû.t arrivé pis. Dites-mt)i , je vous prie , dans cet effort que vous dites , que vous avez fait pour .vous ressouvenir de vos péchés , et qui est peut-être la cause du trouhlé qui vous est arrivé , vous étes-vous trouvée cou^^ahie de quelque défaut ? Avez-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque écrément ?

Pénit. Oui , mon përe , et c'est ce qui me portait à recourir à la confession.

Direct. Étrange force de l'habitude et de la coutume , lors surtout qu'elles ont leurs racines dans notre première éducation. C'était précisément , madame , à quoi vous ne deviez pas songer. Vous ne pouvez vous imaginer de quelle importance il est pour une âme qui tend à la perfection , de ne se point inquiéter de ses défauts ; il sui&rait après cet examen de l'état de votre conscience , que vous auriez dii même vous épargner de vous ramasser au dedans , attendre et souffrir la pénitence que Dieu vous aurait voulu imposer lui-même , et rien davantage , sans faire pendant cette semaine de, Pâques aucunes prières vocales , sans vous imposer aucune mortification.

Apprenez , ma fiUe , que les prières qu'on se tue de dire , et les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles de la grâce (i), mais seulement des instrumens accommodés à notre faiblesse , qui amusent et soutiennent notre imagination plutôt qu'elles ne contribuent à la sanctification de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu , est de mille degrés audessus du F'eni Creator et du psaume Miserere , et de toutes les oraisons les plus communes et les plus consacrées dans l'Église ; il y a des momens oii elle donne à une âme résignée du dégoàt pour l'oraison dominicale; il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, oii vous venez de vous trouver , oii elle tient lieu ifonseulement de toutes prières , de toutes mortifications , de toutes bonnes œuvres , mais aussi de sacremens, je dis de la confession et de la communion. Quelle est donc , madame , votre inquiétude , et que Aerchiez-vous ces fêtes dans les sacremens et dans le gain du jubilé, de l'indulgence pour les châtimens dûs à vos péchés (2) ? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu , que d'avoir recours à sa miséricorde ? parce que le

(1) Sans une rëvdlation, on ne peut savoir qu'il y ait un degré de grâce attaché à Toraison. Malai^aly Pratiq. facile.

Je dis qu'il ne faut point se fixer à telles et telles austérités \ mais suivre seulement l'attrait intérienr en s'occapant de la présence de Dieu , sans penser en . particulier à la mortification. Moyen court, p. 67.

(a) G*est alors qu'elle commence à ne pouvoir gagner des indulgences , et l'amour ne lui permet pas de vouloir abréger ses peines. Livre des' Torrens,

premier procède da pur amour qu'on a pour Dieu , et c|iie Je second yenant au contraire de Tamour que nous avons pour mous y et tendant à éviter la croix , ne peut être agréable à I>ieu , et est indigne de sa miséricorde.

PÉpriT. Qu'appelez-vous , mon père , tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences ? C'est bien tout le contraire; car les chrétiens, en se soumettant aux petites croix, c'est-àdire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose , tendent à éviter l'enfer qui serait dû à leurs péchés.

Direct. Dites-moi , ma fille , monsieur votre mari , et monsieur le docteur son frëre , ont-ils fait vœu de passer leur yfe ensemble ?

Penit. Us s'aiment assez, mon père, pour ne pas songer sitôt à se séparer.

Direct. Vous pourriez donc , madame , dans la suite q(re obligée en conscience de les abandonner. tous deux; car je ne vous le cache plus , ma chère fille , un plus long commerce avec ces personnes-là serait capable de vous pervertir. Quelle est en effet cette appréhension des peines et des châtimens de l'autre vie , dont vous me paraissez toute troublée? ou est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu que vous prêchiez vous*méme aux autres avec tant de force ? Ignorez-vous encore que l'abandon parfait , qui est la clef de tout intérieur , n'excepte rien , ne réserve rien , ni mort, ni vie , ni perfection , ni salut ," ni paradis , ni enfer ? Que craignez-vous, cœur lâche .^ Yous craignez de vous perdre ? Hélas ! pour ce que vous valez, qu'importe (i)?

Penit. Mais , mon père ,'comme âme rachetée par le sang de Jésus-Christ , il me semble que je puis.^ire que je vaux quelque chose , et que je commettrais un péché horrible de ne pas songer à me sauver , et de ne pas espérer mon salut , après que Dieu même a fait àes choses si extraordinaires , a daigné passer par des états si humilians, seulement pour me le procurer. Peut-on avoir de l'indifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux , pour sa mort ?

Direct. Oui , ma fille, cela n'est pas impossible.

(i) L^abandon parfait , qui est la clef de tout TinteVieur, n'excepte rien, ne rt'serye rien , ni mort , ni yie , ni perfection , ni salut , ni paradis , ni enfer. Que craignez-yous , cœur lâche ? Vous craignez de tous perdre ? Helas ! pour ce que vous valez , qu'importe ? Livre des lorrens.

L'indifférence de cette amante est tell^, qu'elle ne peut pencher , ni du cdte' delà jouissance de Dieu , ni da c6te' de la privation de Dieu. La mort et la vie lui lont e'gales ^ et quoique son amour«soit incomparablement plus fort qu'il n'a été , elle ne peut néanmoins d^ûrer le paradis. Exposit, du CanU des Cantiq»

PÉfTiT. Ah 1 raen père , que dites-vous là ? Quoi , sachant quelles ont été les vues de Dieu sur moi par la mission de sou ^Is , je ne ferai pas tout ce qui est en moi pendant tout le cours de ma yie , pour y correspondre et pour achever par mes actions l'ouvrage de ma rédemption ?

Direct. Non , ma fille , et cela mérite explication en un certain sens.

Penit. Je ne m'exciterai pas à augmenter ma foi de jour en jour , à m'enihraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance ?

Direct. Point du tout, madame.

Pbnit. Je ne m'étudierai pas dans toute ma conduite à discerner la volonté de Dieu , afin de l'accomplir le plus exactement qu'il me sera possible ?

Direct. Vous n'y êtes point encore.

Penit. Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le treinljenient , incertaine comme je suis , si j'ai la grâce de Dieu ou si je ne l'ai pas ? ^

Direct. Encore moins.

Pénit. Mon beau-frëre en effet m'aurait-il trompée? Je ne puis me le persuader.

Direct. Rien n'est plus certain, ma chëre fille , que qui sait bien s'abandonner , sera bientôt parfait (i) sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abîmer entieremeiit dans la volonté de Dieu , sans se soucier le moihs du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne ^ut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la grâce de Jésus* Christ, ou si elle nous manque : qu'importe ? et que quelqu'un la possède en un degré plus éminent que nous ? il faut aller jus'^ qu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces , que nous en soyons entièrement dépouillés , et que nous ne faisions que de l'horreur. Vous parlez , ma fille , de foi , d'espérance et de charité ; vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être : vous parlez de vertus et de bonnes œuvres , tout de même. L'indifférence

(i) Qui sait bien s'abandonner , sera bientôt parfait. Moyen eourL Le fidèle abandoii dans tout , ne voulant rien que ce que Dieu reut , et ne pouvant douter que ce qui arrive de moment en moment, ne soit Tordre visible de Dieu , qui dispose tout cela , soit pour sa justice , soit pour sa miséricorde j qui pourrait dire jusqu'où se doit porter cet abandon ? jusqu'à agir sans connaissance , ainsi qu'une personne qui n'estplus Ce qui est le plus nécessaire

est également le plus aise' ; savoir , de connaître la volonté de Dieu : et c'est sans nécessité que l'on se met si fort en peine de la découvrir. La volonté de Dieu n'est autre chose , que ce qu'il permet nous arriver à chaque moment. Règle des Associés à Penfance de Jésus.

au plus ou au moins de toutes ces choses; voilà en quoi consiste la perfection (i).

Pénit. Quoi, mon père, la perfection pourrait consister à n'aimer Dieu que médiocrement , et à ne presque plus espérer en lui ?

Direct. Je ne dis pas cela : mais à ne se plus inquiéter de Faimer peu ou beaucoup , comme d'espérer en lui , ou fermem.eiit ou faiblement. Voilà ce que je dis.

Penit. Mais , mon père , si je ne sentais plus de cbarité y ni aucun amour pour Dieu ?

Direct. II faudrait , ma fille , s'y résoudre et prendre pa* tience.

Pénit. Si je n'espérais plus en lui , et que je tombasse dans Je désespoir ? Cela est horrible , ce que je vous dis.

Direct. Il faudrait , madame , non-seulement supporter cet état horrible , mais Taimer (2).

(i) Vous ressentirez au dedans une seclieresse passive , des ténèbres , des angoisses , des contradictions, une re'pugnance continuelle, des kbaindonne>mens tntërieurs , des désolations horribles , des suggestions importunes et perpe'taelles , des tentations vcliémentes de Tennemi. Enfin voas trouverez votre eœur si resserre ^ si plein d'amertume , que vous ne pourrez Pelever vers Dieu, ni faire un seul acte de foi, dVsperance ou d'amour. Dans cet abandounemept , vous voyant en proie à l'impatience , à la colère , à la rage , aux blasphèmes , aux appe'tits désordonnés, vous vous croirez la plus misérable , la plus criminelle et la plus détestable de tontes les créatures , dénuée de toutes les vertus , éloignée de £^eu , et condamnée à des tourmens presque égaux aux peines infernales. Mais quoique dans cette oppression il vous semble d'être orgueilleuse , impatiente et colère ; ces tentations néanmoins ne remportent aucun av.antage sur vous , la vertu cachée et le don • efEcace de la force intérieure qui régnent eu vous, étant capables de surmonter les assauts les plas vigoureux et les plus terribles. Molinos , Guid, Spirit. liv. 3 , ch. 4 > n« 38 , 39 et 3o.

Ame bienheureuse , si vous saviez combien le Seigneur vous aime et voas

protège au milieu de ces tourmens Quelque affreuse que vous paraissiez à

vos yeux , l'Auteur de tout bien vous aimera, /cfem, ibid, chap. 5 , n. 38.

L'abandon d'une âme spirituelle à Dieu , est un dépouillement de tout soin

denous>méme pour nous laisser entièrement à sa conduite Pour l'abandon

que Pâme spirituelle fait à Dieu tant de son intérieur que de son extérieur , son cœur demeure libre , content et dégagé. Pour la pratique , eUe consiste & perdre sans cesse toute sa volonté propre dans la volonté de Dieu , à renoncer à toutes les inclinations particulières quelque bonnes qu'elles paraissent , sitdt qu'on les sent naître , afin de se mettre dans l'indifférence , et ne vouloir qae ce que Dieu a voulu dans son éteruité. Moyen court. , .

Il n'y a plus d'amour , de lumières, ni de connaissances. Livre des Torreru,

(3) Vouloir bien n'être rien aux yeux de Dieu , demeurer dans un entier abandon , dans le désespoir même , se donner à lui , lorsqu'on est le plus re^ buté , s'y laisser et ne se pas regarder soi-même , lorsqu'on est sur le bord de

l'abyme , c'est ce qui est très-rare , et qui fait l'abandon parfait Cette pauvre

Âme est obligée , après avoir tout perdu , de se perdre elle-même par un entier désespoir. Livre des, Torrent.

SUR LE QUIÉTISME. ayS

PéwiT. L'aimci;? aimer le désespoir ?

Direct. L'aimer , ma chère enfant , si du moins tous vouliez être une parfaite abandonnée,

Pénit. Mais , mon père, je pourrais donc par la même raison consentir à l'extinction entière de ma foi ? ^

Direct. Vous y êtes, ma fille, et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.

Pénit. Je les vois si bien , que je conclus qu'on peut se résigner à la perte de toute la perfection , et de toute la sainteté 6ii Ton peut parvenir en cette vie.

Direct. Comment l'entendez-vous ?

Pénit. Ne m'avez-vous pas parlé ainsi de l'état sublime oii une âme se trouve élevée par l'oraison du simple regard ?

Direct. Oh sans Sbute !

Pénit. Ne l'appelez-vous pas oraison de foi , nudité de foi y un acte de foi pure ?

Direct. Jamais autrement , |ua fille.

Pénit. N'est-ce pas , mon père , dans Ce premier et seul acte que l'on ne réitère plus ^ et dont l«s autres actes qui pourraient échapper à l'âme ,.ne sont que la continuation , que consiste je parfait abandonnement , et l'entière résignation à la volonté de Dieu?

^ Direct. Cela est ainsi.

Pénit. Concluez donc vous-même que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnement qui n'est autre chose que l'oraison de foi pure et de nudité de foi , que l'âme peut non-seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance , mais même de sa propre foi , et qu'il arrive en. elle que c'est par'Ta foi du simple regard 5 je veux dire , que c'est à force de foi qu'elle est même contente de n'en avoir plus , qu'elle est indifférente à en avoir , ou à n'en avoir pas.

Direct. Hé bien , ma fille , quelle merveille y a-t-il à cela ?

Pénit. La merveille , mon père , est que par nos propres principes , cette sublimité de notre état , sans laquelle nous sommes réduits à rien , nous la perdons gaiment et avec la dernière indifférence ,'et qu'à force d'abandonnement , nous pourrions' déchoir aux complaisances de l'abandonnement même , et tomber dails le vice opposé. Ce qui me paraît obscur et impliqué , je vous l'avoue.

Direct. Est-ce là , madame , tout ce que monsieur le docteur vous a appris sur ce sujet? Je vais le mener plus loin y et s'il était ici , je lui ferais bien voir du pays.

Pénit. Je vous l'amènerai , mon père , je vous l'ai promis.

Direct. Qui lui dirait , madame , qu'il faut que l'âme cpii tend

à la plus haute perfection (i), se résolve de perdre absolument toute volonté propre , qu'elle renonce à toutes inclinations particulières quelque bonnes qu'elles soient , sitôt qu'elle les sent naître , pour se mettre dans l'indifférence : qu'elle ne doit pas affecter la pratique d'aucune vertu choisie entre plusieurs : qu'elle

(1) Pour la pratique , elle doit être de perdre sans cesse sa volonté propre , de renoncer à tontes les inclinations particulières , quelques bonnes qu^elle» paraissent , sitôt qu'elle les sent naître pour se mettre dans Pindifierence* Moyen oouH»

11 n^y a point ponr cette âme abandonnée , de malignité en quoi que ce soit • Elle est tellement anéantie , que cet abandonnement ne lui laisse aucune proprie'té , et que la seule propriété' peut causer le pèche' j car quiconque n'est plus , ne peut plus pe'cher. Liwre des Torrens.

Notre Seigneur commence à dépouiller TArae peu à peu , à lui 6ter ses ornemens , tous ses dons , grâces et faveurs : Ensuite il lui Âte toute facilité au bien. Après quoi il lui ôtela beauté de son visage , qui sont comme les divines vertus qu'elle ne saurait plus pratiquer Tout pouvoir lui est ôté

(Test une chose horrible qu'une âme ainsi nue des dons de Dieu. Mais c'est encore pea , si elle conservait sa beauté ; mais il la fait devenir laide et la fait perdre. Jusques ici l'âme s'est bien laissée dépouiller des dons , grâces , faveurs^ facilité au bien , elle a perdu toutes les bonnes choses , comme les austérités» le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain , mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les faut perdre quant à l'usage. Explication du Cantique des Cantiques,

L'âme bien loin d'être oisive, fait un acte universel et très-excellent, etauspend ses actes particuliers pour s'absorber en Dieu seul. Si Dieu par un secours surnaturel , la met dans l'état passif au regard de lui-même, elle se trouve encore plus élevée. Malaual , Pratique facile.

D faut TOns détacher de quatre choses pour parvenir à une cinquième , qui est la fin de la science Mystique, i. Des Créatures. %, Des choses temporelles. 3. Des dons du Saint-Esprit. 4* l^e vous-même. 5. Et vous perdre enfin en Dieu. Molinos, Guid. Spirit, liv. 3 , chap. 18 , n. i83.

Elle ne saurait lui rien demander ni rien désirer de lui , h moins que ce nefut lai-même , qui lui en donnât le mouvement ; non qirelle méprise et rejette. les consolations divines , mais c'est que ces sortes de grâces ne sont plus guères de saison |>our une âme aussi anéantie qu'elle l'est, et qui est établie dans la jouissaneie du Centre , et qui ayant perdu toute volonté dans la volonté de Dieu , ne peut plus rien vouloir. Explication du Cantique des Cantiques.

Une âme spirituelle doit être indifférente à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l'âme ou pour les biens temporels et éternels ; laisser le passé dans l'oubli , et l'avenir à la providence de Dieu , et lui dénier le présent. Moyen court.

Une âme spiritneUe ne doit point s'amuser à réfléchir sur ce qu'elle opère , ni à penser si elle met en pratique , on non , les vertus, Falconi 9 Lett, à une Eille spirit.

Dans le vide volontaire de la contemplation , il y a un détachement de tou t ce qui n'est pas Dieu , et même de ses grâces et de ses faveurs , pour s'attacher inviolablement à lui seul. Malaval ^ Pratique facile»

Si l'on dit à ces âmes abandonnées de -se confesser , elles le font , car elles sont très-soumises : mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire , comme* un petit enfant à qui l'on dirait : Il faut vous confesser de cela, il le dit sans connaître ce qu'il dit , sans savoir si cela est , ou non , sans reproches , sans remords i car ici l'âme ne peut trouver de conscience , et tout est tellement per-

SUK LE QUIÈTISME* 377

doit être indifFérente à toutes vertus, flotter entre la vertu et le vice, et attendre le bon plaisir de Dieu, à qui seul il appartient d'en ordonner : qu'elle doit porter cette indifiérence jusques aux choses qui concernent son âme , aux biens spirituels , à sa prédestination, à son éternité : qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations , d'éviter le mal , et de persévérer dans le bien : qu'elle doit être franche de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de $es chutes , ni inquiète des scandales qu'elle a pu donner, parce qu'elle a oublié le passé , qu'elle remet l'avenir à la Providence , contente de l'état bon ou mauvais 011 elle se trouve actuellement , et h chaque moment de sa vie par la volonté infaillible de Dieu , à laquelle elle est parfaitement résignée. O mystère ineffable de cette résignation totale aux décrets divins et irrévocables! Serez- vous toujours si peu connu des hommes? Ne concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra? Que qui ne désire rien , ne fait élection de rien , ne refuse rien ; que le rien est rien , encore rien et toujours rien?

Voilà l'état de l'âme dans le parfait anéantissement , ou elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre : elle rie doit plus , elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire j elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur ellemême , plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singulière de ne plus penser à ses défauts. Elle agit alors sans connaissance, elle oublie Dieu et soi-même. Que dirait à tout cela monsieur le docteur?

PÉiriT. Hélas ! mon père , je ne sais pas précisément ce qu'il pourrait dire ; mais je suis assurée que s'il était en ma place , il serait bien moins embarrassé que je ne le suis : car après vous avoir entendu parler tous deux, je conclurais presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes , que Jésus-Chrit ait lais-

dn en elle, qu'il n^ a plus chez elle d'^pcnsateor ^ elle demeure contente sans en chercher. Liure des Torrens,

L^âme qui est arrivée à ce degr^, entre dans les intérêts de la dirine Justice, et à son ëgard et à celui des autres d'une telle sorte, qu'elle ne pourrait vouloir d'autre sort pour elle, ni pour autre quelconque que celui que cette divine Justice lui voudrait donner pour le temps et pour re'temité. ExpUcation du Cantique des Cantiques. ,

Qui pourrait dire jusqu'où se doit porter cet abandon? Jusqu'à agir sans connaissance , ainsi qu'une personne qui n'est plus. Règle des Associés à VBnfance de Jésus,

Elle ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui se puisse nommer en Dieu ni hors de Dieu. Livre des Torrens,

L^àme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connaît plus j elle ne voit rien de Dieu , n'en comprend rien , n'en distingue rien ; il n'y a dIus d'amour , de lumières , ni de connaissance. Ibidem, *

sées aux hommes avant que de quitter la terre : que mon frëre le docteur enseigne Tune, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de yous dire , que la doctrine de mon beau-frère me parait avoir un très-grand rapport avec celle des prédicateurs que ]'ai entendus depuis que je suis au monde , et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.

Direct. Cela peut être, madame, mais cela ne prouve rien.

Péwit. Comment , mon përe , une telle difiPérence de créance et de sentimens sur des choses de religion , ne prouve-t-elle pas du moins que l'un des deux se trompe? £t que si comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frëre le docteur et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine , et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre , à ce que j'apprends, soient dans un prodigieuse égarement?

Direct. Ah ! ma fille , cela fait trembler en e£fet , et comme vous dites fort bien , si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inclinationsr bonnes ou mauvaises , et n'avoir pas , par exemple , plus de disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale , ni à la chasteté qu'à l'adultère , mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus; que deviennent ces âmes (i)?

Pénit. Mais, mon père

Direct. Patience, madame, s'il vous plait^ que deviennent, dis-je , ces pauvres âmes , qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu ?

PsifiT. Pardonnez-moi, mon père, si je vous interromps ; yous me faites parler à votre gré sur cette indifférence entre la chasteté et un péché que je n'oserais nommer : je ne connais pas cet état-là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénuement que je n'y suis pas encore parvenue; j'ai toujours cru jusqu'à présent , selon que la conscience et la

(i) Une âme de ce degrë (c'est unç âme parfaitement abandonnée) porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudrait rien lui refuser. Mai:i lorsque Dieu explique ses desseins particuliers , et qui sont des droits qn*il a acquis sur elle , il lui demande les derniers renoncemens et les plus extrêmes sacrifices. Ah ! c'est alors que toutes ses entrailles sont ëmues , et qu'elle trouve bien de la peine. Explication du Cantique des Cantiques.

De dif e les épreuves étranges' que Dieu fait de ces âmes ( de l'abandon parfait) qui Txe lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut, et ne serait pas compris. Tout ce qu'on peut dire, est qu'il ne leur laisse pas l'ombre d'une chose

qui puisse se nommer en Dieu eu hors de Dieu Dieu fait voir en elles,

qu'il n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice , à cause de ka pureté essentielle. Ceci est pins réel que l'on »e pq|t dir A ZiVrc des Torreris, Voyez aussi la note ci-dessus.

pudeur me l'ont inspiré , qu'une femme doit éviter le désordre , et être chaste et fidèle à son mari. Si j'ai eu quelquefois des tentations du contraire , je n'ai point balancé à y résister de tout mon pouvoir. Pour les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir y je les ai écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter 5 parce que j'ai senti dans mon cœur que c'était sa volonté , à laquelle je devais m'abandonner , plu^ tôt que de garder une dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.

Direct. Mais , madame , posant le cas que succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans l'infidélité, qu'auriezyous choisi ou du désespoir ou du saint abandonnement ?

Pénit. Dans un tel malheur, je me serais résignée à la volonté de Dieu , qui en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi , aurait néanmoins permis que je l'eusse commise peut-être pour m'humilier^ mais avant de la commettre, il est bien certain , mon père , que plus j'aurais entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins j'aurais eu d'indifférence sur l'inclination que je me serais sentie à éviter une telle chute. Quand le mal est fait , on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait ; c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d'en faire pénitence; mais ce n'est pas celui que vous proposiez, puisqu'il s'agissait au contraire de bonnes ou de mauvaises inclinations, oii vous vouliez que je fusse indifférente.

Direct. Je le veux encore , ma fille , avant et après la chute; avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire qu'elle ne soit pas arrivée. Car ma chère fille , ouvrez les yeux , et rendez-vous à l'évidence de la raison ; que voudriez-vous faire de mieux , après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère ? en chercher la rémission par des indulgences ? Je vous l'ai dit : Yous ne de* vez pas vouloir abréger vos peines (1). Cherchez du moins, me direz-vous , à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales. Avez-vous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de l'écouter s'il voulait vous parler lui-même et. se faire entendre? Qui étes-vous donc , pour oser parler à Dieu , ou lui demapder le moindre avantage temporel ou spirituel pour vous et pour les autres ? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du }ubilé, célébrer les fêtes et fréquenter les églises; ignorance, madame , simplicité, permettez-moi de le dire, et apprenez une bonne fois que Dieu en tout temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints , et. que tous les lieux

(i) f^ojrez note i, pag. 371. ^

38o DIALOGUES

sont lieux sacrés. Voyez après si la différence dei temps ou des lieus est recevable.

Non , madame , et si vous me dites qae vous êtes dans rhabitttde d'aller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu , la sainte Vierge et les Saints 5 tant pis , madame ; tant pis , ou moins pour ce qui regarde la Vierge et les Saints, ils sont eréatnres , et par conséquent vous ne les deves pas prier.

Pénit. Je ne saurais m'empécher, mon père , de vous interrompre encore sur ce que vous venez d^avancer touchant )a prière de la Vierge et des Saints , que vous condamnez si ouvertement. Il faut que je vous témoigne la peine que cela me fait. Je suis élevée dans des sentimens bien différens : l'on ne m'a rien tant recommandé dès mon enfance, que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les Saints. L'on m'a enseigné qu'un chrétien devait leur adresser ses prières , afin d'obtenir de £>îen ^

par leur intercession , les grâces dont il a besoin ; qu'il est bon d'avoir de la confiance dans leur intercession , et principa* 1

lement dans celle de la Vierge auprès de son fils i qu'elle est {

notre patronne et notre avocate auprès de lui; que les Saints de .

l'Église triomphante en louant et glorifiant celui qui fait leur bonheur pour toujours , ne cessent de prier pour l'Église militante, et de lui demander que les mortels qui sont sur la terre soient participans du bonheur dont ils jouissent : ce sont là les maximes que j'ai sucées avec le lait , dans lesquelles j'ai été éle^ vée : maximes que j'ai entendu annoncer à tous les prédicateurs de l'Évangile , et que je vois autorisées par la pratique «ni* verselle de l'Église. Que dites-vous à cela, mon père? Croyezvous, qu'un raisonnement aussi faible que celui que vous m'apportez , que la Vierge et les Saints sont des créatures , et par conséquent qu'il ne les faut point prier, soit capable de m'ébran- 1er? C'est uile objection cent et cent fois répétée parles prétendus réformés , et détruite par les docteurs catholiques. Il faut que je vous raconte ce que j'entendis dire là-dessus dernièrement à mon frère le docteur : Il recevait l'abjuration d'un nouveau converti , qui convaincu de la vérité de tous les autres points de la créance de l'Église, avait encore quelque difficulté sur celui du culte et de l'jinvocation de la Vierge et des Saints, par la même raison que vous alléguez. Il avait dans la tête que l'on ne pouvait honorer les Saints sans une espèce d'idolâtrie, parce que ce sont des créatures , et qu'il n'y a que Dieu qu'on doive adorer. Il n'était pas encore revenu des préventions que les ministres, lui avaient inspirées contre les catholiques , en les accusant de rendre à des créatures un culte qui u'est dû qu'à Dieu , d'adorer la Vierge et les Saints 5 et il y avait même été confirmé pai; les discours im"

SUR LE QUIÉTISME. 38i

prudens de quelques catholiques peu éclaires j qui portent trop ioiu la vénératfOQ qu'on doit rendre « la Vierge et aux Saints , et par les pratiques superstitieuses de quelques particuliers. Mais mon frère le docteur résolut aiséut^at ses difficultés , dissipa ses doutes , et le 6t bientôt revenir de son erreur , et convenir de la vérité , en lui exposant nettement la doctrine de l'Eglise. Il y a bien de la différence , lui dit-il , entre le culte d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu , et le culte que nous rendons à la Vierge et aux Saints. Nous les honorons , comme dit saint Augustin , d'un cult« de dilection et de société y et non pas d'un culte de latrie : nous les honorons , en les imitant , et non point en les adorant. La vierge Marie doit être honorée , dit saint Epiphane ; mais EHeu seul doit être adoré. Elle est le temple de 1>ieu , selon saint Ambroise , et non pas le Dieu du temple 3 on doit respecter le tenïple de Dieu , mais il ne faut adorer que Dieu seul. Nous honorons les martyrs et leurs reliques , comme le remarque saint Jéroifie, mais c'est a£n d'honorer le Dieu dont ils sont les martyrs. Il en est de la prière comme du culte : celle que nous adressons a la Vierge et aux Saints , est bien, différente de celle que nous adressons à Dieu 5 nous prions Dieu comme la source et l'auteur des grJces et des biens que nous demandons; au lieu que nous n'invoquons la Vierge et les Saints, que comme des intercesseurs , qui prient Dieu comine nous et pour nous ; mais dont les prières sont d'autant plus efficaces auprès de Dieu , qa'ils sont dans un état de perfection , de sainteté et d'union avec lui , dont ils ne peuvent déchoir. V^oilà , dit mon frère-, ce que nous enseignons , c'est la doctrine de l'Eglise , dont la clarté et les vives lumières sont capables de dissiper tous les nuages , dont vos faux ministres l'ont voulu obscurcir. Le nouveau converti , homme d'esprit , de bon sens et de bonne foi , n'eut pas de peine à se rendre à une instruction si solide ; il reconnut aussitôt l'artifice dont on s'était servi tant de fois pour lui donner de l'horreur de la doctrine de l'Eglise , et détesta la mauvaise foi de ceux qui l'avaient trompé jusqu'alors.

Direct. C'en est assez sur cette matière : elle n'est pas du nombre de celles dont je veux vous entretenir en particulier ; c'est un différend à démêler entre monsieur le docteur et moi. Revenons k notre sujet. Vous me demanderez peu^-étre s'il ne vous sera pas permis d^entrer dans certaines pratiques de pénitence , et de vous imposer des mortifications ? Non , ma fille , elles nuisent au corps et ne profitent point à l'âme , je vous l'ai déjà enseigné 5 demeurez en repos sur cet article (1). A l'égard

(i) L'âme <ftant appliquée directement & Taustërit^ et an dehors , elle est tournée de ce côté-là; de sorte qu'elle met les sens en vigueur loin de les

des saints mouvemens et des bonnes inclinations , je vous les fends, ne vous les procurez point; s'ils viennent sans qu'il y ait de votre faute, ne les cultivez point, ne les rejetez pas aussi , courez à l'asile de l'indifférence. Pour le choix d'ane vertu par^ ticulière , je ne puis pas tolérer une affectation comme cellelà y c'est la ruine de toute spiritualité. .

Pénit. Quoi , mon père , je ne pourrais pas aimer l'humilitë ?

Direct. Non vraiment , ma chère fille (i^.

Penit. La patience , la douceur , le pardon des injures ?

Direct. Rien de tout cela , je vous prie , mais bien l'indijOe— rence à toutes ces vertus et aux vices contraires.

Pénit. Il s'en suivrait donc , mon père , de ce que vous dîtes , qu'aimer à être humble et à pardonner les injures, serait un péché.

Direct. Un péché ? Non : mais une imperfection , chose â la vérité, dont les confesseurs et les casuistes ne conviendront pas : aussi faut-il avouer que la vie intérieure n'a rien de' coipmun avec les confessions , et les confesseurs , ni même avec les cas de conscience ^ ce sont choses toutes séparées. Ils vous exhorteront par exemple d'entrer dans le goût des choses spirituelles, ou bien ils approuveront que vous ayez un goût sensible dans l'oraison, qui est , à le bien prendre, une chose purement humainer, que dis-je ? abominable. D'autres fois ils ne vous parleront que de la paix d'une bonne conscience , et de la tranquillité qu'apport<e avec soi la pratique de la loi de Dieu et des bonnes œuvres. Ecueils dangereux oii cinglant à pleines voiles , comme il vous paraît , dans les routes salutaires de la haute perfection , on vient se briser et se perdre.

Le moyen sûr, ma chère fille , de les éviter , c'est d'entrer dans le port de la parfaite. résignation à la volonté divine : alors , ma fille , alors , vertus ou vices , piété ou sacrilèges , grâces dé Dieu ou réprobation, espérance ou désespoir de son salut, tout

anéantir. Les austérités peuvent bien affaiblir le corps , mais ne peUTent émousser la pointe des. sens ni leur vigueur. Moyen court.

Il n^ a plus rien pour elle , plus de règlement, plus d^austérites, tous les sens et les puissances sont dans le désordre. Ibid,

(i) Lorsqu'elle voit ( Pâme parfaite ) quelques personnes dire des paroles d^luimilîté et s'humilier beaucoup, elle est tonte surprise et étonnée de voir qu'elle ne pratique rien de semblable ; elle revient comme d'une léthargie , et si elle voulait s'humilier , elle en est reprise comme d'une infidélité , et même elle ne le pourrait faire , parce que l'état d'anéantissement par leqnel^lle a passé, l'a mise au-dessus de toute humilité. Cacpour s'humilier, il faut être quelque chose , et le néant ne. peut s'abaisser au-dessous de ce qu'il est : L'état présent l'a mis au-dessus de toute humilité et de toutes vertus par la transformation en Dieu. Lif/ra des Tonens*

est indifférent à une parfaite abandonnée (i). Une seule chose lui convient , que les décrets immuables de Dieu soient accomplis en elle. Mais tandis que je vous parle , madame , il me parait que quelque chose vous passe par l'esprit : parlez hardiment et avec confiance ^ car il s'agit de votre salut.

PÉif iT. Il s'agirait de peu de chose , mon père , puisque vous voulez que j'y sois si indifférente. Mais comme vous me permettez que sur les voies de mon salut, auquel je ne puis m'em* pêcher de prendre encore beaucoup d'intérêt, je vous expose mes doutes et mes scrupules , je vous avouerai que je faisais en moimême une Oraiéon Dominicale à notre manière , je veux dire en l'ajustant à nos principes et à notre doctrine.

Direct. Dites , ma fille , le projet en est louable. Penit. Ecoutez ma composition.

Direct. J'écoute.

Pénit. Dieu qui n'êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers , qui êtes présent partout : je ne veux ni ne désire que * votre nom soit sanctifié y vous savez ce qui nous convient 3 si vous voulez qu'il le soit, il le sera, sans que je le veuille et le désire : que votre royaume arrive ou n'arrive pas , cela ' m'est indifférent : je ne vous demande pas aussi que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel , elle le sera malgré que j'en aie; c'est à moi à m'y résigner : donnez-nous à tous notre pain de tous les jours , qui est votre grâce , ou ne nous la donnez pas ; je ne souhaite de l'avoir , ni d'en être privé : de même si vous me pardonnez' mes crimes , comme je pardonne à ceux qui m^ont offensé , tant mieux : si vous m'en punissez au contraire par la damnation, tant mieux encore, puisque c'est votre bon plaisir : enfin , mon Dieu , je suis trop abandonnée à votre volonté pour vous prier de me délivrer des tentations et du péché.

Direct. Je vous assure , madame , que cela n'est pas mal ; le Pater noster ainsi réformé , édifierait sans doute toutes les âmes du parfait abandon ; et j'ai envie de l'envoyer à nos nouvelles - Eglises, pour être inséré dans la formule du simple regard : qu'on dites-vous ?

Penit. En attendant , mon përe, que je sois aussi contente de mon oraison que je voudrais l'être , je suis bien aise que vous ne

(i) L'indi0erence de cette amante est si grande , qu'elle ne peut pencher , ni du côté de la jouissance , ni du c6të de la privation : La mort et la vie Inj sont égales^ et quoique son amour soit incomparabletnent plus fort qu'il n'a jamais éié , elle ne peut néanmoins désirer le paradis , parce qu'elle demeure entre les mains de son époux y comme les choses qui ne sont point. Ce doit être ^ l'effet de l'anéantissement plus profond. Explication du Cantique des Can-

m ï)IALOGUES

]a désapprouviez pas> et encore plus (l'avoir eu le loisir de vous la réciter avant que je vous souhaite le bon soir 3 car la nuit s'approche , et m'oblige à me séparer de vous.

Direct. J'y consens , ma chëre dame ; mais il ne faut plus être si long-temps sans nous voir. Vous avez b«jpin d'être soutenue ; la moindre chose vous ferait faire une grande chute. "Vous devez regarder la maison de votre mari comme un piège qui vous est tendu, et dont vous ne sauriez trop vous déÇer. Je vous ai exhortée h la quitter , il faut faire cela sagement , et abandonner votre mari avec une prudence chrétienne. Madame, Dieu aura soin de vous , sans^he vous veus en mêliez.

Les Quiétistes abandonnent l'Évangile , FÉglise et la Tradition , pour suivre ce qu'ils appellent faussement volonté de Dieu, Béatitude et purgatoire des Quiétistes en cette vie. Etat d'union essentielle selon eux f dans lequel Tâme , pom* demeurer en Dieu , n'a plus besoin dt Jésus-Christ médiateur.

Iténitente. Voilà , mon père , cet excellent ami , dont je vous ai entretenu plusieurs fois ; c'est mon beau-frère , de qui je vous ai promis la connaissance , l'homme du monde après vous à qui j'ai plus d'obligation j j'espère recevoir de vous deux de pareils remerctmens 9 de vous avoir fait connaître l'un à.l'autre , et par là mis .en état de vous estimer réciproquement , comme vous le devez.

DocT. Je souhaite , nrjon révérend père , que cette entrevue soit utile' à celle qui a bien voulu la ménager: que ma sœur apprenne de vous ou de moi , ou de tous deux ensemble , si cela se peut, les choses les plus essentielles à son salut. Nous lui devons tous deux la vérité , et moi plus particulièrement , et par l'alliance que j'ai avec elle , et par la reconnaissance sur l'honneur qu'elle me procure aujourd'hui, en me présentant à un homme de votre mérite.

Direct. Votre réputatioja, monsieur , est venue jusqu'à moi, et par madame votre belle-sœur , et par d'autres endroits : vdire présence promet encore des choses au-^elà de votre réputation x il me semble qu'avec un peu de bonne foi de part et d'autre , on peut aller loin dans l'éclaircissement de la vérité , si on la préfère du moins aux sentimens communs et aux pratiques reçues.qui n'ont pour l'ordinaire d'autre avantage sur elle , que le temps et le grand nombre. ^ '

DocT. Que voulez-vous dire , mon père , qu'en matière de re-

lîgîon , ce n'est ,pas assez qu'une chose , par exemple un dogme y ou une maxime, pour être vraie, ait été crue de tout temps , même des l'établissement de la religion : qu'elle ait été crue de tous ceux qui jusqu'à présent ont professé la rtligion? Direct. Non vraiment , ce n'est pas assez.

DocT. Je l'àf ]ugé ainsi, et qu'il fallait encore pour être vraie ^ ^ju'elle fàt vraie en soi.

Direct. Vous y êtes , et il y a du plaisir à parler à des gens comme vous.

DocT. Je vous suis obligé; mais il faudrait pourtant que vous eussiez la bonté de me dire à quelle autre marque du moins vous connaissiez qu'une maxime de religion est vraie : par «xemplef ce que l'Église jusqu'à ce jour, a appelé la joie du Saint-Esprit , la paix d'une bonne conscience , est selon vous quel- 4]ue okose <l'humain , et d'abominable devant Dieu s par oii êtesvous persuadé que cette doctrine est véritable? et dans cette persuasion, évitez-vous cette union céleste? vous refusex-vous à cette tranquillité de l'âme , suite si naturelle de la pratique jàe la vertu ?

Direct. Je le sens mieux^ monsieur, que je ne le puis dire; ce n'est pas par entêtement , comme on pourrait se l'imaginer , ■que cela arrive , mais par impuissance de se mêler de soi , parce que l'on est dans un état oii l'on ne se connaît plus , oii Ton ne se sent plus (i). Yous demanderez à une âme : qui vous porte à faire ou à éviter telle chose ? C'est donc que Dieu vous l'a ^ii? qui vous a fait connaître ou entendre ce qu'il voulait? je n'entends rieQ , je ne pense à rien connaître , tout est Dieu et volonté de Dieu (^).

DoGT. Yous savez donc^ mon përe^ ce que c'est du moins que la volonté de Dieu?

(i) L^àme ne se sent plus , ne se voit plus*, ne«e connaît plus, elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien; il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connaissance, Lwre des Torrens*

Cette Ame ne se sentant pas^ n'est pas en peine de chercher, ni deçien faire : elle demeure comme elle est, cela lui suffiL Mais que faic-jelle? Rien, rien, et toujours rien. Ihid.

(pi) Toutes les créatures la condamneraient, que ce lui serait moins qu'un moucheron , non par «métement «t fermeté de Tolonie' comme on se l'imagine , mais par in^uissance de se mêler de soi; parce ^'cUene se voit plus. Vous demandez k cette âme, mais^ùi tous porte à faire telle ou telle chose? C'est donc que Dieu. TOUS Ta dit , tous a fait connaître et entendre ce qu^il Tonlait ? Je ne connais rien, n'entends rien; je ne pense à rien connaUre, tout est Dieu et Tolonté de Dieu. Je ne sais ce que c^st que volonté de Dieu; aussi ne suis* je pas capable d'en rendre nulle raison, ni d'en rendre aucune de ma conduite. J'agis cependant infailliblement, et ne puis douter depnisr qne je n'ai point d'autre principe qn* le principe infaillible. Lwre des Torrens. La Bruyère. 25 *

Direct. Point du tout, monsieur; aussi ne suis-je pasr ca— pable d'entendre nulle raison, ni d'en rendre aucune de ma conduite.

DocT. Que vous soutenez pourtant excellente lorsque vous fuyez la paix de la bonne conscience, comme une chose abominable aux yeux de Dieu.

DiBEGT. Cela est vrai ; j'agis en cela infailliblement , et je ne puis en douter depuis que je n'ai pas d'autre principe que le principe infaillible.

DocT. Qui estia volonté de Dieu?

Direct. Cela s'entend.

DocT. Que vous ne connaissez néanmoins en aucune manière? Direct. Je vous l'ai dit : je ne sais ce que c'est que volonté de Dieu.

DocT. C'est trop le répéter, je l'ai bien retenu. Mais^ mon père 9 si les prélats de l'Église et les docteurs delà religion osaient vous apprendre cette volonté de Dieu que vous ignorez , vous enseigner la vérité , et vous détromper du mensonge? '

Direct. Vous n'y êtes pas, monsieur, toutes les créatures me condamneraient, que ce me serait moins qu'un moucheron (i). DocT. Je vous entends, vous ne connaissez sur le fait de Ja religion nulle autorité sur la terre. Mais étes-vous tous de ce sentiment? j'ai de la peine à le croire.

Direct. Tous sans exception , vous pouvez vous fier à moi. DocT. C'est-à-dire , mon père , que vous faites tous dans l'Église un schisme secret et intérieur avec le moins de scandale qu'il vpus est possible. Comprenez-vous , ma sœur, la doctrine du père? peut-être qu'il ne s'était pas encore ouvert à vous jusque-là.

Mais , mon révérend père , le moyen de raisonner avec un homme qui^n'a pour règle dans ses sentimens et dans sa conduite, que le principe infaillible de la volonté de Dieu , dont il n'a nulle connaissance., et qu'il ne veut apprendre de personne ! Vous en rapporteriez-vous aux décisions de la Sorbbnne, doiit je pourrais peut-être vous rendre compte sur quelque article que ce pût être ?

Direct. Demandez, à madame votre belle-sœur.

DoGT. Hé bien , madame , vous me dites que non , je le vois bien. En croiriez-vous , mon përe, la doctrine des pères, celle des conciles, celle des apôtres?

Direct. Volonté de Dieu , mon cher monsieur , Dieu même, principe infaillible, règle infaillible; voilà oii je m'en tiens.

(i) Voyez la note ci-dessas.

j »UR LE QUIETISME. 387

I DoCT. Mais, mon père, vous en croyez donc la parole :^e 3ieu, l'Évangile de Jésus-Christ? t

I OiRECT. L'Évangile 9 monsieur, n'est pas Dieu, c'est seulement ce qu'il a dit.

DocT. En effet, mon père, pour connaître la volonté de Dieu que vous ignorez , dites-vous , quoiqu'elle soit votre règle infaillible , c'est peu de lire le livre de la parole de Dieu , ou il 10 us révèle ses mystères , nous donne sa loi et ses commandenens , oii il nous prescrit expressément tout ce que nous devons ::roire, et tout ce que nous devons faire. Ce n'est donc pas, mon ipëre , dans l'Évangile , que vous avez trouvé le plan de cette nouvelle doctrine, qui met aujourd'hui tant de différence entre vous et moi. Comment, mon père, entre autres rapports , dont Vous conviendrez , n'avons-nous pas cela de commun ensemble , ique par le chemin des peines et par la voie des souf&ances nous tâchons d'arriver à Dieu, dont la connaissance doit être notre souveraine félicité?

, Moi;i père , parlons clairement , je vous prie , et sans équi- , voque : pour approuver ou pour réfuter votre doctrine , il est nécessaire de la^ bien entendre. Voulez-vous que je vous parle franchement? Si l'on me demandait ce que c'est que le Quiétisme, je répondrais : C'est une imitation telle quelle du Christianisme , c'est un enchérissement , un mauvais raffinement sur la religion de Jésus-Christ. Quand il ne serait pas Dieu, ce qu'on ne peut penser sans blasphème, et que sa loi ne serait pas divine , il est le premier en date, sa religion est en possession de tous les cœurs et de tous lés esprits , elle est celle de l'État.

Les esprits outrés , subtils , ambitieux , viennent trop tard pour se faire valoir , et s'attirer de la suite par une doctrine entièrement opposée à la chrétienne; ils ont été obligés de retenir ses mystères, une partie de sa créance, ses termes, et son style , les mêmes apparences dans la morale et dans la pratique. Il faut vous ta ter et vous examiner de bien près pour vous connaître; par , exemple , vous ne niez pas le purgatoire?

Direct. Non. ^

DoCT. Ni la nécessité de la pénitence en cette vie ou en l'autre, pour faire son salut et posséder la gloire de Dieu? Direct. Nous ne prêchons autre chose.

DoGT. Nous de même. Écoutez cependant : nous plaçons , mon père, le purgatoire et l'autre vie dans l'autre vie. Voiis autres , vous placez le purgatoire et l'autre vie dans la vie présente. Dites-moi , mon père , par l'oraison éminente et le fidèle abandon, n'^rCquérez-vous pas l'impeccabilité , l'inamissibilité de la grâce ? ,

.DiRECTt Cela est vrai.

poqy. Ne vous troayez-yous pas dans la même innocena qu'Eve avait en sortant des mains de DieU avant de s'être iaisséi séduire (i)?

Direct. Ce sont nos propres termes, r DocT. Ce qui serait péchë dans les autres, ne l'est plus poni vous?

Direct. Vous avez vu cela dans nos iivres.

DocT. Vous voyez que je ne vous impose point. Car c'est ai Cantique des Cantiques, que vous égalez cet état sublime à h gloire des bienheureux , avec cette seule différence , que le Quiétiste possède sans voir , et que les Saints voient ce qu'ils possèdent ; et vous ajoutez que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude (2).

Direct. Tout cela est vrai.

DocT. Vous êtes , mon père , de si bonne foi , que nous aurons un extrême plaisir, ma sœur et moi, d'entendre de votre l>oo« che le purgatoire du Quiétisme , et de vous en croire sur votre parole.

Direct. Nous sommes persuadés , monsieur, qu'une dévotios sensible et une vie animale (3) est la même chose. Qu^une âme, au contraire , ne se purifie entièrement que par les sécheresses,

(i) L^âmc ne peut être unie à Dien, qu'elle ne soît dans un repos central, ti dans la pureté de sa création. Moyen court, p. ia5.

CPest une chose étrange, que , nUgnorailt pas que Von n'est Créé que pour cela, et que toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie à Ponion diviDe et à la pureté de sa création, doit brûler long- temps dans le purgatoire pour ac* quérir cette pureté , Ton ne puisse néanmoins soufirir que Dieu y conduise dés cette vie. Ibid. p. i34*

(a) U y a des personnes qui disent que cette union ne se peut faire que dans l'autre vie , mais je tiens qu'elle se peut faire en celle-ci , aveè cette difierence. qu'en cette vie l'on possède sans voir , et que dans l'autre on voit ce que Too possède. Or je dis, que quoique la vue de Dien soit un avantage de la gloire, lequel est nécessaire pour la consommation, elle n'est pas néanmoins l'essenlieUt béatitude, puisque l'on est heureux dés que l'on possède le bien souverain , et que l'on peut en jouir et le posséder sans le voir. L'on en jouit ici dans la nait de la foi , oh l'on a le bonheur de la jouissance , sans avoir le plaisir de la vue.... Mais cet aveuglement n'empêche ni la vraie jouissance, ni la très-réelle pos' session de lV>bjet , ni la consommation du mariage divin. Explicau du Catii. 'des CanU , p* 5.

(3) Vous devez savoir qu'il y a de deux sortes d'oraisons, l'une tendre, amoo* reuse et pleine de sentimens de douceur , Pautre obscure , sèche , solitaire f^ «remplie de tentations et de Ulénèbres.... On peut appeler le premier chemin, li ivie des animaux, qui est celui de ceux qui suivent la dévotion sensible.... Li seconde voie peut être justement appelée la vie de l'homme.... Soyez ceriaiii que la sécheresse vous est un bien.... Tenez pour indubitable , que , pour niar' cher dans la voie intérieure, il faut étouffer toute sensibilité, et que le moyen dont Dieu se sert pour cela , est la sécheresse. Molinos^ Guide Spiriu liv. 1 1 ch. 4» n. aS, a6, 27, aSetHQ. •

que par Vabandonnement de Dieu , par les tentations , parles (ténèbres , par les angoisses mortelles , par les chagrins , par les Afflictions , par les transes de la mort, par une privation de toute consolation , par de cruelles douleurs , par un martyre continuel ; enfin par une agonie qui se renouvelle incessamment. i DocT. Mon përe , vous en oubliez la moitié , car je vois bien qu'il ne s'agit que de trouver des termes , et surtout qui soient équivalens. Dites encore , mon cher përe , que l'âme se purifie par des doutes , par des scrupules , par des craintes et des défiances , par des rongemens d'entrailles , par des sécheresses passives , par des contradictions, par une répugnance continuelle au bien , par des abandonnemens intérieurs , par des désolations horribles , , par des suggestions importunes, par des resserremens amers et perpétuels , par être en proie à la colère, à l'impatience , à la rage , aux blasphèmes , au désespoir , aux appétits désordonnés , par être dénuée de toutes lés vertus , exposée à tous les crimes , et à des tourmens égaux aux peines infernales. ]N'ai~je rien oublié de tous les sentimens qui sont couchés dans vos livres comme sur une longue liste ? dites-le moi franchement ; car il est difficile que la mémoire rappelle tout d'un coup un si grand nombre de termes , qui signifient presque la même chose , et qui ont peutêtre coûté un jour entier à son auteur , pour les chercher dans le creux de son imagination , et les mettre ensuite dans un ordre qui puisse contribuer à la beauté et à l'énergie du style.

DiBECT. Yous badinez, mon cher monsieur, de ce qui nous tire à tous les larmes des yeux*

DocT. En vérité, mon père, je ne crois point qu'il y ait au inonde des gens si malheureux que vous le dites 5 il serait sans mentir curieux d'en voir , et j'aime mieux présumer un peu de la bonté infinie de Dieu, que de penser sans un meilleur fondement , qu'il mette les âmes à une si terrible épreuve. Chez nous on y va plus rondement, et on parle avec moins d'exagération. Nul ne possédera Dieu , tant qu'il sera vivant } c'e^t le lan-* gage de l'Écriture et le nôtre. Pour le posséder dans la vie Aiture , il faut vivre dans celle-ci d'une vie très-pénitente et imitée de Jésus-Christ ; et à cette vie crucifiée , nous ne laissons pas d'accorder les consolations du Saint-Esprit encore selon l'Ecriture , qui nous invite de goûter et d'expérimenter combien le Seigneur est doux ; qui nous exhorte à nous réjouir au Seigneur ou avec le Seigneur ; qui nous proteste que son joug est doux , qu'il est léger. Enfin , monsieur , s'il manque encore quelque chose à expier par cette vie pénitente et crucifiée ^ nous croyons un lieu destiné à cette dernière expiation , et dans lequel l'âîne achève de se rendre digne de la vue de Dieu. Voilà , mon père |

Sgo DIALOGUES

notre purgatoire et notre paradis ; et sur ce modèle il est bie clair que vous avez formé votre système. C'était une riche inyei tion 9 de placer dans ce monde un purgatoire , oii tous les pé chés fussent expiés , et qui fût suivi d'une béatitude parfaite; vous le trouvez dans votre martyre spirituel. C'était un mervei leux attrait, que la possession de Dieu dès cette vie , donnée poc: récompense aux âmes qui ont langui dans le prétendu martyre, vous l'avez dans l'union essentielle. Arriver à un état si sublime et à une si parfaite félicité par la pratique de la loi de Jésusr Christ, par les commandemens de Dieu et de son Église , par h foi , l'espérance , et la charité , c'était entrer dans d'importaoi détails , ou dire des choses bien triviales : L'indifTécence sur tou: cela , et le parfait abandon aux décrets divins , sont au contraire une nouvelle découverte.

Direct. Vous y êtes, voilà tout le mystère.

DocT. Mais , mon père , permettez*moi de vous faire une petite question , nullement pour vous faire de la peine , mais pour m'éclaircir et m'instruire. Allez-vous à Dieu par Jésus-Christ Car voilà selon nous l'essence de la religion chrétienne.

Direct. Vraiment, monsieur, il faut débuter par là nécessairement; nous l'inspirons autant qu'il nous est possible à tons nos commençans.

DoGT. Je le crois , mon père , puisque vous le dites ; mais demeurez-vous en Dieu par Jésus-Christ ?

Pénit. Oh ! mon frère , voilà une belle demande que vous faites là au révérend père ; l'un ne suit-il pas de l'autre indis* pensablement ?

Direct. Excusez-moi , madame , la question est très-bien formée par monsieur le docteur , et nos livres sont pleins de maximes et de décisions sur cette matière. Par exemple , monsieur , sans aller plus loin , vous pouVez lire dans notre explication du Can* tique des Cantiques , une question presque semblable à la vôtre. On demande , savoir , si l'âme arrivée en Dieu parle de Jésus- Christ j et peut penser encore à sa divine personne. C'est à la page 6. Et on répond : « Que l'union à Jésus-Christ a précédé » d'un très-long temps l'union essentielle ; mais que pour une âme M parvenue à ce dernier et sublime état , celui d'être unie à Jésus- » Christ , et de penser encore à sa divine personne , est abso- )» lument passé. >> K'est-ce pas là ce que vous demandez ? Mais voulez-vous rien de plus positif que ce que je vous montrerai écrit quelque part , en termes exprès : u Que l'idée de Jésus- » Christ après avoir éclipsé l'idée de toutes les créatures, s'étlipsc » insensiblement elle-même , pour laisser l'âme dans la vue con- » fuse et générale de Dieu. »

SUR LE QUIÉTISME. Sgi

Bien plus , un de nos docteurs assure « que dans l'oraison » ( il parle de la grande oraison ) il faut voir seulement une foi » obscure et universelle , et oublier toutes sortes de reflexions » particulières : On ne doit pas même, selon lui, penser à Je- » sus-Christ (i). L'âme est surprise, dit un autre , quand sans >» ayoir pensé , en aucun état , aux inclinations de Jésus-Christ » depuis les dix, les vingt , les trente années , elle les trouve im- » primées en elle par état. Les inclinations sont la petitesse , la » pauvreté , etc. » Il va plus loin , et parle décisivement : a L'âme , » poursuit-il , dans toute la voie , n'a pas de vue distincte de Jé- » sus-Christ ; » oîi vous remarquerez que voilà Jésus-Christ interdit, même aux commençans (2).

DocT. Et j'ajoute, mon përe, inutile au salut, à ceux du moins qui cherchent à se le procurer par votre méthode.

Direct. Il n'avance pas cela en l'air , et il n'est pas seul de son sentiment ^ car vous lisez ailleurs : Que dans la voie mystique, il ne faut pas de représentation du corps de Jésus-Christ. DocT. C'est-à-dire , chez vous autres ?

Direct. Sans doute, et que la foi suffit pour la justification | sans aucun souvenir de Jésus-Christ.

DocT. Je vous ai écouté, mon père,. avec toute la patience dont je suis capable : mais il me semble que vous n'avez pas encore répondu précisément à ma question , qui était de savoir , si comme on va à Dieu par Jésus-Christ , on demeure en Dieu par Jésus-Christ.

Direct. Premièrement , monsieur , quand on vous dit , que dans ce sublime état d'union essentielle , il n'est plus donné à l'âme de penser à Jésus-Christ , de recevoir l'idée et le souvenir de Jésus-Christ , c'est ce me semble vous répondre , que cette âme n'est pas unie à Dieu par Jésus-Christ. Que voudriez-vous davantage? Serait-ce d'êtresùr que bien que cette âme ait commencé d'aller à Dieu par Jésus-Christ comme médiateur , elle est en Dieu , elle est avec Dieu sans médiateur ? A celane tienne que vous ne soyez satisfait. Ce même ai^teur vous apprendra , monsieur , « que l'âme >• danscet état d'union essentielle, devient forte, immuable, qu'elle » a perdu toutmoyen , qu'elle est dans la fin : Et ailleurs , que cette » union est non-seulement essentielle , mais immédiate et sans n moyen, plus substantielle que l'union hypostatique. » C'est

(1) Quand nous sommes en Dieu , qu'est-ce que nous prc^tendions en considt'rant la vie et la passion du Sauveur? II ne faut plus reculer en arrière , en retournant aux méditations ni aux considérations raisonnées sur sa vie et sa passion : Il ne faut pas quitter la fin pour les moyens. Malaxai , Pratique facile.

^2) Dans le ll^re des Torrens.

3ga' DIALOGUES, etc.

mon cher monsieur , que l'union centrale avec Dieu , tient lieu de Jésus-Christ son fils ; vous savez la force des termes , il ne dit pas par Jésus son fils. Et un peu plus bas : « La voix de la tour- » terelle de mon humanité vous invite à venir vous perdre et ca- » cher avec elle ( elle ne dit pas par elle ) dans le sein de mon » père (i). » Etiinsuite : «t La passion qu'elle a d'aller dans le sein n de Dieu , tkit que sans considérer qu'elle y doit être avec lui , V» elle dit qu'elle veut s'y introduire. » Mais plus clairement encore dans quelques pages suivantes : « Il faut , y est-il dit , monter , A plus haut ( c'est Jésus-Christ que l'on fait parler à l'âme ) et »' outre-passer toutes choses pour entrer avec moi ( le Para- j M phraste se donne bien de garde de dire,, par moi ) dans le sein ; » de mon père , et vous y reposer sans milieu et par la perte de . » tout moyen. >» Voulez-vous , monsieur , des termes plus clairs 1 et des passages plus formels pour détruire la médiation de Jésus-Christ que ceux que je vous apporte ?

DocT. J'en suis content , mon përe , et je doute fort , que si on en j avait lu de pareils dans saint Paul et dans les premiers docteurs de i l'Eglise, la foi du médiateur eût pu parvenir jusqu'à nous aussi | constante qu'elle me le parait. Mais cela^ me donne la curiosité de connaître à fond cette union immédiate et essentielle que vous dites être la récompense du martyre spirituel , et l'heureux effet de l'abandon à là volonté divine.

Direct. Ah ! je vois bien , monsieur , que vous voulez que je vous dise des nouvelles de notre parfaite béatitude , et comme vous disiez tantôt , de notre paradis. Ce sujet est grand , merveilleux, et par soi-même , et dans les suites ; et vous me per« mettrez de vous dire , que si nous commencions si tard une matière si étendue et si importante , nous courrions risque de n'en pas voir la fin avant le temps que nous serons obligés de nous séparer. Ainsi et pour notre commune satisfaction , et pour l'utilité de madame votre belle-sœur, il la faut prier de nous mena* ger une seconde entrevue , oh j'espère de vous renvoyer content sur les éclaircissemens que vous désirez de moi. Vous voyez que je ne vous cache rien , et yous pourrez bientôt vous vanter de connaître le fond de nos mystères , autant du moins que je suis capable de vous les révéler ; car il me paraît que 'Vos intentions sont droites.

DocT. Elles ne peuvent l'être davantage , mon père, je cherche le salut de ma sœur , et rien autre chose. Elle peut nous faire retrouver ensemble , et je suis prêt pour le jour et l'heure qu'elle voudra me conduire ici une seconde fois.

' DiRBÇT. Je vous attends tous deux avec impaitience.

(0 Dans l'ExplicaU du Cant, des Canu p. 57.

Oraison de foi pure, parfaite béatitude. Idée de Dieu présent partout, seul objet de cette foi. Baisers , attouchemens, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à Tunion essentielle, et sources de tout dérèglement. Abandon parfait, mort spirituelle. Suites horribles de ces principes , découvertes et avovées en partie par les Quîétistes, avec la réfutation de leurs eYpHcatiohs. Compatibilité de Tétat d*union essentielle avec les crimes les plus énormes.

1 J o CTE17B. Ce que nous dtines hier, mon père , a une trop intime liaison avec ce qui se doit traiter aujourd'hui , pour les séparer par un plus- ^ong intervalle de temps ; et sans autre préambule , souffrez que je commence par vous demander une chose.

Directeur. Vous êtes le maître, monsieur, et je ne suis ici que pour vous répondre.

OoGT. N'est-il pas écrit quelque part , que l'oraison de foi pure fait la parfaite béatitude?

Direct. C'est au Cantique des Cantiques , je veux dire dans l'explication que nous en faisons , et dans l'endroit oii il est dit : Que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude , et que la foi pure suf&t (i).

DocT. Distinguez-vous foi pure , d'avec l'oraison de foi purt? Direct. C'est la même chose.

DocT. Vous ne distinguez pas aussi , ce me semble , l'oraison de foi pure , d'avec l'oraison de vue confuse , et immédiate Me Dieu , que vous appelez autrement la grande oraison , l'oraison de simple regard, de simple présence de Dieu en tous lieux (2).

(i) Voyez la note 3 , pag. 388.

(1) La foi par laquelle on croit qne Dieu est partout , sert à le rendre prë« sent ; mais Pidée de son existence et de ses perfections y demeure. L'ide'c de Dieu qui est dans mon entendement n^est pas partout, parce qu^elle n'est qu'en moi , et que ce n'est pas la présence de Dieu que je contemple , et Dieu le Père. , Fils et Saint-Esprit , selon la théologie. Si Dieu n'était point partout, il se trouverait dans l'âme du Juste , et qu'ainsi par proportion celui qui contemple Dieu , en l'adorant , et en l'aimant , ne le contemple pas , parce qu'il est partout où peut aUer le contemplateur , mais parce qu'il est Dieu , qu'il est saint , qu'il est parfait, qu'il est tout. L'idée de Dieu est le fondement de l'édifice , et le souvenir de Dieu , que l'on entretient par un acte continuellement et suayement réitéré avec la grâce , est une toile d'attente pour recevoir tout ce que Dieu nous voudra inspirer tantôt seul, tantôt avec nous,^MalfHfal, Réponse h Foresta»

Pour avancer une âme déplus en plus dans la perfection , il faut qu'elle s'engage moins que de coutume dans les opérations sensibles, et qu'elle s'éloigne de tout ce qui a quelque rapport aux puissances corporelles.

Pour sVancer dons U perfection, il faut avoir une foi vive, qi:jp Dieu rcnt-

Direct. Tous ces mots sont synonymes.

DocT. Croyez-vous , mon père , que dans cette oraison de simple présence 9 il y ait quelque chose d'assez surnaturel pour tenir lieu à l'âme de sa parfaite béatitude ?

Direct. Oui , par l'union essentielle qu'elle cause à cette âme (i).

DoCT. Mais, mon përe, parlons de bonne foi , croyez-vous que les païens n'eussent pas l'idée de Dieu , de Jupiter maître et souverain des dieux et des hommes ?

Direct. Sans doute , mais que conclnez-yous de là?

DocT. Patience , moA përe ; ne croyez-vous pas aussi que les païens ont eu attention à Dieu ? Qu'ils lui ont fait des vœux ? Qu'ils lui ont adressé des oraisons? Vous faudrait-il rapporter ce qu'on lit encore dans leurs poëtes ?

Direct. Cela n'est pas nécessaire.

DocT. Je vous demande donc , mon përe , t|uelle idée de Dieu , quelle vue, quelle connaissance de ce souverain Être pouvaientils avoir ? pensez-vous qu'elle fût bien claire et bien distincte ? Et si elle n'était pas telle , que pouvait-elle être y je vous prie , que confuse et indistincte ?

Direct. Mais , monsieur , vous me permettrez de vous inter-

plit tout de son essence , de sa présence et de sa puissance. Falconi, Lettre a une fille spirituelle.

Les philosophes connaissent Dien , les chrétiens le croient , les gens de méditation le considèrent ; mais les contemplatifs le possèdent , parce qu'ils ne regardent fixement et invariablement que lui. Malaxai , Pratique facile.

Les perfections de Dieu , comme sa bonté , sa sagesse , sa toute-puissance , son e'ternité , sa science , et ainsi des autres, ne doivent être considérées, que pour nous élever h lui-même. Ibid,

La contemplation est une simple vne de Dieu présent , appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu'il est tout. Ibid.

Il 7 a deux manières d'aller à Dien , l'une par la réflexion et le raisoni^ement, et l'autre par une foi simple , et par une connaissance générale et confuse. On appelle la première , méditation , et la seconde , recueillement intérieur et contemplation acquise. La première est pour ceux qui commencent , la seconde est pour ceux qui sont avancés : La première est sensible et matérielle , et la seconde plus pure et plus spirituelle. Molinos, Introduction h la Guide spirituelle , sect. I.

(i) L'oraison parfaite de contemplation met l'homme hors de soi , le délivre de tontes les créatures , le fait mourir et entrer dans le repos de Dieu : Il est en admiration de ce qu'il est uni avec Dieu , sans douter qu'il soit distingué de Dieu : Il est réduit au néant , et ne se connaît plus : il vit et ne vit plus : il opère et n'opère plus : il est et n'est plus. La Coràbe , Analyse de t Oraison • mentale.

L'union du Père avec le Fils , et du Fils arec le Père passera par transfusion dans notre esprit. Idem, ibid.

II y a deux repos , l'un qui est la cessation de tonte œuvre ; l'autre en la jouissance de la fin : Tel est le repos du parfait contemplatif, qui sait s'élever à Dieu au-dessus de soi en esprit , et se reposer en lui par fruition. FruitWe efuiescere. Idsm, ibid.

SUR LE^UIÉTISME. SgS

roger à mon tour : Crojez-vous vous autres avoir une connaissance de Dieu bien nette et bien distincte?

DocT. Non , mon révérend père , pendant que nous sommes sur )a terre ) aussi n'y établissons*nous pas de paradis , ni de parfaite béatitude ; nous l'espérons pour l'autre vie , oii nous plaçons une vue de Dieu assez claire et assez distincte , pour contribuer à notre parfait bonbeur.

Mais pour revenir aux païens, vous persuaderiez-vous, mon père,' qu'ils n'aient pas eu l'idée de la présence de Dieu en tous lieux ?

Direct. lis l'ont eue sans difficulté , car elle est naturelle.

DocT. Prenez garde , mon père , à ce que vous dites.

Direct. Je ne me rétracte point, la multiplicité de leurs dieux , leur Jupiter, leur Junon , leur Pluton , leur Neptune , 'leurs Nympbes,, leurs Driades , leur^Oréades et leur Napée , leur Alpbée et leur Aréthuse ; tout cela n'est autre cbose cbez les païens , que Dieu agissant dans tous les lieux du monde , animant toutes les diverses parties de la nature ; en un mot , que la présence continue de Dieu en tous liepx.

DocT. Et cette idée , dites-vous , est naturelle chez les païens ?

Direct. Sans doute.

DocT. Car chez vous elle est- quelque chose de 4ivin et de surnaturel. Elle est un don éminent du Saint-Esprit, elle produit l'union essentielle , la parfaite jouissance de Dieu , la souveraine béatitude de l'âme , sans qu'il soit besoin qu'il lui en coûte sa dissolution d'avec ^on corps. Admirez , je vous prie , la nouveauté et les suites de vos principes : que n'accordait-on plutôt à vos sectaires l'idée de la justice de Dieu ? ils le révéreraient , ils le craindraient; celle de la toute-puissance? ils l'admireraient; la crainte , le respect , l'admiration , sont des passions qui conviennent à l'homme par rapporta Dieu : que ne leur passiez-vous l'i'Jée de sa bonté et de sa miséricorde infinie ? ils l'aimeraient ; l'amour tend à l'union ;' c'aurait été votre union essentielle. A quoi vous peut servir votre paradis anticipé, une idée sëche et obscure de Dieu présent en tous lieux qui n'est que naturelle , et qui vous est commune avec les païens? Où. trouvez-vous là les dons de Dieu, et la grâce qui justifie ?

Direct. Vous êtes si peu dans le fait, mon cher monsieur , que je ne sais comment çt par quels moyens vous ramener d'aussi loin , que votre imagination et vos raisonnemens vous ont porté. Premièrement , monsieur , nous n'aimons pas Dieu , apprenez-le une bonne fois. Voilà peut-être ce que vous ne saviez pas : qu'il n'y a pas parmi nous d'amour de Dieu , c'est-à-dire qui soit utile à l'âme. Souvenez-yous de me faire parler sur cet article dans quelqu'autre occasion ; et pour l'idée de la miséricorde infinie de

Dieu , demandez à madame , ce qu'il lui en a coulé de l' avoir reçue une seule fois dans son esprit* Qu'elle vous dise à quoi elle a été exposée « pour s'être malheureusement souvenue d'une image de sainte Thérèse , oti il était question de miséricorde de Dieu f et si elle a envie de retourner aux Carmélites !

Quant à l'union essentielle , j'ose vous dire , que vous n'ayez pas les premiers élémens de notre doctrine sur cet article , et sur tout ce qui en dépend. Si vous voulez même que je vous parle avec cette liberté que nous nous sommes laissée l'un à l'autre , votre ignorance sur ces matières me fait quelque sorte de com* passion , et je croirais avoir beaucoup fait pour vous et pour madame votre sœur, si je pouvais aujourd'hui vous en tirer.

Vous souviendrait-il de ce que je vous ai dit à propos du martyre spirituel dans la première conversation que nous avons eue ensemble : que la dévotion sensible que vous appelez charité , onction céleste , n'est rien moins qu'une disposition prochaine et immédiate à cette union ineffable de l'âme avec Dieu ^ qu'elle ne lui est jamais si intimement unie, que lorsqu^l lui semble en être tout<-à*fait abandonnée et comme livrée au démon. Si elle commença' à ne pouvoir plus parler ni entendre parler de Dieu , c'est une bonne marque ; si elle sent un dégoût horrible des choses spirituelles , tant mieux encore , c'est alors que cette épouse fidèle est absolument résignée à son fidèle époux pour tous les états oii il lui plaît de la mettre. Alors pour récompense de cette parfaite résignation, arriveMe baiser de l'âme. Elle sent bien que cet attouchement lui fait de très-grands effets.^ Ici commence le mariage spirituel , et bientôt la consommation du mariage (i).

(i) L'union essentielle est le mariage spirituel , où il y a communication de sabstance , où Dieu prend Pâme pour son éponse et se Punit , non plus personnellement, ni par quelque acte ou moyen, mais imme'diatemcnt , réduisant tout h une unité. Explication du Cantique des Comiques , pag. 3 et 4*

Cela n'empêche pas. la vraie jouissance et la tris-rcelle possession de Tobjet , ni la consommation du mariage spirituel. Cette âme devient ensuite féconde après Punion et entre dans la vie apostolique : elle engendre d'autres âmes iidèles , qui sont comme autant de noovelles épooaes de son époux bien-aimë. Ibidem.

La distinction dont je veux parler , est de Dieu et de Pâme. Ici Pâme -ne doit plus et ne peut plus faire de distinction de Dieu et d'elle ; Dieu est elle , et vile est Dieu , depuis que par 1» copsommation du mariage , elle est jrecoulëe eu Dieu et se trouve perdue en lui , sans pouvoir se distinguer , ni se retrouver. La vraie consommatioti du mariage fait le mélange de Pâme avec son Dieu.... Le mariage des corps , par lequel deux personnes sont une même chair , n'est

qu'une légère figure de celui-ci On est si fort en peine de savoir en quel

temps se fait le mariage spirituel; cela est aisé à voir par ce qui a «té dit. Les fiançailles ou promesses mutuelles se font dans l'union des puissances ; lorsque Pâmç se donne toute h sou Dieu , et que son Dieu se donne tout à eUe, à des-

I^NiT. Ah I mon përe, quels discours devant une femme de mon âge ? vous ne m'en avez jamais tenu de semblables , et je ne vous reconnais point.

Direct. Courage, ma fille, vous entrez dans le dégoût des choses saintes, vous n'êtes pas loin de l'union essentielle ; mais permettez-moi d'achever. Cette âme ensuite devient féconde après l'union , et entre dans la vie apostolique ; elle engendre d'autres âmes fidèles , qui sont comme autant de nouvelles épotfses de son époux bien-aimé.

Penit. Permettez-moi de sortir , ou de lae boucher les oreilles.

DocT. Vous pourriez , mon père , me renvoyer aussi-bien que madame, au nombre de ceuv qui sont à portée de l'union essentielle, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir beaucoup d'aversion de VQS choses saintes , et de toutes vos spiritualités. Quel jargon , .bon Dieu I ou plutôt quelles obscénités, pour vous expliquer* sur le plus mystérieux point de toute votre doctrine! et nm sœur a-t-elle tort d'en être scandalisée ? Que voulez-vous que nous pensions de l'intérieur des gens, qui détournant les paroles de leur sens ordinaire pour leur faire exprimer des choses spirituelles , jettent dans l'esprit des lecteurs l'idée des grossièretés qu'elles signifient naturellement , et dans leur première institution ? Quelle aflTectation pour faire connaît re à une jeune.femme une béatitude, qui est selon vous une union toute spirituelle, de lui parler de baisers , d'attouchem^ens , de mariage , et de consommation de mariage ! Mettez-vous le souverain bonheur dans les plaisirs charnels , comme les mahométans , ou comme les épicuriens dans la volupté ? Que voulez-vous encore une fois que l'on pense de vous et de vos mœurs , si vous les avez du moins aussi peu chastes que vos paroles ?

Direct. Vous avez oublié , mon éhev monsieur , notre mar-» tyre spirituel , et'Com'bien il prouve notre éloignement de la volupté et des plaisirs sensuels.

DoGT. C'est ce qui vous rend tous incompréhensibles , mon jpère; car après avoir parlé des sécheresse' passives , des rongesein de Tadmettre k son union ; c'est I& un accord et une promesse réciproque. Mais hj^as! qa'il y a encore du chemin à faire , et qu'il y a bien à souffrir , avant que jceUe union tant désirée soit accordée et consommée ! Le mariagis se fait lorsque l'Ame se trouve morte et expirée entre les bras de l'époux , qui la voyant plus disposée , la reçoit à son union ; mais la consommation du mariage ne se fait, que lorsque l'Ame est tellement fondue , anéantie et désappropriée , qu'elle peut toute sans réserve s'écouler en son Dieu. Alors se fwt cet admirable mé'- Jauge de la â-éature avec son Créateur, qui les réduit en unité..... Que si quelques Saint% ou quelques auteurs çnt établi ce mariage divin dans des états moins avancés que n'est^elui que je décris, c'est qu'ils prenaient les fiançailles pour le mariage , et Je mariage pour la consommation-. Ibidem, pag. i^5 , ti et ï47. ^

meus d'entrailles , de blasphèmes , de désespoirs , d'abandonné* ment de Dieu, vous y joignez immédiatement l'union même avec Dieu , union essentielle plus qu'bypostatique , et pour le faire entendre à vos élèves , vous employez des termes obscurs qui sentent la corruption de cent lieues. Un libertin , un homme dissolu, n'en chercherait pas d'autres pour tourner s'il pouvait les choses saintes en ridicule. Appelez-yous cela un système , un plan de doctrine, une doctrine suivie ? et croyez-vous de bonne loi y amener un seul homme à qui il reste encore une étincelle de foi et de raison ? Aussi est-ce une chose étonnante , que les bruits qui courent de vous et de yos maximes. Les uns disent , que selon vous, l'âme par l'union avec Dieu, est si séparée d'intérêt d'avec son corps, que celui-ci peut s'abandonner à la mollesse et à toute sorte de péchés, sans que l'âme en soit le . moins du monde coupable. Un livre quiétiste, disent les autres , remet à son chapitre de l'union essentielle avec Dieu, qui n'est autre chose que la parfaite béatitude , à traiter à fond de toutes les ordures qui peuvent salir le corps sans blesser l'âme qui demeure cependant unie à Dieu , et souverainement heureuse dès cette vie. Voilà ce que l'on dit des quiétistes , mon père , et qui me donne de l'indignation contre eux , je vous l'avoue. Vous mériteriez sans mentir d'avoir rompu avec eux, et quitté des préventions qui sont indignes de vous*

Direct. J'ai bien vu, mon cher monsieur, que vous-même étiez dans des préventions contre nous , qui vous empêcheraient de nous estimer, autant peut-être que vous le^ feriez, si notre doctrine ^ous était parfaitement connue ; et je suis surpris qu'un homme que je sais en avoir déjà pénétré une partie par ses propres lumières, semble s'en rapporter sur la principale, à des bruits de peuple , et sur nn si léger fondement former des accusations et des reproches avec tant d'emportement. Youdriez-vous m'en croire sur l'union essentielle, ou plutôt en croire nos livres ? Nous n'en avons |)oint de plus exprès sur cette matière , que celui que son auteur , personne très-sublime , intitule les Torrens» Nous avons encore quelques autres livres qui en parlent trèspertinemment : Voulez-vous que je ne vous dissimule rien ? car pour me servir de vos paroles : Vous méritez vous-même d'être détrompé, et de vouloir être des nôtres.

DocT. Croyez-moi , mou père , plus vous me donnerez d'éclaircissemens sur cette matière, et plus je vous serai redevable. Sur tous les articles de votre doctrine, il n'y en a aucun que j'aie plus de curiosité desavoir, ou de vos livres , ou de votre bouche : vous ne vous étonnerez plus que je sois moins instruit de celuici que des autres, quand you^ ferez attention à la rareté du liyre

des Torrens, qui n'a pas encore été lu autrement qu'en manuscrit. Ainsi, mon cher père, parlez, je vous en conjure, et soyez sûr d'être écouté.

Direct. « Rien , monsieur , n'est opposé à Dieu que la pro-

n prié té , et toute la malignité de l'homme est dans cette pro-

» priété, comme dans la source de sa malice; en sorte que plus

» une âm^ perd sa propriété , plus elle devient pure , parce qu'a-

>* lors elle a perdu ce qui causait de la dissemblance entre Dieu

M et elle (1). »

DocT. Ma sœur, il est vrai , m'a entretenu quelquefois de cette

I propriété que vous faites le principe de tout péché , et même

de la corruption qui se trouve dans les meilleures actions en ap-

I parence ; mais si vous entendez autre chose pai* ce mot , que le

[ levain du péché et le poids de la concupiscence, vous me ferez

, plaisir de me le dire. ,

Direct. « La propriété, monsieur, c'est la volonté de l'homme » qui se trouve mêlée dans toutes ses actions , même les plus , » vertueuses (2). »

Doct. On m'en avait déjà assuré , mais je ne pouvais le croire. Hé quoi , mon përe , peut-on faire des actions bonnes ou mauvaises sans les vouloir faire ? N'est-ce pas dans cette détermination de la volonté que consiste la liberté de l'homme , son mérite et son démérite ? et cependant ces bonnes actions , ditesvous , parce que la volonté y a part , sont mauvaises ; voilà qui ^st bien incompréhensible.

Direct. Il faut pourtant que vous compreniez que c'est la malignité de la volonté de la part du sujet qui fait le péché^ et non l'action.

Doct. Quoi, de quelque nature innocente ou criminelle que soit cette action , ou selon Dieu , ou contre Dieu ?

Direct. Oui , monsieur ; car si une personne qui n'aurait plus de volonté, parce qu'elle serait perdue et comme abîmée et transformée en Dieu , était réduite par nécessité à faire les actions du péché , elle les ferait sans péché (3}. Doct. Comment entendez-vous cela ?

(i) Rien nVst oppose à Dieu qae la propriété, et toute la maligoitë de rhomme est dans cette proprie'te, comme dans la source de «a malice j en sort^ que plus une âme perd sa propriété, plus elle devient pure ; et ce qui serait ' un de'faut à une âme vivante à elle-même , ne Pest plus , à cause de la puret« et de l'innocence qu'elle a contracte'e dès qu'elle a perdu ses propriétés qui causaient la dissemblance entre Dieu et l'âme. Lwre des Torrens.

(a) C'est la volonté maligne de la part du sujet qui fait roffense, et non l'action. Ibid.

(3) Car si une personne dont la volonté serait perdue et comme abîmée et transformée en Dieu , était réduite par nécessité k faire les actions de péché , elle les ferait sans péché. Ibid,

4oo DIALOGUES

Direct. Je vaîs vous l'expliquer. C'est, monsieur, que tous les mouvemens de cette âme , qui n'a plus de volonté , sont de Dieu ; et c'est sa conduite infaillible. C'est donc la conduite de cette âme , de suivre aveuglément et sans conduite les mouvemens qui sont de Dieu , et sans réflexion (i).

DocT. Mais si elle remarquait que ces mouvemens la portassent au péché , à la corruption , par exemple , à la vengeance?

Direct. Il n'importe , monsieur ; car je vous dis qu'ici toute réflexion est bannie (2) ; outre que quand l'âme le voudrait 9 elle aurait peine à en faire. Mais comme en s'efibrçant, peut-être en pourrait-elle venir à bout, il faut l'éviter plus que toute autre chose, parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer l'homme en lui et le tirer de Dieu. Or je dis que si l'homme ne sort point de Dieu , il ne péchera jamais , et s'il pêche , qu'il en est sorti , ce qui ne se peut faire que par la propriété, et l'âme ne peut la reprendre que par la réflexion.

DocT. Mais si la réflexion , mon përe , contribue à conduire celte âme au bien , et à la détourner du mal ; en quoi , je vous prie , lui pourrait-elle nuire ?

Direct. En quoi, demandez-vous ? Ce serait pour elle un enfer semblable à ce qui arriva au premier ange au moment de sa rébellion. Concevez donc que la sagesse de Dieu (3) accompagnée de sa divine justice, comme un feu impitoyable et dévorant , ôte à l'âme tout ce quelle a de propriété , de terrestre, de charnel et de propre activité 5 et ayant ôté à l'âme tout cela , il se l'unit. Y étes^vous ?

DocT. Pas encore , je vous l'avoue. *

Direct. Vous n'entrez pas dans ces mystères , parce que la clef de l'abandon vous manque^ ; je le vois par la nécessité de l'attention et de la réflexion que vous supposez dans les voies de Dieu.

DocT. Je connais, mon père, une parfaite résignation aux

(0 Tous les premiers mouremens de cette âme sont de Dieu, et c'est sa conduite infaillible C'est dont la conduite de cette âme , de suirre aveuglément et sans conduite les mouyemens qui sont de Dieu , sans réflexion. Ibid.

(a) Ici tonte réflexion est bannie, et l'âme aurait peine même quand elle ▼ondrait en faire : mais comme en s'efibrçant peut-être en pourrait-elle venir à bout, il faut les éviter plus que toute autre chose; parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer l'homme en lui , et le tirer de Dieu ; et je dis que si rhomiAe ne sort point de Dieu , il ne péchera jamais, et que s'il pèche , il en est sorti ; ce qui ne se peut faire que par la propriété ; et l'âme ne peut la reprendre que par la réflexion , qui serait pour elle un enfer semblable à ce qui arriva an premier ange. Ibid.

(3) La sagesse de Diteu accompagnée de la diviue justice comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de propriété , de terrestre , de charnel, et de propre activité ; et ayant ôté h l'âme tout cela, U se l'unit. Ibid.

SUR LE QDIËTISME. , 4oï

ordres de la providence divine , une soumission entière à la volonté de Dieu , une religieuse attention à la bien discerner , soit dans le livre de TÉvangile , soit dans ses commandeinens , ou dans ceux de son Église; une scrupuleuse attention sur la conduite qui me fait agir, si elle est conforme k la loi de Dieu ou non; y a-t-il un autre abandon que celui-là? Je serais curieux de l'apprendre.

Direct. Notre abandon , mon cher monsieur, est un acquies-^ cernent à tout ce qui se passe en nous , de bon ou de mauyals , sans aucun discernement, regardant en toutes choses vertu ou crime indifféremment comme ordre et volonté de Dieu. Que naît-il de cette totale résignation ? Le voulez-vous savoir? La mort de l'âme, son anéantissement parfait , son ensevelissement; et c'est par ces degrés qu'elle monte au sublime état de l'union essentielle.

DocT. Mais, mon përe, quel moyen y a-t-il , je vous supplie, que les pratiques vertueuses qui font mourir le vieil hoi^nme et les œuvres du péché , que le sentiment de l'humilité chrétienne, qui est le parfait anéantissement, que l'enseveliseement de l'âme 9 cette sépulture du chrétien avec Jésus-Christ , puissent naître d'un acquiescement aveugle et mal entendu à tout ce qui se passe en nous, sans aucun discernement de la volonté de Dieu , qui serait pourtant notre règle infaillible ?

Direct. Mon cher monsieur, votre demande me fait connaître que vous n'êtes pas encore instruit de tous nos principes, pas même de la signification do nos termes. Sachez donc , s'il vous plaît, que par mort (i), nous entendons la perte des ver- Ci) La destruction de notre être , confesse le souverain être de Dieu : il faut cesser dMtre , afin que l'esprit du Verbe soit en nons. . . . ^ . Comme pai la consiëcration du prêtre , il faut que la substance du pain ce Je la place h la substance du corps de Jésus-Chrit; tout de même il faut que nous cédions notre être à celui de Jésus^hrist. Moyen court.

On agit plos fortement par Toraisou de Pane'antissement , que par toute autre. Ibidem, \

Toutes les vertus sont ôtees à cette âme ; elle reste nue et dépouillée de

tout.^ Elle se corrompt peu à peu. Autrefois cVtaient des faiblesses , des

chutes , des de'faillances, ici c'est une eorroption horrible qui devient tons les jours plus forte et plus horrible. O Dieu, quelle horreur poiw- cette âme! Elle est insensible à la privation du soleil de justice ; mais de toute sa corruption ,

c'est ce qu'elle ne peut souffrir Mais ce sont peut-être des pèches 5

Dieu a horreur de moi, mais que faire! 11 faut souffrir, il n^ a pas de remède. La fidélité de l'âme dans cet étal, consiste k se laisser ensevelii- , enterrer, c'craser , marcher sans remuée non plus qu'un mort, à sonfirir sa puanteur , et se laisseï' pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de quoi éviter la corruption. .... Enfin cette âme commence à ne plus soufl'rir la puanteur , à s'y faire et à y demeurer en repos sans espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela. C'est alors que commence La Brnvère* 26

4o2 DIALOGUES

tus , qui etftrafltte celle de la grâce 'de Dieu , et qui fait absolcmetft mourir Vh&tatae nouYeau : par âfnéantiesement , tout de même la 'priyatîoii de toutes les yeftus , et mêthe de celle de rhumilité : et ^ar l'ensevelissement de l'Urne , nne 'pdnrrfture , une puanteur y une corruption qui fait liorreur aux liômines et & Dieu même. Vous voilà y n'est-tl ^as vrai , bien e'ioîgnë de ce que vous pensiez ? '

DocT. Au contraire , mon përe , je pense comme yotts , que la mort de* l'âme, son anéantissement, son enseveirssemeiït de la manière que vous me le venez d'expliquer , que je n'avais jamais apprise, peut fort bien être l'effet de cette résignation aveugle et sans discernement à la volonté de Dieu , qu'on ne connaU point , et qu'on ne se met point en peine de connaître : mais que de tout cela que je comprends fort bien , je votis assure. il résulte une union intime , immédiate , essentielle avec Dieu. Voilà ce qui ne se conclut pas si naturellemetit (i) : et «i vous v<^s ressouveniez par basard de ce que vos livres enseignent làdessus , vous m'obligeriez infmimtolit de m'en faire ^^t.

Direct. Il faut quVnbon contemplatif sache ses Torrens par cœur; c'est là oii il voh le Sublime de son état, le point essentiel et capital oh aboutit toute la doctrine des mystiques. Ecoutez : M Notre-Seigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu , à M lui oter ses ômemens , tous Ses dons , grâces et lumières , qui » sont comme des piei^reri^squi'la dhargeilt; ensuite II lui ôte n torite facilité au bien , qui sont comme les habits : après quoi

ranëantissement. Autrefois elle se faikait horreur , eUe n'y pettse plus ; elie esi dans la dernière misère, sans en avoir plus d^borreur : autrefois elle craignait «neore k eommunion , de penr d'infect«r Dieu ; à présent elle y va comme s table, tout naturellement. Liure des Torrens.

EUe est même rarie que Dieu ne la regarde ploB , (jn^'l la laine dans la pourriture, et qu'il donne wool autres toutes «es grftces ; que les auirss soient l'objet de ses affections , et qu'elle ne cause «(ne de l'horreur. Ibidem.

Il n'arme guère ici qu'on déchée de eetëtat, à cause de l'ancantissemeni profond , oà est Pâme , qui ne lui laisse aucune proprie'té , 6t ht ««ule pro- 'priëië peut causer le pëdié; ear quiconque «n'est 'plus, ne >pettt -plus :pecher. Ibidffm.

Cette âme abandonnée- -participe à la^purétë de 'Dieu, ou plutôt «onie pU' reté propre , qui n'est qu'une impureté^ ^Ossière , ayant ëté anéMsiie ) la seule pureté de Dieu en lui-^méme subsiste dans e« néant ; mais dîme noamière si réelle , que l'âme est dans une parfaite ignoraaeef du mal , «t conme «npuissanie de le commettrcc Ibidem.

(i) C'est par une perte de volonté en Dieu, par un état de Déification où tout est Dieu y sans savoir que cela est ainsi. Mais l'âme' est éublie par eut dans son bien souverain sanstchangeméht ; éîle est dans sa béatitude foncière, oh rien tte peut traverser ce b6nheur parfait , lorsqu'il est par état permanente Dieu donne l'état d'une manière permanente t\ y étiibH^râme poior toujours. Liwre des Torrens*

SUR LE QUIÉTISMÉ. 4o3

»> il lui ôte la beauté de son visage , qui sont comme les divines >» vertus qd*elle tre peut fkrs |)ratTquer. Autrefois eile avait des » dégoûts , 4es peifies, mais nmi dïes impuissances ; ici toutpou-^ >» voir lui etft èlé, i»

DocT. Quel pouvoir, s'il viVus pMt , îtriest o4ë? DiRtCT. N'avez-vous pas entendu ? îe pouvoit* 3*6 pf atîqtrer la vprtn. »

DocT. Et celui de sttivfe le vice?

DiBïct. Il l-ui'demeure sans doute; carledénoÀraént de toutes vertus , empotte naturellement la pratique de tout vice.

I>oCT. Je l'entendais ainsi , et que cette âme se trouvât ttisensiblement surdrargee de pécbés.

DniECTi De péchés, c'est-à-dire, de choses qui seraient -des péchés pour des imparfaits , mais non pour une parfaite abaudonoée.

DoGl". Je n*y suis plus , mt>n përe , et je ne vois pas que ce qui «rt péché «ii soi , ne le soit pas pour tout le «ronde. J'ai cru jusqu'à cette heure, que le péché daus les patfails, causait de rimperfection , comme il augmente l'imperfection dans les imparfaites.

Direct. Vous croyez fort mal ; car comment voiilëz-^vous que le péch<é ait prise sur une âme qui n'est plus en ^i ni par 90i , qui est reculée , qui e^t abiuEiée en Dieu par une piRésence foncière et centrale? il fant prendre garde à cela (i). DoA. £spli<}nea^vous , s'il >*ons platt.

Direct. « L'âme, monsieur^ dans ce bienh^urens état d'union I» essentielle, qtti e^ la réi^ompense du parfait abandon j se trouve A associée à la sainte Trinité , participe aux attributs divins ; elle ^ a les même» ometoens dont le roi est paré , c'est*à-dire , qu'eflle 1) est <M:nëe des perfectiidns de I>ieu ; elle eiîitre -dans tine excel- » lente partlcipatioti de iHmmensité de Dieu , litJtre tner , qui » est fessence diviti*. V-oilà comttie elle sVxplique. Elle a en » effist son jepos en Dieu. Que dis- je? elle est le repos m^e, » clie est Dieu (ô). "Comme il ne peut jamais cesser de se regarder i> 8oi-4nâ&ie , aiissi ne oesse-t^il point de regal^der celte âme.

(t) L^mb peut sans cesse sVcouler en Dieu , comme dans 8on< terme et soo centre, et y être mélee et transformée sans en ressortir, ainsi qu^un âeuTe, ^i est une eau sortie de la mer , se trouvant hors de son origine , tâche-, par diverses agitations, de se rapprocher, jnsqu«s h ce qu'y ^nt enfin vctomW il se perd et ^e mélange avec elle. Explication du Cantique des Cantiques.'

(a) L*lnD« étant d*unc ntfture toute spirituelle, elle est trés^propre à <*tre Unie , mêlée <ft transformée en Dieu. ExpHcfation du Cantique des Caniiques,

Ici rime lie doit pltis faire dfe distinction de Oien et d'elle ; Dieu est elle , elle est Dieu. Ibidem, '

Mon biea-aimé m'a châDgée es ]ni<«^me , en sorte qu'il ne saurait pins me

4o4 DIALOGUES

DocT. Quoique remplie de péchés ? vous l'avez dit* Direct. C'est le mystère, mon cher monsieur; cette Âme n'est plus f elle a recoulé , tous dis-je , dans Tessence divine , comment voulez-vous qu'elle pêche même en faisant des actions de péché? DocT. £t moi , je vous répète , cette âme n'est plus; comment peut^elle mériter? comment est-elle digne des hauteurs et des élévations oii vous venez de la porter ? Yoilà sans mentir un abandon bien payé , pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu sur elle. On doit voir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plas , mais qui est , dites-vous , toute perdue en Dieu. « C'est en effet M une chose horrible, qu'une âme ainsi nue des dons et des M grâces de Dieu. On ne pourrait croire à moins d'expérience , » ce que c'est; mais c'est encore peu. Si elle conservait sa beauté , n il la lui fait perdre, et la fait devenir laide. Jusques ici l'âme » s'est bien laisW dépouiller des dons , grâces , faveurs , facilité » au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses , conune les » austérités, le soin des pauvres , la facilité à aider le prochain; » mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les » lui faut perdre quant à l'usage, car quanta la réalité , ill'im- » prime fortement dans l'âme : elle perd la vertu comme vertu , M mais c'est pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme » dans le commencement de ce degré , a encore quelque figure » de ce qu'elle était autrefois ; il li^i reste une certaine impres- » sion secrète et cachée de Dieu , comme il reste dans un corps H mort une certaine chaleur qui s'éteint peu à peu : cette âme » se présente à l'oraison, à la prière, mais tout cela lui est » bientôt oté. Il faut perdre toute oraison , tout don de Dieu ; » elle ne la perd pas pour une , deux , ou trois années , mais » pour toujours. Toute facilité an bien , toutes vertus lui sont )> ôtées; elle reste nue et dépouillée de tout; le monde qui Tes- » timait tant autrefois , commence à en avoir horreur; l'âme se » corrompt peu à peu; autrefois c'était des faiblesses , des chutes , » des défaillances ; ici c'est une corruption horrible , qui devient » tous les jours plus forte et plus horrible. O Dieu! quelle » horreur pour cette âme I Elle est insensible à la privation i> du soleil de justice ; mais de sentir la corruption , c'est ce >» qu'elle ne peut souffrir : O Dieu ! que ne souffrirait-elle pas » plutôt! C'est cependant un faire le faut; il faut expérimenter

i;ejetcr. Aassi je ne crains plus d^étre separëe de lai. O amour ! Vous ne rejetez plus une telle âme , et Ton pcrut dire qu^elle est pour toujours confirmée en amour. Le bien-aimë ne voyant rien en son épouse qui ne soit de lui , nVn détourne pins ses regards et son amour , comme i] ne peut jamais cesser de se regarder et de s'aimer soi-même. Ibidem ^ p. 176.

SUR LE QUIÉTISME. 4o5

» jusqu'au fond ce que l'on est. Mais ce sont peut-être des pë- » chës? Dieu a horreur de moi; mais que faire? Il faut souffrir^ » il n'y a p\Eis de remède. »

. DocT. J'écoute , mon përe , de toutes mes oreilles ; mais je ne vois point dans tout ce que vous m'avez dit^ votre union de l'âme avec Dieu , ni rien même qui en approche , à moins que ce ne soit à l'endroit oii elle est insensible à la privation du soleil de justice, c'est-à-dire, à la grâce de Jésus-Christ.

Direct. N'avez-vous pas encore compris, monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte, par la privation de toutes les vertus, comme nous avons dit , elle a perdu toute vertu propre , et ainsi toute propriété? « Elle n'est donc pure dorénavant que » de la pureté divine; j'entends pure de la pureté du fond dans » lequel elle est transformée au centre par lequel elle est attirée; » cela est-il si incompréliensible?

» La félicité de l'âme dans cet état , consiste à se laisser en- » sevelir, enterrer, écraser, marcher sans se remuer non plus M qu'un mort ; à souffrir sa puanteur , et se laisseï: pourrir dans » toute l'étendue de la volonté de Dieu , sans aller chercher de » quoi éviter la corruption : Non , non , laissez-vous telles que » vous êtes, pauvres âmes , sentez votre puanteur , il faut que » vous la connaissiez , et que vous voyiez* le fond in6ni de cor- » ruptîon qui est en vous : Mettre du baume et tâcher par » quelque moyen vertueux et bon de couvrir la corruption , et » d'en empêcher l'odeur : Oh ! ne le faites pas , vous vous feriez » tort. Dieu vous souffre bien , pourquoi ne vous souffririez- » vous pas? »

DocT. Cela est-il tiré de votre livre des Torrens ? Direct. Mot pour mot, monsieur, je ne vous dérobe rien. DocT. Cet endroit-ci est clair , et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés , même les plus sales et les plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, comme de la chasteté, de la continence, de la tempérance^

Direct. Yous frappez au but , et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d'une autre manière. Les mots de corruption, de pourriture, de puanteur, mènent là tout droit. Voyez l'endroit qui suit : « Enfin cette âme commence à ne plus » sentir sa puanteur, à s'y faire, à y demeurer en repos, sans » espérance d*en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela. » Doct. Je vous suis : voilà cette âme qui croupit dans son pëché.

Direct. C'est alors que commence l'anéantissement. Doct. Quoi, Thumilité chrétienne?

4o6 DIALOGUES

Direct. « Ifon , .vraiment , mais la f erte de toutes grâces et >» de toutes vertus ; ne l'oubliez pas. Autrefois ca cet état , elle » se faisait horreur ; elle n'y pense pluS; elle est daos la dernière » misère , jusqu'à n'en avoir plu& d'horreur. Autrefois, elle M craignait encore la oommuoioa, de peur d'ij)fecter Di«u^ à M présent elle y va comme à table, toi;t natucellement.

DocT. » Et sans craindre d'infecter Dieu par $e$ péch/ça «t ses » ordures , qui ne lui font plus d'horreur, qiii ne l^i iiont ]^lus » aucun scrupule » qui ne lui pèseut p]u& sur la coi^seieoce , » aui^quels elle serait Cachée de donner la plu& petite atteation. » Suis-je dans le fait ?

DuECT. » Les autres ne la voient plus qu'avec boireur; mais » cela ne lui. fait point de peine : elle e^ m/§m/e ravie que IHea » ne la regarde plus; qu'il la laisse daos la poi^cri^ure., et qu'il » donne aux autres toutes ses grâces , q/i/e les au tires soient l'objet » de ses affections , et qu'elle ne cause que de l'borreHC. Vqu-> y» loir être rien aux yeux de Dieu, dena^eurer dans un eeetier » abandon , dans le désespoir mémje , se do^njçr à lui lorsque n l'on en est le plus rebuté , s'y laisser et ne se pas regarder soi-» » même lorsque, l'oii est sur le bord de l'abime ; c'est ce qui est M trës-rare , et qui fait l'abajidon parfait De djire les épreuves » étranges qu'il fait de ces âmes du parfait abandon, qui ne lui » résistent en rien ,. c'est ce qui ne &e peut , et Be serait pas com-* N pris. Tout ce qu'on peut dire , c'est qu'il ne leur laisse pas » une chose qui puisse se. nommer ni en Dieu , ni hors de » Dieu »

DocT. Je remarque , mon përe , qu'après avoir plongé cette pauvre âme dans le désespoir, dans la corruption, et dans la pourriture , comme si ce ne devait être que le commencement de ses souffrances; vous nous parlez d'épreuves si étranges et si inouies qui doivent encore l'exercer, qu'il semble que vous les taisiez par la défiance oii vous êtes qu'elles ne soient pas com-« prises. Je doute aussi de ma part , que madame et moi devions vous les demander avec plus d'instance; car enfiin nous pourrions apprendre des choses abominables.

Direct. Mais , monsieur , faut-il s'expliquer plus clairement sur cette matière? ^^'est-ce rien vous dire quand on vous dit, que Dieu ne laisse pas à ces âmes l'ambre {Tunf chose gui se puisse nommer ni en Dieu ni hors de Dieu ? Gomprei^es , si vous pouvez , l'éj^endue de ces paroles; cela est immense.

DocT. Quoi , mon père , plus d'amour de Djeu? plus de crainte de Dieu , et de ses jugemens ? plus de foi , plus d'espérance , plus de vertus , plus de bonnes œuvres , plus d'humilité , plus

SUR LE QUIÉTISMË. 407

de continence , pins de chasteté , plu6 de grâce»? Dîea^«$t si, bon; il est si OEÛsérieordieui : exigeraU-il d'orne âme, mt s» prodigiei» abai:id0ifcnaraeat ?

DiRBCT. K Lises, vionflieur, nosTorrens; yonsy^^rrên qu'une » âme de ce degré , porte un fbnd de soumimM» à toutes les » v^I'ontas de Dieu ; de manii»^ qu'elte ne y^u^ftit pas lui rien » refuser : mais lorsque Dieu explique, ses ^sseins particuliers » ^ et qu-'as»nt des droits qu'il a acquis sur eHe y il lui demaiide » les derniers renoucenieiis et les. plus emtrâmes sacrifices ; ah ! » ' c'est pour lors , qae ses entrailles sont émuea^ eft qu/elle souffre n bien die' la^ peîoe. »

Oocx. Je vous l'aYoue , nsiom père , nte voilà lien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renoncemeusL , et ces plus extrême» sacrifices; car ce àoit étoe quelque chose de» plus fort que toui le reste qui empoitte si aisément W consentement et la soumissiott de cette âme; s'agiraitrril seulement pour cette âme du sacrifice de la. virginité , ou en général de lu chasteté?

DiftBCT. Oh , mcmsieur^ il n'y a guènes d'apparence ; car dans notre Cantique des Cantiques y à propos des lis de la chasteté , il est dit : « Que ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du » corps : » on veut dire que là perte de la' propriété',, qui est la pureté de l'âme*, est plus agréable k Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien , qiu'il. s'agit ifii pour Tàme d'un plus grand sacrifice que celui de la chasteté.

Docr. S'agirait-il pour elle, du renoncemOBè à> la* grâce de sa }ustification? Dieu lui demanderait-il pour dernière épreuve , qu'elle consentit à sa réprobation dernière? cela fait>de la peine seulement h penser.

Direct. Mais quelle peine?

DocT. Quoi , mon père , qu'elle censentit , cette âtbe, à étrepour toujouns privée de Ifi gloire de Dieu ^

Direct. Pourquoi non? et nos Tonneia y sont Çormek. « Cett^ » âme serait aussi indifférenjte d'être toute une éternité avee les » démons qu'avec les^ anges. Les démons^ lui sont Diea^ c^ame » le reste , et il ne lui est plus possible de voir un être créé) hors )i de Tordre incréé, étant tout, et en toiirt Dieu ,.aii5sirbien dans » un diable que dans un saint , quoique différemment. Je. crois '> que si une telle âme était conduite' en> enfer,. elle en aouffirirait » les douleurs cruelles dans un contenteoMUt achevé > non<con^ » (entemest causé seulement par la. vee? dm bon plaisir» de Dieu, * mais contentement essentiel* à caiuse delà; béatitude, du. fond » tiransformé , et c'est ce qui. fait 1« béatitude de ees,âiHe«i pour ^ tout état, n

4o8 DIALOGUES

DocT. En yërité , mon père, voilà des choses bien nouvelles, et d'étranges mystères! il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer et dans la compagnie des démions , nne béatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste que je ne puis expliquer faute de l'entendre.

Direct. Vous entendez peut -être aussi peu les précipices affreux oii tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu qui exige d'elle les extrêmes sacrifices; cependant nosTorrens ne parlent d'autre chose. « Combien » êtes-vous jaloux, 6 divin époux , que votre amante fasse toutes » vos volontés, puisqu'une simple excuse qui passe si vite , yous » offense si fort ? Ne pouviez-vous pas empêcher une épouse si >» chère, si fidèle , de vous faire cette résistance?

» L'époux permet cette faute dans son épouse , afin de la pu- « nir, et de la purifier en même temps de l'attache qu'elle avait n à sa pureté et à son innocence , et de la répugnance qu'elle M sentait au dépouillement de sa propre justice. » £t dans un autre endroit vous lisez : « Cette amante affligée oubliant ses >» blessures, quoiqu'elles saignent encore, ne se souvient plus » de sa perte , elle n'en parle pas même , et quand elle se ver- » rait précipitée dans l'abîme , elle n'y ferait point de réflexion. » Celle qu'elle venait de faire par l'appréhension de se salir , lui » a trop coûté , puisqu'elle lui a causé l'absence de son époux; » de sorte qu'instruite par sa disgrâce , elle ne peut plus se re- » garder , et qu Aid elle serait aussi affreuse qu'elle est belle , » elle ne pourrait pas y penser.

u Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie dans son état » en Dieu , qu'elle ne puisse encore jeter quelques regards sur >t elle-toême; c'est une infidélité , mais qui. est rare , et qui ne M vient que de faiblesse. L'époux a permis que son épouse ait » fait cette légère faute , afin de nous instruire par là du dom- » mage que cause la propre réflexion dans les états les plus » avancés. Elle est donc rentrée pour un moment en elle-même >» sous les meilleurs prétextes du monde ; c'était pour y voir les » fruits de l'anéantissement, si la vigne fleurissait , si ellçavan- M çait, si la charité était féconde ; cela ne paraît-il pas juste et T» très-raisonnable? »

DocT. Si raisonnable et si juste , mon père , que cette attention sur nous-même , est le principe de toute là conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul , et après lui, par tous les Pères de l'Église.

Direct. <« Je le faisais, dit-elle, sans y^penser , et sans croire y> faire mal , ni déplaire à mon époux ; cependant je n'ai pas

SUR LE QUIETISME. 409

^ plutôt faît cette faute , que mon âme a été troublée par mille » et mille réfleuons qui roulaieut dans ma tête , qui m'allaient perdre. Cette pauvre âme' est obligée après avoir tout perdu de se perdre elle-même par un entier désespoir de tout; elle est comme une personne qui n'est plus et qui ne sera plus ja- » mais ; elle ne fait ni bien ni mal. »

DocT. Quoi dans un entier désespoir de tout? voilà qui est bien intelligible , mais mon père , songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pauvre âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu , comme de se livrer au démon , de se prostituer dans tous les désordres imaginables , de s'abandonner à toutes sortes d'excès , et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion salutaire qui lui viendrait sur son état si misérable , et qui pourrait contribuer à l'en faire sortir ? Encore une fois, mon père, parlez^vous sérieusement? Est-ce un jeu d'esprit? est-ce un délire ?

Direct. Je vous réponds, monsieur, avec l'incomparable auteur des Torrens : « Ne portez point de compassion à ces âmes, M et laissez-les dans leurs ordures apparentes, qui^sdntxepen- » dant les délices de Dieu , jusqu'à ce que de ces désordres re- » naisse une vie nouvelle. » Et un peu après : « jU n'y a point » pour elles de malignité en quoi que ce soit , à cause de l'unité » essentielle qu'elles ont avec Dieu , qui , en concourant avec » les pécheurs , ne contracte rien de leur malice , à cause de sa >» pureté essentielle. Ceci est plus réel qu'on ne peut dire , et » cette âme participe à la pureté de Dieu : ou plutôt toute pu- » reté propre , qui n'est qu'une impureté grossière , ayant été » anéantie , la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans >» ce néant , mais d'une manière si réelle , que l'âme est dans une » parfaite ignorance du mal , et comme impuissante de le con- >» naître : ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse toujours^ dé- » choir , mais cela n'arrive guère ici , à cause du profond anéan- » tissement oii est l'âme , qui ne lui laisse , prenez garde mon- » sieur , qui ne lui laisse aucune propriété ; et la seule propriété » peut causer le péché ; car quiconque n'est plus , ne peut plus » pécher. Et cela est si vrai , que les âmes dont je parle ne I» peuvent presque jamais se confesser , ne pouvant rien trouver » en elles de vivant, et qui puisse avoir voulu offenser Dieu , à » cause de la perte entière de leur volonté en Dieu.

DocT. Si je l'ai bien compris , mon père , il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler , que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme , qui n'a plus alors de vertu propre , et par consé-

4io DIALOGUES

queat'de propriété; qp'au contraire la pureté et les^aaties vertus du corps qui procèdeat de la propre voloiUé , fo94 rimpureté dtf Vêtma.

piiSGT. Hé bie%9 moasieiur, cela n'etftril pas beau*? et oii a.ve2>"V0us riea vu de plus cneusé et da^ mieux ima^né ? <« Il y » a alors une séparation si entière et si parfaite dea deux- par- » ties , l'inférieure et la supérieure , qu'elles', vivent eoseotble » Gomine étrangères , qui ne se conniai^seBt piis , et les maux » les plus extraordinaires, n'empêchent pas la pair&ite paisL» la » tranquillité y la joie^ l'immobilité de la partie supérieure. » Yojiez ce qu'en disent nos Torrens : « Sabs les. commeocexaens » EXieiâ presse de si près les pauvre» sens , qu'il ne leur donne M *aacnne liberté; mais quand les:sens sont suffiaamment puri- » fiés , Dieu qui veut tirer l'âme d'elle-même par un mouiveiiient » tout contraire , permet que les sens &'exitrovectissenit. »

DocT. S'extrovertir ? voilà un mot bien noir et bien* infernal.

Direct. Point tant; cela veut dire, s'échappent, se débauch<;nt y se dérèglent , ce qui parait à Fàme une grande; ioipu- ^reta. Cependant la chose est de saison , et en faice autrement , c'est se purifier aotrement que Dieu veut, et se salir. « Cela M n'empêche pas qu'il ne se fiasse des fautes daiia eette extro* » version ; mais la confusion que l'àme en reçoit , et la fidélité » à en faire usage, fait le fumier oik.elle pourmt plue vii'e, et » hâte sa mort. Tout coopère à ceux qui aiment ; c^est aussi ici M oii' l'on perd entièrement l'estime des créatures : elles vous » regardent avec mépris. Ces âmes: ('continuons) paraissent des H plus commuiies<> parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur qui les >i différencie , qu'une liberté infinie , qui scandalise, souvent les » âmes ressernées et rétrécies en elles^nêmes. Les âmes du se- » cond ordre , je veux dire les- sain<ts- et lea saintes., paraissent » plus grands que les âmes du troisième ordre , qui • sont nos » parfaites abandonnées., à. ceux qui n'ont pat ce discernement » divin } car celles<*là arrivent à une perfection éminente , elles » ont des unions adn^irables : mais cependant ces personnes ne » sent jamais véritablement anéanties , et Dieu hb les tire pas » de leur être propre ,pour l'ordinaire, pour les perdre en lui. » Ces âmes font pourtant l'admiration et l'étonn^ment des » hommes , eHes sont les prodiges et les. miracles de leur siècle : » Dieu se sert d'elles, pour en faire: ses saints ; il semble qu'il w prenne plaisir d'accomplir tous leurs désirs. Ces âmes sont » dans une grande mortification ; on les croira dans les mêmes » voies des dernières et pluâ avancées : elles se servent des » mêmesF termea de mort y de perte , d'anéantissement ^ et il est

SUR LE QDIÉTISME. A^i

» bien vrai qu'elles mearent en leur manière , qu'eHes s^BHké^U" » tissent et. se perdent ; elles portent leur perfectûm ek elle » peut aller ; elles sont détachées , elles aiment la p«uTrelé; ce-* n pendant elles sont et seront toujours propriétaijres de la vartu^ » inai$ d'une manière si délicate, que les seuls yeux dirâis 1« » peuvent découvrir. La plupart des saints, dont la vie est si >» admirable , ont été conduits pa^ cette voie. Ces &mes sont si » chargées de marchandises , q^uje leur marche est £ort lente . » Que faut-il donc faire ? Ces âmes, ne sortîront-eUes jamais de » cette voie? Non, sans. un miracle et sans une conduite d'une » direction toute divine y qui les porte à outre-paaser toutes ces » grâces. »

DocT. Vous devez être content , mon père , de Teflort que vous venez de faire en faveur de vos àmea du parfait abandon , et de l'union essentielle ; car les voUà aurdessus des martyrs et des confesseurs , des. vierges , et de tous les saints que nous in^ voquons , qui sont nos intercesseurs auprès de Dieu ^ auxquels l'Eglise consacre des jours et des prières.

Direct. Je n'ai rien dit sur cela qui ne soit extrait fidèlement de notre livre des Torrens , et nou» sommes tous d'un même sentiment. Aussi est-il admirable de lire dans nos mêmes Torrens ks mystérieuses , sublimes et magnifiques paroles qu'ils emploient pour exprimer l'état de l'âme unie à Dieu dans cette vie , et pour donner l'idée de l'union essentielle y qui est la béatitude c « L'âme , après bien des morts redoublées , expire enfin dans les » bras de l'amour^ mais elle n'aperçoit point ces mêmes bras* » Elle n'est pas plutôt expirée , qu'elle perd tout acte de vie, » pour simple et délicat qu'il fàt : ici toutes distinctions d'ac-* » tions sont ôtées , n'ayant plus de vertu propre > mais tout » étant Dieu à cette âme.

» L'âme , continue ce sublima livre , l'âme ne- se sent plus , » ne se voit pins , ne se connaît plus ; elle ne voit rien de Dievb, }> n'en comprend rien, .n'en distingue rien; il n'y a plus d'à* M mour , de lumière, ni de connaissance. »

DocT. Voilà en vérité , mon père , une âme fort; ilhiminée^

DiRFCT. « L'âme , dit tout de suite le même auteur 9 a perdu » tnule volonté : ici l'âme n'en a plus de propre ; et si vous lui » demandiez ce qi;'elle veut , elle ne le pourrait dire : elle ne » peut plus choisir; tousses désirs soot'ôtés; parce qu'étant » dans le centre et dans le tout , le cœur perd toute pensée , »> tendance et activité; ce torrent n'a plus de pente ni de moup venjent, il est dam^ le repos et dans la fin. »

DocT. Vous voua laissez insensiblemeat aller à non» entretenir

4i2 DIALOGUES

du repos et de la félicité de l'autre vie , et vous en parlez même aussi affirmativement que si vous l'ayiez vue.

Direct. Je ne parle , monsieur , que de ce que chacun de nous

expérimente pendant sa vie , et autant qu'il lui plait , cela est

trivial. « Cette âme , dit-il ailleurs , ne sent pas , n'est pas en

» peine de chercher , ni de rien faire; elle demeure comme

» elle est , cela lui suffit : mais que fait-elle ? rien , et toujours

» rien. L'âme , dit le Moyen court et facile , ne peut être unie

» -à Dieu , qu'elle ne soit dans un repos central , et dans la pu-

>» reté de sa création. Et dans notre Cantique des Cantiques : il y

w a des personnes qui disent qu'une telle union ne se peut faire

» en cette vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire

» en celle-ci. Les Torrens enseignent aussi que c'est par une

» perte de volonté en Dieu que l'union arrive jusques à un état

» de déification , oii tout est Dieu , sans savoir que cela est

>» ainsi : l'âme est établie par cet état dans son bien souverain ^

» sans changement ; elle est dans la béatitude foncière y où rien

» ne peut traverser ce bonheur parfait , lorsqu'il est par cet état

>» permanent : Dieu donne l'état d'une manière permanente , y

» établit l'âme pour toujours. » Mais voulez-vous rien voir de

plus précis et en même temps déplus glorieux pour cette âme

du parfait abandon ? C'est dans l'explication de notre Cantique

des Cantiques , retenez ces paroles-ci : « L'âme ne doit plus

» faire de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle , et elle est

» Dieu. »

DocT. Vraiment , mon père ^ elles sont d'une nature à ne pouvoir pas sortir de la mémoire; et , comme je Tespère , madame qui l'a si excellente , ne les oubliera pas.

Pénit. Je compte bien , mon frère , de ne les pas oublier ; mais souvenez*vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures 5 le révérend père a parlé long-temps , et à besoin de repos.

DoGT. Je ne saurais me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois des découvertes qu'il ox'a fait faire sur l'union essentielle., 'dont j'avoue que je n'avais eu jusqu'à présent qu'une connaissance assez imparfaite ; et véritablement il y a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas deviner.

Direct. Oui, oui, il y a quelque chose d'abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.

DocT. Je ne vous quitte pas au reste , mon révérend père , de la 'conversation que vous m'avez promise sur l'amour de Dieu;

SUR LE QUIÉTISME. 4i3

«ar il est étonnant que vous ne l'admettiez pas dans votre béatitude.

Pénit. Vous allez , mon frère , recommencer si vous n'y prenez garde. Je vous prie , laissons le père , )e vous promets de vous ramener ici quand il vous plaira , pourvu qu'il veuille y consentir.

Direct. Vous ne sauriez trop tôt dégager votre parole.

Docr. J'aurai soin de l'en faire souvenir.

Pénit. Je ne me ferai pas beaucoup prier d'une chose oii )'ai plus d'intérêt que vous , et que je souhaite de même.

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