LIVRE IL
Un jour Psyché s'étoit endormie à l'entrée de sa caverne» Elle étoit couchée sur le côté, le visage tourné vers la terre, son mouchoir dessus, et encore un bras sur le mouchoir pour plus grande précaution , et pour s'empêcher plus assurément d'être vue. Si elle eût pu s'envelopper de ténèbres, elle lauroit fait. L'autre bras étoit couché le long de la cuisse ; il n avoit pas la même rondeur qu'autrefois : le moyen qu'une personne qui ne vivoit que de fruits sauvages , et laquelle ne man^ * geoit rien qui ne fût mouillé de ses pleurs , eût de l'embonpoint? la délicatesse et la blancheur y Soient toujours.
L'Amour l'aperçut de loin : il sentit un tressaillement qui lui dit que cette personne étoit Psyché. Plus il approchoit, et plus il se confirmoit dans ce sentiment ; car cpielle autre qu'elle auroit eu une taiUe si bien formée? Quand il se trouva assez près pour considérer le bras et la main, il n'en douta plus : non que la maigreur ne l'arrêtât; mais il jugeoit bien qu'une personne affligée ne pou voit être en meilleur état. La surprise de ce dieu ne fut pas petite; pour sa joie , je vous lalaisse à imaginer. Un amant que nos romanciers auroient fait seroit demeuré deux heures à considérer l'objet de «a passion sans l'oser toucher, ni seulement intei> rompre son sommeil : l'Amour s'y prit d'une autre manière. Il s'agenouilla d'abord auprès de Psyché, et lui souleva une main, laquelle il étendit sur la
234 LES AMOURS DE PSYCHÉ, sienne; puis, usant de lautorité dun dieu et de celle d un mari, il y imprima deux baisers.
Psyché étoit si fort abattue, qu elle s éveilla seulement au second baiser. Dès qu elle aperçut TA-* mour, elle se leva, s enfuit dans son antre, s alla cacher à Fendroit le plus profond, tellement émue qu elle ne savoit à quoi se résoudre. Ij'état où elle avoit vu le dieu, cette posture de suppliaht, ce baiser dont la chaleur lui faisoit connoitre que c'étoit un véritable baiser d'Amour, et lion un baiser desimpie galanterie, tout cela 1 euhardissoit : mais de se montrer ainsi noire et défigurée à ce^ lui dont elle vouloit regagner le cœur, il n y avoit pas d apparence.
Cependant TAmour s'étoit approché de la caverne i et , repensant à Tébéne ,de cette personne qu'il avoit vue, il croyoit s être trompé, et se vouloit quelquemald avoir pris une Éthiopienne pour son épouse. Quand il fut dans lantre : Belle More, lui criait-il, vous ne savez guère ce que je suis, de fuir ainsi; ma rencontre ne fait pas peur. Ditesmoi ce que vous cherchez dans ces provinces ; peu de gens y viennent que pour aimer : si c'est là ce qui vous amène , j'ai de quoi vous satisfaire. Avezisous besoin d'un amant ? je suis le dieu qui les fais. Quoi ! vous dédaignez de me répondre ! vous me fuyez! Hélas! dit Psyché, je ne vous fiiis point, j'ôte seulement de devant vos yeux un objet que j'appréhende que vous ne fuyiez vous-même.