LIVRE IL
cfaé, et remettez-vous. Polypkiie reprît son cahier, * et continua ainsi:
Cette conversation de larmes devint à la fin conversation de baisers : je passe légèrement cet endroit. L'Amour pria son épouse de sortir de Tantre, afin qu'il apprit le changement qui étoit survenu en son visage, et pour y apporter remède s'il se pouvoit. Psyché lui dit en riant: Vous m'avez refusé, s'il vous en souvient, la satisfaction de vous voir lorsque je vous l'ai demandée; je vous pourrois rendre la pareille à bien meilleur droit, et avec bien plus de raison que vous n'en aviez : mais j'aime mieux me détruire dans votre esprit, que de ne pas vous complaire. Aussi bien faut-il que vous cherchiez un remède à la passion qui vous occupe: elle vous met mal avec votre mère, et vous fait abandonner le soin des mortels et la conduite de votre empire. En disant ces mots, elle lui donna la main pour le mener hors de f antre.
L'Amour se plaignit de la pensée qu'elle avoit, et lui jura par le Styx qu'il l'aimeroit éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle; car ce n'étoit pas seulement son corps qui le rendoit amoureux, c'étoit son esprit, et son ame par-dessus tout.
Quand ils furent sortis de l'antre, et que TAmour eut jeté les yeux sur son épouse, il recula
238 LES AMOURS DE PSYCHÉ, trois ou quatre pas, tout surpris et tout étonnée Je vous Favois bien promis, lui dit-elle, que cette vue seroit un remède pour votre amour: je ne m'en plains pas , et n y trouve point d'injustice. La plupart des femmes prennent le ciel à témoin quand cela arrive : elles disent qu'on doit les aimer pour elles ^ et non pas pour le plaisir de les voir; qu'elles n'ont point d'obligation à ceux qui cherchent seulement à se satisfaire; que cette sorte de passion qui n'a pour objet que ce qui touche les sens ne doit point entrer dans une belle ame, et est indigne qu'on y réponde; c'est aimer comme aiment les animaux, au heu qu'il fauticoit aimer comme les esprits détachés des corps. Les vrais amants, les amants qui méritent que l'on les aime^ se mettent le plus qu'ils peuvent dans cet état: ils s'affranchissent de la tyrannie du temps; ils se rendent indépendants du. hasard et de la. malignité des astres: tandis que les autres, sont toujours en transe, soit pour le caprice de la fortune , soit pour celui des saisons. Quand ils n'auroient rien à craiùdre de ce côté-là, les années leur fcmt une guerre continuelle ; il n'y à pas un moment au jour qui ne détruise quelque chose de leur plaisir; c'est une nécessité qu'il aille toujours en diminuant: et d'autres raisons très belles et très peu persuasives. Je n'en veux opposer qu'une à ces femmes. Leur beauté et leur jeunesse ont fait naître la passion que l'on a pour