IX
ET
DE YÉNUS.
Gelaste montre à Acanthe une tapisserie où sont représentées les amours de Mars et de Vénus, et lui parle ainsi :
Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars, Blessé par Gupidon d'une flèche dorée , Après avoir dompté les plus fermes remparts.
Mit le camp devant Gythérée.
Le siège ne fut pas de fort longue durée :
A peine Mars se présenta ,
Que la belle parlementa.
Dans les formes pourtant il entreprit Paffaire ,
Par tous moyens tâcha de plaire, De son ajustement prit d'abord un grand soin. Gonsidérez-le en ce coin , Qui quitte sa mine fière ; Il se fait attacher son plus riche harnois :
Quand ce seroit pour des jours de tournois,
' Voyez ci-dessus la note qui est à la page 390. 5. 27
4i8 SONGE DE VAUX.
On ne le verroit pas vêtu d'autre manière.
L'éclat de ses habits Mt honte à l'œil du jour; Sans cela , fit-on mordre aux géants la poussière, Il est bien malaisé de rien faire en amour.
En peu de temps Mars emporta la dame.
Il la gagna peut-être en lui contant sa flamme: Peut-être conta-t-il ses sièges, ses combats , Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles
Que les femmes n'entendent pas, Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles. Voyez combien Vénus, en ces lieux écartés, Aux yeux de ce guerrier étale de beautés !
Quels longs baisers ! La gloire a bien des charmes , Mais Mars en la servant ignore ces douceurs.
Son harnois est sur l'herbe : Amour pour toutes armes Veut des souph's et des larmes ; C'est ce qui triomphe des coeurs.
Phébus pour la déesse avoit même dessein , Et, charmé de l'espoir d'une telle conquête , Gouvoit plus de feux dans son sein Qu'on n'en voyoit à l'entour de sa tête, C'étoit un dieu pourvu de cent charmes divers. Il étoit beau; mais il faisoit des vers,
Avoit un peu trop de doctrine, Et, qui pis est, savoit la médecine.
Or soyez sûr qu'en amours.
Entre l'homme d'épée et l'homme de science, Les dames au premier inclineront toujours.
Et toujours le plumet aura la préférence.
Ce fut donc le guerrier qu'on aima mieux choisir. Phébus , outré de déplaisir.
Apprit à Vulcain ce mystère;
Et dans le fond d'un bois voisin de son séjour
Lui fit voir avec Mars la reine de Oythère,
Qui n'avoient en ces lieux pour témoin que l'Amour.
La peine de Vulcan se voit représentée,
Et l'on ne diroit pas que les traits en sont feints :
Il demeure immobile , et son ame agitée
Roule mille pensers qu'en ses yeux on voit peints ;
Son marteau lui tombe des mains; Il a martel en tête, et ne sait que résoudre,
Frappé conune d'un coup de foudre.
Le voici, dans cet autre endroit.
Qui querelle et qui bat sa femme.
Voyez-vous ce galant qui les montre d u doigt? Au palais de Vénus il s'en alloit tout droit , Espérant y trouver le sujet qui l'enflamme.
La dame d'un logis, quand elfe fait l'amour, Met le tapis chez elle à toutes les coquettes. Dieu sait si les galants lui font aussi la cour !
Ce ne sont que jeiix et fleurettes ,
Plaisants devis et chansonnettes :
Mille bons mots , sans compter les bons tours, Font que sans s'ennuyer chacun passe les jours. Celle que vous voyez apportoit une lyre,
Ne songeant qu'à se réjouir ; Mais Vénus pour le coup ne la sauroit ouïr; Elle est trop empêchée , et chacun 'se retire.
Le vacarme que fait Vnlcan A mis l'alarme au camp.
Mais , avec tout ce bruit, que gagne le pauvre homme? -f
Quand les cœurs ont goûté les délices d'Amour,
Ils iroient plutôt jusqu'à Rome
Que de s'en passer un seul jour.
Googk
Sur un lit de repos voyez Mars et sa dame :
Quand Thymen les joindroit de son nœud le plus fort.
Que Fun fût le mari , que l'autre fut la femme ,
On ne pourroit entre eux yoir un plus bel accord.
Considérez plus bas les trois Grâces pleurantes ;
La maîtresse a failli, Ton punit les suivantes;
Vulcan veut tout cbasser. Mais quels dragons veillants
Pourroient contre tant d'assaillants
Gardeir une toison si chère?
Il accuse sur-tout l'enfant qui fait aimer ; Et , se prenant au fils des péchés de la mère, Menace Gupidon de le faire enfermer.
Ce n'est p^s t^ut : plein d'un dépit extrême , Le voilà qui se plaint au monarque des dieux ,. Et de ce qu'il devroit se cadier à soi-même Importune sans cesse et la terre et les cieux. L'adultère Jupin, d'un ris malicieux, Lui dit que ce malheur est pure fantaisie, Et que de s'en troubler les esprits sont bien fous. Plaise au ciel que jamais je n'entre en jalousie ! Car c'est le plus grand msA , et le moins plaint de tous.
Que fait Vulcan? car, pour se voir vengé, Encor faut-il qu'il fasse quelque chose :
Un rets d'acier par ses mains est forgé ; Ce fut Momus qui , je pense , en fut cause.
Avec ce rets le galant lui propose D'envelopper nos amants bien et beau.
' L'enclume sonne , et maint coup de marteau , Dont maint chaînon l'un à l'autre s'assemble. Prépare aux dieux un spectacle nouveau De deux amants qui reposent ensemble.
Les noires Sœurs apprêtèrent le lit ;.
Et nos amants trouvant Fheure opportune, Sous le réseau pris en flagrant délit, De s'échapper n'eurent puissance aucune.
Vulcan fait lors éclater sa rancune :
' Tout en dopant le vieillard éclopé Semond les dieux, jusqu'au plus occupé, Grands et petits, et toute la séquelle.
Demandez-moi qui fut bien attrapé :
Ce fut, je crois, le galant et la belle.
Cet ouvrage est demeuré imparfait pour de secrètes raisons; et, par malheur, ce qui y manque est Fendroit le plus important : je veux dire les réflexions que firent les dieux, même les déesses , sur une si plaisante aventure. Quand j'aurai repris Fidée et le caractère de cette pièce, je lachéverai. Cependant , comme le dessein de ce recueil ' a été hit à plusieurs reprises, je me suis souvenu d'une ballade ^ qui pourra encore trouver sa place parmi ces contes, puisqu'elle en contient un en quelque façon. Je l'abandonne donc, ainsi que le reste, au jugement du public. Si Ton trouve qu'elle soit hors de son lieiv, ^^ ^^^^1 Y ^^^ ^^ manquement en cela, je prie le lecteur de l'excuser, avec les autres fautes que j'aurai faites.
^ Contes et Nouy elles en vers, i665, in-12.
* Cette ballade a été insérée en son lieu dans le volume suivant.