LIVRE I
ras où elle étoit en parlant de son mari : elle n'en parloit qu en hésitant, étant trop bien née et trop jeune pour pouvoir mentir avec assurance. Ses soeurs faisoient leur profit de tout. L envie leur ouvroit les yeux : c^est un démon qui ne laisse rien échapper, et qui tire conséquence de toutes choses, aussi bien que la jalousie.
Au bout des huit jours , Psyché congédia ses aînées avec force dons et prières de revenir: qu on ne les feroit plus attendre comme on avoit fait; quelle tâcheroit d obtenir de son mari que les dragons fussent enchaînés; qu aussitôt qu elles seroient arrivées au pied du rocher on les enlèveroit au sommet, soit le Zéphyre en personne, soit son haleine: elles nauroient qu'à s'abandonner dans les airs. Les présents que leur fit Psyché furent des essences et des pierreries, force raretés à leurs maris, toutes sortes de jouets à leurs enfants ; quant aux personnes dont la belle tenoit le jour, deux fioles d'un élixir capable de rajeunir la vieillesse même.
Les deux sœurs parties, et le mari revenu.
Psyché lui conta tout ce qui s'étoit passé, et le reçut avec lés caresses que l'absence a coutume de produii*e entre nouveaux mariés, si bien que le monstre, ne trouvant point l'amour de sa femme diminué ni sa curiosité accrue, se mit en l'esprit qu'en vain il craignoit ses sœurs, et se laissa tellement persuader, qu'il agréa leurs visites^ et donna
les mains à tout ce que voulut sa femme sur ce
sujet.
Les soeurs ne trouvèrent pas à propos de révéler ces merveilles : c eût été contribuer elles-mêmes à la gloire de leur cadette. Elles dirent que leur voyage avoit été inutile, quelles navoient point vu Psyché , m^is qu ell€;s espéroient la voir par le moyen d'un jeune homme appelé Zéphyre, qui toumoit sans cesse à lentour du roc, et qu'elles gagneroient infailliblement, pourvu qu'elles s'en voulussent donner la peine.
• Quand elles étoient seules, et qu'on ne pouvoit les entendre, elles se plaignoient l'une à l'autre de la félicité de leur sœur. Si son mari, disoit l'une , est aussi bien feût qu'il est riche, notre ca«» dette se peut vanter que l'épouse de Jupiter n'est pas si heureuse qu'elle. Pourquoi le sort lui a*t-îl donné tant d'avantages sur nous? Méritions-nous moins que cette jeune étourdie? et n'avions-nous pas autant de beauté et plus d'esprit qu'elle? Je voudrois que vous sussiez, disoit l'autre, quelle sorte de mari j'ai épousé : il a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne. Je ne sais comme il ne les fait point coucher avec lui : car, pour me faire cet honneur, cela ne lui arrive que rarement, et par des considérations d'état ; encore faut- il qu'Esculape le lui conseille. Ma condition, continuoit la première, est pire que tout cela; car non seulement mon mari me