‹ [Œuvres] (volume 3)Chapitre 71 sur 162 · ACTE V, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V

LOREDAN.

Montfortjje vais te suivre.

D'un reproche importun mon trépas vous délivre; Vivez... soyez heureux... Que ce digne guerrier Repose dans la tombe avec son meurtrier.

( à la princesse. )

Des larmes que sur lui vos yeux doivent répandre Quelques unes du moins arroseront... ma cendre... Ah! je vous aime encor... J'expire.

PROCIDA

O mon pays!

Je t'ai rendu l'honneur, mais j'ai perdu mon fils; Pardonne-moi ces pleurs qu'à peine je dévore.

(Il garde un moment le silence, puisse tournant vers les conjurés.)

Soyez prêts à combattre au retour de l'aurore.

ISOTE.

Parmi beaucoup de critjques judicieuses qu'on a faites de cette tragédie , on m'a reproché de n'avoir point donné au caractère d'Amélie tout le développement dont il est susceptible. J'avais tenté de le faire dans plusieurs scènes qui, au milieu des grands intérêts d'une conspiration, m'ont paru nuire à l'effet général de l'ouvrage. Il faudrait , je crois, une tragédie tout entière pour peindre les combats d'une passion criminelle dans l'àme d'une dévote espagnole ou sicilienne. Cependant, par respect pour une critique à laquelle je ne pourrais me soumettre sans entraver la marche de l'action , j'imprime ici une des scènes que j'ai retranchées ; elle donnera une idée de la manière dont j'avais conçu le rôle d'Amélie. Cette scène terminait le premier acte après la sortie de Lorédan.

AMÉLIE, ELFRIDE.

ELFRIDE.

Il s'éloigne, madame; à regret il vous quitte: Pourquoi l'abandonner au doute qui l'agite? Sans pitié pour des maux que vous pourriez Cuir, Trouvez-vous quelque joie à les entretenir? Que vous le condamnez à de mortelles peines!

AMÉLIE

Elfride , tout mon sang s'est glacé dans mes veines. Montfort est son rival!... O redoutable aveu! Quel fatal ascendant m'a conduite en ce lieu?... Voulait-il m'éprouver?... Peut-être il m'a trompée... De surprise et d'effroi je suis encor frappée.

ELFRIDE.

Quel penser peut nourrir l'horreur où je tous vois,

120 JNOTE.

AMÉLIE

Oui, j'en crois ses regards et le son de sa voix,

Et ses traits enflammés d'un courroux si farouche;

Oui , c'est la vérité qui sortait de sa bouche.

Il veut me soupçonner; dans mes yeux, dans mes pleurs,

Il cherche un aliment à ses sombres fureurs.

Que me reproche-l-il? Quel discours ou quel signe

Trahit ce changement dont sa fierté s'indigne?

ELFRIDE.

Pardonnez des transports qu'il n'a pas su dompter; Madame, un tel soupçon doit peu vous irriter...

AMÉLIE

Le nom de son rival , a-t-il dit, m'a troublée! C'est son reproche affreux qui m'a seul accablée. D'une rougeur soudaiuc , à ce dernier affront , Le courroux et la honte ont coloré mon front. Ses regards prévenus pouvaient-ils s'y méprendre? Où s'égare Moutfort, et qu'ose-t-il prétendre? Comment s'est-il promis le plus faible retour? Moi , céder aux conseils d'un criminel amour... O Dieu, dont la justice éprouve mon courage, Vous m'aviez réservée à ce comble d'outrage! Moi, chérir de nos maux l'instrument ou l'auteur, Le plus ferme soutien de mou persécuteur, Votre ennemi, grand Dieu! celui dont les exemples Instruisent nos vainqueurs à profaner vos temples. Je crois entendre encor vos prêtres révérés, Contre eux par la fureur saintement inspirés, Dans le secret , parmi quelques témoins fidèles , D'anathèmes vengeurs charger leurs fronts rebelles. Elfride , verrons-nous la colère des lieux Descendre et consumer un jeune audacieux?... Malgré moi je frémis du coup qui le menace.

ELFRIDE.

Eh quoi! devant vos yeux nos tyrans trouvent grâce, Et déjà pour Moutfort votre cœur désarmé?...

AMÉLIE

Peut-être au repeutir le sien n'est pas fermé... Crois-tu que du remords la voix pure et sacrée Ne puisse ramener sa jeunesse égarée.

Jusqu'aux murs de Sion, par sa valeur fameux , Esclave de l'honneur, sensible et généreux , Que de nobles vertus il reçut en partage!

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