‹ [Œuvres]Chapitre 33 sur 76 · A LA FRANCE · texte numérisé non relu

A LA FRANCE

■Rome, 'villa PaoUna.

Non, tu ne connais pas encor Ce sentiment d'ivresse et de mélancolie Qu'inspire d'un beau jour la splendeur affaiblie ,

Toi qui n'as pas vu les flots d'or , Où nage à son couchant un soleil d'Italie, Inonder du Forum l'enceinte ensevelie Et le temple détruit de Jupiter Stator !

Non, tu ne connais pas l'irrésistible empire

Des beautés qu'il déploie au moment qu'il expire , Si tes yeux n'ont pas vu son déclin vif et pur , Qui s'éteint par degrés sur Albane et Tibur, Verser les derniers feux d'une ardeur épuisée

A travers le brillant azur

Des portiques du Colysée !

Sur le mont Janicule et ses pins toujours verts ,

Tu meurs, mais dans ta gloire ; on t'admire, on te chante ;

Tu meurs, divin soleil, au milieu des concerts

De cette Rome plus touchante Qui pleure ta clarté ravie à ses déserts.

Du trône tu descends comme elle; Jadis ses monumens t'égalaient en splendeur : D'une reine déchue amant toujours fidèle,

Que ta lumière est triste et belle

Sur les débris de sa grandeur!

Tes rayons amortis, que le regard supporte,

Pâlissent en les éclairant ,

Soleil, et ton éclat mourant

S'unit mieux à leur beauté morte.

Ainsi Ton voit s'éteindre, environné d'hommages.

Le talent inspire qui, pur et sans nuages,

N'a brillé que par la vertu.

Ainsi nous l'admirons, ainsi nos larmes coulent, Au milieu des débris de nos lois qui s'écroulent

Gomme un monument abattu ; Et l'éclat plus sacré de ce flambeau qui tombe Répand les derniers feux dont il est embrasé Sur le temple détruit et sur l'autel brisé

De la Liberté qui succombe.

Dans sa splendeur enseveli , Glorieux et pleuré par la reconnaissance, Ainsi mourut celui qui vengea notre France.

Ges traits éloquens ont pâli Qui de l'âme élancés pénétraient jusqu'à l'âme; Il s'est ouvert ce cœur, il vient de se briser, Trop plein pour contenir la généreuse flamme

Qu'il répandait sans l'épuiser.

La patrie, à l'aspect d'une cendre si chère, A senti s'émouvoir ses entrailles de mère.

Ah! qu'elle pleure, elle a droit de pleurer: Pour la défendre encore il déposa ses armes.

IGO LES FUNÉRAILLES

Elle s'honore en voulant l'honorer.

A le nommer son fils qu'elle trouve des charmes; Fière de sa douleur , plus belle de son deuil , A qui voudra les voir qu'elle montre ses larmes ; Car il est des enfans qu'on pleure avec orgueil.

Rome, tes yeux sont morts à ces larmes sacrées

Dont on fait gloire en les versant ; Les cendres de tes fils ne sont plus honorées

Par ce tribut reconnaissant.

En vain leurs nobles cœurs battaient pour la patrie , Dans ton abaissement en vain ils t'ont chérie ; Ces murs, dont Michel- Ange a jeté dans les cieux

Le dôme audacieux, Réservent leurs honneurs à la puissance morte : Pour elle des concerts, des fleurs et des flambeaux, Et des bronzes menteurs penchés sur des tombeaux ;

Mais pour la vertu, que t'importe?

Aussi, courbé sous l'or du sceptre pastoral, Ton peuple grave et fier, que ce mépris offense, Laisse tomber son bras levé pour ta défense; Il fléchit sous des rois , lui qui n'eut point d'égal

Quand la gloire était ton idole; Et l'herbe a désuni le pavé triomphal Qui conduisait au Capitole.

En passant sur la terre où dorment tes héros, Par les mugissemens de sa voix importune Le bœuf pesant d'Ostie insulte à leur repos , Ou , symbole vivant de ta triste fortune , Endormi sous le joug du char qu'il a traîné, Courbe sa corne noire et son front enchaîné A la place oii fut la tribune.

Et c'est là qu'autrefois les publiques douleurs Paraient l'urne des morts de gazon et de fleurs !

Vous le savez , race guerrière , ^

Ovous, ossemens oubliés,

Muets débris, noble poussière, Que je sens tressaillir sous les touffes de lierre

De ces tombeaux qu'on foule aux pieds ! Vous le savez , vous tous qui , pour vos funérailles, Avez vu Rome en deuil sortir de ses murailles! Ah ! s'il a pu cesser ce culte glorieux Qu'on rendait au courage, à la sainte éloquence,

Levez-vous, il renaît; Romains, ouvrez les yeux, Ne regardez pas Rome, et regardez la France.

Il fut orateur et guerrier ,

Celui que la France attendrie

Couronne d'un double laurier !

Entendez-vous ces mots : a Valeur, Talent, Patrie.! » Entendez-vous ce cri d'une éloquente voix :

« Ses enfans sont ceux de la France ! »

Ce cri, qui d'un seul cœur s'élance, Semble de tous les cœurs s'élever à la fois.... Orateurs, répondez : jamais plus digne hommage Honora-t-il un père en sa postérité ,

Et jamais votre pauvreté Laissa-t-elle «\ vos fils un plus riche héritage ? «>"

Et vous aussi , guerriers, levez-vous : contemplez De nos vieux étendards les vengeurs mutilés.! Ces Romains qui suivaient vos pompes funéraires Par des exploits plus grands s'étaient-ils signalés

Autour des faisceaux consulaires?

Les travaux, les hivers et l'ardeur des étés Avaient-ils sur leur front mieux gravé leurs services ,

DU GÉISÉRAL FOY. 163

Et leurs pleurs en coulant se sont-ils arrêtés Dans de plus nobles cicatrices ?

Non, guerriers, non, jamais, mânes victorieux. Jamais, fiers défenseurs des libertés publiques, Rome ne se couvrit, pour vos vertus antiques, D'un deuil plus unanime et plus religieux. Non , non , sur vos tombeaux , Rome , la vieille Rome N'offrit pas dans sa gloire un spectacle plus grand Que ce concours sacré d'un peuple entier pleurant. Pleurant la perte d'un seul liomme !

Reçois, ô mon pays , ce tribut mérité î

France, de quel orgueil mon cœur a palpité

En l'adressant ces vers sous les ombrages sombres

Qui couronnent le Celius , Au pied du Palatin, devant les grandes ombres

Des Camille et de Tullius.

Et toi, qu'on veut flétrir, jeunesse ardente et pure, De guerriers, d'orateurs, toi, généreux essaim, Qui sens fermenter dans ton sein

Les germes dévorans de ta gloire future , Penché sur le cercueil que tes bras out porté, De ta reconnaissance offre l'exemple au monde: Honorer la vertu , c'est la rendre féconde ; Et la vertu produit la liberté.

Prépare son triomphe en lui restant fidèle.

Des prejugés vieillis les autels sont usés;

Il faut un nouveau culte à cette ardeur nouvelle

Dont les esprits sont embrasés.

Vainement contre lui l'ignorance conspire. Que cette liberté qui règne par les lois Soit la religion des peuples et des rois. Pour la mieux consacrer on devait la proscrire; Sa palme, qui renaît, croît sous les coups mortels; Elle eut son fanatisme , elle touche au martyre,

Un jour elle aura ses autels.

Le verrai-je ce jour , oîi sans intolérance Son culte relevé protégera la France ?

O champs de Pressagni, fleuve heureux , doux coteaux. Alors , peut-être , alors mon humble sépulture Se cachera sous les rameaux

Où souvent, quand mes pas erraienl à l'aventure , Mes vers inachevés ont mêlé leur murmure Au bruit de la rame et des eaux.

Mais si le temps m'épargne, et si la mort m'oublie. Mes mains, mes froides mains par de nouveaux concerts Sauront la rajeunir cette lyre vieillie; Dans mon cœur épuisé je trouverai des vers,

Des sons dans ma voix affaiblie; Et cette Liberté, que je chantai toujours. Redemandant une hymne à ma veillé glacée, Aura ma dernière pensée Comme elle eut mes premiers amours.

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