‹ [Œuvres]Chapitre 34 sur 76 · ADIEUX A ROME · texte numérisé non relu

ADIEUX A ROME

L'airain avait sonné l'hymne pieux du soir.

Sur Saint-Jean de Latran, où cessait la prière ,

La lune répandait sa paisible lumière :

Au milieu du Forum, triste, j'allai m'asseoir.

J'admirais ses débris, ses longs portiques sombres,

Et dans ce jour douteux , par leur masse arrêté.

Tous ces grands monumens empruntaient de leurs ombres

Plus de grandeur encore et plus de majesté :

Comme l'objet absent , qu'un regret nous rappelle ,

Reçoit du souvenir une beauté nouvelle.

Mon luth, long-temps muet, préluda dans mes mains,

Et sur l'air grave et doux dont le chant se mai'ie

Aux accens inspirés des poètes romains,

Ccl adieu s'échappa de mon âme attendrie :

|(j8 ADIEUX

« Rome , pour la dernière fois

« Je parcours ta funèbre enceinte :

« Inspire les chants dont ma voix

« Va saluer ta gloire éteinte ;

« Luis dans mes vers, astre éclipsé

« Dont la splendeur fut sans rivale ;

« Ombre éclatante du passé,

« Le présent n'a rien qui t'égale !

« Tout doit mourir, tout doit changer « La grandeur s'élève et succombe.

« Un culte même est passager; (( Il souffre, persécute et tombe.

(( Tu brillais de ce double «clat , « Et tu n'as pas fait plus d'esclaves «Avec la toge du sénat, « Que sous la pourpre des conclaves.

«Du sang de tes premiers soutiens

« Cette colline est arrosée;

« Le sang de tes héros chrétiens

« Rougit encor le Colysée.

« A travers ces deux souvenirs

a Tu m'apparais , pâle et flétrie, « Entre les palmes des martyrs « Et les lauriers de la patrie.

«Que tes grands noms, que tes exploits, « Tes souvenirs de tous les â^res , « Viennent se confondre sans choix « Dans mes regrets et mes hommaaes, (c Comme ces temples abattus, « Comme les tombeaux et les ombres «De tes Césars, de -tes Brutus, «Se confondent dans tes décombres.

« Adieu , Forum , que Cicéron

« Remplit encor de sa mémoire !

« Ici chaque pierre a son nom ,

« Ici chaque débris sa gloire.

« Je passe, et mes pieds ont foulé

'<■ Dans ce tombeau, d'où sortit Rome,

«Les restes d'un dieu mutilé,

tf Ou la poussière d'un grand homme.

«Adieu, vallon frais, oii Hinwix

i^O ADIEUX

« Consultait sa nymphe chérie !

« J'entends le ruisseau qu'il aima

« Murmurer le nom d'Egérie.

« Son eau coule encor; mais les rois,

« Que séduit luie autre déesse ,

« Ne viennent plus chercher des lois

« Où Numa puisait la sagesse.

«Temple, dont l'Olympe exilé

« A fui la majesté déserte ,

« Panthéon , ce ciel étoile

« Achève ta voûte entr'ouverte ;

« Et ses feux , du haut de l'Ether ,

ce Cherchant tes dieux dans ton enceinte ,

« Vont sur l'autel de Jupiter

« Mourir au pied de la croix sainte.

« Qui t'éleva , dôme éternel , « Du Panthéon céleste frère ?

(( Si tu fus l'œuvre d'un mortel , « Les arts ont aussi leurHomère ; « Et du génie en ce saint lieu « Je sens l'invisible présence.

« Comme je sens celle du Dieu « Qui remplit ta coiipohî immense.

a Je vous revois, parvis sacrés* « Qu'un poète a rendus célèbres ! « Je foule les noms ignorés « Qui chargent vos pavés funèbres , « Et de tous ces tombeaux obscurs «Le marbre, qui tient tant de place, « Laisse à peine un coin dans vos murs « Pour la cendre et le nom du Tasse !

« Cloître désert, sous tes arceaux « Mourut l'amant d'Eléonore, «Près du chênç dont les rameaux « Devaient pour lui verdir encore, CS « Avant l'âge ainsi meurt Byron ; « Un même trépas les immole :

« L'un tombe au seuil du Parthénon , «Et l'autre au pied du Capitole

* . L'cjjlisc et le couvent Je S.iiut-Onuplire , où mourut le Tasse.

Page 1