DISCOURS D'INAUGURATION
Léguait aux cœurs Normands son malheur à venger ; Et ce clocher d'Harfleur, debout pour vous apprendre Que l'Anglais l'a bâti, mais ne l'a pu défendre; Enfin votre cité, cette reine des eaux, Par un commerce actif rivale de Bordeaux , Rivale de Toulon par plus d'une victoire, Qui s'illustra soi-même et suffît à sa gloire.
Oui , vous deviez un temple aux filles d'Apollon : Elles ont eu des sœurs dans ce riant vallon ; C'est toi que j'en atteste, aimable Lafayette, De Clève et de Nemours muse tendre et discrète Qui dérobas ta vie à la célébrité En illustrant le nom que Segrais t'a prêté ; Toi, docte Scudéri, muse plus téméraire, Lauréat féminin d'un concours littéraire.
Mais le Havre a vu naître un talent créateur. Celui qui transporta sur ce bord enchanteur Les fables et les dieux de l'Arcadie antique *. Tout prend sous ses pinceaux un charme poétique La Seine est une vierge et fuit un jeune amant; A croire les récits de ce conteur charmant ,
* Bernardiu de Saiut-Pierre.
La pomme de discorde, offerte à trois rivales,
Se brisa dans vos cliamps en deux moitiés égales ,
Et si de noirs pépins le germe trop fécond
A semé les procès qu'on récolte à Domfront,
La blancheur de la pomme, où l'incarnat se joue,
Embellit la Cauchoise et brille sur sa joue.
Eh! quide vous. Messieurs, quand propiceaux vaisseaux,
La Hève, au sein des nuits, allume ses fanaux,
Quand la mer vient heurter de ses vagues plaintives
Les rivages de Leure et les pointes de Dives,
Quand le signal d'alarme annonce à vos nochers
Qu'une nef en débris se perd sur les rochers.
Qui devons, plus sensible aux traits d'un beau génie,
Ne voit sur le tillac s'abîmer Virginie?
De cet amour si pur qui n'a plaint les malheurs?
Gloire au talent divin consacré par vos pleurs !
Honneur à sa patrie! Hélas! plus d'un orage
Retraça sous vos yeux cet immortel naufrage;
Plus d'une fois aussi le Havrais généreux,
Elancé dans les flots et repoussé par eux ,
Pour l'humanité seule affronta la tourmente
Que Paul au désespoir bravait pour une amante;
Il affronta la mort, quand l'obus en passant
Creusait sous ses éclats le galet jaillissant ,
Et qu'aux cris des vainqueurs, aux clameurs de la ville,
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Aux bravos répétés des coteaux d'Ingouville , L'amiral ennemi , foudroyé par nos forts % Voyait tomber ses mâts croulant sur ses sabords. Mais la paix vous désarme et vous rend l'opulence Recueillez ses présens, que sa douce influence Règne aussi sur les mers que vous devez franchir; Que le brick voyageur armé pour s'enrichir Des parfums du Niger, de l'Indus et du Phase, S'élance des chantiers qu'en glissant il embrase; Que du fruit cotonneux des champs américains La poulie en criant charge vos magasins ; Sortant à grains dorés du boucaut qui se vide , Que le Moka pour vous s'élève en pyramide, Et que de vos trésors quelques faibles ruisseaux, Détournés de leur cours, tombent dans nos bureaux.
"Venez sur notre scène, à vos frais embellie, Courtiser chaque soir Melpomène et Thalie... Melpomène!... à ce nom ne vous alarmez pas; La muse de Grétry sur elle aura le pas. De tragiques douleurs pourraient mettre à la gêne Les Colins obligés de la troupe indigène; Nous ferons succéder à leurs tendres accens,
* Sir Sidney Sniitli.
Non pas d'un, dieu proscrit les bandits innocens, Mais l'heureux Vaudeville, enfant delà satire, Dont le luth bas-normand naquit au Val de Vire.
Enfin nous tenterons de plus nobles efforts , Quand Mars et quand Talma, passagers sur nosbords, Offriront aux bravos ce talent admirable , Qui n'imita personne et reste inimitable.
Heureux de nos autels les humbles desservans -, Si le dieu trop connu qui déchaîne les vents, Nous épargnant au port ses sifflemens sinistres, A nos dépens jamais ne vous prend pour ministres; Et plus heureux l'auteur qui composa ces vers , S'il n'a point profané des noms qui vous sont cliers, Et s'il fait partager à votre âme attendrie , Le plaisir qu'il éprouve en chantant sa patrie.