‹ [Œuvres]Chapitre 64 sur 76 · A M. A. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. A. DE LAMARTINE

Captif sous mes rideaux, dont la double barrière Enfermait avec moi la fièvre meurtrière, J'humectais vainement mes poumons irrités Des sirops onctueux par Charlard inventés; Mou rhume s'obstinait , et ma bruyante haleine Par secousse , en sifflant , s'exhalait avec peine. Tes vers, qui m'ont sauvé, m'ont appris, un peu tard, Qu'Apollon, pour guérir, vaut son docte bâtard; Et je crois , plein du dieu qu'en te lisant j'adore. Que l'oracle du Pinde est celui d'Epidaure.

Oui, tu m'as bien compris; oui, cette liberté Qui séduit ma raison à sa mâle beauté. Que ma muse poursuit de son ardent hommage , Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image. Propice à l'innocent, redoutable au pervers, Est celle que Socrate invoque dans tes vers.

Messène l'adorait au pied du mont Ithôme , Venise n'embrassa que son sanglant fantôme; Son arc de l'Helvétie a chassé les Germains , Et la flèche de Tell étincelle en ses mains.

Créé pour commander, l'homme naquit sans maître,

Et, chef-d'œuvre imparfait du Dieu qui le fit naître,

Avec l'instinct du bien vers le mal emporté ,

Pour choisir la vertu reçut la liberté.

La licence est en lui l'abus d'un droit sublime :

La liberté gouverne , et la licence opprime.

Elle seule , à nos yeux , de son front sans pudeur

Sous un masque romain déguisa la laideur.

Et, de la liberté simulacre infidèle ,

Lui ravit nos respects en se donnant pour elle.

L'excès de la raison comme un autre est fatal ,

Et l'abus d'un grand bien le change en un grand mal.

Pour détrôner l'abus , proscrirons-nous l'usage ?

Mais quel bienfait si grand, ou quelle loi si sage,

Hors la tendre amitié, quel sentiment si beau,

Dont l'abus dangereux n'ait pas fait un fléau?

Du soupçon à l'œil faux la prudence est suivie.

Et l'émulation traîne après soi l'envie :

Pour la philosophie, un jour on m'a conté

Que son front se gonfla d'avoir trop médité.

A M. A. DE LAMARÏllNE. 293

Son cerveau douloureux s'ouvrit, et le sophisme Eu sortit tout armé d'un double syllogisme; Entre Euclide et Pascal, de l'excès du savoir Naît le doute effaré qui regarde sans voir; La faiblesse pour mère a l'extrême indulgence, Et l'extrême justice est presque la vengeance. En punissant la faute, elle insulte au malheur : La torture, à sa voix , fait mentir la douleur. Tliémis moins rigoureuse est aujourd'hui plus juste; Mais on la trompe encore, et sa balance auguste N'incline pas toujours du coté du bon droit; Son glaive tombe à faux et frappe en maladroit.

La chicane auteintjaune,auxdoigts longs et difformes, Entoure son palais du dédale des formes; Et, dans l'obscurité, les plaideurs aux abois Sont par leurs défenseurs pillés au fond du bois. J'ôte à ce parvenu la toge qui le pare. Et je découvre un sot caché sous la simarre ! Que faire? de Thémis briser les tribunaux? Mettre sa toque en cendre, et sa robe en lambeaux? Mais je vois un bandit qui ne craint plus l'enquête, A ma bourse, en plein jour, adresser sa requête; Et deux plaideurs manceaux , de colère animés, Enchampsclos,pourleursdroitsplaideràpoingsfermes.

Noble chevalerie, autrefois ta bannière

De l'Orient pour nous rapporta la lumière.

J'aime avec l'Arioste à vanter tes exploits

Dont la justice errante a devancé les lois;

A voir tes jeux guerriers, ton amoureux servage

Adoucir de nos mœurs l'aspérité sauvage.

Mais dans leurs jeux parfois tes preux moins innocens

Ont, la lance en arrêt, détroussé les passans,

Ont levé sur l'hymen des dîmes peu morales ,

Et possesseurs armés de leurs jeunes vassales ,

Opposant aux maris ufi rempart crénelé.

Ont fait plus d'orphelins qu'ils n'en ont consolé.

Eh bien ! de nos romans bannirons-nous tes fées?

Irons-nous, de l'histoire arrachant tes trophées

Des excès féodaux d'un fougueux châtelain

Flétrir Clisson, Roland, Bayard et Duguesclin ?

Le saint amour des rois dans sa ferveur antique, Des plus beaux dévoùmens fut la source héroïque. Mais cet amour outré mène au mépris des lois, Foule à pieds joints l'honneur, le bon sens et nos droits, Sous le joug du pouvoir se jette avec furie, Compte un homme pour tout et pour rien la patrie. J'en conclus qu'en tous lieux, surtout chez les Français, L'incertaine raison marche entre deux excès,

A M. A. DE LAMARTINE. 29î

Et court, dès qu'un faux pas l'écarté de sa route, Du bonheur qu'on espère au malheur qu'on redoute; Ainsi qu'un clair ruisseau captif entre ses bords , Qui sans les inonder leur verse ses trésors , Gonflé par un orage, en un torrent se change, Et roule sur les fleurs, les débris et la fange. Si les lois, si les arts , le bon droit, le bon goût , Si tout admet l'excès, si l'excès flétrit tout. Ami, la liberté n'en est pas plus complice Que toute autre vertu dont l'abus est un vice. A son front virginal ma main n'a pas ôté Le bonnet phrygien qu'il n'a jamais porté. Pourquoi donc , trop séduit d'une fausse apparence , Nommer la liberté quand tu peins la licence?

Eh! que répondrais-tu , si quelque noir censeur, Trompé par tes accords et sourd à leur douceur , Dans la vierge immortelle à qui tu rends hommage Voulait voir cet esprit d'imposture et de rage Qui , sur les bancs dorés d'un concile romain , Présida dans Constance, un brandon à la main; De Jean Hus, en priant, signa l'arrêt barbare. Au front d'un Alexandre égara la tiare; Qui , le doigt sur la bouche , au fond du Louvre assis. Attisait les complots que soufflait Médicis,

Et poussait Charles-Neuf, quand ses mains frénétiques Frappaient d'un plomb dévot des sujets hérétiques; Qui, se signant le front, l'air contrit, l'œil fervent, Pour immoler Henri s'échappait d'un couvent; Dont partout aujourd'hui la tortueuse audace Se mêle en habit court aux nouveaux fils d'Ignace ., Qui prêche sous le frac, rampe sous le surplis, Cache son embonpoint sous sa robe à longs plis; Malgré ses trois mentons, vante ses abstinences, Se glisse incognito de la chaire aux finances , Résigné, s'il le faut, à sauter du saint lieu Dans le fauteuil royal où s'assit Richelieu?

Mais non, ce fanatisme est l'abus que je blâme, 11 n'a pas allumé ces traits de vive flamme Qui, par l'aigle de Meaux à ta muse inspirés. Brillent comme un reflet de ses foudres sacrés. Il n'a pas modulé ces sons dont l'harmonie Semble un écho pieux des concerts d'Athalie. Non , non , ce n'est pas lui que ta lyre a chanté : C'est la religion , sœur de la liberté; ' Un flambeau dans les mains, les ailes étendues,^ Des bras du roi des cieux toutes deux descendues Chez les rois de la terre ont voulu s'exiler Pour affranchir l'esclave ou pour le consoler.

Page 1