EPURE A M. A. DE LAMARTINE
Que j'aime le tableau de ta barque incertaine Cédant en vers si doux au souffle qui l'entraîne ! Au gré des flots mouvans , par la brise effleurés , Sous nos deux pavillons nous voguons séparés ; Mais quel que soit le bord où tende notre audace , Pour nous montrer du doigt l'écueil qui nous menace, Nous saluer d'un signe et d'un regard ami , Laissons tomber la rame élevée à demi.
Demandons l'un pour l'autre une mer sans orage , Un ciel d'azur, un port au terme du voyage , Un vent qui nous y mène , et propice à tous deux,..- M'apportant tes souhaits, te reporte mes vœux.
SUR CETTE question:
L' élude fait-elle le bonheur dans toutes les situations de la vie?
.... Et proposui in animo meo quaerere et investigare sapienter de omnibus qiiae fiuut sub sole. Hanc occupatiouem pessimam dédit Deus filiis hominum, ut occuparentur in ea.
( ECCLESIASTES , CBp. I. )
Illustres héritiers du sceptre académique, Tous égaux en pouvoir, vous dont la république Offre aux regards surpris de cet accord heureux , Quarante souverains qui sont unis entre eux ; Souffrez que la Sorbonne , armée à la légère, Hasarde contre vous un combat littéraire. Le bonnet de docteur couvre mes cheveux blancs , Et pour argumenter je monte sur les bancs.
Des neuf Vierges du Pinde éloquens interprètes, Le ciel vous a dotes de ses faveurs secrètes ; Vous avez vu les fruits de vos nobles travaux D'un public idolâtre emporter les bravos : Soit que , les yeux en pleurs, sur la scène il contemple Benjamin , Clytemnestre et les héros du Temple ; Que deux amis rivaux, pour corriger Paris, Reproduisent Térence et Plante en leurs écrits; Soit que vous décriviez , sur le mont d'Aonie , Les doux travaux des champs et les lois d'Uranie ; Que la grave Clio vous prête son burin , Ou qu'Apollon vous guide, un Homère à la main ; Je le sais, une étude et constante et profonde Des triomphes pour vous fut la source féconde. L'étude, à vous entendre, est un divin secours; De l'existence entière elle embellit le cours... Rebelle sur ce point, pardonnez si ma plume Prouve que ces plaisirs sont mêlés d'amertume ; Que, semblable, à ce mets du bossu Phrygien, L'étude est un grand mal comme un souverain bien. Le besoin de parler m'entraîne à contredire ; Je suis vieux et docteur , passez-moi mon délire.
Heureux, heureux le temps oii les premiers humains Du temple de mémoire ignoraient les chemins!
DE L'ACVDEMIE FRANÇAISE. 301
Non pas qu'au siècle d'or ma muse les couronne Des éternelles fleurs d'un printemps monotone ; Non que je prise fort l'innocence des mœurs, Qui dans un lourd repos assoupit nos humeurs , Eteint des passions les flammes immortelles ; Il n'est point de grandeur, point debonheur sans elles. Humains, j'aime à vous voir, en ce siècle vanté, Jouir avec excès de votre liberté.
Dans de vieux préjugés votre esprit à la gêne N'était pas en naissant accablé sous sa chaîne ; Vous n'aviez point payé , par d'arides travaux. Les tristes visions qui troublent nos cerveaux ; De la nature encor vous respectiez les voiles ; Qui de vous disputait sur le cours des étoiles? Le fanatisme ardent, qui parle au nom du ciel. Ne gonflait point vos cœurs d'arrogance et de fiel; Des sectes et des lois dédaignant l'esclavage. Vous réfléchissiez moins, vous sentiez davantage. Votre amour est farouche et tient de la fureur; Votre prompte justice imprime la terreur; Mais dans l'aspérité de vos vertus naïves Brillent du naturel les traces primitives. J'admire plus cent fois ce lion furieux. Qui , la gueule béante et le sang dans les yeux , Les ongles tressaillant d'une effroyable joie ,
Suit son instinct féroce et déchire sa proie , Que ces ours baladins , sous le bâton dressés , Etalant aux regards leurs ongles émoussés , Leur gueule sans honneur, que le fer a flétrie, Attributs impuissans d'une race avilie.
Las d'un libre destin, las de sa dignité,
L'homme sur ses autels plaça la vanité.
Le front chargé d'ennuis l'étude prit naissance.
Et l'erreur, à sa voix, détrôna l'ignorance.
L'homme a dit * : « Je sais tout et j'ai tout défini;
« J'ai pour loi la raison, pour borne l'infini.
« L'étude me ravit à des hauteurs sublimes :
« De ce globe étonné j'ai sondé les abîmes :
« Cet élément subtil dont il roule entouré,
« Ce feu , de tous les corps le principe sacré,
« L'onde qui les nourrit de ses flots salutaires ,
« N'ont pu contre mes yeux défendre leurs mystères.
« Est-il quelques secrets, cachés au fond des cieux.
* Lociitus sum in corde meo, dicens : Ecce magnus effectiis s«m, et praecessi omnes sapientia qui fuerunt ante me in Jérusalem : et mens mea contemplata est multa sapienter, et didici,
Dedique cor meum ut scirem prudentiam atque doctrinam , errores et stultitiam; et agnovi qiiod in liis qtioqiie esset labor et afflictio spiritus.
( Ecci.EsiA.STES , cap. I. )
(( Que n'ait point pénétrés mop regard curieux?,.. » Moins fier de sa raison, il eût mieux dit peut-être : « J'ai su tout expliquer, ne pouvant tout connaître. » L'insensé! quels combats il s'épuise à livrer , Pour détruire un mensonge ou pour le consacrer! Que d'efforts malheureux, que de veilles stériles! Qu'il érige à grands frais de systèmes fragiles ! Ptolémée , illustré par cent travaux divers *, Dans un ciel de cristal fait tourner l'univers. D'autres, soumettant tout aux lois de Polymnie **, Des cercles étoiles ont noté l'harmonie. Si le temps nous éclaire et les a réfutés, Le temps de mille erreurs a fait des vérités. Tout le savoir humain n'est qu'un grand labyrinthe. L'étude nous conduit dans cette obscure enceinte; De son fil embrouillé, qui s'alonge toujours, ( )n suit péniblement les tortueux détours ; Le voyageur perdu marche de doute en doute. Et sans se retrouver expire sur la route.
A peine un faible enfant, échappé du berceau,
* Ptolémée , surnommé le Très Sage et le Divin , supposa l'existence d'un dernier ciel de cristal qui imprimait le mouvement à tous les autres.
** On connaît les idées de sanciens sur l'iiarmonie des corps célestes. Pytliagore et ses disciples avaient représenté par les sept notes de la musique les sept planètes alors connues.
A brisé ces liens qui révoltaient Rousseau , Les Quatre-Facultés, dont la voix l'endoctrine, Epouvantent ses yeux de leur manteau d'hermine. Certes, quand la frayeur hâte ses premiers pas. Le chemin qu'il parcourt a pour lui peu d'appas. Ne maudissiez-vous point Sophocle et Stésichore , Quand , leurs vers à la main, vous ignoriez encore Que vous deviez un jour chez nos derniers neveux Leur disputer l'honneur d'être maudits comme eux?
Mais du collège enfin foulez aux pieds les chaînes. O liberté ! sans toi les plaisirs sont des peines ! Quel destin vous attend , si de la vérité Le flambeau redoutable est par vous présenté ! Que de petits esprits , jaloux des noms célèbres, Prendront contre le jour parti pour les ténèbres ! Leur nombre dangereux fait leur autorité : Les sots depuis Adam sont en majorité.
La divinité même inspire Anaxagore *; D'un exil flétrissant l'arrêt le déshonore. Les rêves d'Aristote abusaient nos aïeux :
* Anaxagore soutint le premier qu'une intelligence divine avait préside à l'arrangement de l'univers. Les prières de Périclès , son élève et son ami , ne purent lui épargner la honte d'être chassé d'Athènes, comme un impie.
Galilée indigné change l'ordre des cieux. Sans pitié loin du centre il rejette la terre, Du soleil par sa marche il la rend tributaire... N'a-t-il pas expié par trois ans de prison L'inexcusable tort d'avoir trop tôt raison? Répondez : que servit aux maîtres de la lyre De suivre les écarts d'un immortel délire ? Faut-il d'un seul exemple attrister vos regards ? Le siècle de Louis, le siècle des beaux-arts, N'accorda qu'à regret, vaincu par la prière, Du pain au grand Corneille , une tombe à Molière. Nourrissez donc le feu de vos nobles désirs ; Immolez à l'étude, état, repos, plaisirs; Veillez, jeunes auteurs, pour qu'un jour d'injustice De dix ans de travail renverse l'édifice. Je veux qu'un beau succès couronne votre orgueil ; Un peuple d'ennemis vous suit jusqu'au cercueil. Triste sort des talens! La noire calomnie Flétrit de ses poisons le laurier du génie ; Mille insectes impurs en rongent les rameaux , Et, comme le cyprès, c'est l'arbre des tombeaux.
Vous , qu'Apollon choisit pour siéger dans son temple , Oserai-je en passant vous citer votre exemple ?
Que de fois la critique a de son trait cruel
Effleuré jusqu'au vif votre cœur paternel ! Que de fois l'indigence au fond de votre asile , Sans feu, durant l'hiver, fixa son domicile, Quand vous n'osiez encore, humbles dans votre orgueil. Aspirer aux honneurs de l'immortel fauteuil !
Mais sortez , direz-vous , du temple de mémoire ;
Cessez d'unir l'étude à l'amour de la gloire...
Vous m'avez prévenu ; c'est dans l'obscurité
Que l'étude est un pas vers la félicité.
La vérité m'attire, et, soigneux de me taire.
Je la cherche, la trouve, et la cache au vulgaire...
La cacher! à ce mot vous répondez soudain.
Comme l'eût fait Caton dans le sénat romain :
« La cacher! il le faut, si sa clarté peut nuire;
« Mais au pied du bûcher dût-elle te conduire,
« Si tu conçois l'espoir d'être utile aux humains ,
« Parle ! aux fers des tyrans cours présenter tes mains.
« Parle , c'est ton devoir ; philosophe , à quel titre
« Du bonheur des mortels te rendrais-tu l'arbitre?
« Tu pâlis... De quel droit priver des malheureux
« De ce dépôt sacré qui t'est commis pour eux ?
a La gloire n'est, dis-tu, qu'une illustre fumée?
« Il s'agit d'une dette, et non de renommée.
« Parle au prix de tes jours; le sacrifice est grand ,
« Mais tu te l'imposais toi-même en t'éclairant. « Ton honneur, ton pays , le monde le réclame ; « Meurs donc infortuné pour ne pas vivre infâme. »
L'alternative est grave, et, parmi vous, je crois Qu'on eût vu Fontenelle hésiter sur le choix. Un auteur fut souvent brûlé pour un bon livre ; Il est beau d'être lu, mais il est doux de vivre. Je suis sexagénaire et crains de m'exposer; Que j'arrive à cent ans , et je veux tout oser. Voilà mon sentiment. Messieurs, ne vous déplaise. Je le redis encor, retranché dans ma thèse : Gomme ce roi Janus qu'adora l'univers , L'étude offre à mes yeux deux visages divers. L'un est bouffi d'orgueil, mais pâle de tristesse; L'autre, calme et riant, ressemble à la Sagesse. Le sage qui la suit, prompt à se modérer, Sait boire dans sa coupe et ne pas s'enivrer. Quel que soit de nos jours ou l'éclat ou le nombre, L'existence de l'homme est le rêve d'une ombre * : Veux-tu donc l'embellir ce rêve passager? Pourquoi chercher au loin un bonheur mensonger ?
* Sxia; ovap àvôpdJiroi. ( Pindare. )