SCÈNE I
ADMÈTE, POLINICE.
ADMÈTE
Polynice, est-ce vous? Pourquoi , par quel mystère , M'apprenant Totre nom , m'engager à le taire? Quel étonnant revers , quel sort injurieux , Sans suite et sans éclat vous amène à mes yeux? Dans vos sombres regards la fureur étincelle. Aux champs tliessaliens quel sujet vous appelle? Expliquez-vous , seigneur.
POLYNICE
Admète , qu'il est doux , Tranquille et sans remords, de régner comme vous I Vous n'avez point du trône exilé votre père.
ADMÈTE
Seigneur, je vous entends. Hélas ! sur sa misère Quel cœur, s'il est humain , ne s'attendrirait pas ! Que n'a-t-il vers nos bords daigné tourner ses pas? Hier, avec Phénix , notre douleur commune Plaignait encor les maux de sa longue infortune. Plus il est malheureux, plus OEdipe est sacré.
i5» OEDIPE CHEZ ADMÈTE.
POLYNICE , à 2)art, De quel trait de'chirant mon cœur est pénétré ! [Haut.) Votre pitié me dît combien je fus barbare, flélas , pour un vieillard si vertueux , si rare, La terre est sans asyle et le ciel sans flambeau ! L'univers dès long-temps n'est pour lui qu'un tombeau. Il n'a pour tout secours , privé de la couronne, Que ses pleurs , ses destins , et le bras d'Anti{jone. Que ma sœur est heureuse ! elle aura pu , du moins , Guider ses pas tremblants , lui prodiguer ses soins. Mais j'entrevois le jour (il n'est pas loin peut-être) Où de mon trône enfin je vais chasser un traître ; Et dans Thèbe, à mon tour, rentrant victorieux , Reprendre avec éclat le rang de mes aïetfx. D'avance contre lui j'ai soulevé la Grèce : De ses princes unis la fureur vengeresse Va poursuivre Etéocle et défendre mes droits ; Et pour eux ma querelle est la cause des rois. De vos exploits , seigneur, je sais ce qu'on publie. Il me manquait encor d'armer la Thessalie. Si j'obtiens vos secours, quel que soit le danger, Je n'aurai plus bientôt mon injure à venger.
Je n'examine point si votre cause et juste : Je songe à mes devoirs •, et , dans mon rang auguste , 11 ne m'est point permis , pour servir vos projets. D'exposer le bonheur , les jours de mes sujets. Vous ne l'ignorez pas, les exploits de mon père JX'ont que trop épuisé ses états par la guerre. Compagnon de Phérès , de ses travaux guerriers , J'ai vu quels flots de sang ont rougi ses lauriers -, Et quand les cris plaintifs de ma triste patrie llaniment la pitié dans mon âme attendrie , Je n'irai point, seigneur, prodigue de son sang,