‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 148 sur 489 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

Me bravant sans respect , moi son roi , son aîné , M'a retenu mon sceptre, et s'est seul couronné. C'est par l'art de séduire, et non par son courage , Qu'il a conquis sur moi notre antique héritage. Mais j'ai, pour y rentrer, j'ai des moyens tout prêts. Adrasteavec les miens unit ses intérêts; Il m'abandonne tout , trésor, soldats, famille; J'ai fondé nos traités sur l'hymen de sa fille. Sept intrépides chefs vont , au premier signal , Dans ses fameux remparts assiéger mon rival. Chacun d'eux pour l'attaque a partagé les portes ; Tout est réglé , le temps, les endroits , les cohortes. Qu'Etéocle pâlisse : ils vont tous l'accabler; Mais c'est de cette main que je veux l'immoler. C'est lui, c'est lui, l'ingrat, dont le conseil parjure M'a fait envers mon père oublier la nature. Que je dois le haïr ! Mais , si vous m'exaucez , Son triomphe est détruit , mes malheurs sont passés; Si j'obtiens mon pardon, tout mon camp, sans alarmes, Croira voir par vos mains le ciel bénir mes armes ; Et mes soldats vainqueurs viendront tous avec moi Vous ramener dans Thèbe et vous nommer leur roi.

OEDIPE

Moi leur roi I moi te suivre ! ingrat ! l'as-tu pu croire ? Eh ! dis-moi , que m'importe et Thèbe et ta victoire! Penses-tu, malheureux, si je voulais régner , Que ce fût à ta main de m'oser couronner 1 Va tenter loin de moi tes combats ou tes sièges ; Transporte où tu voudras tes drapeaux sacrilèges. Je plaindrai les Thébains s'il faut que pour leur roi Le ciel n'ait à choisir qu'entre Eléocle et toi. Mais un prince, dis-tu , t'admet dans sa famille. Quel est l'infortuné qui t'a donné sa fille? Certes, tes alliés ont raison de frémir

Si c'est sur ta vertu qu'ils doivent s'affermir î

Le trône t'est ravi par un frère infidèle.

Eh ! ne régnais-tu pas quand ta voix criminelle

De mon pays natal m'exila sans retour?

Tu m'as chassé , barbare; il te chasse à ton tour.

Eh I dans quel temps encor tes ordres tyranniques

M'ont-ils banni du sein de mes dieux domestiques?

Quand mon âme lassée après tant de malheurs,

Soulevant par degrés le poids de ses douleurs ,

Pour vous seuls d'exister reprenait quelque envie ,

Et du sein des tombeaux remontait à la vie !

C'est dans ce temps , ingrat , de ton rang enivré ,

Que tu m'as vu partir d'un œil dénaturé.

Ton devoir , ma vertu , mes sanglots , ma misère ,

Rien n'a pu t'attendrir sur ton malheureux père.

Et si ma digne fille, en consolant mes jours ,

A mes pas chancelants n'eût prêté ses secours.

Si ses soins prévoyants , sa pieuse tendresse,

Sur mes tristes destins n'eussent veillé sans cesse;

Sans guide , sans appui, mourant , inanimé,

Sur quelque bord désert la faim m'eût consumé.

Va , tu n'es point mon fils ; seule elle est ma famille.

Antigone, est-ce toi? Viens, mon sang, viens, ma fille;

Soutiens mon faible corps dans tes bras généreux.

Ton front n'a point rougi de mon sort malheureux;

Toi seule as de ce sort corrigé l'injustice.

Voilà mon cher soutien, voilà ma bienfaitrice.

Puisqu'il ne peut te voir , que ton père attendri

Baigne au moins de ses pleurs la main qui l'a nourri.

Toi , va-t-en, scélérat; ou plutôt reste encore,

Pour emporter les vœux d'un vieillard qui t'abhorre.

Je rends grâce à ces mains , qui , dans mon désespoir ,

M'ont d'avance affranchi de l'horreur de te voir.

Vers Thèbes sur tes pas ton cam p se précipite :

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