ACTE I, SCENE I
OSWALD
Eh! croyez- vous , seigneur, qu'Helmonde encor respire? Quand j'ai cherché ses pas , tout ce qu'on m'a pu dire , C'est qu'une nuit profonde enveloppe son sort , Ou qu'enfin ses malheurs Tout conduite à la mort. Non , rien ne doit troubler Régane et Volnérille. Helmonde a de Le'ar cessé d'être la fille. Quand Léar le voudrait , il tenterait sans fruit D'armer pour elle un droit que son crime a détruit. Pourrait-il oublier l'éclat de sa colère ?
LE DUC DE CORXOU AILLES
Connais mieux, cher Oswald, ce fougueux caractère.
11 fut extrême en tout : jamais dans sa bonté,
Jamais dans sa rigueur il ne s'est arrêté.
Avant les attentats de sa coupable fille,
Il paraissait pour elle oublier sa famille ;
Il la voyait , Oswald , comme un présent des dieux ,
Dont la beauté céleste enchantait toifs les yeux;
Il adorait en elle un fruit de sa vieillesse ,
Il l'accablait des soins d'une aveugle tendresse.
Bientôt il l'a punie avec sévérité.
Kent osa la défendre, et Kent fut écarté:
Il paya par l'exil quarante ans de services.
En irritant , Oswald , sa haine ou ses caprices ,
Un moment peut suffire à l'armer contre nous.
Du sort , du sort perfide enfin je crains les coups.
Je ne sais quel instinct, quelle terreur profonde
Me dit que le soleil luit encor pour Helmonde.
Je tremble d'un péril que je ne connais pas.
Je démens, malgré moi, le bruit de son trépas.
Ne crois point, cher Oswald, cette crainte légère :
Souvent une étincelle embrasa l'Angleterre;
Son peuple m'est connu. Suivi de mes soldats,
Partout dans ces forêts, ami , porte tes pas ;
a52 LE ROI LEAR.
Parcours leur profondeur, écoute leur silence; Pousse jusqu'à l'excès la sage défiance. Qu'il ne soit ni détour, ni réduit, ni rocher, Où ton œil ne pénètre et n'aille la chercher. Livre, livre en mes mains cette tête ennemie... On vient : pars... C'est Régane et le duc d'Albanie, Et les deux fils de Kent, qui s'offrent à mes yeux.
Oswald sort.